L'INVENTION DE LA VRAIE CROIX
Dans l'étude qui précède sur la légende d'Abgar, j'ai négligé l'important épisode relatif à la découverte de la vraie Croix par Protonicé, femme de l'empereur Claude. Bien que, en effet, les liens qui rattachent à l'histoire del'évangélisationd'Édesse cet épisode paraissent aussi anciens que la Doctrine d Addcii elle-même, ces liens n'en sont pas moins tout factices. C'est une légende dans une autre légende, et il y avait lieu dès lors d'en traiter à part. Je me propose dans cet appendice de reprendre la question, et, après avoir exposé l'état général de nos traditions sur l'Invention de la vraie Croix, de déterminer autant qu'il est possible la place que la légende de Protonicé occupe dans ces traditions, et l'antiquité qu'il lui faut attribuer.
parlant des témoignages en faveur de Jésus-Christ : « Le bois sacré de la Croix lui rend témoignage, s'écrie-t-il, ce bois que jusqu'à ce jour on peut voir au milieu de nous, et qui, par ceux qui en ont détaché avec foi des fragments, a rempli d'ici la terre presque tout entière. »
Vers l'an 347, on pensait donc à Jérusalem posséder la vraie Croix. Mais, dans le passage allégué et dans ?es autres, Cyrille, remarquons-le bien, ne dit pas qu'elle eût été découverte depuis peu, ni, à plus forte raison, qu'elle l'eût été par Hélène. L'expression ;ji/p. oi/jnepov ~ap' t^to çwvspevov, 1 idée, sur laquelle il revient par trois fois, que la terre entière est remplie des fragments du bois sacré supposent bien plutôt une possession déjà ancienne, et une libéralité de longue date à faire part du précieux dépôt1.
On cite, il est vrai, un autre témoignage de saint Cyrille, qui, s'il était authentique, serait décisif pour le fait de l'Invention sous le règne de Constantin. Ce sont les mots suivants de sa lettre à Constance (n° 3)2 : « Au temps de Constantin, ton père, ami de Dieu et d'heureuse mémoire, le bois sauveur de la Croix a été trouvé à Jérusalem, la grâce divine accordant à celui qui cherchait sincèrement la piété de trouver les lieux saints qui étaient cachés . » — Malheureusement l'authenticité de cette lettre, bien qu'appuyée par de bonnes raisons, souffre aussi des difficultés 3. 11 faut donc faire abstraction de ce texte douteux*.
XIII, 4 : ... È)iy/£i ue toù axxvpoO xo ÇuXov, xo y.axà [uxpbv èvreùÔsv 7iâ<rr, x-?, oixoulj.îvr, XoiTtbv ôtaSoôlv.
1.' Touttée (not. in h. loc.) incline à comprendre clans le Li£-/pi crr,|j.Epov la période de temps où la Croix aurait été sous terre; mais l'expression çatv6[xevov semble s'y opposer. Le même auteur observe plus justement que ces mots yi/p: ir(u:pov s'emploient quelquefois, et sont employés ailleurs par Cyrille {Catech., XVII, 11,), pour un temps assez court.
■2. Migne, P. G.. XXXIII, p. 1168 : 'En: ph yip xoO ÔsoçiXeffTctTOu, xoi^ç [xaxap:-a; y.vr,u/-,; Kwvffxavxtvou xoO ffoO racxpÎK, tb mimpiov toO ux-xupo'j ÉvXov ev IepoffO- Xû(iot; ï)ûp/)Tat • xr,; 6e(a; -/âpixo;, tw xaXûç Çy)TOûvti xr,v Ew<ré6etav, tù>v DCHOX6xpu(X[ieva>v àY'wv ™^v Ttapair/o'JTr,; xr,v supeaLV.
3. V. la dissertation de Touttée, dans Migiie, /oc. cit., p.llu3 et suiv.; Lipsius, Die Edess. Abus., p. 73, "il.
■i. Les paroles de Julien L'Apostat if 363) citées par saint Cyrille d'Alexandrie {ConUulian., 1. vi, Migne, P. G., LXXV1, p. TJ6, 197) prouvent tout au plus l'existence du bois sacré à l'époque de cet empereur.
La pèlerine franque est lapremière peut-être à nous parler d'une découverte de la vraie Croix. Ce qu'elle nous en dit est du plus haut intérêt. Dans les constructions constantiniennes elle distingue d'abord deux églises, la première bâtie sur le saint Sépulcre même et appelée proprement YAnastasis, la seconde placée sur le Golgotha,non loin de l'autre, mais plus grande qu'elle, et appelée le Martyrium1. Entre les deux, presque adossé au Martyrium 2, se trouvait le lieu nommé ad Crucem, où était conservée la vraie Croix. Le vendredi saint, on la tirait de son reliquaire de vermeil, et on la plaçait, avec le titre également conservé, sur une table où le peuple était admis à la vénérer3. Mais les renseignements principaux sont à la fin du fragment. Parlant de la dédicace des basiliques et de son anniversaire, l'auteur s'exprime ainsi4 : Item (lies enceniarum appellanlur, quando sancta ecclesia, quse m Golgotha est, quam Martyrium vocant, consecrata est Deo : sed et sancta ecclesia, quai est ad Anastase, id est in co loco, ubi Dominas resurrexit post passionem, ea die et ipsa consacrata est Deo. Harum ergo ecclesiarum sanctarum encenia cum summo honore celebrantur : quoniam crux Domini inventa est ipsa die. Et ideo propter hoc ita ordinatum est, ut quando prit nu m sa?ictœ ecclesiœ suprascriptce consecrabantur , ea dies esset, qua crux Domini fuerÏÏt inventa, et simul omni lœtitia cadem die celebrarentur. Une invention de la relique est ici formellement supposée : le jour même en est indiqué, le 13 septembre, jour auquel, d'après les ménologes grecs, se
1. Peregrin. ad loea sancta, p. 76 et suiv. passim. p. 90. Cette description si précise éclaircit définitivement les passages où Eusèbe tantôt confond, tantôt distingue le Martyrium et YAnastasis (Vita Constant., 111, 24; 29; De laudib. Constant., IX, 16), et termine la querelle des auteurs à ce sujet (V. Valois. Epist. ad amie, de Anastasi et. Martyr. Hierosolym., à la lin de sou édition d'Éusèbe, p. 304 et suiv.). Il y avait deux églises reliées entre elles par des portiques, et l'intervalle laissé vide était magnifiquement pavé (Eus., Vita Constant., III, 34; 35; 36). Cet ensemble de constructions formait donc iin tout unique, et c'est ce qui explique la confusion qu'on en faisait quelquefois. Le témoignage de la pèlerine n'est du reste pas isolé. V. Gamurrini, Peregrin. ad loea sancta, y. Sjet suiv., note.
2. Perer/rin., p. 80, texte et note; p. 85, 97; cf. p. 78 et suiv., note.