‹ Les origines de l'Église d'Édesse et la légende d'AbgarChapitre 39 sur 129 · Ibn-EI-Athir identifie de même les deux images · texte numérisé non relu

Ibn-EI-Athir identifie de même les deux images

a. Quelques auteurs font apporter l'image par Addaï lui-même. V. plus bas.

connue du Pseudo-Conslanlin qui la raconte à peu près de la même façon. Il ajoute que cette copie était encore de son temps vénérée à Hiérapolis. Elle fut plus tard, suivant Léon le diacre, transportée à Constantinople, sous le règne de l'empereur Phocas (963-969)1.

La sainte Image arrive donc à Edesse, et, d'après la Doctrine d'Addaï, est placée par Abgar dans un de ses palais2. Mais le document syriaque est trop ancien pour connaître la suite de son histoire. Évagrius est le premier dans l'ordre des temps qui en sache quelque chose. Sa narration du siège d'Édesse par Chosroès est célèbre. Chosroès, voulant faire mentir la parole de Jésus-Christ assurant à la ville qu'elle ne serait jamais prise, vient (en 544) assiéger cette place. Les travaux du siège sont poussés avec vigueur, et en particulier le roi de Perse fait élever, en face de la ville, une sorte de colline composée de terre et de bois, qui dépasse la hauteur des murailles, et permettra bientôt à ses soldats d'envahir de plain-pied les remparts. Les assiégés effrayés tentent d'y mettre le feu, mais le feu manquant d'air ne prend pas. On apporte alors l'Image du Sauveur ; onl' asperge avec de l'eau, et l'on jette quelques gouttes de cette eau sur le feu et sur le bûcher. La flamme s'avive aussitôt et commence à dévorer les ouvrages de l'ennemi. Grâce à un stratagème des Édesséniens celui-ci ne s'en aperçoit que le troisième jour, quand tout est perdu. Chosroès, pour réduire l'incendie, essaie alors de détourner sur lui tous les aqueducs de la ville : mais l'eau s'enflamme comme de l'huile et ne fait qu'en activer l'intensité. Le roi de Perse, honteux, est obligé de lever le siège.

Tel est le récit d'Évagrius. Il a été reproduit presque dans les mêmes termes par Nicéphore Calliste.

Maintenant d'autres sources vont nous renseigner plus complètement.

1. Léou le diacre fait apporter l'image par Thaddée lui-même. — Sur le transport de la copie à Coustantiuople, v. aussi Zouaras, Amint., XVI, 2a (Migne, P. G., CXXXV, p. 120).

2. Suivant les Arles de Mures elle aurail été placée dans l'église.

L'image apportée à Édesse, nous dit le codl Vindob. XLV, est d'abord l'instrument de la guérison du roi (nous verrons plus tard comment); puis Abgar la fait mettre sur la porte publique de la ville, à la place d'une idole qui s'y trouvait auparavant, et l'accompagne de cette inscription gravée en lettres d'or : Xpwrè 5 6eôç ■ S sic <rè IXto'Çwv oux àz^v/âvs-.. 11 ordonne de plus que tout homme entrant par cette porte rende à l'Image du Sauveur l'honneur rendu autrefois [h la statue du faux dieu. La relique fut ainsi conservée, ajoute le ms., pendant toute la vie d' Abgar et pendant celle de son fils, mitateur de la piété paternelle1. — Xavier sait aussi que l'image fut placée sur la porte de la ville, mais il suppose qu'elle était ordinairement voilée, car il remarque qu' Abgar la faisait découvrir quand il était pressé par les ennemis.

Mais l'auteur le mieux renseigné et le plus complet, c'est le Pseudo-Constantin. A la narration du cod.XLY, dont la fin, telle que je l'ai donnée, suppose évidemment d'autres faits, il ajoute ceux qui suivent. Abgar a pour second successeur son petit-fils qui n'imite pas la piété de son aïeul et de son père. 11 prend la résolution de faire disparaître la sainte Image de la place où on l'a élevée. L'évêque a connaissance de son dessein, et comme le lieu où se trouvait la relique affectait la forme d'une niche, il met une lampe devant le sacré dépôt, puis une brique à l'entrée de la niche, et fait murer le tout, de façon à rendre plane la surface. Le tyran satisfait de ne plus voir l'image ne songe plus à la faire enlever.

Les choses demeurent longtemps en cet état, et le souvenir de ces circonstances est déjà totalement perdu, lorsque Chosroès vient assiéger la ville. Elle est bientôt aux abois. Les Perses ont par des souterrains pénétré sous les murs, et se préparent à faire irruption dans la place. Les assiégés désespérés implorent le secours du ciel. Pendant la nuit, une

1. Le cod. Vindob. 315 n'a retenu de toul ceci * 1 1 n- l'inscription, qu'il tnel dans la bouche de Thaddée au momenl oii il achève la guérison du roi.

femme apparaît à l'évêque Eulalius, et lui révèle le lieu où se trouve l'Image du Sauveur. Le lendemain, l'évêque la découvre en effet à 1 endroit indiqué; mais, ô merveille ! la lampe brûle toujours, et sur la brique une nouvelle image est peinte exactement semblable à la première. Eulalius prend aussitôt la relique, et se rend à la tranchée d'où les Perses vont faire irruption. Les Édesséniens avaient préparé du feu pour les repousser : on jette sur ce feu de l'huile de la lampe, et tous les ennemis qui se trouvent dans la tranchée sont bientôt dévorés. Enhardis par ce succès les assiégés brûlent de même les machines de Chosroès, et enfin, quand la sainte Image promenée par l'évêque sur les murs de la ville arrive en face d'un immense bûcher élevé par les Perses contre la place, les flammes vengeresses se retournent contre ceux qui l'allumaient et les consument.

Le Pseudo-Constantin s'interrompt ici pour citer ses sources. Il a puisé, dit-il, dans la Lettre que les trois patriarches Job d'Alexandrie, Christophe d'Antioche et Basile de Jérusalem écrivirent à Théophile. On identifie généralement cette lettre avec XEpistola ad Theophilum imperatorem dont j'ai déjà parlé, et qui se trouve entre les œuvres de saint Jean Damascène. La dernière circonstance du bûcher préparé par les assiégeants et se retournant contre eux est toutefois la seule partie de toute cette histoire qui soit mentionnée dans cet écrit. — Constantin cite ensuite Évagrius et analyse son récit; puis il nous donne sur les rapports de Chosroès et de la sainte face un dernier renseignement. Peu de temps après le siège d'Édesse, un démon s'empare delà fille du roi de Perse, et déclare qu'il ne la quittera qu'à l'arrivée et en présence de l'Image miraculeuse de Jésus. Chosroès fait aussitôt prier l'évêque Eulalius de la lui envoyer. Cette demande embarrasse un peu les Edesséniens. D'un côté, ils craignent de laisser partir leur trésor, le palladium de leur cité; de l'autre, ils craignent par un refus de rompre la paix conclue avec les Perses. Pour tout concilier, il font faire dr l'image une copie aussi exacte que possible et renvoient an

roi. A peine les porteurs en sont-ils parvenus sur le territoire perse que le démon adjure Chosroès de ne la point faire approcher davantage et de la renvoyer, ajoutant qu'il va changer de demeure et quitter sa fille. Le roi le lui promet : sa fille est guérie; et Chosroès fidèle à sa promesse, redoutant aussi la présence d'un Dieu qui punirait ses crimes, fait retourner à Édesse l'image qu'on lui apportait.

Tels sont les renseignements fournis par le Pseudo-Constantin. Ils ont été, sauf l'épisode emprunté à Évagrius et celui de la fille de Chosroès, reproduits à peu près par Cedrenus \

Maintenant voici d'autres auteurs qui semblent attribuer ces merveilles plutôt à la Lettre qu'à Y Image de Jésus. — Au temps même d'Abgar, raconte la pèlerine franque qui tenait la chose de l'évêque d'Édesse, les Perses ayant assiégé la place, le roi vient à la porte avec la lettre du Sauveur qu'il tient élevée et déployée pendant qu'il lui rappelle sa promesse. Aussitôt des ténèbres épaisses enveloppent l'ennemi et l'empêchent d'avancer. Pendant plusieurs mois son armée bloque la ville sans pouvoir y pénétrer. En désespoir de cause, il tente de la prendre par la soif, et détourne dans son camp l'eau qui l'alimentait. Mais au même moment des sources magnifiques jaillissent dans l'intérieur de la cité, pendant que celles qu'on avait détournées se dessèchent complètement. Les Perses sont obligés de lever le siège; et chaque fois, ajoute l'évêque, que, depuis ce temps, des ennemis sont venus attaquer Edesse, il a suffi de produire la lettre du Sauveur et de la lire pour les repousser. — Procope contient une histoire un peu semblable. La lettre de Jésus, y comprise la promesse finale dont l'historien nie l'authenticité, est élevée comme un nouveau Palladium (©uXaxnoptov) sur les portes de

1. Les Actes de Marcs et le ms. arabe 51, au lieu de tous ces détails, se contentent de (lire que la sainte Image apportée à Édesse y a été une source de secours et de prodiges. — Théophane, dans sa Chronique^ ans du monde 6078 (= 578) et 6113 (= 613; Migne, /'. G., CVIII. p. 552 et 636), parle de deux autres circonstances où une image kxzipoizoii\-coç fut portée dans un combat par Rhilip^ picus, général de l'empereur .Maurice, et par Uéraclius; mais il ne dit pas si c'était celle d'Édesse. Baronius 1<- suppose (Annal, eccles., ad. ann. Chr. 31, h" LXT).

la ville. Chosroès, pour montrer la vanité de cette promesse, vient attaquer la place. Il campe d'abord à Batné, à une journée de chemin d'Edesse, et au matin marche sur la ville. Mais ses troupes s'égarent, et se retrouvent, le lendemain, au lieu qu'elles occupaient la veille. Une nouvelle tentative a le même résultat : et lorsqu'on s'approche de la place, un rhumatisme si violent s'empare du roi qu'il renonce à son entreprise et se contente de rançonner les habitants, lesquels veulent bien agréer cette condition de la paix, non par crainte pour leur cité, mais afin d'épargner le ravage de leur territoire.

Après Procope, il nous faut descendre jusqu'à Ordericus Vitalis pour avoir des nouvelles de la lettre de Jésus à Édesse. Le moine normand lui attribue aussi la protection de la ville, pas exclusivement cependant. Lorsque quelque nation barbare vient attaquer la cité, dit-il, on fait monter au-dessus de la porte un enfant baptisé qui lit la lettre, et le jour même infailliblement, ou les barbares s'apaisent, ou ils sont mis en fuite tant par l'écrit du Sauveur que par les prières de l'apôtre saint Thomas ou Didyme, le même qui en touchant le côté de Jésus-Clirist s'écria : « Seigneur, vous êtes mon Dieu ! »

Nous nous trouvons évidemment ici en présence de deux traditions parallèles dont l'une attribue à Y Image, l'autre à la Lettre de Jésus la protection d'Edesse. Celle-ci paraît la plus ancienne : elle a du reste son fondement dans la teneur même de la lettre. Mais la sainte face devenant plus tard dans le monde byzantin le centre de la légende, et l'importance donnée à la réponse de Jésus diminuant peu à peu, il était naturel de transporter de l'une à l'autre l'influence protectrice reconnue de tous. Le souvenir de la tradition primitive ne se perdit pas toutefois complètement, et en dehors d'Ordericus Vitalis, nous en avons signalé dans plusieurs mss. un écho ou une restauration manifeste l.

1. Dans les additions à la lettre. V. plus liant, p. ->\ el 52.

L'image et la lettre dont l'histoire, comme on le voit, présente des analogies finirent par prendre le même chemin. Gonstantinople devait les posséder toutes les deux. La narration du Pseudo-Constantin ayant été rédigée précisément à l'occasion de cette translation, elle est évidemment la première pièce à consulter sur ce fait. En voici le résumé. Après plusieurs tentatives inutiles auprès des Édesséniens, Romain (Lacapène) obtient enfin de l'émir d'Édesse, en Tan du monde 6452 {= 944), que les deux reliques lui soient cédées. Abramius, évêque de Samosate, est délégué pour les recevoir; mais afin de n'être point trompé, il exige qu'avec l'image originale on lui livre aussi deux copies qui en avaient été faites, celle du roi de Perse dont il a été plus haut question, et une autre qui était vénérée dans une église neslorienne. Les deux copies furent plus tard rendues à Édesse.

Ce n'est pas sans peine toutefois qu' Abramius vient à bout d'accomplir sa mission. Le chef sarrasin a besoin d'user de toute son autorité pour réprimer la sédition des habitants soulevés à la pensée de voir s'éloigner l'invincible rempart de leur cité. Mais enfin les reliques sont remises à l'évêque. 11 sort de la ville, et entre dans le bateau qui doit le transporter au delà de l'Euphrate. Alors une nouvelle sédition se produit : les Édesséniens déclarent qu'ils ne laisseront partir leur trésor que sur un miracle du ciel. Tout à coup la barque sur laquelle se tenaient les deux évêques de Samosate et d'Édesse, sans qu'on fasse usage de rames et de gouvernail, s'élance d'elle-même au milieu du fleuve et aborde à l'autre rive. Les> opposants se soumettent à la volonté de Dieu ainsi manifestée.

L'image et la lettre de Jésus continuent donc librement leur route vers Gonstantinople, non sans opérer sur leur passage, on le pense bien, une infinité de prodiges. A quelque distance de la ville, on les repose dans le monastère de la Sainte-Mère de Dieu. Elles y guérissent un possédé qui est délivré du démon en s'écrianl : « Reçois, ville de Constantin, gloire et allégresse, et loi, Constantin Porphyrogénète, reçois

ton empire. » Ces dernières paroles annonçaient l'avènement prochain du jeune empereur ; elles se réalisèrent peu après.

Enfin le 15 août, i'ète de la Migration de la Sainte Vierge, les deux reliques arrivent dans l'église in Blachernis (v.x-y. BX<r/£pvatç), et de là sont transportées dans celle du Pharos. Le lendemain, 16 du mois, le clergé, la cour et toutes les autorités officielles en grande pompe les promènent, tantôt par eau, tantôt par terre, autour des murailles de la ville, afin de les rendre imprenables. Puis on rentre dans la cité parla Porte d'Or. Le concours est immense, et l'enthousiasme indescriptible. Un paralytique est subitement guéri par la seule vue des reliques. Elles sont reposées successivement dans la basilique de Sainte-Sophie, puis dans le palais sur le trône impérial, et enfin rapportées dans l'église du Pharos où elles doivent définitivement être conservées.

Ce récit du Pseudo-Constantin, sauf quelques circonstances, a été reproduit en résumé par Cedrenus. Mais nous trouvons du fait une relation assez sensiblement différente dans les auteurs byzantins même contemporains de Constantin. Dans le continuateur de Théophane d'abord il n'est question que de Y Image du Sauveur et nullement de la Lettre ; ensuite ce n'est point gagnés par de pacifiques négociations que les Édesséniens consentent à la céder, mais parce que, assiégés par l'armée byzantine et réduits à l'extrémité, ils ne trouvent plus d'autre moyen de sauver la ville. Ils offrent donc leur trésor à condition qu'on leur rendra les plus nobles d'entre leurs prisonniers, et que les Romains s'engageront par une bulle d'or à ne plus ravager leur territoire. Ces conditions sont acceptées, et l'Image est envoyée à Conslantinople. Le patrice Théophane vient au-devant d'elle jusqu'au fleuve Sagaris ; le 15 août elle fait son entrée dans la ville et est déposée àv BXa/épvatç. Le lendemain les deux fils de Lacapène et Constantin, son gendre, avec le patriarche Théophylacte, vont la recevoir à la Porte d'Or et l'amènent à Sainte- Sophie, puis au palais impérial.

Cette relation du continuateur de Théophane se retrouve mot à mot dans Siméon Métaphraste, Léon le Grammairien, Georges le Moine, Hamartolus, et en substance dans Jean Scylitzès '. Le chroniqueur Ibn-El-Athir et Xavier savent aussi que la Sainte Image passa à Constantinople, et ne parlent pas de la Lettre. Au contraire, Amrus ne mentionne pas Y Image, mais il cite le texte de Jean-bar-Saïd suivant lequel, en l'an 1343 d'Alexandre (= 1032), Soliman, fils de Kuph, se détachant, sur le conseil de quelques évêques, du calife Daher- Lezaz-Din-Alla, livra Edesse aux Grecs, et apporta à l'empereur les deux Lettres de Jésus et d'Abgar. L'empereur et le patriarche Alexis avec la cour vinrent à leur rencontre pour les recevoir, et, après les honneurs obligés, on les plaça dans le palais impérial2.

A Constantinople l'Image de Jésus ne dut pas opérer de moindres merveilles qu'à Edesse. Un souvenir s'en est conservé dans la Vie de saint Paul in Latro, anachorète contemporain de Constantin Porphyrogénète 3. Il est dit que ce saint ayant prié le patrice Photius d'appliquer pour lui sur la relique un linge de même grandeur qu'elle et de le lui envoyer, Paul, en le dépliant, y trouva une image de Jésus-Christ exactement semblable à la première. Lui seul toutefois la voyait; les autres n'apercevaient rien.

De Constantinople la sainte face finit par prendre le chemin de F Italie. Suivant Xavier, elle aurait été transférée à Gènes, où il dit qu'elle se trouvait encore de son temps. Suivant Baronius 4, elle aurait été portée à Rome et déposée in titulo Sancti Silvestri. « Je laisse à d'autres, dit Pagi, le soin de discuter cette question. » — Mais nous voilà bien loin d'Édesse et d'Abgar : revenons.

1. Zonaras signale brièvement le même fait [Annal., XVI, 20). — Le ménologe grec marque aussi, au 16 août, la commémoraison de la translation de la Sainte Image d'Édesse à Constantinople.

2. Nicétas Choniata suppose égalemenl qu'au temps d'Andronique Comnène (1183-1185) la lettre de Jésus était conservée dans la chapelle dupalais.

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