SAINT STBÉMOINE DE CLERMONT
Saint Strémoine, autrement dit Austremoine, l'apôtre des Arvernes, est aussi venu dans les Gaules au milieu du troisième siècle, comme l'affirme saint Grégoire. Nous nous retrouvons en présence de l'accusation d'ignorance ou d'erreur, renouvelée contre l'évêque de Tours chaque fois qu'il s'agit des origines de nos Églises. Mais ici encore, ce n'est pas sans y prendre garde et sans avoir sérieusement étudié son sujet que notre historien assigne cette époque à l'arrivée du premier évêque de Clermont.
Adon et Usuard ne disent rien sur ce saint ; le Martyrologe romain marque au 1" novembre (1) : « Chez les Arvernes, la fête de saint Austremoine, premier évêque de leur ville capitale. » Dans son livre de la Gloire des confesseurs, saint Grégoire écrit: « Strémoine a été envoyé par les évêques de Rome avec le bienheureux Gatien et les autres pontifes dont nous avons rappelé les noms. Les Arvernes entendirent pour la première fois de sa bouche la parole du salut, et ses prédications commencèrent à répandre dans leur cité la foi en Jésus-Christ, fils de Dieu, sauveur
(1) Marlyrol. Rom., i novemb. « Arvernis, S. Austremonii primi ejusdem civitalis episcopi.»
(2) Be Gloria confess. lib. c. 30. « Per S. Stremouium, qui et ipse a Romanis episcopis cum Galiano bealissirao et reliquis, quos niemoravimus, est directus, primuoi Arverna civitas verbuin salulis accepit. »
du monde et rédempteur du genre humain. Le tombeau du saint évêque se voit dans le bourg d'Issoire. Grossiers et insouciants, les habitants de ce lieu savaient que l'apôtre reposait au miUeu d'eux, et ne lui rendaient'cependant aucun honneur. Après de longues années, Cautinus, ensuite évêque de la cité des Arvernes, donna d'abord les soins de son ministère au peuple d'Issoire. Une nuit qu'il reposait dans sa cellule attenant à l'église, il entendit comme un murmure de voix qui chantaient. 11 se leva, et vit le temple resplendissant d'une vive lumière. Saisi d'étonnement, il plongea ses regards dans l'intérieur du sanctuaire, dont sa cellule dominait la fenêtre : autour du tombeau se tenait une multitude vêtue de blanc, portant des cierges et chantant. Ce spectacle disparut après que Cautinus l'eut admiré longtemps. Le lendemain matin, le pasteur donna ordre d'environner le tombeau d'une balustrade, de le tendre des plus riches draperies, et de le tenir désormais en grande vénération. Depuis ce moment, on vient là prier le saint évêque et implorer son secours. J'ai appris ces faits de la bouche même de Cautinus. »
Plus tard, composant le I" livre de son Histoire des Francs, Grégoire rencontre de nouveau la question des origines de l'Église de Clermont. Il commence par nommer Strémoine parmi les sept évêques envoyés au temps de Dèce (1) ; puis il revient avec complaisance sur la fondation du christianisme dans la cité des Arvernes, sur les premiers successeurs de Strémoine (2), Urbicus, Hillidius,
(i) Hist. Franc, lib. I, c. 28.
(2) Id., c. 30. « Apud Aïvernos post Slremonium episcopum prœdi-
Legonus, Nepotianus, Artemius, qui occupèrent immédiatement le siège épiscopal de Clermont et gouvernèrent cette Église l'espace d'un siècle. Et cette liste ne s'arrête pas là ; mais Grégoire la reprend au IP livre de son Eistoire (1) et la continue sans interruption, sans lacune, par les noms de Veneraudus, de Ruslicus, septième évêque, de Namatius, d'Eparchius et de Sidonius, qui nous conduit aux premières années de Clovis.
Comment l'accuser d'ignorance lorsque son récit témoigne qu'il écrit sur un sujet qu'il possède parfaitement, auquel il prend un intérêt tout spécial, et dont les détails lui sont familiers? Il ne pouvait en être autrement. Grégoire de Tours appartenait à l'une des familles les plus illustres de ce pays (2) : Georgius Florentius était le nom primitif de notre historien. Fils du sénateur Florent, il remontait par son père aux célèbres martyrs de Lyon et au puissant sénateur Léocadius. Petit-fils, par sa mère Armentaria, de saint Grégoire, évêque de Langres, il avait pris le nom de Grégoire, par un sentiment délicat de vénération pour ce pontife (3). Saint Gall, évêque de Clermont, était son oncle
catorenique, priinus episcopus Urbicus fuit, ex senatoribus conversus. » — Id. — « In cujus loco Legonus episcopus subrogalur. »
C. 40. II Quo defiincto, S. Hillidius successit, vir exiraire sanclilaiis el prœclaric virlulis. »
C. 51. « ÂpudArvernos S. Nepolianus quartus habebaUir episcopus. »
(1) Eht. Franc, lib. ii, c. 13, IG, 2'J.
(2) Une nièce de réyû(fa<; de Tours avait embrassé la vie religieusu sous la direction de sainte Radegonde, dans le monastère fondé par la reine à Poitiers, Gveg., Sist. Franc, lib. x, c. i5. — Fortunat, lib. x, Carmen 7.
(3) Avant d'entrer dans l'Eglise, ce prélat remplissait une des premières charges du royaume des Francs : il avait pendant quarante ans commandé à Aulun avec le litre de comte. Greg., Yitœ patntm, c. 7.
paternel (1), et saint Nicetius, évêque de Lyon, son oncle maternel (2). Après la mort de saint Gall, qu'il eut pour premier maître, l'éducation du jeune Grégoire fut confiée aux soins de saint Avitus, archidiacre d'abord, ensuite luimême évêque de Glermont (3). L'esprit de notre historien s'ouvrit, son intelligence se développa dans l'intimité de ces vénérables pontifes, auxquels il faut encore ajouter Cautinus, le successeur de saint Avitus sur le siège de Glermont, qui mit en honneur parmi les Arvërnes le culte de leur apôtre saint Strémoine. Gomment un homme aussi bien placé par sa naissance, par ses relations, pour connaître les véritables traditions de son pays, aurait-il ignoré que le fondateur de l'Église de Glermont avait été envoyé par saint Pierre, au premier siècle de l'ère chrétienne? Comment n'a-t-il point laissé au moins quelques vestiges des opinions qui se rapportaient à cette origine, alors surtout qu'il s'entretenait familièrement avec l'évoque Gautinus des prodiges qui mirent en lumière le nom et la puissance du premier évêque des Arvërnes {h) ?
Les accusations portées contre Grégoire de Tours ne sauraient donc se soutenir ; la vérité de son récit imprudemment révoquée en doute apparaît forte , éclatante , invincible aux yeux de la critique impartiale. S'il fallait en donner une nouvelle preuve positive et irréfragable, nous
(i) Greg. , Viloj patrum, c, 6.
(2) Hist. Franc, lib. v. c. 5.
(3) Greg. , Yilo; patrum, c. 2.
(/j) On ne saurait donner aucune importance a une vie de saint Austremoine, faussement attribuée h saint Pris (saint Pnejeclus) évoque de Glermont, martyrisé en 674 Cet ouvrage apocryphe et postérieur de beaucoup a la date qui lui est assignée, fait remonter à saint Pierre, sans prouver ses assertions, Ja mission des sept évoques.
la trouverions dans la succession des évêques de Tours et de Clermont, si bien présentée par notre historien. Cette suite non* interrompue des pontifes qui ont gouverné ces Églises nous conduit à leur origine et confirme la date de leur fondation. Les séries sont complètes. Grégoire énumère les évêques par leurs noms ; il les compte, indiquant leur ordre chronologique, marquant l'année de leur élection, le moment de leur mort, la durée de leur épiscopat, et s'il se rencontre une lacune, il en fournit la raison (1). Il parle du rang, de la famille, de l'élection de ces prélats, des difficultés qu'ils ont rencontrées, des rivalités dont ils ont eu à souffrir ; il rapporte leurs principales actions , et ne manque pas de s'arrêter aux diverses légendes qui avaient gravé dans l'esprit et le cœur des peuples l'idée des vertus et de la sainteté de leurs pasteurs. (2). De plus, son Histoire renferme des détails particuliers, et l'on voit, par ses remarques intimes sur Urbicus (3) , le successeur immédiat de Strémoine, qu'il écrit en homme bien informé sur chacun de ces évêques qui remplissent parfaitement l'espace compris depuis saint Gatien et saint Strémoine, c'est-à-dire de l'an 250 jusqu'au moment où son ancien maître Avitus et lui-même prirent place, l'un sur le siège épiscopal de Tours et l'autre sur celui de Clermont.
Quel fond faire après cela sur les tables chronologiques dressées à grand'peine par ceux qui veulent attribuer à la
(i) Hist. Franc, lib. i, c. 28, 39, 40, Ai. — Lib. ii, c. 13, -16, 21.
(2) S. Greg., Vitœ patrum, c. 2, de S. lUidio episcopo. — De Gloria confcss. , lib. c. 3d, 36, 37.
(3) Hist. Franc, lib. i, c. 39.
plupart de nos Églises une antiquité remontant au premier siècle ? Ces listes de succession ne présentent trop souvent que des noms de fantaisie, sans date certaine, sans détails précis, sans observation spéciale, groupés à plaisir pour combler les deux siècles d'existence prématurée que l'on rêve pour ces chaires épiscopales. Celles-ci offrent des lacunes considérables qui ne sont nullement expliquées . Chose remarquable, ces interruptions dans la suite des évêques comprennent juste un espace de deux cents ans, et en général elles nous montrent les sièges épiscopaux vacants du commencement du second siècle à la fin du troisième (1). Dans celles-là, on n'a pas craint de donner à ces évêques une existence vraiment patriarcale accommodée aux besoins de la cause et à l'intervalle de temps qu'il fallait remplir. Saint Adventinus, envoyé à Chartres par saint Pierre, compte sept successeurs de l'an 36 ou 45 à 383, et chacun d'eux a gouverné cette Église pendant une moyenne de quarante ans (2). On est allé jusqu'à faire, ainsi que nous l'avons observé, du philosophe stoïcien Pansetius, l'ami du second Africain, un disciple du prince des apôtres, et malgré son grand âge on a voulu le ranger parmi les compagnons de saint Julien, c'est-à-dire de Simon le Lépreux, et le compter comme troisième évêque de
(1) Un coup d'oeil jelé sur la succession des évêquesi dressée pour nos Eglises dans le Gallia christiana, suffit à l'appui de nos observations : à part un irès-petit nombre de sièges dans la Narbonnaise, qui ont eu des évêques au premier siècle, les savants auteurs de cet ouvrage n'ont pu établir qu'a dater du milieu du troisième siècle la suite des pasteurs dans les Églises de la Lyonnaise, de l'Aquitaine et de la Belgique.
(2) J. Severtius, Chronol. histor., p. m, p. 175.Yoici les noms de ceg évoques et la durée de leur épiscopal : Optatus 40 ans, Valentinus 53, Martinus 44, Anianus 45, Severus 35, Castor 43, Africanus 44.
l'Église du Mans (1), qu'il aurait encore gouvernée quarante-cinq ans.