SAINT MARTIAL DE LIMOGES
Saint Grégoire de Tours mérite la même confiance en ce' qu'il raconte de saint Martial de Limoges ; les recherches les plus consciencieuses s'accordent avec son récit, pour placer au milieu du troisième siècle la date véritable de l'arrivée en Gaule du principal apôtre de l'Aquitaine. L'Evangile avait été déjà prêché et des Églises constituées dès le second siècle sur les bords de la Garonne ; Martial venait continuer l'œuvre des premiers missionnaires et porter la bonne nouvelle aux oreilles des peuples situés plus avant dans l'intérieur de la contrée.
Nous sommes tout d'abord frappé d'une circonstance qui semble couper court à la discussion et donner pleinement raison à notre vieil historien. On s'entend à reconnaître que la conquête la plus illustre de saint Martial fut la vierge Valère, fille du sénateur Léocadius et la plus célèbre martyre de Limoges (2). Or la fille de Léocadius n'a pu vivre qu'au troisième siècle, au temps où son père donna sa maison à saint Ursin de Bourges, pour la changer en église.
(1) Voir ci-dessus, c. 2, p. 42.
(2) « Marlialis Lemovicas advenit : quà in urbe ut primum prœdicare cœpit, credidit, ac professa est prœ cœteris Chrisli nomen Vaieria, Leocadii senaloris fdia. » Brev. Paris:, i julii.
Lalumière qui se dégage du rapprochement de ces faits devient plus vive à la lecture attentive des ouvrages de l'évêque de Tours. Après cette épreuve, il nous paraît impossible d'admettre que Grégoire n'ait pas connu les origines du christianisme à Limoges, dont l'Église, voisine de celle de Clermont, dépendait encore de la même métropole. Si toutes les merveilles que l'on a racontées de saint Martial avaient seulement eu cours parmi les fidèles, à l'époque où l'auteur de Y Histoire des Fimncs préparait son œuvre, amassant des matériaux, réunissant les documents, consultant la voix publique , les traditions et les légendes, peut-on soutenir sérieusement qu'il les ait ignorées ? S'il en était instruit, pourquoi n'en dit-il mot? Comment n'y fait-il point la plus légère allusion? Quelle explication donner d'un silence si compromettant? Ce n'est pas seulement dans un de s.es livres que Grégoire parle de saint Martial ; il est entré dans des détails plus explicites sur l'évêque de Limoges , et en maints endroits il ne s'est pas contenté de manifester son sentiment, il se montre aussi l'écho fidèle 'des véritables traditions.
Ecrivant son livre sur la Gloire de'i confesseurs (i) , Grégoire dit que Martial reçut sa mission des évêques de Roliie; qu'il vint à Limoges, où il fut plus heureux que ne l'étaient saint Catien à Tours, saint Saturnin à Toulouse, car, à sa parole, les habitants renversaient leurs idoles pour se convertir à la foi ; ses succès furent tels qu'à sa mort presque toute la ville avait embrassé la religion chrétienne. La suite du récit ferait croire que saint Martial ne
(1) C. 27. « S. Martialis episcopus a Romanis missus episcopis, in urbe Lemovicina prœdicare exorsus est. n
se rendit pas immédiatement dans les Gaules, mais qu'il alla d'abord en Oi'ient, d'où il ramena deux compagnons, saint Albin et saint Austriclinien, qui partagèrent la gloire et les fatigues de son apostolat. Rien dans ce passage n'indique que saint Martial ou ses disciples aient souffert le martyre ; au contraire, « ils sont morts en paix, et après une vie bien remplie, dit notre historien (1) , la tombe ne les a point séparés; ils reposent tous trois dans la même crypte, le saint évêque à côté de ses deux prêtres, d On ne croyait donc pas à cette époque que le premier pasteur de Limoges eût scellé de son sang, aux temps apostoliques, la foi qu'il avait prêchée dans l'Aquitaine. Saint Grégoire se faisait dans ses écrits l'interprète de l'opinion généralement admise : aussi, quand il raconte les miracles accomplis par la puissante intercession de saint Martial, ne lui donne-t-il jamais que le titre de confesseur (2). C'était le sentiment des fidèles, car nul n'avait encore essayé, même à Limoges, de répandre dans la foule des traditions différentes.
Nous voyons, en effet, sous le règne de Clotaire I", en 558, l'un des partisans de son fils Chramne, Léon de Poitiers, se plaindre de ce que (3) «Martin et Martial, confesseurs de Dieu, n'avaient rien laissé qui pût être utile aux droits du fisc. » Vers l'an 590, à la mort d'un saint abbé
(1) Id. u Ubi completi sunt dies eorum, ut et ipsi vocarenlur de hoc sŒCulo, conjunclis sarcophagis, in eadem crypta in qua S. Episcopus sunt sepulti. »
(2;ld.,c. 28,29.
(3) Greg. Turon., Hist. Franc, lib. iv, c. 16. « Hic fertur quadam vice dixisse, quod Marlinus et Mariialis, confessores Domini, nihil Csci juribus utile reliquissent. »
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de Limoges, Arédius, une pauvre possédée s'écriait (1) : « Levez-vous, citoyens! Peuples, hâtez vos pas! Accourez tous au-devant des martyrs et des confesseurs qui se pressent aux funérailles du bienheureux Arédius. Voici Julien de Brives et Privât de Mende, Martin de Tours et Martial de Limoges. Voici Saturnin de Toulouse et Denys de Paris, avec d'autres habitants du ciel que vous honorez comme confesseurs et comme martyrs. » Alors que l'opinion publique se traduisait d'une façon si nette et si positive, peut-on dire que les fidèles se trompaient en masse et que saint Grégoire a été victime de la même erreur ?
Quant au temps de l'apostolat de Martial, l'évêque de Tours, dans son livre de la Gloire des confesseui^s, revient sur cette date, et il la précise de nouveau lorsque, passant immédiatement de Martial à Strémoine, il commence ainsi (2) : « Strémoine, qui lui aussi a été envoyé par les pontifes romaips, avec Gatien et les autres que nous avons nommés, annonça le premier l'Évangile à la cité des Arvernes.' »
■( On ne s'est pas toujours accordé sur l'époque de la mission de saint Martial, disent, dans leur Histoii-e littéraire de la France, les bénédictins de Saint-Maur (3) , après avoir,
(1) Id., lib. X, c. 29. « Currite, cives, exsilite, populi, exile obviam mariyribuSjConfessoribusque qui ad exsequium beali Aredii conveniunl. Ecce adesl Julianus a Brivate, Privatus a Minaie, Martinus a Turonis, Mariialis ab urbe propria. Adest Salurninus a Tolosa, Dionysius ab uibe Parisiaca, honnulli et alii, quos cœlum retinet, quos vos ut confessores et Dei martyres adoratis. » — La distinction est bien marquée : deux martyrs, Julien et Privât, deux confesseurs, Martin et Martial, deux confesseurs et martyrs, Saturnin et Denys.
(2) De Gloria confess. , lib. , c. 30.
(3) Hist. litt. de la France, par les bénédictins de Saint-Maur, troi-
selon saint Grégoire de Tours, fixé la venue des sept évêques dans les Gaules au milieu du troisième siècle. 11 s'est formé à ce sujet deux fameux sentiments qui, en divers temps, ont partagé les esprits. L'un, qui est le plus ancien, place cette mission sous le consulat de Décius et de Gratus, l'an 250 : c'est celui de saint Grégoire de Tours et des siècles qui ont suivi jusqu'au neuvième. Alors il se forma une autre opinion, suivant laquelle on prétendait que saint Martial avait été envoyé par saint Pierre même. Quoique cette seconde opinion fût combattue presque dès sa naissance, elle ne laissa pas de prévaloir dans la suite, jusque vers le milieu du dix -septième siècle. Depuis, on a fait revivre le premier sentiment, qui est le seul à suivre, comme étant le seul autorisé. »
Que voyons-nous opposer aux affirmations multipliées de notre historien ? D'abord un petit poëme, récemment découvert, en l'honneur de saint Martial^ où l'on veut trouver une preuve invincible à l'appui de la mission confiée par saint Pierre au premier évoque de Limoges. On fait honneur de ces vers à l'évêque de Poitiers Fortunat, contemporain de Grégoire de Tours. Mais rien ne justifie cette assertion, et aucune preuve solide ne garantit l'authenticité de ce document. Chacun sait parfaitement, et nous aurons occasion de revenir sur cette observation, que dans les œuvres de Fortunat publiées même par les plus récents éditeurs, il s'est glissé beaucoup de pièces apocryphes ou douteuses. Le poëme assez barbare arraché à l'ou-
sième siècle. Saint Maniai, premier évêque de Limoges, 1. 1, p. -i07. — 11 est bon de faire observer à ce sujet que parmi les savants qui aidèrent les religieux dans leurs patientes études, ligure l'abbé Romanet, chanoine théologal de l'église collégiale de Saint-Martial a Limoges. Préface, p. xxxr.
bli n'est-il pas de ce nombre? De plus, l'obscurité de ces vers ne permet point à une critique sérieuse de faire fond sur un pareil témoignage (1). Pour notre part, nous renonçons à traduire le passage qu'on n'hésite pas à présenter comme décisif; il nous est impossible de saisir le sens précis du troisième et du quatrième vers. Tout ce que nous croyons démêler au milieu de ces expressions incohérentes, c'est une intention d'établir un rapprochement entre saint Pierre et saint Martial, rapprochement qui semble se borner à une question d'âge, de vocation ou de dignité, sans impliquer nullement l'idée d'une mission du prince des -apôtres au premier pasteur de Limoges.
On s'appuie encore d'une vie de saint Martial qui paraît avoir été composée au dixième siècle. Nous y trouvons rassemblé tout ce que l'on veut décorer aujourd'hui du nom de traditions. Martial, de la tribu de Benjamin, quoique son nom latin ne le dise guère, parent de saint Pierre et de saint Etienne, premier martyr (2), était l'un des soixante-douze disciples ; il avait reçu de Jésus-Christ lui-même une mission toute spéciale de prêcher l'Évangile. Il accompagna saint Pierre à Rome, puis se rendit dans les Gaules, où il porta, du vivant des apôtres, la bonne
(1) Voici le fragment que l'on dil ôlre le plus imporlani, mais, à coup sûr, qui n'est pas le plus clair :
Martialis résonant hic veracissinia gesta.
Te tellus Romana, quibus te Gallica tellus, Post Pelrum recolunt juniorem parte secunda, Cuni Petro recolunt aequalem sorte priori.
Benjamila tribus te gessit sanguine claro, Urbs te nunc retinet Lemovices corpore sancto.
(2) Isle Martialis S. Pelri apostoli erat consanguineus, et S. Stephani iprotomartyris. — Migne, Palrologie, t. CXXIV, p. 212.
nouvelle, non-seulement aux Lémovices, mais aux Arvernes et dans toute l'Aquitaine. Après avoir fixé son siège à Limoges, il souffrit un glorieux martyre en l'an 74. Les privilèges les plus extraordinaires lui avaient été prodigués : il était exempt des attaques de la concupiscence ; douze anges préposés à sa garde empêchaient qu'il ne souffrît de la faim et de la soif; il avait emporté dans les Gaules le bâton de saint Pierre, dont la vertu merveilleuse ressuscitait les morts, entre autres saint Austriclinien, son compagnon (1).
Enfin les douleurs de la mort n'eurent aucune prise sur le saint martyr, à cause de la pureté dans laquelle il avait constamment vécu. L'auteur de ce récit n'a pas craint de citer parmi les contemporains de saint Martial, Etienne, duc des Goths et des Gascons, quoique les premiers n'aient paru sur les terres de l'einpire que trois cents ans plus tard, et les derniers longtemps après (2).
Si les BoUandistes estimaient que le silence et l'oubli conviennent seuls à ces pieuses fictions, les bénédictins de Saint-Maur en font plus prompte justice au feu de leur critique. Ils viennent d'établir la supposition des deux fameuses lettres de l'évêque de Limoges aux habitants de
(1) Hist. de VÉgl. gallic, dissert, prélim., ni° proposition. — Ce bàlon de saint Pierre est resté célèbre dans les légendes du moyen âge; il servit à saint Euchaire de Trêves pour ressusciter son compagnon saint Materne ; à saint Clément de Metz pour rendre la vie a saint Domitien son compagnon; à saint Prout de Périgueux pour opérer le même miracle sur son compagnon saint Georges.
(2) Les BoUandistes n'ont pas jugé cette vie digne de prendre place dans leurs Ada Sanctorum; nous avons emprunté ce résumé au P. Longueval, Hist. de VÉgl. gallicane, dise, prélim., iii° proposition.
Bordeaux et de Toulouse ; puis il ajoutent (1) : « Elles semblent avoir eu le même -auteur que la vie de saint Martial, autre ouvrage qui porte avec lui encore plus de marques de supposition et d'imposture que les lettres. Nous en pourrons parler ailleurs, sur le siècle où nous croyons qu'elle a été fabriquée. »
Cette vie de saint Martial tient assurément plus de la fantaisie d'un romancier que de la gravité d'un historien (2) ; elle nous remet en mémoire les paroles remarquables du moine Lethalde, dans son prologue à la vie de saint Julien : « Il y a des auteurs, dit-il, qui ne craignent ])as de blesser la vérité pour relever les actions des saints, comme si le mensonge pouvait donner quelque nouvel éclat à la sainteté. » Cependant ce sont, il faut l'avouer, ces pieuses légendes qui paraissent avoir convaincu les esprits, lors de la fameuse contestation qui troubla le Limousin au commencement du onzième siècle. Les moines de l'abbaye de Saint-Martial de Limoges, soutenus par de puissants prélats, exigeaient que dans les litanies on plaçât saint Martial au rang des apôtres (3). Ils alléguaient pour raison que si les autres fondateurs d'Église avaient été envoyés par saint Pierre ou par saint Clément, le saint pontife qui était venu évangéliser l'Aquitaine avait reçu sa mission de Jésus- Christ lui-même. Hâtonsnous d'observer que si c'est là le sens des vers que nous
(1) Hist. lut. de la France, t. I, troisième siècle. Saint Martial, premier évêque de Limoges, p. 409.
(2) Les actes de saint Martial, rédigés au moyen âge, n'ont pas plus de valeur, et depuis deux siècles au moins ils ne jouissent d'aucune considération.
(3) Longueval, Hist. de l'Égl. gallic, 1. xix et xx.
rapportions tout à l'heure, sans oser les traduire, ce rapprochement entre la mission de saint Pierre et celle de saint Martial nous semble aussi téméraire que déplacé.
L'évêque de Limoges Jourdain, soutenu de son clergé, résistait aux prétentions des moines et refusait éoergiquement d'accepter une innovation contraire au sentiment commun de sa propre Église. Jusque-là, en effet, les fidèles de Limoges avaient honoré saint Martial comme confesseur, ce qui est pleinement d'accord avec les divers passages où saint Grégoire de Tours parle du fondateur de l'Église de Limoges, sans jamais le présenter comme un martyr. Jourdain et ses clercs déclaraient plus honorable pour saint Martial « d'être le premier des confesseurs que le dernier des apôtres. » Mais les défenseurs de l'apostolat de saint Martial disaient que «ne point donner rang à leur glorieux j)atron parmi les apôtres, c'était commettre la même faute que de placer un duc entre les comtes. )i
La question demeurait en litige, on en référa bientôt à Rome. Le pape Jean XIX, s' appuyant sur la vie apocryphe de saint Martial qu'on lui avait envoyée, sembla prendre parti pour l'opinion nouvelle, et en l'année 1029 il écrivit à l'évêque Jourdain « qu'on pouvait donner à saint Martial le titre d'apôtre et en faire l'office comme d'un apôtre. » A la réception de cette lettre, Jourdain assembla un concile à Limoges et lui communiqua la décision du pape; il déclara ensuite abandonner son opinion et donna ordre de célébrer dans tout son diocèse la fête de saint Martial comme celle d'un apôtre. Deux ans après, la discussion reprit et fut portée en 1031 au con-
cile de Bourges. On confirma ce qui avait été accepté touchant saint Martial, et quinze jours plus tard, une nouvelle réunion d'évèques à Limoges décida qu'il était apôtre à meilleur titre que les autres fondateurs d'Eglise en Gaule, Denys, Saturnin, Ursin, Austremoine, Front et Julien, parce qu'il avait été ordonné par Jésus-Christ lui-même. L'archevêque de Bourges, Aymon, voulut prononcer l'excommunication contre quiconque contesterait désormais à saint Martial le titre d'apôtre. Mais Jourdain, qui peutêtre n'avait point déposé tous ses doutes, empêcha de prendre une pareille mesure.
Il est manifeste, parle texte même des décrets et par les lettres qui se rapportent à cette fameuse discussion fi), qu'en donnant la décision liturgique dont les termes sanctionnaient l'opinion nouvelle, le pape Jean XIX et les évêques rassemblés aux conciles de Bourges et de Limoges n'avaient d'autres garants des faits merveilleux concernant saint Martial que la vie dont nous venons de parler, vie apocryphe, écrite à plaisir, mais dont personne alors n'osa contester l'authenticité en lui opposant le témoignage de saint Grégoire, les croyances de l'Eglise de Limoges et la tradition de l'Église romaine.
A Rome, en effet, l'histoire ecclésiastique ne fournissait aucun monument à l'appui de cette vie répudiée par les Bollandistes comme un tissu de fictions. Pas une voix qui s'élevât, dans les premiers siècles de l'Église, en faveur du nouvel apôtre, pas un suffrage qui vînt ouvrir au premier évêque de Limoges l'entrée légitime au collège apostolique.
(1) Nous ne faisons que résumer les livres xix et xx de VEisloire de l'Eglise gallica?ie, où ces curieux ciébals sont racontés en détail.
La ville éternelle n'avait gardé aucun souvenir de ce disciple de Jésus-Christ, de ce parent de saint Pierre et de saint Etienne, de cet envoyé extraordinaire dont on révélait tout d'un coup le passé ignoré, la 'dignité méconnue. Le vieux Martyrologe romain, le petit livre intitulé de Festivitatibiis apostolorum (1), ont laissé peser sur saint Martial l'oubli le plus complet. Adon dit [2) : « A Limoges, saint Martial, évêque et confesseur. » Usuard n'est pas plus explicite (3) : a ALimoges, saint Martial, évêque, et ses deux prêtres Alpinien et Stratoclinien ; leur vie fut signalée par d'éclatants miracles, w Et le Martyrologe romain n'a voulu rien ajouter à ce sobre mémoire (û) : « A Limoges, dans les Gaules, saint Martial, évêque, et ses deux prêtres Alpinien et Austriclinien, illustres par leurs miracles. »
C'est ainsi qu'au onzième siècle les moines de Saint- Martial firent triompher leur sentiment personnel, substituant une pieuse erreur à la froide vérité. Leur croyance particulière, ornée de légendes, embellie de fictions, n'eut pas de peine, au moyen âge, à l'emporter sur la tradition contraire, qui ne frappait point l'imagination ; mais celle-ci avait été jusque-là positivement enseignée par l'histoire, témoin les récits de Grégoire de Tours et les actes de saint
(1) Libellus de Feslivitalibus SS. Apostolorum, et reliquorum qui discipuli aut viciui successoresque ipsoruni apostolorum fuerunt. — Nous en avons déjà parlé au ch. 3, p. 34.
(2) Ado, Martyrol., 30 jun. « Lemovico civitale, S. Marlialis, episcopi et confessoris, »
(3) Usuard, Mariyrol., 30 jun. « Lemovicas civitale, S. Marcialis episcopi, cum duobus presbj'leris Alpiniano et Stratocliniano, quorum vita miraculorum signis admodum efîulsit. »
(/i) Martyrol. roman., 30 jun. « Lemovicis in Gallia, S. Marlialis episcopi cum duobus presbyleris Alpiniano et Austricliniano, quorum vita miraculorum signis admodum effulsit. «
Saturnin de Toulouse ; formellement établie dans l'Église de Limoges, témoin la résistance de l'évêque Jourdain appuyé de son clergé, lors de l'innovation introduite par les moines dans l'office de saint Martial; enfin généralement répandue dans les pays limitrophes, témoin les honneurs que les Eglises voisines rendaient aux disciples de saint Martial, entre autres à saint Ausone d'Angoulême, qui souffrit le martyre pendant l'invasion de Chrocus et de ses Alemans (1) en 263, preuve manifeste que le premier évêque de Limoges n'était point venu en Gaule au premier siècle (2).