SAINT CATIEN DE TOURS
L'opinion qui se fonde sur ces sortes de traditions pour établir l'antiquité du christianisme dans les Gaules compte, avec saint Saturnin, saint Catien parmi les soixante-douze
disciples. Des hommes graves et sérieux se sont laissé séduire, à ces pieuses fictions; ils ont envoyé à la ville de Tours, comme partout ailleurs, des missionnaires dès le premier siècle, et nous les entendons soutenir que saint Grégoire n'a point connu la véritable origine de l'Eglise qu'il a gouvernée vingt ans environ. Cependant, si l'historien des Francs assigne le milieu du troisième siècle à la mission de l'apôtre de la Touraine, chacun peut constater aisément et s'assurer sans plus de peine qu'il ne le fait point à la légère, et qu'il ne se prononce pas sans une parfaite connaissance de cause. En effet, Grégoire ne s'est pas contenté de joindre le nom de Gatien aux six autres pontifes, dans le passage que nous avons rapporté : à la fin du premier livre de son histoire, après avoir raconté la mort de saint Martin, et la discussion soulevée entre les habitants de Tours et de Poitiers, pour savoir laquelle des deux villes posséderait le corps de l'illustre confesseur, il ajoute cette observation qui nous paraît être la meilleure réponse à l'accusation d'ignorance, que l'on ne craint pas déporter contre lui : « Si quelqu'un, dit-il (1), venait s'enquérir pourquoi, après la mort de l'évêque Gatien, il n'y a qu'un pontife, saint Lidoire, jusqu'à saint Martin, qu'il sache que la persécution des païens priva pendant longtemps la ville de Tours du ministère épiscopal. A cette époque, les chrétiens célébraient les saints mystères en secret et dans les endroits retirés. Tout disciple de Jésus-
(1) S. Greg. Hist. Franc, lib. i, c. 43 : « Quod si quis requiret, cur post Iransilum Gotiani episcopi, unus tantum, id esi Lilorius, usque ad S. Marlinum fuisset episcopus, noverit quia obsistentibus paganis, diu civitas Turonica sine benediclione sacerdotali fuiu »
Christ surpris par les païens, mourait roué de coups ou frappé du glaive. »
A Rome, on s'est montré moins sévère pour notre historien racontant les origines de son Église de Tours, Nul n'a paru mieux informé que lui sur cette question; son sentiment a été accepté et confirmé dans la chronologie qui précède les œuvres d'Anastase le Bibliothécaire, dans l'édition vaticane. Nous lisons à la date de 338 (1) : « La première année du règne de Constant, Lidoire est sacré second évêque de la ville de Tours. Il y fit bâtir la première église. 1)
Ce n'est pas assez. Grégoire termine encore le dixième et dernier livre de Y Histoire des Francs par une notice biographique des évêques qui l'avaient précédé sur le siège de Tours, et il ajoute même quelques détails sur son propre épiscopat.
Il est impossible d'arrêter les yeux sur ce tableau sans se convaincre que l'auteur parlait avec une connaissance exacte des traditions reçues de son temps dans l'Église qu'il gouvernait, et qui passait pour l'une des plus illustres des Gaules. Or voici comment il s'exprime (2) : «Dans les livres précédents nous avons déjà parlé des évêques de
(1) Ad Anaslas. Proleg., édit. Rom. Vaiic, chron. 338. — « Anno iniperii Constaotis primo, Lidorius ordinaliir episcopus socundus Turo- DCnsiiim. Hic œdificavit ecclesiam primam inlra urbem Tiironicam. »
(2) S. Greg., HisL Franc, lib. X, c. 31. « Primus Galianus episcopus, anno imperii Decii primo,aRomanse sedis papa transmissus est...
Secundus,anno imperii Constantis primo, Litorius ordinaïur episcopus.
Tertius, S. Marlinus, anno oclavo Valenlis et Yaleniiniani, episcopus ordin.atur...
Nonus decimus Gregorius ego indignus ecclesiam urbis Turonicse in qua bealus Marlinus et caiteri sacerdoles Domini ad pontificatusofficium consecrali sunl, ab incendio dissoluta.*» diruptamque naclus sum. n
Tours; cependant, pour en présente!* le nombre et la série, il nous plaît de redire à quelle époque le prenaier apôtre est venu à Tours prêcher l'Évangile. Gatien, le premier évêque, fut envoyé par le pontife romain la première année de Dèce. Ayant trouvé dans la ville une multitude de païens, il en convertit quelques-uns par ses prédications; mais la haine des puissants l'obligeait à se cacher. Plusieurs fois il avait été accablé d'injures et d'outrages; c'est pourquoi, entouré du petit nombre des chrétiens qu'il avait gagnés à la foi, il célébrait en secret le mystère du saint jour du Seigneur dans les cryptes et dans les cavernes. Rien n'égalait sa sainteté et sa crainte du Seigneur ; autrement il n'aurait point, par amour de Dieu, quitté ses parents et sa patrie. La tradition dit qu'il vécut ainsi cinquante ans à Tours ; il mourut en paix, et fut enterré dans un cimetière qui appartenait aux chrétiens. Puis le siège épiscopal resta vacant pendant trente-sept ans. Le second évêque, Lidorius, fut consacré la premièi-e année de Constant. C'était un citoyen de Tours, renommé pour sa piété. Il construisit la première église dans l'intérieur de la ville, alors que les chrétiens formaient un nombre déjà considérable. Un sénateur lui donnasamaison, et l'évêque en fît la première basilique. Saint Martin commençait alors ses prédications dans les Gaules. Lidoire gouverna trente-trois ans l'Église de Tours; il mourut en paix et fut inhumé dans la basilique dont nous avons parlé, et qui porte aujourd'hui son nom. »
Saint Martin fut le troisième évêque, ordonné la .huitième année du règne de Valons et de Valentinien. Les autres pontifes suivent, au nombre de dix-huit, et la liste
se termine à saint Grégoire, dix-neuvième évêque de Tours. En présence de ces textes si précis, devant ces pages où l'historien ne laisse apparaître ni l'ombre d'un doute, ni le semblant d'une hésitation, comment maintenir que saint Grégoire ait ignoré les vraies origines de son Église (1) ?
En revanche, veut-on un exemple de la légèreté avec laquelle on se débarrasse d'une autorité si grave? On fait dire à Grégoire que le second évêque de Tours a été ordonné la première armée du règne de Constantin (313), et on prétend avoir démontré qu'il est en flagrante contradiction avec lui-même, puisqu'il n'y a pas trente-sept ans entre la mort de Catien, en 300, et la consécration de saint Lidoire. On ne s'est point donné la peine de vérifier le texte, qui parle de la première année de l'empire de Constant, c'est-à-dire 338, exactement l'époque à laquelle le jeune prince succédait à son père Constantin.
Nous n'ajouterons que cette observation : s'il était vrai que saint Catien eût compté parmi les soixante-douze disciples, si la tradition avait réellement vu en lui l'homme portant une cruche d'eau, qui servit de guide aux apôtres envoyés par le Seigneur préparer la cène, enfin si sa mission lui était véritablement venue de saint Pierre luimême, comment ces précieux souvenirs, effacés déjà par l'ignorance ou perdus dans l'oubli, n'eussent-ils laissé aucune trace à Tours, dans la mémoire des fidèles, avant la fin du sixième siècle?
(1) De Gloria conf., c. Zt. « Gatianum episcopum a Romanis episcopis ad urbem Turonicatn transmissum,primuraqueTuronicisponlificeni datum fama ferente cognovimus.
Rome se garda bien de donner jamais créance à ces pieux mensonges. Son vieux Martyrologe, qui honore Paul de Narbonne et Trophime d'Arles du titre de disciples des apôtres, ne fait point mémoire de saint Gaiien. Adon dit seulement (1) : d A Tours, fête de saint Catien, évêque; il fut le premier pasteur envoyé de Rome à cette ville, où il repose en paix, illustre par ses miracles. » Usuard ajoute au nom de saint Catien, évêque, le mot de confesseur (2), et le Martyrologe romain, embrassant pleinement l'opinion de saint Crégoire de Tours, porte à la date du 3 8 décembre (3) : « A Tours, saint Catien, évêque, qui fut sacré par le pape saint Fabien premier évêque de cette ville, où il s'endormit dans le Seigneur, illustre par ses miracles. »
Noël Alexandre, qui réunit tous ses efforts et fait appel à sa vaste érudition pour fixer aux temps apostoliques la fondation du plus grand nombre de nos Eglises, se voit obligé de confesser, lorsqu'il s'agit de Tours et de Clermont (,i), que l'on n'a aucune raison sérieuse à opposer au témoignage de saint Crégoire.
(1) Ado, Martyrol., 18 decenib. « Turouis, S. Graliant episcopi, qui ad ipsam urbem prinius ab urbe Roma episcopus iransmissus, mullis clarus mi'raculis, ibi quiescit in pacp. »
(2) Usuard, Mariyrol., 18 decemb. « Turonis, S. Gatiani, episcopi et confessoris, qui ab urbe Roma eidem civiiali primus direclus episcopus, niuUis clarus miraculis quievil in pace. >•
(3) Marlyrol. Roman., 18 decemb. n Turonis, S. Graliani episcopi, qui a S. Fabiano papa ejusdem civiiaiis primus episcopus ordinalus, mullis clarus miraculis obdormivil in Domino. »
(i) Nalalis Alexander, dissert, vu in hisl. Sœcul. i.