PAUL DE NARBONNE ET TBOPHIME D ARLES
Telle nous paraît être la vérité sur les origines des Églises de Toulouse, de Tours, de Clerraont, de Limoges et de Bourges. Nous donnons ainsi pleine et entière confiance au récit de Grégoire de Tours confirmé par'SuIpice- Sévère et expliqué par les actes de saint Saturnin. Nous ne pouvons croire que l'évêque de Tours, ayant conçu le dessein d^écrire l'histoire des Francs, ait négligé, dès les premières pages, d'acquérir" une connaissance aussi exacte que pos-
sible des événements dont il voulait conserver la mémoire. L'étrange monument que celui qui s'élèverait par les soins d'un pareil architecte! Que trouverions-nous en pénétrant dans l'édifice, si dès le vestibule nous sommes arrêtés par tant de ténèbres et si peu de solidité?
Surtout nous ne concevons pas que, racontant l'établissement du christianisme dans sa patrie, l'évêque historien ne se soit pas empressé de faire remonter au premier siècle la fondation de nos principales Églises, quand même il n'aurait eu que des témoignages équivoques, des documents contradictoires, des actes apocryphes pour appuyer une opinion qui devait, en flattant son patriotisme, intéresser en lui la foi du chrétien et remuer doucement le cœur de l'évêque. Il est certain, dit l'auteur des Monuments inédits (1) , que les persécutions amenèrent l'extinction ou au moins l'interruption du sacerdoce dans plusieurs villes, Arles, Bourges, Toulouse, Narbonne, Trêves. « 11 n'est pas du tout invraisemblable, observe le même auteur, que dans plusieurs de ces villes où le ministère sacerdotal avait été interrompu et où les chrétiens avaient à peu près disparu, le souvenir de leurs premiers apôtres ait pu s'affaiblir insensiblement et même s'éteindre tout à fait, et qu'ensuite, longtemps après, de nouveaux ouvriers évangéliques ayant été envoyés de Rome dans ces mêmes villes, on n'ait rien su de certaiH sur les autres qui étaient venus auparavant. C'est ce qui est arrivé à plusieurs Églises des Gaules, à celle de Tours en particulier, dont pour cela saint Grégoire n'a pas connu la véritable origine. » Nous ne pouvons
(1) Monuments inédits sur l'apostolat de sainte Madeleine, u II, p. 378.
accepter une pareille ignorance dans notre vieil évêque, et forts des témoignages de l'histoire, de la tradition des Églises de la Gaule au sixième siècle et des découvertes de l'épigraphie, nous tenons pour vraie la date fixée par Grégoire de Tours à la. fondation des Églises de Paris, de Toulouse, de Clermont, de Limoges, de Tours et de Bourges.
Certains adversaires de cette opinion se sont surtout appuyés sur l'établissement des Églises d'Arles et de Narbonne au premier siècle, pour refuser d'ajouter foi au récit de saint Grégoire. L'évêque de Tours, disent-ils, s'est évidemment trompé sur l'origine de ces deux Églises, donc il ne mérite aucune confiance en ce qu'il rapporte des autres. C'est là, il faut l'avouer, une singulière façon déraisonner, et si d'une erreur partielle, d'une falute particulière on est fatalement amené à ces conséquences radicales, que devient la science, voire même la vertu ?
Et d'abord y a-t-il vraiment, de la part de notre historien, erreur sur les commencements de ces deux Églises delà Gaule Narbonnaise? Plusieurs l'ont dit, d'autres l'ont cru, et leurs efforts réunis tendent à excuser Grégoire de Tours en expliquant son ignorance ou l'inexactitude de ses renseignements. 11 n'y aurait, à les entendre, eu rien d'étonnant à ce que l'évêque de Tours n'ait point parfaitement connu les origines d'une Église qui avait, comme Narbonne, si longtemps fait partie du royaume des Visigoths, ou bien qui était, comme Arles, située à l'extrémité des Gaules, dans un temps où il n'y avait encore rien d'écrit sur ces questions et où les communications étaient plus difficiles et plus rares qu'elles ne le sont aujourd'hui, les
Églises ne pouvant s'éclairer mutuellement en comparant leurs traditions respectives (1).
Ces explications ne sauraient nous contenter ; les difficultés de communication étaient-elles, en Gaiile, au sixième siècle, aussi grandes qu'on veut le supposer ? Peuton admettre en saint Grégoire l'ignorance ou du moins le manque de connaissances précises, après ce que nous savons de ses relations de famille, de son rôle dans la monarchie française près de Chilpéric et de Childebert II, de ses études, de ses goûts, de ses voyages? La Narbonnaise ne lui était pas restée inconnue : « Je me rendais, dit-il (2) , ù Lyon, à la rencontre de l'évêque Nicétius, lorsqu'il me prit fantaisie d'aller, uniquement pour satisfaire ma piété, à Vienne, visiter le tombeau du glorieux martyr Ferréol. J'avais une vieille affection pour ce saint, et je me plaisais à le regarder, lui et saint Julien, comme mes maîtres. »
D'ailleurs, seraient-elles motivées, ces explications sont inutiles. L'évêque de Tours n'a nul besoin d'être excusé, son récit ne renferme point d'erreur en ce qu'il dit d'Arles etdeNarbonne. Saint Grégoire voulait rappeler les noms des évêques qui vini'ent en Gaule vers l'an 250 ; il les a réunis dans un même groupe, parce qu'il les savait arrivés à peu près à la même époque. Il n'a nullement songé à distinguer, dans cette mission, les apôtres qui avaient fondé des Églises au delà des Alpçs et ceux qui en avaient seu-
(1) Monuments inédits, t. II, p. 382.
(2) S. Greg., Miraculorum, lib. ii, c. 2. « Dum ad occursum beati Kicelii anlislilis usque ad Lugdunum processissem, libuît animo, non aliier nisi oralionis causa, Viennam adiré, et prœcipue sepulcrum visitare Ferreoli martyris generosi : iusideral enim menii propter aniiquam dileclionem eorum me sic esse ejus alumnum ut Juliani. »
lement restauré. Il était loin d'ignorer, ses écrits le prouvent, que l'Évangile avait été prêché dans le midi de la Gaule au premier et au deuxième siècle ; mais combien d'Eglises n'avaient pas été détruites dans la Narbonnaise et dans la Lyonnaise par les édits de persécution renouvelés sous Marc-Aurèle, Sévère, Aurélien ! Vers le milieu du troisième siècle, sous le pontificat du pape saint Fabien, une nouvelle mission apostolique partie de Rome était venue, tout en réparant ces désastres, travailler à étendre le christianisme dans les parties, de la Gaule où il pouvait compter quelques fidèles, mais dispersés, sans pasteur connu pour les diriger, sans Église établie pour se rassembler. Deux de ces missionnaires s'arrêtèrent dans Arles et dans Narbonne, où leur zèle avait tout à faire pour réparer les ravages de la persécution ; en même temps, les autres apôtres pénétraient dans l'intérieur du pays, chez les peuples que leur parole devait appeler à la connaissance de l'Évangile. Ces deux évêques s'appelaient Paul et Trophime comme leurs prédécesseurs, envoyés deux cents ans auparavant, au premier siècle, dans Arles et dans Narbonne. De cette identité de nom on a conclu sans plus tarder à la confusion des personnes, et l'on a voulu faire peser sur saint Grégoire une faute historique dont ceux-là seuls doivent être responsables qui se sont embrouillés dans son récit.
Il suffit de jeter un regard sur la liste des évêques qui se sont succédé dans les Églises de la Gaule et de la Germanie, durant les cinq premiers siècles de l'ère chrétienne, pour constater entre eux une identité de noms capable de
déconcerter le moins scrupuleux des historiens. Tantôt ce
sont des évêques différents qui portent le même nom, vers la même époque, dans des Églises diverses (1) , tantôt ce
(i) Nous fournissons ici en deux tableaux des preuves éloquentes à l'appui de notre senlimenl :
JU5T, évêque à :
Vienne — Avignon — Làngres — Lyon — Orange — Tricaslinum. Il' s. m' s. 111° s. IV' s. v' s. V' s.
MARTIN, évêque a :
Mayence — Poitiers — Tongres — Aulun — Langres — Lyon.
Il* s. IV' s. IV' s. IV' s. IV' s. V' s.
LÉONTIUS, évoque à :
Sens — Arles — Fréjus — Api — Autun — Trêves. IV' s. v' s, V' s. V' s. v' s. V s.
HILAIRE, évoque a :
Mayence — Toulouse — Poitiers — Arles — Narbonne — Carcassonne. II' s. IV' s. IV' s. v' s. V* s. v' s.
JULIEN, évêque à :
Lyon — Le Mans — Cavaillon — Avignon — Lescar.
MAXIME, évêque à :
Lyon — Avignon — Riez — Genève — Valence.
iV s. V s. V' s. V' s. V s.
MARCEL, évêque à :
Paris — Tongres — Bourges — Dié — Senez.
iV s. IV* s. IV' s. V* s. V* s.
AMANDUS, évoque a :
Strasbourg — Bordeaux — AVorms — Châlons-sur-Marne.
IV* s. IV' s. IV* s. V' s.
PAUL, évêque. à :
Narbonne — Paris — Tricastinum — Chalon-sur-Saône.
m' s. iv" s. iv° s. V' s.
FIRMIN, évêque a :
Amiens — Viviers — Mende — Metz.
m' s. IV' s. IV' s. v« s.
SATURNIN, évêque a :
Toulouse — Arles — Avignon, m' s. IV' s. IV* s.
Nous n'avons point voulu prendre ces évêques de même nom en
sont des évêques de même nom se succédant à des intervalles très-rapprochés dans le gouvernement de la même Église (1). Cette coïncidence pouvait être l'effet du hasard comme aussi le résultat d'un changement de nom amené de propos délibéré par sympathie, par admiration pour tel ou tel de ses prédécesseurs. L'exemple donné en cela sur la chaire de saint Pierre à Rome fut suivi par les autres Églises du monde chrétien.
Paul demeura donc à Narbonne, où ses prédications portèrent les plus heureux fruits ; l'exemple des vertus qui
dehors des Églises de la Gaule et de la Germanie, autrement notre liste eût risqué de n'avoir point de bornes. Citons en passant les pontifes du nom seul de Denys dans les trois premiers siècles : Denys l'Aréopagite, à Athènes, au premier siècle; saint Denys deCorinthe, en 160; saint Denys de Vienne, en 190; saint Denys d'Alexandrie, vers l'an 230; saint Denys, pape, vers l'an 260 ; saint Denys de Paris, mort en 286.
(1) Il n'y a presque point de siège épiscopal dont la liste de succession ne présente plusieurs évoques de môme nom. Nous signalons les principaux, Rome d'abord, et nous ajoutons h la lin Arles et Narbonne :
Rome.
Sixte, n* s.
Sixte, m* s.
Poitiers.
Matence.
Martin, II' s.
Martin, iv* s.
Poitiers.
Lupicinus, v° s. Esichus, v* s.
Lupiclnus, \° s. Esichus, v* s.
Lupicinus, v* s.
Mayekce.
Lucius, II' s, Lucius, IV* s.
Lakgres.
Fraternus, V s.
Fraternus, V' s.
Metz.
Victor, IV' s.
Victor, iv* s.
Bourges.
PalladiuF, iv« s.
Palladius, V* s.
Bordeaux.
SOISSOKS.
Amandus, iv' s. Onesimus, iV s.
Amandus, v' s. Onesimus, v' s.