‹ Les origines de l'Église de Paris [microform]; établissement du christianisme dans les gaules; Saint Denys de ParisChapitre 16 sur 48 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Saint Ôenys, premier évêque «le Paris.

Les apôtres avaient commencé par eux-mêmes ou par leurs disciples immédiats, Trophime, Paul, peut-être Crescent, l'établissement du christianisme dans la Gaule Narbonnaise. Leur œuvre s'était affermie et développée au delà des Alpes , grâce au zèle et à l'ardeur de la mission grecque députée des côtes de l'Asie Mineure à Lyon, sur les bords du Rhône et dans les pays voisins, pour travailler à la conversion des gentils. Déjà la moisson blanchissait au loin lorsque, plus désolés que le laboureur de Virgile en présence de ses champs dévastés, les ouvriers évangéliques de la Gaule virent s'évanouir avec leurs espérances le fruit de leurs courageux efforts. Pareille à la flamme qui ne laisse sur son passage que' des débris informes et des ruines fumantes , la rage des Marc-Aurèle et des Sévère avait promené ses édits de persécution à travers la contrée. Toutes les Églises avaient souffert.

Une troisième mission apostolique, détachée de la même tige éternellement féconde, animée de la même charité souverainement active, accourait relever ce qui avait été abattu , rassembler ce qui avait été dispersé, restaurer ce qui avait été détruit. Les bûchers fumaient encore ; sur leurs cendres à peine refroidies se redressaient les autels du vrai Dieu. Narbonne réparait ses ruines à la voix d'un nouveau Paul;. Arles, réjouie d'abord par les vertus d'un

autre Trophime, puis attristée par sa défaillance devant les bourreaux , et troublée plus encore au spectacle des rigueurs excessives de l'hérétique Marcien , Arles attendait, dans le successeur de ces deux évoques, un médecin pour guérir les plaies causées par le scandale et envenimées par l'erreur. D'ailleurs l'Évangile continuait ses progrès (1) , . les chrétientés se multipliaient aux stations principales des grandes voies romaines, des Églises nouvelles se fondaient dans l'Aquitaine et dans la Gaule centrale, à Toulouse, à Glermont et à Limoges, à Bourges, à Tours et à Paris.

Le nom seul de ces cités, leur position sur les points les plus importants du territoire, l'auréole qui resplendit au front de leui's premiers évoques, la stabilité permanente de l'œuvre établie par chacun d'eux, tout s'accorde pour signaler cette mission comme l'un des événements les plus graves dans l'histoire religieuse de la Gaule.

Des prêtres et des diacres accompagnaient les évêques, et cette glorieuse phalange était conduite par saint Denys, le premier et le plus illustre entre tous. De celte façon, le fondateur de l'Église de Paris exerça sur les progrès de la religion chrétienne dans notre pays une action pluséner-

(1) Mamachi, Origines et Antiquil. Christ. 1. il, p. 247, achève de signaler ceue marche progressive du christianisme dans les Gaules. A peine sensible au premier siècle, elle s'aflirme au deuxième el se déploie au troisième, pour arriver à son développement au quatrième. « Tertio sœculo amplilicaïas nostrum hominum opes fuisse, ac quarto, cum Constantinus potitus esseï imperio populi romani, iia confirmatam rem Chrislianam fuisse, ut ecclesise Galliarum neque ampliludine cuiquam, neque pielatis cultu, neque celebriiaie episcoporum cedere viderenuir. » M. l'abbé Freppel a traité le môme sujet dans son cours d'éloquence sacrée à la Sorbonne, saint Irénée, m" et iv^ leçon.

gique et plus étendue : aussi a-t-il mérité, en mémoire de ses travaux, de sa prédication, de ses courses et de son influence directrice, d'être appelé l'apôtre, de la Gaule par excellence.

L'Église romaine, douée d'une incomparable énergie en vue de ses destinées immortelles, ne se contenta pas d'envoyer aux Gaulois les premiers pasteurs qui devaient rassembler d'abord, ensuite gouverner le troupeau du Seigneur; elle choisit dans son sein ses chrétiens les plus vaillants, ses fils les plus dévoués, qu'elle donna aux évoques missionnaires pour leur servir de compagnons dans leurs périls et dans leurs fatigues. Les uns étaient destinés au sacerdoce ; les autres, simples fidèles, se rendaient chez les peuples barbares, dans les régions lointaines, avides de travailler à l'œuvre du Christ et d'appuyer la parole des évêques ou des prêtres par leurs exemples, par leurs exhortations et surtout par leur martyre. C'est ainsi que les monuments ecclésiastiques les plus recommandables des Gaules Celtique et Belgique nous montrent saint Denys de Paris environné d'une illustre pléiade de citoyens romains qui se répandirent parmi les peuples voisins du Parisis (1), et qui, presque tous, arrosèrent de leur sang la terre où ils étaient allés, prêcher l'Évangile.

Denys marchait à la tête de ces héroïques soldats, et certes Rome pouvait être fière de sa nouvelle milice. Ils partaient, non plus pour lui conquérir des pays ou des peuples : ils s'étaient enrôlés sous un drapeau pacifique pour toucher les cœurs, soumettre les intelligences, gagner

(l) Tillemont, t. IV, art. v et suiv.

les âmes. Les faisceaux consulaires ne les précédaient pas; ils n'étaient point i-evêtus de la pourpre romaine, et les aigles ne les couvraient pas de leur ombre ; la croix seule brillai t dans leurs mains, et ils allaient confiants dans la force de l'Évangile. Denys donna ses ordres, et il partagea la Gaule Belgique entre ses disciples (1), comme autrefois saint Pierre avait divisé le monde entre les apôtres. A sa parole Quintin partit prêcher l'Évangile aux Véromanduens (2) , Lucien aux Bellovaques (3) , Fuscien et Victoric aux Morins (4) , Platon aux Nerviens (5) , Régulus ou Rieul aux Silvanectes (6), Taurin aux Éburovices (7), Sanciin aux Meldes (8), Crépin et Grépinien chez les Suessions (9), Ursin aux Bituriges (10) , Valère et Rufin au pays des Rémois (11). A ces noms célèbres on ajoute encore ceux de Chrysale et d'Eubert (12), qui prêtèrent leur secours à Piaton chez les Nerviens; de saint Nigaise, apôtre desVello-

(1) Tillemont, f. IV, S. Denys de. Paris, art. ii.

(2) 1(1., Mémoires pour servir à Fliistoire ecclésiastique, l. IV, S. Quentin. — Hagiograph. , 31 octobre.

(3) Tillemont, t. IV, S. Lucien. — Bosquet, Hist. Eccles, Gallic, 1. V, p. 136. — BoUand., 8 jan.

(/i) Tillemont, t. IV, S. Denys de Paris, art. vi, S. Fuscicïi et S. Victoric. — Hagiograph., 11 décembre.

(5) Tillemont, id., aru vu, S. Piaton. — BoUand., 1" oclob.

(6) Tillemont, id., art ix, S. Rieul. — BoUand., 30 mart.

(7) Tillemoni, id. , art. xix, S. Taurin. — Bosquet, Jïïs^. Eccles. Gallic, 1. I. c. 29. — Bolland., \i aug.

(8) Tillemont, id., art. X, S. Sanctin. — BoUand., 22 septemb,

(9) Tillemoni, id., an, viu, S. Crépin et S. Grépinien. — Bosquet» Jlisf. Eccles. Gallic, L v, p. 156. — Hagiograph., 25 octob.

(10) TiUemont, id., art. xv, S. Ursin. — Voir ci-dessus ce que nous avons dit : VI. S. Ursin de Bourges, p. 113.

(11) Tillemont, id., art. vni, S. Rulin et S. Valère.

(12) Tillemont, id., art. vu, S, Chrysale. — BoUand., 7 febr.

casses (1) , aux environs de Pontoise ; de saint Caraunus, qui s'avança chez les Carnutes (2); de saint Marcel (3); de saint Ton {h), qui* prêcha la foi dans le Parisis, au pays de Castres; de saint Eugène (5), qui évangélisa les campagnes voisines de Lutèce, aux lieux appelés aujourd'hui Enghien et Montmorency. La tradition qui repose sur les plus anciens souvenirs de notre pays rattache la mission de tous ces ouvriers évangéliques à l'apostolat de saint Denys, et peut-être pourrait-on joindre à leur glorieuse phalange plusieurs autres martyrs ou confesseurs de la foi dans la Lyonnaise et la Belgique.

Du reste, en réunissant dans un même groupe et sous la direction de saint Denys tant de noms illustres, nous ne prétendons pas soutenir que tous ces missionnaires soient arrivés en Gaule la même année et dans les mômes circonstances. Dans notre pensée, la venue des sept pontifes que nous avons nommés d'après Grégoire de Tours, se rapporte à la seconde moitié du troisième siècle, vers 250, sans que nous puissions assigner une date plus précise. Il en est de même des nombreux apôtres que la tradition nous présente comme les compagnons, les disciples ou les coopérateurs de saint Denys (6). Comme il nous paraît hors de doute que le premier évêque de Paris mourut fort avancé en âge, et que son épiscopat dut comprendre un intervalle de trente

(1) Tillemont, t. IV, arl. xviu, S. Nicaise. — Bosquet. Eist. Ecoles. Gallic, 1. I, c. 33.

(2) Tillemont, id., art. I.x, S. ChéroD.

(3) Id., id., art. ix, S. Marcel.

(4) Id., id., art. v, S. Yen.

(b) Id., id., art. v, S. Eugène.

(6) Id., Mémoires, u IV, S. Deuys de Paris.

années et au delà, nous pensons que les hommes héroïques qui ont voulu partager ses travaux sont venus successivement le rejoindre, et qu'ils se sont répandus, d'après ses conseils, dans les contrées où l'Evangile avait pu être annoncé précédemment, mais où on ne lui connaissait pas encore d'établissement fixe et durable.

Pourquoi faut-il que les légendes du moyen âge soien t venues dénaturer la plupart des monuments qui se rattachent aux origines de nos Églises? Ces récits commencés dans l'aimable simplicité du christianisme naissant avaient en eux-mêmes un intérêt assez vif, sans qu'une piété malavisée tentât de les grossir d'inventions tellement étranges que la critique lajjlus bienveillante s'arrête hésitant si elle ne doit pas tout envelopper, et le fond et la forme, d'une même sentence de réprobation. Déjà, de son temps, Arnobe se plaignait avec amertume des inter])olations faites aux actes des martyrs (1). «Les démons, s' écriet-il , dont la malice a cure et souci d'intercepter la vérité, les démons et les hommes qui leur ressemblent, ont interpolé, mutilé, changé, dénaturé ces actes pour en amoindrir l'autorité et pour embarrasser la foi des croyants. » Depuis Arnobe le mal avait empiré, surtout dans nos Églises des Gaules, car on ne s'est pas contenté de falsifier ces relations, « il n'y en a que trop qui n'ont reçu l'être qu'en des temps où la vérité de l'histoire

(1) Arnob. Advers. gentes, lib. l. « Si qua (martyrum) gesta sunt lUteris conscriplionibusque mandata, malevolenliadtemonum, quorum cura et sludium est hanc inlercipere verilalem, et consimilium bis hominuni, uiierpolata quaidam et addila, partim mulala atque detracta, verbis, syllabis, lilleris, ut credentium tardarent (idem, et gestorura corrumperent auctorilatem. n

— Uo —

était déjà altérée par des traditions populaires et souvent par des fictions inventées à dessein pour nourrir la dévotion des fidèles (1). » Heureusement quelques pages ont échappé saines et sauves, et l'altération des autres ne saurait en rien diminuer l'autorité des actes sincères et dès vies authentiques des saints de la Gaule. Or des actes de ces martyrs, quels qu'ils soient, des vies de ces saints, quelque maladroite qu'ait été la main qui les a voulu embellir, une chose apparaît en relief, vive, lumineuse, éclatante : c'est que tous tiennent à l'histoire de saint Denys par un lien serré que l'on peut trancher, mais qu'il est impossible de dénouer. C'est ainsi que l'Église de Paris commençait dès l'origine à exercer autour d'elle cette influence qui d'âge en âge, en dépit de quelques défaillances, s'est manifestée par les plus heureux résultats : aussi ne nous semble-t-il pas que l'on puisse revendiquer pour son premier évêque une gloire plus belle et mieux assurée que l'honneur d'avoir été le chef et le guide des apôtres qui •ont évangélisé le Parisis et les contrées voisines.

Si l'on en croit d'anciens souvenirs, saint Denys, arrivant en Gaule, se serait arrêté quelque temps dans }a Narbonnaise (2) . L'Église d'Arles avait beaucoup souffert de la persécution suscitée par l'empereur Sévère durant son séjour à Lyon. Troublés et dispersés comme un troupeau timide à l'aspect d'une bête féroce, les fidèles attendaient un pasteur qui les réunît de nouveau et les amenât sous

(1) Histoire littéraire de la France, par les bénûdictins de Saint- Maur, préface, p. xvi.

(2) Tillemont, t. IV, saint Denys de Paris, art. xi. — Bollaud.,30 mart. S. Regulus,

sa houlette au pied des autels du vrai Dieu. Saint Denys, trouvant les choses dans ce triste état, se laissa toucher aux prières des chrétiens : il suspendit sa marche pour rassembler les pierres éparses du sanctuaire et rétablir l'Église d'Arles en lui communiquant une vie nouvelle. Il plaça de ses mains, sur le siège de cette ville, l'évêque Trophime, du même nom, mais différent du disciple de saint Paul, son premier pontife; puis il reprit sa course apostolique vers le pays que le Seigneur lui réservait. Cette tradition est contestable, nous le savons ; mais nous n'avons pas voulu la laisser dans l'oubli, parce que tout enveloppée qu'elle est de ténèbres, elle ne laisse pas que d'ajouter quelque éclat à la gloire de saint Denys, en montrant en quelle estime on tenait pour une Église des Gaules l'honneur de le compter, ne fût-ce qu'en passant (1), sur la liste de ses évêques.

Quoi qu'il eh soit de ces pieuses croyances et des autres causes qui auraient retenu l'apôtre; que son zèle l'ait retardé dans sa route ; que ses prédications l'aient détourné ' de son chemin, il arriva enfin au i)ays habité par les Parisiens. Le Dieu qui montrait à Abraham la terre promise à ses descendants renouvela-t-il alors le même prodige en faveur de saint Denys? ou bien quelqu'un de ces anges bienfaisants qui apparaissent, dans les visions des pro-

(1) Monuments inédits, u II, p. 360. — Mabillon a reproduit dans le tome III de ses Vetera Analecta d'anciens diptyques de l'Église d'Arles, sur lesquels le nom de saint Denys se lit en tête des évêques. — Voir le Gallia chrisliana, t. I et t. X, p. 1380. — Nous avons reproduit cicontre le sceau des archevêques d'Arles Imbert d'Aiguières, en 1193, et de ses successeurs, et le fac-similé des premiers noms signalés sur la liste détachée de ces diptyques. Denys et Félicissime ont été superposés, l'un a Trophime, l'autre à Marinus.

SCIi^TROPHIMI IHV XPI DICIPVLI

■Sceau des archevêques d'Arles : Imbert d'Aiguières, en 1193 , Michel de Moriez, Hugues, Jean de Baux, Bertrand de Saint-Martin. Nous en avons parlé au ch. 3, p. 56.

Denya.

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