MARTINUS
IXGENUUS.
— loi —
phètes aux pères des peuples, aux fondateurs des empires, vint-il en songe soulever les voiles de l'avenir et dérouler aux yeux de l'évêque les magnifiques destinées de l'Église de Paris? Brisant là son bâton de voyageur, Denys s'écria : « Ici est mon repos, je n'habiterai pas ailleurs. » Comme autrefois Jacob, le grand lutteur, il saisit une pierre, l'arrosa d'une huile sainte, et pour l'élever en signe de bénédiction et de ralliement, il choisit Lutèce, la capitale du Parisis. Le pontife fixa dans cette ville son autel et sa chaire, c'est-à-dire le fondement de sa mission et le centre de ce régime pastoral dans lequel il devait avoir une si longue et si brillante suite de successeurs.
L'auteur des anciens actes qui racontent le martyre de saint Denys nous foit de Lutèce, à l'époque où l'apôtre arriva dans le Parisis, un tableau dont la couleur locale atteste la main d'un écrivain du temps de Charlemagne (Ij : « La ville de Lutèce, écrit-il, rendez-vous des Germains, jouissait d'une grande renommée : elle avait un air sain, un fleuve agréable, une campagne fertile, de magnifiques vignobles, des bois avec d'épais ombrages, une population condensée, un commerce très-étendu. L'île que la capitale du Parisis occupait n'était guère appropriée pour une ville. Cet espace circonscrit par les eaux du fleuve devenait trop étroit pour la masse des habitants attirés par les avantages de ce
(1) Passio SS. DioDjsii, Ruslici et Eleulherii, Bosquet., Hist. Eccles. GalL, pars ii, p. 68. « Tune memorala civiias, et convenlu Germanoruiïi, nobililale pollebai, quod essel salubris aère, jucunda fiuinine, fœcunda terris, vineis uberrima et arboribus nemorosa, conslipata populis, referta commerciis, rursumque insula; potins quam iirbis spatium, quod liabilationi circumfusa fluminis unda apprajstabal, crescenlibus consistentium catervisreddebal exiguum, et jiicunditalissollicitatione contraxerat. Iliinc ergo locmn famulus dei elegit expetendum. »
séjour. Le serviteur de Dieu fixa là sa résidence. « Cette peinture n'est-elle pas quelque peu indiscrète? Que dire de ces campagnes si bien cultivées, de cette population resserrée dans les limites trop étroites de l'île, de cette foule de Germains déjà captivés sur les bords de la Seine par les délices de la capitale des Parisiens ? Ces détails ont suffi pour faire révoquer en doute l'authenticité des actes qui les contiennent (1). Les avantages matériels de Lutèce étaient plus modestes ; vers l'an 250, elle n'en possédait guère ; son sort n'avait point changé, sa fortune restait la même; ses habitants, contents du peu que rapportaient leurs barques, vivaient cachés derrière leurs marais ; et si quelque augure venant de Rome leur avait prédit qu'un jour la capitale des Parisiens n'aurait à envier rien des splendeurs de la ville éternelle, seinblable prophétie n'eût obtenu de leur part qu'un sourire d'incrédulité.
Néanmoins il est possible qu'en s' arrêtant sur les bords de la Seine, saint Denvs ait été déterminé dans son choix par les facilités que présentait la situation de Lutèce pour la propagation de l'Évangile.
Qui nous dira les travaux du bienheureux évêque dans le Parisis, au milieu des païens qu'il venait arracher aux ténèbres de l'erreur? Qui pourra nous révéler les merveilles de son zèle et de sa charité? Comment arriver à connaître sa vie apostolique, avec ses fatigues et ses combats, avec ses succès et ses traverses? Comment esquisser même d'un faible crayon quelques traits de cette grande
(1) Le Beuf, Histoire de la ville de Paris, édit. Cocheris, t. I, cli. 1, p. 2 : H Ce qu'on lit dans les actes de saint Dcnys, qui ne sont pas d'une haute antiquité, a été emprunté au laugage de la vie d'un autre saint. I)
figure, alors que chacun semble avoir pris à tâche de l'obscurcir ou de l'envelopper de nuages? Les actes que nous citions tout à l'heure sont loin de faire autorité au jugement de la critique ; cependant, nous croyons pouvoir admettre sans trop de réserves la substance au moins de la narration (1). Le récit est simple et ne présente rien qui ne paraisse conforme à la! vérité (2) : « Le serviteur de Dieu, armé de sa foi et fort de son intrépidité, construisit une egli.se, établit des clercs qui devaient la servir, régla leurs offices, et prit soin d'élever au second rang du sacerdoce des hommes d'une vertu éprouvée. Soutenu par ces auxiliaires et affermi par la construction d'une basilique, il ne cessait d'annoncer l'Évangile aux païens, associant peu à peu au service du vrai Dieu ceux qu'il tirait de l'esclavage du démon. Mais la force de ses prédications soumettait ces cœurs rebelles, non moins que le nombre et l'éclat des miracles opérés à sa prière. Ainsi un homme sans armes triomphait d'un peuple toujours armé ; l'arrogance des Germains (3) s'inclinait devant le joug du Christ; les cœurs, touchés par la grâce, se soumettaient humblement, et les idoles étaient renversées par ceux-là même qui les avaient élevées. »
Ce n'est sans doute que par une extension un peu forte que l'on a pu donner dans le texte le nom dé basilique au
(1) Tillemont, t. IV, saint Denys de Paris, art. ii, et noie iv sur les actes de saint Denys. — Féiibien, Histoire de la ville de Paris, liv. r, p. IS : « Comme nous n'avons point d'actes auliientiques de leur martyre, nous ne pouvons rien assurer des progrès de leur mission. »
(2) Passio sanctorum Dionysii, Ruslici et Eleutherii, apud Bosquet, loc. cit.
(3) M Se subdebat illi cerlalim Germanise cervicositas. »
sanctuaire où l'évêque rassemblait au pied des autels les premiers chrétiens de Lutèce. « Je n'avancerai point ici, dit l'abbé le Beuf (l),que saint Denys ait établi aucun oratoire dans l'enceinte de la cité qui était contenue dans l'île... Mais je ne puis passer qu'il ait fait bâtir une église dans la cité de Paris. » Cependant nous croyons qu'il y a eu dans l'île un lieu consacré, premier vestige de l'église métropolitaine, peut-être la maison d'un pieux néophyte, comme cela se faisait à Rome, où saint Denys célébrait les augustes mystères ; mais il ne nous paraît pas possible de déterminer avec précision dans quel endroit de la cité l'on doit en rechercher la trace.
Nous acceptons avec un respectueux empressement l'ancienne tradition qui désigne comme ayant aussi servi aux premières réunions de nos pères dans la foi, deux grottes situées de chaque côté de la Seine, à peu près à la même distance et vis-à-vis de l'île : l'une s'ouvrait non loin de l'endroit où s'éleva plus tard l'église de Montmartre, l'autre formait l'ancienne crypte de Notre-Dame des Champs (2). Si cette église a disparu, si la crypte elle-même a subi, sur la fin du siècle dernier, une transformation complète, du moinsla piété a construit sur le même emplacement une chapelle souterraine (3) qui ravive et remet encore aujourd'hui en mémoire les antiques souvenirs de notre chrétienté naissante. L'âme fidèle ne peut se défendre d'une sainte émotion en visitant cette crypte, modeste image des catacom-
(1) Le Beuf, t. I, édiu Cocheris, p. 2.
(2) Id., L II, p. 63.
(3) Cette chapelle se trouve aujourd'hui dans la communauté des carmélites, rue d'Enfer, n° 65.
bes, qui, à l'époque où saint Denys évangélisail le Parisis,. se trouvait au flarx du mont Leucolitius, loin de la Seine^ à l'écart, dans un lieu solitaire de la campagne. Qu'est-ce donc si, agenouillé sur ces dalles, dans cette enceinte étroite et sombre, on se transporte par la pensée seize siècles en arrière, au milieu des pieux néophytes qui venaient là, au jour des persécutions, entendre leur apôtre,, recueillir avidement ses paroles, puiser la force et la paix au pied d'un autel dépouillé de tout ornement, mais arrosé du sang de Jésus- Christ?
Le zèle de saint Denys ne se renferma pas dans l'enceinte de Lutèce ni même dans les limites du Parisis. L'Eglise de Meaux lui rapporte ses origines et le place en tête de la liste de ses pontifes, soit que l'infatigable apôtre ait en personne annoncé l'Évangile au pays des Aleldes (1), soit qu^il y ait envoyé ses disciples, entre autres Sanctinus, que l'on regarde comme le premier évêque de Meaux.
Les anciens actes de sainte Clotilde ont donné lieu de croire que la ville de Rouen avait; aussi reçu les prédications de saint Denys ; il serait allé visiter la chrétienté déjà formée par les soins de son disciple saint Nigaise chez les Vellocasses (2), au pays de Pontoise et au delà. Une inscription témoignait qu'il aurait consacré un autel et béni un monastère dans un faubourg de Rouen; puis, partant pour revenir à Lutèce, sa dernière attention fut de placer à la tête de l'Église naissante saint Mellon, son premier évêque. Constatons un fait assez singulier, qui paraît être
(1) Tillemonf, t. IV, saint Denys de Paris, art. x.— Bolland., 22 septemb.— Gallia christ., t. YIII, p. 1597.
(2).Tillemont, t. IV, saint Denys de Paris, art. xviii. — Bosquet, Hist^ Eccl. Gallic, 1. i. c. 33.
une conséquence de l'apostolat exercé dans le Vexin français par un des compagnons de saint Denys : les évêques de Paris ont autrefois étendu leur juridiction sur Pontoise et les environs, jusqu'à la rivière d'Epte. Si ce pays est depuis longtemps attaché à Rouen comme à sa métropole, .nous voyons qu'il avait encore conservé, au siècle dernier, des usages particuliers qui attestaient son union intime avec le diocèse de Paris.
Les autres missionnaires envoyés par saint Denys fonder les principales Églises de la Gaule Belgique marchaient sur les traces et se dirigeaient d'après les exemples de leur maître. Son ardente charité, son dévouement inépuisable servait d'aiguillon à leur zèle : comme autrefois saint Paul, il pouvait laisser son cœur se dilater en contemplant leurs généreux efforts, et, satisfait de son œuvre, les regarder comme sa joie et sa couronne. Tous, en effet, tenaient leurs pouvoirs de l'évêque de Lutèce, mandataire du siège apostolique, et les actes de leur martyre les montrent heureux et fiers de se donner pour ses compagnons ou ses disciples. Si ces actes avaient sans exception conservé leur sincérité première, nous aimerions à nous y arrêter pour en détacher quelques pages, comme des fleurs choisies que l'on cueille afin de les effeuiller devant la statue du saint que l'on préfère. Car tous ces souvenirs nous enchantent, et, comme à toutes les grandes choses, notre cœur s'est attaché à la poésie de ces traditions, non-seulement parce qu'elles honorent la mémoire du premier évêque de Paris , mais encore parce qu'elles sont la gloire de son Eglise, qui, dès l'origine, préludait pour le bien général à ses destinées futures.
La Providence bénissait les travaux de la mission. Chaque jour augmentait le nombre des apôtres qui accouraient se dévouer à l'œuvre de la propagation de la foi dans les Gaules. Envoyés par le pape saint Etienne ou par saint Sixte, Savinien et Potentien évangélisèrent la contrée habitée par les Sénons (1), et devinrent les deux premiers évêques de la métropole qui devait pendant quatorze siècles compter le siège de Paris au nombre de ses sulTragants. Des disciples de ces deux saints, Séi'Otinus, Altin, Éodald et Adventus, s'en allaient au pays de Troyes, d'Orléans, de Chartres, et leur zèle, libre des limites diocésaines qui n'existaient pas encore, s'étendit sur différentes parties du Parisis. Ils s'avancèrent jusqu'à Cristolium, à trois lieues de Lutèce, sur la Marne; parmi ceux qui se convertirent en les entendant parler, on nomme surtout Agoard et Aglibert (2). Les deux néophytes se transformèrent eux-mêmes en apôtres, et leur exemple, appuyé par leur influence, trouva bientôt un grand nombre d'imitateurs parmi leurs compatriotes. Ainsi se resserrait, à la douce chaleur de l'Évangile, la vieille alliance dont les Parisiens et les Sénonais, au dire de César, gardaient pieusement le souvenir. Le modeste bourg de Créteil, visité parles compagnons de Savinien, a conservé religieusement la mémoire des liens qui le rattachent à l'Eglise de Sens, d'où lui vinrent un jour la lumière et la vie.
Ainsi tous ces apôtres rivalisaient d'héroïsme aux différents points où le souffle de Dieu les avait conduits. Les nouveaux venus se montraient dignes de leurs aînés, et le
(1) Tilleraonl, l. IV, saint Eenys de Paris, an. xvii.
(2) Id-. art. v. — Surius 24 juin.
grain de sénevé jeté dans les régions septentrionales de la Gaule par saint Denys, était vraiment devenu un grand arbre couvrant de son ombre les principaux peuples de la Celtique et de la Lyonnaise. Chacun des ouvriers s'était noblement acquitté de sa tâche ; ils avaient prodigué leurs sueurs, il restait encore leur sang à donner. L'heure du sacrifice allait sonner.
Après avoir partagé les mêmes travaux, en cherchant avec une ardeur égale la gloire de Dieu et le salut des âmes, saint Denys, ses compagnons et ses disciples furent appelés à recevoir en récompense la couronne du martyre. Telle a été assurément la fortune du premier évêque de Paris (1). Mais si la tradition est unanime sur le genre de supplice , elle ne s'accorde guère à fixer l'année de sa mort (2). Quelques auteurs pensent que saint Denys a souffert au temps de la persécution d'Aurélien, vers l'an 27â (3). Si l'orage soulevé par cet empereur agita violemment les contrées orientales de l'empire romain; si nous ne manquons pas de preuves attestant que la tempête avait étendu ses ravages dans la Gaule, il est, d'autre part, certain que la commotion ne fut pas.de longue durée, et, sous la sage administration de Probus, c'est-à-dire de l'an 276 à 282, les chrétiens retrouvèrent pour leurs personnes et pOur leurs croyances des jours de paix et de tranquillité. L'avènement de Dioclétien à l'empire ramena les jours mauvais et le temps des plus rudes épreuves. Ce n'est pas que ce prince ait
(1) Tillemont, t. IV, saint Denys de Paris, art. ir.
(2) Td., art. ni.
(3) Id., note vi.
porté dès les premières années de son règne les sanglants édits qui marquèrent là fin du troisième siècle du nom d'ère des martyrs; mais, l'an 286, il lui plut d'associer à l'empire Maximien Hercule, et les événements ne tardèrent pas à offrir au nouveau César l'occasion de satisfaire dans les Gaules la haine qu'il portait au nom chrétien.
Dioclétien avait voulu, en partageant sa puissance avec son lieutenant, le mettre mieux en état de repousser les invasions des barbares qui menaçaient à tout moment les frontières du Rhin. Maximien se chargeait en outre d'une importante mission au delà des Alpes. Il partait dans le dessein de réprimer les Bagaudes, dont la faction, née d'hier au sein même des Gaules, se montrait de jour en jour plus audacieuse et plus redoutable (1). Ces révoltés se recrutaient principalement dans les campagnes, exaspérées par les exactions des officiers romains; ils avaient pris les armes, s'étaient donné des chefs, et, retranchés dans des positions choisies, ils n'en sortaient que pour piller et se livrer au brigandage à force ouverte. Un de leurs camps, le plus formidable et le mieux défendu par la nature, se trouvait à quelques milles seulement de Lutèce, dans la presqu'île formée par la Marne se repliant sur elle-même, au lieu appelé depuis Saint-Maur les Fossés ou la Varenne.
Maximien fut donc amené à Paris par le but même de son expédition ; il allait se sentir en mesure d'exercer à l'aise ses cruautés sur la double proie qui se présentait à
(1) Ad Ânaslas. proleg.,ed. Rom.Vatic, 1. 1. « An. 28b, Dioclelianus Caesarem créât Maxiraianum Herculeum, etablegat in Gallias ad doraandos Bacaudas turaultuantes. »
lui, car le farouche empereur tenait les chrétiens pour des ennemis plus odieux encore que les barbares ou les Bagaudes. II avait signalé son entrée dans les Gaules par le massacre de la légion thébaine (1). Sur sa route, chaque lieu de son passage était marqué par des arrestations, des supplices, des exécutions ordonnées à l'envi par les. gouverneurs civils etmilitaires,jalouxdese concilier les bonnes grâces du tyran. Le préfet Sisinnius Fescenninus accompagnait l'empereur. C'était le digne ministre d'un tel maître. Sisinnius n'étant encore que comte, avait fait ses preuves à Aquilée, deux ans auparavant, en condamnant à mort trois chrétiens descendant de l'illustre famille des Anices.
Comme le martyre de saint Denys, premier évêque de Paris, fut, de l'aveu de tous, ordonné par Sisinnius, nous ne saurions trop faire remarquer la force qu'ajoute aux autres arguments apportés à l'appui de notre thèse l'existence, en 286, d'un magistrat du nom de Sisinnius, déjà connu par sa haine contre les chrétiens, et revêtu des importantes fonctions de comte, dans une ville située sur le passage de Maximien se rendant d'Illyrie dans les Gaules. Or voici ce que nous Usons dans des actes rangés à juste titre au nombre des plus authentiques (3).
Les bienheureux martyrs Cantius, Cantianus et Cantianellus, appartenant à la gens Anicia, se rattachaient par
(1) Ruinari, Acte sincera martyrum, acla S. Maurilii et soc.
(2) Aquilée était regardée comme la clef de l'Italie au nord, et elle se trouvait sur la voie ^milia, au point de jonciion des routes de Rhélie, de Pannonie, d'Istrie et de Dalmatie.
(3) Mabillon, Liturg. Gallic. Monumcnia, p. 4(37. — Bollandistes, 31 mai : Passio bealissinioruin martyrum Canlianorum.
des liens assez étroits à l'empereur Carin. Ils étaient nés à Rome, et avaient été élevés dans la religion chrétienne par leur précepteur Protus, un des disciples les plus fervents du Sauveur. A la mort de Carin, les empereurs Dioclétien et Maximien ordonnèrent contre les chrétiens une persécution générale. Les trois frères quittèrent Rome sur les conseils de Protus, sous prétexte de visiter les terres qui dépendaient de leur riche patrimoine. Ils vinrent à Aquilée, où ils possédaient de grands biens, et trouvèrent la ville en grand émoi. Les édits y étaient- exécutés avec une cruauté sans pareille, par les soins du président Dulcidius et du comte Sisinnius. A peine arrivés, les trois frères furent arrêtés comme chrétiens ; mais les deux magistrats n'osèrent prendre une détermination extrême à l'égard de prévenus d'un rang si élevé. Ils en référèrent à l'empereur, qui commanda de les mettre à mort s'ils ne voulaient point sacrifier aux idoles. C'est le comte Sisinnius qui les fit arrêter en un lieu voisin d' Aquilée, appelé Aquœ Gradata3 ; c'est encore l'impie Sisinnius qui, ne pouvant les déterminer à offrir de l'encens à Jupiter, donna l'ordre de leur trancher la tête.
D'autres documents, d'une autorité moindre, il est vrai, s'accordent à mentionner, à la même époque, un magistrat romain nommé Sisinnius, et à le montrer comme un des ennemis les plus cruels des chrétiens. Dans les actes des saintes Agape, Chionie et Irène (1), nous lisons qu'il y avait en Grèce, sous Dioclétien, un comte Sisinnius qui se signala dans la persécution. Nous voyons encore dans
(d) Henselmius regarde ces actes comme authentiques. — BoUarid. 3 april.
la passion de saint Chrysale que Dioclétien exerçait ses fureurs contre les . chrétiens lorsque le préfet Sisinnlus Fescenninus fut envoyé à Paris pour rechercher Denys le serviteur de Dieu et ses compagnons (1).
La triste gloire qu'il s'était acquise en persécutant les chrétiens attira sur le comte Sisinnius les faveurs impériales. Il fut élevé à la dignité de préfet, et accompagna le nouveau César dans les Gaules.
Maximien pouvait se reposer, quelqu'un veillait à sa place.
Les Bagaudes ne purent résister aux légions romaines : ni leurs troupes ni leurs retranchements ne tinrent devant l'armée régulièi-e et disciplinée de Maximien. Ils comptaient des chrétiens dans leurs rangs, il y en avait même parmi leurs chefs. «Néanmoins, observe avec raison M. Thierry (2), les Bagaudes n'étaient certainement pas des chi'étiens soutenant parles armes une cause religieuse. Toutefois, la persécution contre le christianisme avait aggravé l'état du pays et étendu le rayon de la Bagaudie. On avait vu souvent, durant ces chasses cruelles que les officiers d'Aurélien dirigeaient contre les fidèles des Gaules, des communautés entières se réfugier au fond des bois, où les soldats venaient les traquer. De là à devenir Bagaude quand la nécessité était pressante, il n'y avait qu'un pas, et vraisemblablement beaucoup de chrétiens le franchirent. » Dès lors la révolte devint, dans le Parisis surtout, un prétexte aux exécutions multi-
(1) BoUand. 7 februar. « Sœvienle in Chrislianos Diocleliani persecutione, missiis est Parisios ad perquirendum Dei marlyrem Dionysium cum suis, quidam pncfeclus Fescenninus. »
(2) Histoire de la Gaule romaine, t. II, p. 47G.
pliées de Maximien ; chrétiens et Bagaudes se virent confondus, soumis aux mêmes rigueurs et enveloppés dans une même sentence capitale. Les rebelles furent forcés dansleurdernièreretraite, et leur camp, situé dans la presqu'île de la Marne, au-dessus de Lutèce, tomba au pouvoir des Romains.
Le bourg de Créteil touche à cette presqu'île et n'en est séparé que par la largeur de la rivière. La semence de l'Évangile jetée par les missionnaires de Sens, cultivée par les apôtres du Parisis, avait produit parmi les habitants des fruits au centuple. Agoard et Aglibert étaient les anges gardiens de l'endroit. Il n'en fallait pas davantage. Le nom dé chrétien ne soulevait-il pas assez de colère et de haine au cœur de Maximien pour que le paisible bourg marqué de ce signe fût d'avance dévoué au sort des rebelles? La justice expéditive du tyran l'avait servi à souhait contre les compagnons de Maurice et d'Exupère ; le procédé coupait court aux lenteurs d'un jugement en règle, aux embarras d'un injierrogatoire, quelque sommaire qu'il fût; de plus, il comprimait jusque dans ses derniers éclats la voix de la vérité rendant au tribunal un suprême témoignage à la divinité de Jésus-Christ, A quoi bon tant de délicatesse à l'endroit des chrétiens? Maximien avait hâte d'en finir; il fit égorger en masse la population de Créteil. Agoard et Aglibert périrent dans la vaste hécatombe offerte par César, sur les bords de la Marne, moins aux dieux de l'empire qu'à ses propres ressentiments. Ces saintes victimes sont regardées ajuste raison comme les prémices de l'Église de Paris, et, en mémoire de leur triomphe, nos pères ont décerné à l'humble paroisse un titre magnifique :
ils ont appelé, dans le royaume très-chrétien de France, Créteil le premier bourg de la chrétienté (1) .
De temps immémorial saint Agoard et saint Aglibert ont été honorés dans l'église paroissiale de Créteil; une tradition constante établit que ce sanctuaire avait été bâti par les fidèles sur le lieu du massacre. Aujourd'hui l'on y conserve encore les reliques des saints martyrs, et leur mémoire est l'objet d'une vénération spéciale. De plus, la crypte souterraine renferme un grand nombre d'ossements ayant appartenu à des personnes de tout âge, depuis longtemps désignées sous le nom de saints Innocents. On croit que ce sont les restes des chrétiens qui ont partagé le sort d'Agoard et d' Aglibert, suivant ces paroles d'Usuard, reproduites par le Martyrologe romain (2) : « Au bourg de Créteil. sur le territoire de Paris, passion des saints Aglibert et Goard, et d'une multitude innombrable de chrétiens des deux sexes. »
Insouciant du danger qui le menaçait, et tout entier à son œuvre, Denys laissait gronder et s'approcher l'orage ; il continuait à voir, à réunir, à encourager les fidèles, et la vigilance des persécuteurs ne lui permettant plus de pénétrer dans la cité, il assemblait son petit troupeau aux lieux écartés de la campagne, et surtout dans la crypte isolée du mont Leucotitius. C'est là que la rage du préfet Sisinnius vint le chercher; c'est là, dit une ancienne tradition, que le saint évêque fut arrêté avec ses compagnons
(1) Ce litre de Primus christianitatis vicus, qu'on dit passé en proverbe, est appliqué à Créteil dans une lettre très-remarquable écrite en 1613 par André Duval, célèbre docteur de Sorbonne. Elle se trouve à la suite des Œuvres de saint Denys l'Aréopagite, édit. Laussebius, t. Il,
(2) Usuard., Martyrol. 24 jun.
Rustique etEleuthère. Les trois illustres captifs furent enchaînés dans la prison attenant, suivant la coutume romaine, au tribunal établi à Lutèce, et, après avoir souffert les plus cruelles tortures, condamnés à avoir la tête tranchée (1). La sentence fut exécutée sur une colline delà rive droite dominant la cité, et appelée montagne de Mars ou de Mercure. Une sainte femme du nom de Catulle, voulant sauver les restes des martyrs, les fit porter à six mille pas environ, en un lieu appelé Gatolocum, où ils furent inhumés dans une terre labourée. Ilsy restèrent longtemps cachés; mais, profitant d'un moment où la persécution semblait se ralentir, Catulle rechercha avec soin l'endroit qui conservait le précieux dépôt, et après l'avoir trouvé, elle le marqua en construisant au-dessus un mausolée plus élevé que le sol. Quelques années s'écoulèrent, et lorsque la paix eut été rendue à l'Église, la piété des fidèles signala pour la postérité tous les lieux auxquels se rattachait quelque souvenir des apôtres de Lutèce : Saint-Denys de la Chartre marqua la prison où ils avaient été enfermés ; Saint-Denys du Pas s'éleva à la place où ils avaient souffert divers tourments; Montmartre, c'est-à-dire montagne des martyrs, fut le nom qui désigna désormais la colline de leur triomphe. Sur leur tombeau les habitants du Parisis érigèrent un oratoire remplacé dans la suite des temps par une basilique dont nous aurons ailleurs à raconter l'histoire. Le culte de saint Denys est allé se développant, et les années n'ont rien enlevé à la gloire du premier évoque de Paris : son nom est mêlé à tous les événements de nos annales ; il
(1) Passio SS. Dionysii, Rustici et Eleutiiérii. — Rolland. 9 oclob. — Tillemont, t. IV, saial Denys de Paris, art. ii.
résonne aux jours de joie comftie aux heures de tristesse, et s'il éclate dans la victoire, il brille surtout comme un rayon d'espoir dans la défaite. Nous trouvons ce nom béni également environné des respects de la religion et de la monarchie; il retentit, sur les champs de bataille, des lèvres frémissantes de nos preux chevaliers ; au fond des cloîtres, les chœurs des moines célèbrent ses louanges dans leurs harmonieux cantiques, et la voix émue des fidèles le prie et l'invoque avec amour sous les voûtes huit fois séculaires de son insigne basilique. La France entière a élevé des autels à saint Denys; il a mérité d'être vénéré comme le premier protecteur de la nation ; cinquante de nos souverains de toutes les dynasties, depuis Dagobert jusqu'à Napoléon, ont voulu rendre à l'apôtre des Gaules un hommage suprême et solennel, et leur empressement à demander que leurs cendres pussent reposer à l'ombre de son tombeau, nous paraît le témoignage le plus magnifique de leur confiance en sa puissante intercession (1).
Ce n'était pas assez pour la persécution d'avoir enlevé à l'Église de Paris saint Denys et ses compagnons; après la tête elle frappa les membres, et promena sans se lasser son glaive dégouttant de sang à travers les rangs des fidèles. Nous manquons de détails sur le nombre et la qualité des victimes, sur leurs supplices et le genre de mort qui couronna leur martyre. Mais à Montmartre, dans l'Église bâtie sur la crypte où saint Denys aurait célébré les saints mystères, près du lieu où il eut la tête tranchée, on vénérait une châsse remplie d'ossements mêlés et ayant appartenu à difiiérents corps. Ces reliques ne sont pas celles
(1) Tilleiuoni, u IV, saini Denys de Paris, art. iv.
de l'évêque ou des saints Rustiques et Eleuthère, puisque l'abbaye de Saint- Denys a toujours cru les posséder; on s'accorde à penser que ce sont -les restes des chrétiens qui ont été martyrisés à la même époque et sur la même montagne.
Une fois allumée, la persécution ne s'éteignit pas dans le sang des victimes immolées à Lutèce; elle s'étendit du Paiisis chez les peuples voisins, et bientôt on la vit sévir dans toute la Gaule. Préfets et présidents rivalisaient de zèle pour en attiser la flamme et lui fournir des aliments. L'œil du maître surveillait l'odieuse besogne, et chacun savait assez bien les haines de Maximien pour ne craindre point d'outre-passer .ses ordres. Presque tous les disciples de saint Denys (1) et le plus grand nombre des missionnaires qui, sous sa direction, travaillaient à la conversion des Gaulois, reçurent, comme leur chef, les palmes du martyre. Le prêtre Yon (2), qui évangélisait la partie méridionale du Parisis, fut arrêté, jugé et mis à mort aux environs de Châtres. Saint Eugène fut saisi par les satellites de Sisinnius, et jeté dans le lac Marchais, à Deuil, près de Montmorency, sans que l'on puisse dire si le martyr a trouvé la mort dans les eaux de cet étang ou s'il y fut précipité après son dernier combat.
Maximien avait à sa suite, pour exécuter ses édits contre les chrétiens, deux ministres en tous points dignes de sa confiance. Partout où ils passèrent, de Paris à Marseille, d'Arles àNantes, des bords du Rhin au pays des Morius, les derniers de la terre, suivant l'expression de saint Jérôme,
(1) \'oir le chapitre suivant.
(2) Tillemoni, i. IV, saini Denys de Paris, art. v.
ils laissèrent après eux. une longue trace de sang chrétien. Le premier de ces bourreaux, le préfet de Lutèce, Sisinnius, fit mettre à mort dans un village des Vellocasses, sur les bords de l'Epte, saint Nigaise, disciple de saint Denys (1), avec ses compagnons Quirinus et Scubiculus, apôtres du Vexin. Une pieuse néophyte appelée Pientia vint prier sur leur tombeau ; elle y fut surprise et aussitôt décapitée, ainsi réunie sans délai à ceux dont elle invoquait la protection. Saint Ghryseul, disciple de saint Piaton et apôtre de Commines, eut la tête tranchée sur les bords de la Lys, par les ordres du même préfet Sisinnius (2).
Riccius Varus était l'autre exécuteur des hautes œuvres de Maximien ; les plus anciens monuments et les traditions les mieux accréditées le présentent comme l'auteur du supplice des missionnaires envoyés par saint Denys évangéliser la Ganle Belgique, et son nom se lit en tête des actes des martyrs des saints Fuscien, Victoric, Quentin, Crépin,Crépinien,Rufin,Valère et Piaton (3), qui partagèrent les travaux de l'évêque de Paris et furent couronnés comme lui pendant la persécution de l'empereur Maximien.
Lorsque Riccius Varus résidait à Amiens, ses cruautés atteignirent un enfant, ajoutant un nom de plus à la liste déjà si longue de ses victimes. Ce nouveau martyr fut frappé sur le diocèse de Paris, et le récit de sa victoire est une des jiages les plus touchantes de l'histoire de notre
(1) Tillemoni, t. IV, saint Denys de Paris, aru xvni.
(2) Id., art. vu. — Boliand. 7 februar.
(3) Notre chapitre suivant expose les relations intimes qui rattachent ces apôtres à saint Denys de Paris.
Eglise (1). Dieu ne se plaît-il pas quelquefois à recueillir sa gloire la plus parfaite sur les lèvres des petits? Tel était le héros qui fit éclater au village de LouVres, dans le Parisis, la vertu miraculeuse que la grâce peut communiquer à tous les âges. Justin était né à Auxerre, d'un père chrétien nommé Matthieu. Dès sa plus tendre enfance il avait paru dans sa famille comme un signe de bénédiction. Un de ses frères, qui s'appelait Justinien, avait été enlevé par des voleurs et conduit à Amiens, où il vivait dans l'esclavage. Informé de cette nouvelle, Matthieu partit pour aller le délivrer, et il emmena avec lui Justin, qui n'était âgé que de neuf ans. Les voyageurs arrivèrent sur les bords de l'Oise, et comme il n'y avait pointlà débarque pour les passer de l'autre bord, l'enfant se mit en prières, et aussitôt un batelier se présenta. Ils entrèrent dans la ville, et Justin reconnut son frère au milieu des esclaves dont celui-ci partageait la triste condition ; s' adressant au maître, il gagna si bien ses bonnes grâces que Justinien fut rais en liberté sans payer de rançon. Riccius Varus persécutait alors les chrétiens d'Amiens ; ses satellites lui apprirent que des étrangers de cette religion étaient arrivés dans la ville. Aussitôt il ordonna des recherches; mais, averti à temps, Matthieu avait pris la fuite avec ses enfants. Us se crurent sauvés quand ils eurent atteint Louvres dans le Parisis ; s' étant assis sur le bord d'une fontaine, tous trois se reposaient et se préparaient à prendre un léger repas. Tout à coup Justin, éclairé par une inspiration soudaine, avertit son père et son frère qu'ils sont sur le
(1) Breviar. Paris., 8 august.
point d'être surpris par les émissaires dépêchés à leur poursuite. Mattliieu et. Jùstinien gagnent en toute hâte une retraite que leur offraient des rochers du voisinage. Justin restait seul. Les satellites de Riccius Varus s'emparent de lui, l'interrogent sur son nom, sur sa religion, sur le lieu ■où s'étaient cachés ses compagnons de voyage. A ces questions l'enfant répond avec fermeté qu'il s'ajipelait Justin, qu'il était chrétien ; mais il refusa constamment de découvrir la cachette de son père et de son frère. Il paya de sa vie sa généreuse intrépidité ; car, irrités de son silence, les soldats lui tranchèrent la tête et se retirèrent. Matthieu recueillit précieusement les restes de son fils; il •enterra le corps à Louvres et emporta la tête à Auxerre. Cent ans après, saint Amateur, évêque de cette ville, fit porter la tête du jeune victorieux dans l'église, et l'exposa solennellement à la vénération des fidèles. Plus tard, les reliques de l'enfant martyr furent transférées dans la cathédrale de Paris, et saint Justin, qui avait arrosé de son sang la terre du Parisis, fut compté parmi les saints du dio- ■cèse et honoré d'un culte particulier par les Parisiens.