‹ Les origines de l'Église de Paris [microform]; établissement du christianisme dans les gaules; Saint Denys de ParisChapitre 18 sur 48 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Fondation des principales Églises de la Gaule Belgique, au troisième siècle, par les compagnons' ou par les disciples de saint Ikenys.

« Allez et enseignez tous les peuples delà terre» , avait dit le Sauveur du monde; et ces paroles du divin maître, victorieuses du temps et triomphantes de l'espace, passaient d'âge en âge, de ville en ville, de nation en nation, des apôtres à leurs disciples, des disciples à leurs successeurs, sans rien perdre de leur merveilleuse fécondité.

Trois siècles ne s'étaient pas encore écoulés depuis le jour où elles avaient retenti sur la montagne de Galilée ; déjà la bonne nouvelle allait se répandant aux quatre vents du ciel. Dans les Gaules, les messagers du Christ, héritiers de la même mission, dépositaires du même commandement, se succédaient et se remplaçaient sans repos, sans défaillance, et la prophétie du roi David, signalée par saint Paul, courait à son parfait accomplissement : « Les accents de leurs voix ont été portés jusqu'aux confins de l'univers. »

Le progrès de la religion chrétienne gagnait de proche en proche. Du Rhin aux Pyrénées, des rivages de la mer Intérieure aux bords de l'Océan, les convertis de la veille étaient les prédicateurs du lendemain ; les néophytes se transformaient soudain en apôtres, et chaque Église fondée au delà des Alpes devenait un centre de lumière pour dé-

velopper autour d'elle la vie de la foi, la croyauce à l'Évangile. Ainsi l'on vit les chrétientés disséminées dans la Gaule Narbonnaise au premier siècle, s'affermir au deuxième, se multiplier au troisième, rayonnant ensuite dans tous les sens (1), pour étendre leurs conquêtes aux bords du Rhône, de la Garonne ou dé la Seine, chez les différents peuples, Aquitains, Sénons, Carnutes, dont la valeur et l'opiniâtre résistance avaient fatigué César et tenu en échec les vieilles légions romaines.

L'Église de Paris, entre autres, se distingua dès le berceau parles prodiges de son zèle apostolique (2). L'une de ses gloires les plus belles est, sans contredit, de pouvoir présenter son premier évêque comme le chef et le guide des missionnaires qui ont annoncé l'Évangile dans les régions septentrionales de notre pays. Les traditions des Églises de la Gaule Belgique s'accordent à nommer, tantôt simultanément, tantôt par groupes séparés, douze apôtres dont la plupart ont souffert le martyre au temps de Maximien et de Dioclétien, et elles nous montrent ces héroïques soldats de la foi associés aux travaux et à la gloire de Denys, évêque de Paris, le premier d'entre eux. Quelles que soient les différences que l'on observe dans le relevé de ces noms, elles ne peuvent que prouver combien on tenait à honneur, dans le nord de la Gaule, de se rattacher par

(1) ffisL lut. de la France, parles bénédictins de Saint-Maur, t. I, p. 223 et suiv., État des lettres en Gaule au Jeusième siècle; p. 306 et suiv.. État des lettres en Gaule au troisième siècle. — Mamachi, Orig. et Antiq. christ., t. 11, p. 247. — M. l'abbé Freppel, cours d'éloquence sacrée à la Sorbonne, saint Irénée, m* et iv' leçon.

(2) Hist. lia. de la France, u I, p. 308, État des lettres en Gaule au troisième siècle. — ïillemont, Mém. ecclés., t. IV, saint Denys de Paris, p. i39 et suiv.

les liens les plus intimes au premier évêque de Paris ; loin d'infirmer la date de son apostolat, elles ne servent qu'à l'assurer davantage, puisque, d'ailleurs souvent fort diverses, toutes ces traditions sont unanimes à la fixer au troisième siècle.

L'argument historique que nous apportons ici à l'appui de notre opinion est, à nos yeuXi^du plus grand poids et mérite d'être pris en considération toute spéciale. II existe entièrement distinct et parfaitelnent indépendant du témoignage de saint Grégoire de Tours, car il repose sur des traditions locales acceptées à Rome et en honneur chez les peuples de la Gaule. Rien ne saurait ébranler la force de conviction qui résulte de cette coïncidence si frappante, de ces relations si intimes entre l'apostolat de saint Denys, premier évêque de Paris, et la mission des saints martyrs qui portèrent l'Évangile et fondèrent des Églises dans les villes principales de la Gaule Belgique.

Nous lisons dans les actes de saint Fuscien et de saint Victoric, premiers apôtres de la cité des Morins (1) : «A l'époque où le très-cruel empereur Maximien parcourait la Gaule, il éleva Riccius Varus à la dignité de préfet d'Amiens. En même temps, Fuscien et Victoric faisaient partie de la société des douze hommes, savoir : le vénérable Denys, évêque, Piaton, Rufin, Crépin, Crépinien, Valère, Lucien, Marcel, Quentin et Rieul, qui, partis avec intrépidité de Rome pour livrer les combats du Seigneur, étaient venus dans les Gaules, à la ville des Parisiens. Là, ils s'étaient distribué les régions où le nom de Jésus-Christ

(1) L'aalique Térouanne, aujourd'hui détruite, mais dont on connaît la situation près de Saint-Omer.

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.n'avait pas encore été annoncé. Cependant, quoique séparés en divers lieux, ils demeuraient unis entre eux par une douce charité et par l'ardeur de leur foi (1). »

Le même nombre de douze missionnaires avec saint Denys pour chef se trouve aussi clairement marqué dans la lettre adressée; au pape Eugène II par les Pères du concile tenu à Paris en 825. « Denys, écrivaient-ils, vint dans les Gaules, comme le premier entre douze prédicateurs de l'Évangile (2). » Ils ajoutent, il est vrai, au même endroit, que « Denys a été envoyé par saint Clément, successeur de saint Pierre » ; mais il est plus facile d'expliquer pouiquoi ils ont admis cette dernière circonstance que de dire comment ils ont fait mention de douze prédicateurs conduits par saint Denys, et martyrisés la plupart durant la persécution de Maximien.

De ce groupe d'ouvriers évangéliques nous détachons

(1) Passio-SS. Fnscini et Viclorici, Bosquet, SisL Ecoles, Gall.^ pars II, p. 1S7. — Tillenïont, t. TV, Mémoires ecclcsiast., p. 454. — . Bolland., Acta. Sancionim, l. IV, oclob. 9, SS. Dionysii... § vni, p. 897. «■ Saiicli ergo virl Fuscianus el Vicioriciis cura duodénario nui«eio socionim, per ordinem glomerali, una cum venerabili Dionysia prœsule, comilibus cœteris Pialone, Ruffino, Crispino, Crispiaiano, Valerio, Luciaiio, Marcello, Quintino el Regulo ab urbe Roma progredientes, cursii inirepido, pro Chrisii dimicanies Victoria, bellatores Dei l'gregii inlra linesGalliœ Parisiis, duce Christo ilineris, pervenerunl, alque super ilbisira.nte spirilu, menibraiim loca quaî proedicalione divini Dominis caruerant, elegeruni. »

(2) BoUaad., Acta Sanctorum, § vi, p. 887. « Nec vobis tœdlum liai, si ad cstendendam ralionem yeriialis, veritalemque raiionis, sese paulo longius sermo prolraxerit, duramodo linea verilatis, quai ab anliquis Pairibub noslris usque iad nos inflexibiliter ducla est, beato Dionysio scilicei, qui a sanclo Clémente, beaii Pelri in apostolalu primus ejus successor exiilit, in Gallias cum duodénario numéro primus pi'œdicator.di reclus, et aliquod lenipus una cum Sociis hue illueque prœdicationis graiia per idem regnum dispersis, marlyrio coronalus esU a

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d'abord Fuscien et Victoric ; les actes de leur martyre (1) paraissent avoir été, suivant les conjectures les plus probables, publiés vers le septième siècle ; ayant le règne de Charlemagne, d'après des mémoires plus anciens. La seule objection que l'on fasse à l'antiquité de ces actes se prend de leur opposition à l'apostolat de saint Denys au premier siècle. Elle est toute gratuite, car à l'époque où ce récit a été livré aux fidèles, rien ne pouvait ni expliquer ni légitimer un changement de date. De plus, la version que nous suivons représente le texte des manuscrits les plus estimés.^ Saint Fuscien et saint Victoric accompagnaient donc sa.int Denys, le fait ne saurait être révoqué en doute, il est trop bien établi par la tradition locale et par le témoignage des Pères du concile de Paris ; d'autre part, ils ont souffert le martyre vers la fin du troisième siècle; Interrogeons les Martyrologes. Nous lisons dans Adon, le 11 décembre (2) : « Dans les Gaules, à Amiens, fête des saints martyrs Victoric et Fuscien, qui ont scellé de leur sang leur glorieuse confession. » Usuard ajoute (3) : « Sur l'ordre dujugeRiccius Variis, ils eurent la tête tranchée, avec leur hôte saint Gentien. » Et le Martyrologe romain admettant le genre de supplice et la date de leur mort, la fixe au temps de l'empereur Maximien, sous le magistrat romain Riccius Varus (h). Comment donc concilier le martyre des saints

(1) Yoir les BoHandisles, t. IV, octobr, 9. De SS. Dionysio... § vi, p. 889, § VII, p. 897, où saint Fuscien et saint Victoric sont donnés comme les compagnons de saint Denys de Paris. — Tillemont, 3fém. ecclés., t, IV, saint Denys de Paris, art. ti. — Bosquet, Hist. Ecoles. GaZ/., lib. V, p. 156.

(2) Adon, Marivrol., 1! deceinbr.

(3) Usuard, Marivrol., .11 deçembr.

(4) Martyr, roman,, Il decembr. « Ambiani, SS, raartyrum Victo-

Victoric et Fuscien, compagnons de saint Denys, en 290, avec la venue du premier évêque de Paris, saint Denys l'Aréopagite (1), envoyé par saint Clément vers l'an 95? Les ^listoires particulières des autres apôtres de la Gaule Belgique ïie sotit pas' aussi explicites que les actes des saints Victoric et Fuscien sur le nombre des douze missionnaires, compagnons ou disciples de saint Denys de Paris. Elles ont cependant cela de remarquable que presque toutes signalent entre eux des rapports qui vieûnent affermir là coïncidence dont nous tirons en ce moment parti pour fixer au troisième siècle l'arrivée de saint Denys chez les Parisiens. Les traditions relatives à saint Quentin, apôtre d'Amiens, sont inséparables de celles qui concernent saint Fuscien et saint Victoric (2). En effet, l'occasion qui amena leur martyre fut une visite qu'ils vinrent faire à saint Quentin en la ville d'Amiens. On ne peut ne pas associer au souvenir de ces saints martyrs la mémoire des saints Crépin et Crépinien de Soissons, des saints Rufin et Valère du pays des Rémois, de saint Lucien de Beauvais et de saint Platon de Tournai : des docu-

rici el Fusciani sub eodem imperatore Maximiano, iii quorum naribus et auribus jussit Riciiovarus Praeses immiui larinchas, et clavis ardenlibus lempora iransfigi, deinde oculos evelli, ac postmodura eorum corpora jaculari, sicque una cum S. Genliano eorum hospite, capilibus amputalis, migraverunt àd Dominum. »

(1) Manyrol. roman., 9 oclobr. : « Luletiœ Parisiorum nalalis SS, manyrum Dionysii Areopagilœ episcopi, Ruslici presbyteri, el Eleulherii diaconi : ex quibùs Dionysius ab Apostolo Paulo baplizatus, primus Alheniensium episcopus est ordinalus; deinde Romam veniens, a beatc Clémente Romano poniilîce in Gallias pnedicandi gralia directus est; »

(2) Voir les BoUandistes , t. IV oclobr. 9. SS. Dionysii... § vit, p. 897, où saint Quentin est rangé parmi les missionnaires qui accompagnaient saint Denys de Paris. — Tillemont, Mém. ecclés,, t. IV, saint Denys de Paris, p. 433. Saint Quentin.

ments spéciaux et d'une autorité grave s'accordent pour nommer expressément les six derniers comme des compagnons du bienheureux Denys de Paris.

Les actes de saint Quentin, qui ont été souvent publiés, sont contenus dans un précieux manuscrit de la Bibliothèque impériale, dont la rédaction paraît antérieure au septième siècle (1). En effet, on y trouve le récit de la première invention des reliques du saint martyr par Eusébie, tandis qu'il n'est nullement question de la nouvelle découverte que fit, en 651, saint Eloi, de ces restes vénérés (2). Ces actes ne parlent pas expressément de saint Denys; mais ils associent saint Quentin, apôtre de TAmiénois, à saint Lucien de Beauvais, et ces relations intimes sont encore constatées par une autre pièce d'une authenticité assurée. Saint Ouen, dans sa vie de saint Eloi, racontant les travaux de l'illustre orfèvre, s'arrête à dire avec quel soin il fabriqua les châsses des deux apôtres martyrs, et le narrateur nous présente Lucien comme collègue de saint Quentin (3). Or les actes les plus anciens offrent dans saint Lucien, à la pieuse admiration des fidèles, un des compagnons de saint Denys. Il est d'ailleurs impossible de séparer l'histoire de saint Quentin des actes des saints Victoric et Fuscien, dont la prédication se rattache à la mission de saint Denys, leur guide et leur maître.

Si nous cherchons maintenant à quelle époque il faut rapporter le martyre de saint Quentin, collègue de saint

(1) Ce manuscrit porte le n" S299, avec le litre Vitœ et Passiones martyram; il est d'une antiquité remarquable.

(2) S. Audoënus, Vita S. Eligii, Spicilegiiim, t. V, p. 1C9. — Gregor. Turon., de Gloria murt lib. c. 73. — Tillemoni, loc. cit., p. 435.

(3) S. Audoënus, Vita S. Eligii. Spicilegium, t. V, p. 202.

Lucien, ami des saints Victoric et Fuscien, compagnons de saint Denys, nous voyons qu'il souffrit pendant la persécution de Maximien, vers l'an 290. A la date du 31 octobre, Adon écrit (1) : u Dans les Gaules, à la cité des Véromanduens, fête de saint Quentin, martyr. Il fut mis à mort sous l'empereur Maximien, et quarante-cinq ans après, son corps, ayant été découvert sur la révélation d'un ange, fut enseveli le 8 des calendes de juillet., x Usuard ne dit pas, autre chose (2) : u Dans les Gaules, à la cité des Véromanduens, fête de saint Quentin, martyrisé pendant la persécution de Maximien. » Et nous lisons au Martyrologe romain : h Dans les Gaules, à Saint-Quentin, fête de saint Quentin, citoyen romain de l'ordre des sénateurs, qui souffrit le martyre sous l'empereur Maximien, w

Saint Crépin et saint Crépinien, apôtres de Soissons, appartiennent à la même époque, et un document particulier, d'une importance indiscutable, nous montre leur histoire intimement liée à celle de saint Denys de Paris. Dans un concile tenu à Soissons en 866, leS évêques assemblés confirmèrent les privilèges de l'abbaye de Solognac, près de Limoges. Nous lisons aux actes de ce concile que saint Éloi, fondateur de ce monastère, l'avait érigé vers l'an 631, en l'honneur de Saint Pierre et de saint Paul, apôtres, de maître Denys, et de Ci-épin et Crépinien,

(1) Ado, Marlyrol., 31 oclobr. « Iq Galliis, oppido Yirmandensi, natalis Quinlini niariyris, qui sub Maximiano imperatore martyriuni passus esi; el posl annos quinquaginla quinque iiiveniuin est, révélante angèlo, corpus ejus et sepullura octavo kal. julii. »

(2) Usuard, JlarlyroL. 31 oclobr. « In Galliis, oppide Vivmandensi sancli Quinlini qui sub Maximiano imperatore marlyrium passus est. »

ses compagnons (1). Cette pièce, signée par l'archevêque ■ Hincmar, qui présidait l'assemblée des évêques, est d'autant plus remarquable en ce qui touche cette assertion, que les Pères du concile rappellent en toute simplicité l'intention du fondateur de l'abbaye, et que Hincmar, en particulier, admettait l'aréopagitisme de saint Denys. C'est une pi'euve manifeste qu'au temps de saint Éloi on croyait, dans les Gaules, que saint Crépin et saint Grépinien avaient été les collaborateurs de saint Denys.

Rappelons encore la date du mai-tyre des apôtres de Soissons, Adon dit (2) : « Dans les Gaules, à Soissons, fête des saints Crépin et Crépinien, qui, sous la persécution de Diocléiien et de Maximien, après avoir souffert différents supplices, eurent enfin la tête tranchée. » Usuard rapporte leur mort â la même époque (3), et le Martyrologe romain n'est pas d'un avis contraire. « A Soissons dans les Gaules, fête des saints Crépin et Crépinien, nobles romains, qui ont souffert d'horribles tourments pendant la persécution de Dioclétien, sous le président Riccius Varus (1). »

(1) Confiil. Suessione, Labbe Coll., l. VIII, p. 841. — Spicileglum, S. Audoenus, Vila S. Eligii, i. V, p. 20;2. — Tillemont, dJéin. ecclés. , t. IV, p. 460. — Bosquet, Hist. Eccles. GalL, lib. v, p. 156.

('2) Ado, Martyrol., 2S octobr. « In Galliis, civilaie Suessionensi naialis SS. Crispini et Crispiniani, qui perseculione Diocleliani et Maximiani... ad ullimuni gladio Irucidati, coronam marlyrii conseculi sunt. »

(3) Usuard, Marlyrol., 2b octobr. « Âpud urbem Suessionum, SS. Crispini et Crispiniani, qui persecutione Diocleliani... coronam martyrii conseculi sunt. »

(1) Martyrol. roman., 23 oclob. « Suessione in Gallia SS. martyrum Crispini et Crispiniani nobilium romauorum, qui in perseculione Diocleliani sub Ricliovaro pra?side post immania torraenta gladio irucidati, coronam marlyrii conseculi sunt. »

Les traditions pariiculières à saint Rufin et à saint Valère, du pays des Rémois, ne sont pas moins explicites. Paschase Radbert, abbé de Corbie, avait formé le dessein d'écrire la vie de ces saints martyrs ; mais il tenait entre ses mains leurs anciens actes, et en les étudiant il les trouvait en opposition avec la chronologie. Pour quelle raison ? La voici, et elle sert parfaitement notre cause. Ces anciens actes constataient que les apôtres Rufin et Valère étaient venus dans les Gaules avec le bienheureux Denys. Or l'abbé de Corbie, préoccupé du sentiment que les Aréopagitiques d'Hilduin avaient fait prévaloir, et croyant que le fondateur de l'Église de Paris avait souffert sous Domilien, ne voyait pas qu'il fût possible de concilier cette circonstance avec le martyre des deux compagnons de saint Denys, Rufin et Valère, mis à mort durant la persécution de MaxJmieu. Mais qu'on nous dise sur quelle autorité s'est appuyé Paschase Radbert pour repousser la date mentionnée dans les actes qu'il rapporte lui-même, et auxquels il accorde pour tout le reste la plus entière confiance (1). Ses préventions aréopagitiques seules l'ont entraîné à modifier les chiffres, afin que la question de temps ne vînt pas, par son désaccord, séparer saint Denys de ses compagnons. Mais nous apprenons par là ce que contenait sur saints Rufin et Valère l'ancienne relation publiée par l'abbé de Corbie.

Nous sommes donc encore ici fn présence du mêmerésultat : d'une part, nous trouvons deux nouveaux collaborateurs de saint Denys; de l'autre, nous les voyons martyrisés

(I) Sirmond, dissert, de Dionjs. Paris, et Dionys. Areopag. — Tillemont, Mém. ecclés , t. IV, art. vin, p. 459.

SOUS Maximien. Usuard dit (1) : « ASoissons, fête des saints martyrs Rufin etValère, condamnés par Rictiovarius, après divers supplices, à être décapités. » Le Martyrologe romain répète la même chose (2) : « A Soissons, fête des saints Valère et Ruliti. ([ui, pendant la persécution de Dioclétien, furent condamnés par le président Riccius Varus à différents supplices, puis à être décapités. »

Que saint Platon, apôtre de Tournai, ait été l'un des ouvriers associés à la mission de saint Denys dans les Gaules, le fait repose sur les témoignages les mieux fondés et en même temps les plus divers (3). D'abord, nous lisons dans Usuard (4) : « A Tournay, passion de saint Piaton,

(1) Usuard, Marlyiol., lli jiin. « In terriiovio Suessionis civilalis, SS. niarlyruiii Huliiii el Vali-rii, qui a praîside Ricliovario, post illala sibi lormenla jussi sunt decoliari. »

(2) Mariyrol. rom., d-i juii. u Âpud Suessioncs, SS. martyrum Valerii el Riilini, qui in persecutione Diocletiani a Praiside Riciiovaro post raulla lormenla jussi su'ni decoliari. »

(3) Voir les Bûllandisles, l. IV oeiobr. 9. SS. Dionjsii... § vi, p. 888, § vu, p. 897; saini Piaion est coinpié parmi les compagnons de sainl Denys de Paris. — Tillemont, Mém, ecdés., I. ÏV, S. Denys de Paris, art. vir.

(i) Usuard, Marlyroi. , 1 octobr. « Civiiale Tornaco, Passio S. Pialouis presbiteri, qui cum bealo Dionysio episcopo ejusque sociis ab uibe Roma Galliam praîdicalionis causa expeiiii, ac posiea consummato martyrio migravit ad Clirislum. » — Les édivions du Martyrologe d'Usuard servant dans les Gaules aux grandes Églises de Bordeaux et de Besançon portent, à la date du l" octobre: — Edit. Burtiegal. — « Civitaie Carnoto, passio S. Piclonispresbytéri,qui cum beato Dionysio... » — Edit. BizunU

— M In pago Carnotensi, naialis S. Piatonis, qui cum beato Dionysio.. . »

— L'édition comparée de Lubeck et de Cologne ajoute une modification grave, la date du martyre sous Diocléiien. « Galliam prœdicalionis causa expeiiit, ac postea sub Diocleiiano, consumpto mar.lyrio, migravit ad Dominura. •• Migne, t. CXXIV, Usuardi auctaria, p. S29. — L'édition de l'abbaye de Ccntule remplace saint Denys par saint Quentin : m In lerritorio Tornacensi, S. Piati presbiteri martyris, qui a Roma Gallia.^

prêtre, qui vint de Rome en Gaule pour prêcher l'Évangile avec le bienheureux Denys, évêque, et ses compagnons. » Ensuite, nous avons extrait des œuvres de Fulbert de Chartres une prose qui paraît manifestement composée d'après les actes primitifs du martyre de saint Piaton ; cette prose réunit, dans les termes les plus clairs et les plus explicites, les deux faits qu'il nous intéresse de trouver rapportés à la même époque , l'arrivée de l'apôtre avec le bienheureux Denys, et son martyre sous le César Maximien (1).

Le Martyrologe romain confirme lui-même cette coïncidence, et seri'e de plus en plus les mailles de ce réseau dans lequel nous enveloppons saint Denys et les missionnaires de la Gaule Belgique, quand il unit saint Piaton à saint Quentin et nous les montre martyrisés sous Maximien. « ATournay, lisons-nous à la date du 5 octobre (2), fête de saint Piaton, qui vint de Rome dans les Gaules prêcher l'Évangile avec le bienheureux Quentin et ses couipagnons; il souffrit le martyre pendant la persécution de Maximien, » Or il est constant que saint Quentin, saint Fuscien, saint Victoric ne sauraient être séparés de

venit in comitalu S. Quinlini. » Or la date du martyre de S. Quentin esl lixée d'un commun accord au temps de la persécution de Maximien.

( i ) Tornacum versus se direxll inclytas,

Cum Parisios iret Bealus Dionysius :

At Csesar Maximinus, Ui Piaii liausil (amam virulenlis auribus, Compreheudi jussil eum, ad necandum protinus.

(2) Mariyrol. rom. , l octobr. « Tornaci S. Piatonis presbyleri el martyris, qui cura beato Quiucllno ejusque sociis ab urbe Borna in Galliam prsedicationis causa perrexil, ac postea in persecutione Maximiani consuraraalo marivrio mi^ravil ad Dominum. ».

saint Denys; saint Platon se" rattache au groupe de ces missionnaires qui tous, au témoignage du Martyrologe romain, ont été mis à mort vers l'an 290. Comment donc, nous le demandons encore, admettre l'arrivée de saint Denys de Paris' dans les Gaules au premier siècle? comment le confondre avec l'Aréopagite?

La même association se retrouve encore, à la même époque et dans les mômes circonstances, aux actes de saint .Chrysale, apôtre de Goramines, petite ville située sur la Lys, à peu dé distance de Tournai. Ils nous apprennent que Chrysale prêcha en même temps quePiatOn, et qu'il souffrit le martyre lorsque Sisinnius fit trancher la lêteà saint Denys (1).

A ces martyrs qui se groupent si bien autour de' saint Denys, de lieux divers, mais tous à la même date, durant la persécution de Maximien, et non pas au premier siècle, sous Domitien, est-il nécessaire de joindre l'odieuse figure de Sisinnius '(2) ? La présence ici d'un magistrat romain portaint le libm qui marque dans le martyre du premier évêque de Paris donnerait, s'il en était besoin, une nouvelle force h l'argument historique fourni par ces rapprochements. Et es Sisinnius ne faisait point sa première apparition parmi les persécuteurs des chrétiens. Avant Chrysale et Denys il avait, dès la promulgation des édits de Dioclétien, frappé de mort, dans Aquilée, les trois frères Gantiùs, Gantianus, Ganiianella, et peut-

(1) Bollarid., Acta Sànctorum, 7 febr.

(2) Nous avons, au chapitre v% déjà montré combien l'existence d'un magistral romain du nom de Sisinnius, persécutant les chrétiens pendant la persécution de Maximien, contribuait à faire prévaloir le sentiment de saint Grégoire de Tours.

êtrej à Thessalonique, les vierges Agape, Irène et Chionie (1).

Une vie de saint Lucien de Beauvais, remontant à dés temps anciens et rédigée sur des manuscrits d'origine différente, parle en des termes non moins précis et à plusieurs reprises des liens qui unissaient l'apôtre des Bellovaques au premier évêque de Paris (2j. « Lucien partit de Rome avec le bienheureux Denys. » « Lucien fut ordonné prêtre par l'évêque Denys (3). » Le Martyrologe romain les associe également dans la même mission apostolique (A) : «A Beauvais dans les Gaules, fête de saint Lucien, prêtre, saint Maximien et saint Julien ; les deux derniers périrent par le glaive. Le bienheureux Lucien, qui avait accompagné saint Denys dans les Gaules, confessa le nom du Christ au milieu des supplices et mourut de la même mort. »

II est donc incontestable que saint Lucien est venu dans les Gaules avec saint Denys de Paris, les témoignages ne manquent pas à l'appui, et le Martyrologe romain le recon-

(1) Usuard, Mariyrol., edit. Lubeco-Col., 3 april. « Thessalonicœ, passio SS. Virginum Âgapis et Chioniœ, sub Diocleiiaiio imperalore, comile Sisinnio, quœ... animas cœlo reddiderunl. »

(2) Voir les Bollandisles, t IV oclobr. 9, SS. Dionysii... § vu, p. 897, où saint Lucien est associé aux travaux apostoliques de saint Denys de Paris. — Tillemonl, Mém. ecclés., t. IV, saint Denys de Paris, p. S37, saint Lucien de Beauvais. — Bolland., Acla Sanclorum, 8 jan.

(3) BôUand. 8 januar. « Bealus Lucianus urbe Roma cum bealo T)io- Dysio pariier cgressus. » — « A bealo Dionysio presbyteri ofiicium suscepit. »

(4) Marlyrol. rora,, 8 januar. « Bellovaci in Galliis, SS. niarlyrum Luciani presbyteri, Alaximiani et Juliani ; quorum duo uliimi a persecutoribus gladio perempli sunt : beatus auiem Luciamus, qui cum S. Dionysio in Galliam venerat, post nimiam csedem, cum Chrisii nometi viva voce conllteri non timuisset, priorum scntentiam et ipse excepit. «

naît expressément ; mais l'apôtre de Beauvais est présenté par les documents les plus anciens et les plus authentiques de la Gaule septentrionale comme collègue de saint Quentin, auquel sont .encore associés dans la même mission évangélique saint Piaton, saint Fuscien, saint Victoric, saint Crépin, saint Crépinien, saint Rufin et saint Valère, et tous ces saints ont souffert le martyre au temps de la persécution de Maximien. Ne faut-il pas en conclure que saint Denys est arrivé dans les Gaules vers le milieu du troisième siècle et non au premier; qu'il n'est pas l'Aréopagite, et que saint Grégoire de Tours nous a donné les véritables origines de l'Église de Paris?

Si l'histoire de saint Régulus ou Rieul, fondateur de l'Église de Senlis, a été défigurée par la fiction et par la légende, il est néanmoins facile de voir que dans tout ce que l'on a publié sur ce saint apôtre, sa prédication n'est jamais séparée de la mission de saint Denys de Paris (1). Démocharès résume ainsi cette histoire merveilleuse [1) : « Régulus, Grec de naissance, fut disciple de saint Jean l'évangéliste avant de s'attacher à saint Denys l' Aréopagite, avec qui saint Clément l'envoya dans les Gaules. Lorsque Denys eut fondé l'Église d'Arles et qu'il voulut s'avancer vers Paris, il choisit Régulus pour successeur. Le temps avait marché; Régulus, célébrant un jour la messe, eut une vision par laquelle il connut le martyre de saint Denys et

(1) Voiries BoUandisics, t. IV octobr. 9, SS. Dionysii... § vu, p. 89G. Sainl Régulus ou Rieul est présenté comme un des disciples de saint Denys de Paris. — Tillemont, Mém. ecclés,, t. IV, saint Denys de Paris, art. ix. '— Rolland., Acto Sanclorum, 30 mart. — Gallia Christ., t. X, p. 1380.

(2) Démocharès, de Sacriticio miss».

de ses compagnons. "Il laissa Félicissime (J) à sa place Sur le siège d'Arles, et vint à Paris vénérer les restes des illustres martyrs. Régulas éleva une basilique sur leur tombeau, etsei'endit à Senlis, où il fixa le centre de ses travaux apostoliques. La ville tout entière se convertit à sa parole, et il y bâtit une magnifique église en l'honneur de la sainte Vierge... » ■ ■ ' .

Tels sont les récits des bagiographes quand ils abandonnent là vérité pour suivre de préférence leur imagination et une piété dé fantaisie, lîsuard s'était arrêté déconcerté par ces fictions, et ne sachant ce qu'il 'devait en extraire, il se contenta d'inscrire au 30 mars, dans son Martyrologe, 'la date de la. mort de. saint Régulus, évêqùe et confesseur (1). Un savant doyen de Senlis, Deslyons, oppose à ^ces croyances populaires le sentiment plus conforme à la vérité historique, à l'antiquité, à la tradition de toutes les Églises de là Gaule Belgique : c'est que saint Régulus doit être compté parmi les douze prédicateurs qui vers la fin du troisième siècle ont annoncé l'Évangile aux peuples du .nord de la' Gaule, Denys aux Parisiens, Lucien aux Bellovaques, Quentin aux Véromanduens, Platon aux Nerviens, Fuscien et Victoric aux Morins, Grépin et Crépinien aux Suessions, Ghrysale aux bords de la Ly&, Rufîn et Valère -au pays des Rémois (2). Tous ces apôtres ont souffert le

(1) Dans le fac-similé que nous avons donné des diptyques de l'Église d'Arles, le nom de Félicissime est en marge après Régulus, au-dessus de Marinus. Voir ci-dessus, p. 149.

■ (i) Usuard, Warlyrol., 30 mart. « Âpud caslrum Silvaneclensium, -dèposiiio S. Reguli, episcopi et conressoris. — Voir au 23 avril les notes de Bouillarl. Migne, Patrologie, t. CXXIII, p. 9G4.

(2) Gallia christiana, lettre de Deslyons, insérée au t. X, p. S09.

martyre pendant la persécution de Maximien et de Dioclétien. Saint Denys, premier évêque de Paris, marchait à la tête de leur héroïque légion : il n'est donc pas venu en Gaule au premier siècle, et ne saurait être confondu avec saint Denys l'Aréopagite.

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