CHAPITRE VII
Saint Denys l'i^iréopagite et saint Denys de Paris .
Nous trouvons au berceau de Rome païenne une magnifique institution digne de naître avec les espérances de l'empire éternel et sans limites promis aux habitants de la cité de Roraulus. Je ne sais chez les nations anciennes rien de plus grand, rien de meilleur augure que les tables pontificales, où, dès le règne de Numa, le grand poniife devait, avec une religieuse exactitude, inscrire année par année les faits mémorables accomplis par le peuple romain. C'étaient les premières pages de ses annales; il se faisait son histoire avant d'avoir appris à l'écrire, et dans le principe, il ne permit de toucher à ces souvenirs de gloire et de triomphe qu'aux mains accoutumées à brûler l'encens et à offrir les victimes ; tablettes immortelles gravées par ceux qui entraient en commerce avec les dieux, sublime dépôt conservé pour la postérité, loin des regards profanes, dans le temple de Jupiter.
L'Église a fait de même. Mieux que l'empire romain elle avait droit d'espérer une puissance sans bornes et de compter sur des destinées sans fin ; c'est pourquoi, dès sa naissance, elle eut souci de son histoire, en sauvant du silence et de l'oubli les actions d'éclat qui ont illustré ses origines. Les tables pontificales ont été remplacées parles actes des martyrs.
L'histoire ecclésiastique, dit M. Freppel dans une de ses belles études d'éloquence sacrée, n'a pas, en dehors du Nouveau Testament, de document plus ancien. De plus, les héros du christianisme naissant n'ont point i-eçu de témoignage d'admiration plus vénérable par son antiquité. Après l'Évangile et les écrits des iapôtres^ les actes des martyrs fournissaient le sujet de la lecture ordinaire des fidèles. Un chrétien avait;-il péri au milieu des supplices par le fer, la flamme ou la dent des bêtes féroces , aussitôt on célébrait sa mémoire dans l'assemblée. Là, devant la tombe qui allait servir d'autel , dans un cénacle écarté ou au fond des catacombes, l'évêque ou le chef de la communauté retraçait en termes simples et touchants les circonstances de cette douloureuse passion. « Quelques fidèles, glissés dans la foule au moment de l'interrogatoire, ont recueilli. avec soin les demandes et les réponses, ou bien l'on s'est procuré, après maint effort, une copie des registres publics dans lesquels se trouve consigné le jugement du martyr. Lue d'abord dans l'assemblée du culte, aux agapes fraternelles, cette relation du supplice' d'un frère passe de main en main ; elle devient la lecture du foyer domestique après avoir servi de thème à l'exhortation générale (1) . »
Les actes des martyrs ue pouvaient point ne pas être l'objet de respects unanimes de la part des chrétiens associés dans une même communion de joies, de prières et de souffrances. Revenons par la pensée à ces temps héroïques. 'I Un disciple de Jésus- Christ a-t-il, dit encore M. Freppel, scellé de son sang la confession de sa foi, son sacrifice
(1) M. Freppel, les Pères apostoliques et leur époque, 20= leçon.
n'est pas un fait isolé qui n'intéresse qu'une famille ou: une cité; c'est l'Église tout entière qui a souffert avec lui: et qui triomphe en lui. Ignace va cueillir à Rome la palme du martyre : tous les chrétiens de TAsie participent à son sacrifice en l'accompagnant de leurs vœux et de leurs prières. Polycarpe meurt pour la foi en Orient : l'Eglise de Smyrne envoie la relation de son martyre à toutes les Églises répandues sur la silrface de la terre. La Gaule Celtique a vu tomber Pothin et ses compagnons : Vienne et Lyon fraternisent avec l'Asie Mineure -dans la joie d'un même triomphe. Les actes des martyrs devenaient ainsi un lien qui unissait entre elles les diverses Églises dans le récit d'une victoire remportée par plusieurs et partagée par tous. » Transmises d'une contrée à une autre, ces annales du sacrifice allaient dans tous les lieux, réveillant l'ardeur de la foi et soutenant, par l'exemple des vainqueurs, le courage de ceux qui combattaient.
Lorsque les martyrs avaient été revêtus de la dignité épiscopale, lem-s actes étaient recueillis avec un soin plus particulier et conservés avec une piété toute filiale. Cette vénération n'a rien qui puisse nous surprendre; elle s'explique par la succession même des évêques sur les grands sièges et dans les Églises qui devaient leurs fondations aux apôtres ou à leurs disciples immédiats. Le fait de cette succession se maintenait avec un véritable culte pendant les trois premiers siècles du christianisme ; et pour s'en convaincre, il suffit de se représenter ce qu'était un évè-, que pour les chrétiens des temps primitifs. « Il était le centre et le lien de cette association forte et généreuse qui' chaque jour mutilée, survivait chaque jour à la haine et.
aux persécutions. 11 était la tradition vivante, le successeur plus ou moins immédiat de cet apôtre de Dieu qui s'en était venu annoncer la parole de salut à la province ou à la cité. Après sa mort, il reposait au milieu des siens, sous l'autel de l'Agneau, pour prix de sa glorieuse confession (1). »
Saint Ignace écrivait aux Églises d'Asie : « Que tous révèrent également l'évêque, parce qu'il est l'image du Père (2). » Puis : «Tous ceux qui appartiennent à Dieu et à Jésus-Christ sont avec l'évêque (3). » Et ailleurs : « Là où est l'évêque, là doit être le peuple; ainsi où est le Christ Jésus, se trouve l'Église catholique (4). » Instruits par ces leçons de l'insigne grandeur de l'épiscopat, les peuples nouveaux qu'enfantait tous les jours la foi avaient placé si haut dans leur affection et dans leurs respects les pasteurs qui les gouvernaient, qu'il leur était devenu impossible de n'en pas connaître l'ordre de succession. Tel évêque avait apporté l'Évangile; tel autre avait opéré un prodige fameux dont la mémoire vivait toujours ; celuici avait arrosé de son sang les fondements de l'Église; celui-là avait vu une mort plus paisible clore sa carrière laborieuse. Tous ces noms bénis étaient devenus l'héritage commun, et jamais ils n'étaient prononcés dans l'assemblée sainte sans réveiller les souvenirs les plus chers. Ainsi.
(1) Origines de l'Église romaine, par les bénédictins de Solesmes, l. I, p. 38 et suiv.
(2) Ep. ad Trall. : « Guncli similiter revercanlur cpiscopum ut eum qui est ilgura pulris. »
(3) Ep. ad Philad. « Quotquot enim Dei et Jesu Chrisli sunt, hi sunt eum episcopo. a
(4) Ep. ad Smyrn. « Ubi comparuerit episcopus, ibi et niuliiludo sit : queraadmodum ubi fuerii Chrislus Jesu, ibicatliolica est ecclesia. »
s'accomplissait la parole de l' Apôti-e : « Souvenez-vous des chefs qui vous ont annoncé la parole de Dieu. »
Le fait de la succession des évêques sur les dilFécents sièges, dans les Églises fondées par les apôtres ou par leurs disciples immédiats, devenait contre les hérétiques une arme puissante entre les mains de Tertullien. « Qu'ils présentent, dit-il (1), les annales de leurs Églises ; qu'ils déroulent la liste de leurs évêques, continuée par succession depuis le commencement, afin que l'on voie duquel des apôtres ou des hommes apostoliques leur premier évoque a reçu sa mission. Car c'est ainsi que les Églises apostoliques produisent leurs origines. Smyrne présente Polycarpe établi par Jean ; Rome montre Clémentordonné par Pierre, et ainsi des autres Kgrises,qui toutes remontent jusqu'à ces hommes élevés à l'épiscopat par les apôtres eux-mêmes, pour être les propagateurs de la semence évangélique. »
Saint Irénée invoquait avec non moins d'autorité les preuves fournies à la cause qu'il défendait par le fait de cette succession des évêques. a Quiconque, écrit l'illustre martyr de Lyon (2), veut sincèrement voir la véi-ité, n'a qu'à considérer en chaque Église la tradition des apôtres manifestée dans le moiide entier. 11 suffit d'éuumérer ceux qui ont été établis évêques dans les diverses Églises par les apôtres, puis les successeurs de ces évêques, et on constatera que ni ces premiers évêques, ni leurs successeurs n'ont rien enseigné, ni même rien connu de semblable aux imaginations délirantes des hérétiques. »
(1) Terlul., de PrœscripL, c. 32 : « E lant ergn origines ecclesiarum suarum; evolvanl onlinem episcoporum suorum. »
(2) S. Irénée, Adv. Hœrcs., lib. ni, c. 3.
Il faut donc conclure que ces Églises avaient soigneusement conservé la mémoire de ces mêmes successeurs, et qu'il ne tenait qu'à chacun d'interroger les catalogues publics. Ce n'était point lettre close, et on pouvait à son aise Y x'ecourir, car saint Irénée ajoute au passage que nous venons de l'apporter : « Il serait trop long d'énumérer dans ce volume les successions de toutes les Églises. » Il n'avait point d'ailleurs été difficile de dresser ces listes ; car, au commencement du second siècle, les plus anciennes Églises ne comptaient que cinquante ou soixante ans d'existence ; quand môme elles n'auraient pas songé à consigner dans des catalogues les noms et la succession des trois ou quatre évêques qui les avaient gouvernées depuis leur fondation, ces noms, cette succession ne devaient ni ne pouvaient s'être effacés de la mémoire de chaque fidèle.
Et comme si la Providence avait voulu prendre toutes les mesures pour empêcher d'oublier ou de confondre ces pasteurs, lelien de communion universelle entre les Églises ne s'établissait, à l'origine du christianisme, que par les lettres nombreuses qu'un nouvel évêque adressait au moins à ses collègues dans sa province. Saint Cyprien, écrivant à Rome au nom de l' évêque de Lyon Faustin, disait au pape saint Etienne (1) : « Veuillez nous apprendre celui qui aura été mis à la place de Marcien, sur le siège d'Arles, afin que nous sachions à qui écrire nos lettres et envoyer nos frères. » Cette correspondance entre les évêques, servie par des prêtres ou par des diacres, ne devait pas seulement resserrer les liens de l'unité catholique ; les messagers,
(!) s. Cypviani opora, Ep. lxvii ad Steplianiim. — Voir ci- dessus, c. 4, vn, Trophime d'Arles, p, 135.
dans leurs courses, faisaient ample provision de nouvelles; ils interrogeaient et répondaient aux questions qui leur étaient proposées; ils étudiaient les traditions, observaient les coutumes, notaient les institutions, et amassaient de la sorte, chemin faisant, les premiers matériaux de l'histoire ecclésiastique.
Ainsi, dès l'origine, les évêques nei'estaient pas étrangers les uns aux autres pendant leur vie ; puis, après leur mort, on inscrivait avec une pieuse attention, sur les sacrés diptyques, le nom des pontifes que Dieu avait appelés àlui (1); on répétait ces noms aimés et vénérés dans l'action du sa-^ orifice (2) , de telle façon que jamais noms ne furent conservés avec un soin plus religieux ni mieux garantis de l'indifférence ou de l'oubli.
Par ces admirables institutions, le nom et la succession des évêques se perpétuaient au moins dans les principales Églises. Les actes des martyrs rapportaient leur interrogatoire. « Je ne vous dirai pas, observait Pontius (S) , ce que le ministre de Dieu répondit au proconsul. Les actes
(1) Eusèbe voulant, dans sa Chronique^ donner la succession des évêques des grands sièges, se vit dans la nécessité d'aller consulter les tables diptycales des Églises.
(2) Saint Germain, évêque de Paris en bbu, réglait cet usage dans son Expositio brevis antiquœ liturgiœ Gallicanœ, Ep. i, de Sono : « Nomina defunctorum ideo hora illa recilantur qu'a palleo toUitur. » Ce que D. Martène explique lorsque, énumérant les différentes parties de l'antique liturgie gallicane, 13, il dit : « Facta oblatione, sacra recitabantur diptycha, hoc est noniina episcopnrum et aliorum scripla in tabella aliaii superposita. » A ce sujet, Mabillon, de Liturgia gallicana, lib. m, p. 182, observe : « Ejusmodi diptycha in omnibus ecclesiis usilata erant. » Et le savant bénédictin fournit des témoignages à l'appui de son assertion.
(3) Pontius in vita Cypriani : « Et quid sacerdos Dei, proconsule interrogante, responderit, taceam ; sunt acla quœ référant. »
sont là. » Ils racontaient leurs glorieux combats, la diversité des épreuves, l'horreur des supplices; la date de la mort de ces généreux athlètes de Jésus-Christ échappait elle-mèoie aux injures du temps (1).
Dès l'origine du christianisme, le jour de la mort des saints fut consacré par une fête en leur honneur, sOus le titre si beau, et à la fois si rempli d'espérance, de naissance, ??c^«/zs , conservé dans la liturgie romaine- Ainsi la lettre circulaire partie de Rome, en l'année 107, pour annoncer aux Églises la confession de saint Ignace d'Antioche , disait ('2) : « Nous vous indiquons le jour et le temps , afin qu'à l'anniversaire de son martyre nous nous réunissions tous en l'honneur d'un si généreux soldat et témoin du Christ. » Lorsque l'Église romaine adressait un message aux autres Églises pour leui' notifier le trépas sublime d'un de ses pontifes (3), elle n'oubliait jamais de ti-ansmettre en même temps, afin qu'on prît soin de l'enregistrer, le jour où le sacrifice avait été consommé. « Vous saurez, écrit saint Cyprien à Successus, un des évêques de sa province, que Sixte a été mis à mort dans le cimetière, le 8 des ides d'août {à). »
Rome avait enseigné aux dilTérentes^^Églises, à mesui'e
(1) Origines de l'Eglise romaine, t. I, p. 53. Voir dans ce volume le catalogue de Libère, le fameux calendrier ecclésiastique rédigé pour l'Église romaine vers l'an 354. — Consulter encore dans la Palrologie de Migne, t Xlll, le kalendariura antiquissimum Ecclesia; Carlliagincnsis.
(2) n Vobis dieni et tempus iudicavimus, ut tempore ejus martyrii convenientes, athletai et generoso Chrisli marlyri communicemus. »
(3) Pontius, in vila S. Cypriani, xiv : « Jam de bono et pacifico pastore, ac propterea beatissimo martyre ab urbe nunlius veneral. i>
(4) S. Cypriani, Ep. ad Successum : « Xystiim auleni in cœmelerio animadversum scialis ociavo iduum augustaruin. m
qu'elle les fondait de par le monde, à suivre son exemple et à conserver, au moyen des mémoires et des commémorations des martyrs, le jour précis où leurs premiers pontifes avaient terminé leur carrière (1). «Marquez, disait saint Cyprien aux prêtres et aux diacres de son Eglise de Carihage (2), marquez le jour de leur mort, afin que nous puissions célébrer leur souvenir avec les mémoires de nos martyrs. » Car « chaque année, écrivait dans une autre lettre le même pontife (3), nous fêtons le combat et le jour du triomphe de ces vainqueurs. » Les actes des martyrs portaient toujours, les inscriptions tumulaires offraient le plus souvent l'indication des consuls, pour fixer la date de la glorieuse confession (ù). C'est pourquoi ïertuHien s'écriait (5) : « Le vulgaire a ses fêtes et ses couronnes, tantôt en l'honneur de la fortune des princes, tantôt pour les solennités particulières de la cité, et l'orgie fait le fond de toutes ces joies publiques. Toi , chrétien , tu es étranger à ce monde; citoyen de la céleste Jérusalem, comme dit l'Apôtre, notre cité est le ciel. Mais n'as-lu pas aussi tes listes? iN'as-tu pas aussi tes fastes? »
L'amour et la vénération que les fidèles manifestaient en toute occurrence pour leurs martyrs ne permettaient
(1) Origines de l'Église romaine, l. I, p. 280.
(2) S. Cypriani opéra, Epist. xxxvir, ad Piesb. et Diac. Eccl. Carili. « Dies eorum, qiiibus exceiliint, adnolate, ut eorum cominemoraiiones inier memorias marlyrum celebrare possimus. »
(3) S. Cypriani opéra, Epist. xxxiv ad clerum et popul. Cartliag-. « Quolies wiarlynim passiones el dies anniversaria commeiiioralioiu' eelebramus. »
(4) Le chevalier de Rossi, Roma soLterranea, in-folio, passim.
(o) TerluUien, de Corona viiliL, c. 13. « Ilabes tuos censiis, uios l'astus. »
point d'ignorer ou de laisser passer inaperçu le jour anniversaire de leur glorieux triomphe. « Nous le marquons, disait déjà Tertullien (1) , par l'offrande du saint sacrifice » ; et à un moment donné, selon la remarque de saint Augustin (2), « leur nom était proclamé à l'autel. » « Il faut, s'écriait saint Grégoire deNazianze (3), par une joyeuse fête, rendre hommage à la mémoire de tous les martyrs. » En ce jour, chacun d'eux avait son nom glorifié ; on s'assemblait à son tombeau ou devant ses reliques, au pied d'un autel ou sous les voûtes d'un temple élevé en son honneur; on priait en commun ; on s'édifiait à la lecture de ses actes, au souvenir de son héroïque victoire. « Le peuple chrétien, écrivait saint Augustin (h), célèbre la mémoire de ses martyrs par des solennités religieuses, pour s'exciter à les imiter, pour s'associer à leurs mérites, pour s'aider de leurs prières. »
Nous savons, sur des témoignages authentiques, par quels moyens Rome apprit aux chrétiens, dans chaque Église, à garder précieusement la mémoire de ceux qui avaient répandu leur sang pour le nom de Jésus-Christ. Nous lisons dans le catalogue de Félix IV , dressé au sixième siècle (5) : « Clément divisa la ville en sept régions; cha-
(1) Tenul., de Corona milit. lib., c. 3. « Oblaliones pro nalalitiis uuuua die facimus. »
(2) S. Aiigustini, Sermo xvii, c. 1. « Cum martyres eo loco recitanluiad allare Dei, ibi non pro ipsisoratur. »
(3) S. Greg. Nazianz., Oral, in laudem Cyprian. « Omnium quidem niarlyrum memoria lœla solemnitale colenda est. »
(4) S. Augusiini opéra, Adv. Fausium, lib. xx, cap. 31. « Populus christianus niemorias marlyrum religiosa solemnitale concélébrât, et ad excilandam imitalionem, et ut meritis eorum consocietur, atque orationibus adjuvelur. »
(5) Liber pontilicalis, IV, Sakctus Clemeks. « Hic fecit septem regio-
cune d'elles fut confiée à un notaire chargé d'y recueillir avec soin et avec exactitude les actes des martyrs. » Et dès l'an 235, le pape Anthère les faisait coUatlonner et déposer dans les archives de l'Église (1).
Quand il parle du pape saint Fabien, l'auteur du même catalogue dit : « II créa sept sous-diacres qui devaient assister les sept notaires afin de recueillir fidèlement les actes des martyrs (2). »
Est-il possible d'admettre que les autres Eglises, celleslà surtout qui se pouvaient ajuste titreglorifier d'un apôtre ou d'un disciple des apôtres pour fondateur, aient été privées d'une institution qui n'était que l'effet naturel du zèle et de la prévoyance d'une société confiante dans ses destinées éternelles? L'Eglise de Carthage recevait, au troisième siècle, du diacre Pontius, la vie de saint Cyprien son évêque; le biographe du généreux prélat observe (3) : « Telle élait la vénération de nos ancêtres pour les martyrs, tel était l'honneur qu'ils leur portaient, qu'ils ont écrit une foule de détails, et je pourrais même dire presque tout sur leurs passions, en sorte que ces écrits divers sont arrivés jusqu'à nous, qui n'étions pas même nés alors. »
Cette coutume en honneur au troisième siècle, et déjà attribuée ici aux ancêtres par le diacre de Carthage, datait
nés dividi nolariis fidelibus Ecclesiœ, qui gesta marlyium sollicite et curiose unus quisque per regiouem suuni diligcnler perquirerenl. »
(1) Liber poniilicalis, apud Anaslas. bibliolh. xix. Sanctl'S Anteeus. y Hic gesta marlyiiira diligenter a notariis exqiiisivil, et in Ecclesia reconduit. »
(2; Liber ponlificalis, xxi. Sanctus Fabianus. •< Hic regiones divisil diaconibus, et fecil seplem subdiaconos, qui seplem nolariis imininerent, ut gesla marlyrum in integro coUigercnt. »
(3) Ponliiis, vila Cœcil. Cypriani, vr, 1.
en effet des origines du christianisme. En l'année 176, l'Église de Smyrne écrivait le récit, des combats de son évêque saint Polycarpe, et, l'adressant à l'Église de Philomélie, elle ajoutait cette remarque (1) : «La narration que nous venons de vous faire, prenez soin de la transmettre à tous par vos lettres, afin qu'en chaque Église le Seigneur soit béni pour l'élection de ses serviteurs. » Ainsi Lyon et Vienne envoyaient aux Églises d'Asie etdePhrygie les actes du martyre de saint Pothin et de ses compagnons (2) ; ainsi saint Denys d'Alexandrie communiquait à Fabius d'Antioche le récit du martyre de sainte Apolline (3). En présence de ces témoignages, il n'est personne qui puisse mettre en doute l'usage établi dès les premiers siècles du christianisme, dans les Églises particulières, de s'édifier mutuellement par la peinture des épreuves et par le tableau des triomphes de leurs martyrs. « C'était, dit saint Grégoire de Tours (4), la fête de l'illustre martyr Polycarpe, et on célébrait sa mémoire à Riom, une petite ville du pays des Arvernes. On lut donc la relation de son martyre avec les autres leçons. »
Ces relations composaient le trésor littéraire de la société chrétienne ; véritables richesses grossissant chaque jour, afin de payer en monnaie d'or les douloureuses folies du monde païen ; ani:ales du courage et de la vertu, re-
(1) Ruinai'l, Ep. Eccles. Sniyni. de mari. S. Poiycarpi, p. 34.
(2) Eiisèbe, Hist. Eccles., liv. v, cli. 1.
(3) Origines de l'Eglise romaine^ p. 283.
(4) Greg. Turon., de Gloria mart. lib., c. 86. « Dies passiouis eral Poiycarpi marlyris magni, et in RicomageDsi vicù civilalis Arvernœ pjus solemnia celebrabanlur. Leeia ijilur passione ciiin reliquis k'clionibus quas canon sacerdotalis invexit... »
cueillies par âes mains ignorées, à l'éternelle gloire du genre humain régénéré. L'histoire, découragée aux tristes pages de Suétone et de Tacite, cherchera et trouvera là des leçons pour instruire, des exemples pour façonner les peuples nouveaux que la Providence préparait à l'Europe dans les profondes solitudes du Nord.
Au moment où Dioclélien promulguait contre les chrétiens les édits d'une nouvelle persécution, les principales Églises de l'Orient et de l'Occident, celles-là surtout qui avaient été fondées par les apôtres ou- par leurs disciples immédiats, aux lieux de l'Asie Mineure, de la Grèce, de l'Asie, des Gaules, où les uns et les autres s'étaient arrêtés dans leurs courses évaugéliques, celles-là possédaient et tenaient en réserve, comme leurs titres de gloire les plus précieux, une collection véritable d'actes de martyrs, de diptyques, d'inscriptions, de lettres et d'ordonnances. Dans la longue et cruelle épreuve qui fut la dernière pour la religion du Christ, ses ennemis, jaloux d'anéantir avec elle jusqu'au souvenir du nom chrétien, s'efforcèrent de détruire tout ce qui pouvait être pour la postérité un monument à la mémoire de ceux dont ils avaient rêvé la ruine. On dressait les chevalets, les bûchers s'allumaient, les bourreaux aiguisaient leurs instruments de torture, les arènes se remplissaient pêle-mêle de bêtes féroces et de victimes, les chrétiens mouraient en foule et renaissaient de leur sang. Les décimer, c'était chose facile : les Maurice, les Exupère et les Candide se laissaient égorger comme de timides agneaux avec les légions qu'ils commandaient; les détruire n'était au pouvoir d'aucune force humaine, et dans le généreux martyr Sébastien, couvert
de blessures et se dressant tout à coup au milieu du palais des Césars, Dioclétien eût dû reconnaître le génie meurtri, mais immortel, de la religion chrétienne, raillant les efforts de sa rage impuissante.
L'une a passé comme l'eau du torrent, le temps et l'espace sont demeurés à l'autre. Qui donc nous dira sa victoire et le nom de ses héros? Sous les autels dévastés, sous les sanctuaires embrasés, avec les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, les flammes dévoraient les annales de l'Église ; ses archives périssaient. De ses fastes, comme disait Tertullien, des actes de ses martyrs, des listes de succession de ses évêques, de ses tables diptycales il ne restait que des feuillets épars, des fragments dépareillés. « Fatal oubli, triste silence, s'écriait un poëte chrétien devant l'histoire ainsi rendue muette (1); l'envie nous dispute ces souvenirs, on étouffe la voix de la renommée! Une main sacrilège a déchiré nos annales, de peur que les siècles, instruits par ces pages fidèles, ne se transmettent d'âge en âge le genre, l'époque et les circonstances de leur martyre. «
(1) Prudence, Hept crisavôiv, Hymn. in SS. Ilemeterium el Chelidonium.
vetuslatis silentis delela oblivio!
Invidenlur isla nobis, fama et ipsa exlinguilur;
Charlulas blasphemus olim nam satelles abstulit :
Ne tenacibus libellis, erudila ssecula
Ordinem, tempus, modumque passionis proditum
Dulcibus linguis per aures posterorum spargerent.
Le missel .iiozarabique, en la fôle de ces saints martyrs, rappelle ce désastre en ces termes : « Non illas paginas negligenlia perdidit, nec casus abolevii, uec velustas cariosa corrupit, sed raalitia persécutonsinvidil, »
Il périt de Ja sorte un grand nombre de monuments anciens qui devaient servir à l'histoire ecclésiastique des premiers siècles. Mais tout ne fut pas perdu, et lorsque la paix fut enfin assurée à l'Église, sous Constantin, on se livra sur chaque point de l'empire, avec une ardeur sans pareille, à la recherche des origines et des antiquités chrétiennes. L'Occident voulut avoir sa traduction latine de la Chronique d'Eusèbe. Les fidèles remontaient sans difficulté le cours de trois siècles à peine écoulés : ceux-ci disaient à quelle époque la foi leur avait été prêchée ; ceux-là rappelaient par qui l'Évangile leur avait été annoncé ; tous songeaient à leurs premiers pasteurs en lisant ce passage de l'évêque de Césarée (1) : « Ces hommes divins, imitant le zèle de leurs maîtres, élevaient l'édifice des Églises dont les apôtres avaient jeté les fondements. Ils travaillaient avec une application infatigable à la prédication de l'Évangile, et répandaient par toute la terre la semence divine de la parole. Car la plupart de ceux qui embrassaient alors lafoi étant remplis del'amour d'une sainte philosophie, commençaient par distribuer leurs biens aux pauvres, et allaient ensuite en divers pays faire les fonctions d'évangélistes, annoncer Jésus-Christ à ceux qui n'en avaient point encore ouï parler, et leur donner les livres sacrés de l'Évangile. Lorsqu'ils avaient ainsi posé les fondements de la religion dans un pays d'infidèles, ils y établissaient des pasteurs à qui ils confiaient le soin des âmes qu'ils avaient acquises à Jésus-Christ, puis ils passaient en d'autres contrées. Dieu travaillait partout avec eux par la force de la grâce. Car le Saint-Esprit opérait encore alors, par ses (1) Eusèbe, Hist. Ecoles., liv. m, c. 37.
serviteurs, un grand nombre de prodiges extraordinaires; de sorte que, dès qu'ils commençaient à prêcher dans un pays, on voyait quelquefois des peuples entiers embrasser tout d'un coup la croyance du vrai Dieu, et recevoir dans leur cœur les règles de la piété. »
Au milieu de l'enthousiasme général, chaque Église chercha les liens qui rattachaient son fondateur à ces hommes apostoliques. La persécution avait dévasté les archives de la société chrétienne, mais les traditions étaient restées debout, survivant à la haine qui s'acharnait contre leurs annales : on les interrogea scrupuleusement pour supfjléer à l'absence des monuments qui avaient disparu. Chaque Église reconstitua son histoire. Celle qui pouvait se glorifier de faire remonter son établissement aux apôtres eux-mêmes, ou bien à leurs disciples immédiats, ou encore à quelqu'un de ces hommes apostoliques dontEusèbe célébrait si bien les travaux et la sainteté, cette Église négligea-t-elle de rendre à son fondateur le culte spécial qu'il méritait, et la vit-on, sitôt ingrate, laisser ce nom béni, aimé et vénéré, se perdre dans le silence, tomber dans l'oubli? Athènes ignorait-elle que Denys de l'aréopage, le plus illustre de ses fils convertis au christianisme, et le premier sur la liste de ses évêques, avait, mettant à sa place Publius, abandonné la chaire qu'il tenait de saint Paul lui-même, afin de s'en aller sous d'autres cieux, sur l'ordre de saint Clément, exercer son zèle pour la conversion des âmes? Les habitants de Lutèce pouvaientils ne pas savoir que leur Eglise, au lieu de ne compter que soixante années d'existence, datait du premier siècle de l'ère chrétienne, et que l'évèque martyr dont ils lisaient
le nom en tête de Leurs tables dipty cales n'était autre que l'illustre Denys de l'aréopage?
Toutes les Églises établies dans la Gaule Belgique par des disciples, des collègues, des amis ou des collaborateurs de saint Denys, victimes d'une confusion, non plus de langues, comme à Babel, mais de dates, se trompaientelles à l'unanimité, de façon à ne plus savoir, en l'année 312 (1), après la promulgation du fameux édit de Milan, si elles avaient été fondées au premier siècle ou si des missionnaires ne leur étaient ve*ius que vers l'an 250 ?
Les persécuteurs avaient, par un raffinement de malice, détruit une grande partie des actes des martyrs; mais ils ne purenttoutanéantir.On rassembla ce qui avait été sauvé des flammes, on recueillit ce que les fidèles avaient préservé à prix d'or ou au péril de leur vie, et il se trouva qu'il restait assez de documents pour refaire l'histoire des héros morts en confessant le nom du Christ, aux deux premiers siècles de l'Église. Quant à ceux qui venaient de remporter la môme victoire sous Dioclétien et Maximien, ou plutôt vers 286 et 290, vingt années écoulées avaient-elles suffi pour effacer tout souvenir de leur nom, de leurs combats, de leur triomphe? Paris, en 312, ne comptait-il plus parmi ses habitants un seul qui se rappelât saint Denys, le premier évêque de la cité, son épiscopat de quarante années, ses travaux apostoliques, son supplice ordonné par le préfet Sisinnius Fescenninus?
De même les Églises fondées dans la Gaule Belgique
(1) Personne n'ignore qu'il s'agii de l'édil de tolérance porté en faveur du clirjs'.ianisme par l'empereur Constanlir, après la bataille du pont Milvius.
par les compagnons et par les disciples de saint Denys ne pouvaient avoir perdu la mémoire de leurs premiers apôtres; ils avaient presque tous souffert le martyre par les ordres de Sisinnius ou de Riccius Varus. Mais la persécution n'avait pas longtemps exercé ses ravages dans les Gaules : sous la bienveillante administration de Constance Chlore, dès l'année 292, les chrétiens avaient pu se rassembler de nouveau. Les Eglises se rétablissaient, et, au saint sacrifice de la messe, la première pensée du prêtre et des fidèles s'élevait avec une prière vers les martyrs dont les restes sacrés reposaient sous l'autel.
Car on n'avait pas cessé de lire leurs actes, et aux anciennes on ajoutait les relations nouvelles. « Elles étaient composées, dit l'auteur, de la passion des saints martyrs CantiuR, Cantianus et Cantianella, décapités par l'ordre de Sisinnius (1) , afin que devant Dieu et devant les hommes ne languisse pas la louange de ceux qui, en face de l'impiété, ont souffert pour la foi les plus horribles supplices. » On méditait les détails de ces récits. « Nous avons tout écrit, observait le même auteur (2), ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont dit, ce qu'ils ont souffert. » Chaque Église était fière de l'apôtre qui l'avait fondée et aiTosée de son sang, « Vous vous montrez catholiques, s'écriait encore le même narrateur (3) , vous qui , de grand
(1) Passio beat. mart. SS. Caulianorum, Mabilloo,rfe Lilurg. Gallic, appendix, p. 467. « Ideo volunt eorum gesla conscribi, ut in conspectu Dei etliominum semperlaudentursancti, qui in conspectu incredulorum pro lidei defensione tormenta immania pertulerunt. »
(2) « Scribimus ut iu geslis invenimus, quid egerint, quid loculi fucrint, quid passi sint sancti. »
(3) « Oslendilis tos esse calholicos qui victorias Christi libenter legiiis, libenter auditis. »
cœur, lisez ou entendez lire les victoires du Christ. » A ce moment il était impossible de les confondre, de mêler le nom des martyrs, de faire mourir à Paris en 286 un évêque martyrisé dans Athènes au premier siècle. Les faits étaient trop récents ou trop bien conservés par la piété, qui en célébrait avec une foi si vive l'anniversaire. Car, en ce jour, suivant les prescriptions d'un des premiers conciles de Carthage (1), on devait lire la passion du martyr. Chacune des Eglises de la Gaule Belgique avait ses actes ; chacun de ses fondateurs ne venait-il pas d'être immolé sous Maximien, sur la tei're qu'il évangélisait?
f( Nous avons, disait Sulpice-Sévère (2) écrivant son Histoire sacrée dans les Gaules, vers l'an 890, et parlant des martyrs de la dernière persécution ; nous avons, la relation de leurs souffrances. Ces récits glorieux sont devenus des monuments littéraires; je n'ai pas cru devoir les rapporter, de peur d'excéder les limites de mon ouvrage. » L'antique Térouanne vénérait Fuscien et Victoric; Soissons, Crépin et Crépinien; Tournai, saint Platon; Senlis, saint Rieul ; Beauvais, saint Lucien ; Amiens, saint Quentin; mais toutes ces villes associaient le nom de leurs apôtres à celui de saint Denys ; toutes, en célébrant la fête de ces martyrs, rattachaient leur victoire au triomphe du premier évêque de Paris.
Les ravages causés par la persécution deDioclétien dans
(1) Conc. Carlli. apiid Baron., de Martyrol.,c0in.l3. « I.iceat eliam legi passiones martyrum, cum anniversarii dies eorum celebrantur. n
(2) Sulpice-Sévère, Eist. sacra, lib. u : « Exstant eliam mandalœ. litleris proeciarîe ejus temporis martyrum passiones; quœ conneclendas non putavi, ne modum operis excederem. »
l'histoire de nos origines avaient élé de la sorte réparés dans les Églises des Gaules par les documents conservés, par les souvenirs recueillis, par les traditions déjà répandues et par les renseignements empruntés à la correspondance des évoques et des fidèles, ou puisés en d'autres lieux, à des sources différentes.
Saint Grégoire, mieux instruit que quelques-uns ne veulent le dire, en ce qui louchait aux origines de la religion dans les Gaules,parlantdela persécution de Marc-Aurèle, disait (1) : « Un grand nombre de chrétiens ont été, dans notre pays, couronnés pour le nom de Jésus-Christ, et nous conservons fidèlement le récit de leur martyre. » Entre ces relations figurait au premier rang la fameuse lettre des Églises de Lyon et de Vienne aux frères d'Asie et de Phrygie, sur le martyre de saint Pothin et de ses compagnons (2). Riom, dans le pays des Arvernes, possédait une copie des actes de saint Polycarpe (3). L' évoque de Tours cite encore les actes de saint Saturnin {à). « Sept évêques, dit-il, ont été envoyés prêcher dans les Gaules, comme le i-aconte l'histoire de la passion de saint Saturnin. » Puis notre historien ne se contentait pas de cejécit; il empruntait à la tradition les détails qui signalèrent les
(1) Greg. Turon., Hist, Franc, lib. i, 26. « Sed et in Galliis niulti pro Chrisli nomine sunt per marlyrium gemnis cœlesiibus coronati : quorum passioiium historise apud nos fideliler usque hodie retinenlur. m — Voir les cliap. 30, 53, Si, de Gloria mari,, consacrés a saint Pothin, à saint Marcel et à saint Valérien.
(2) Eusèbe, Hist, Eccles., lib. v, c. 1.
(3) Greg. Turon., de Gloria mari. lib., c. 86.
(4) Greg. Turon., Hisl. Franc, lib. i, c. 29 : « Hujus tempore septem viri episcopi orlinali ad praedicandum in Gallias niissi sunt, sicut his'.orla passionis sancli mariyris Salurnini denarrat. «
derniers instants de l'évêque de Toulouse; car ils ne se trouvent pas, comme nous l'avons déjà fait remarquer, "dans les actes authentiques publiés par Ruinart. Enfin nous apprenons de Grégoire de Tours lui-même le soin avec lequel nos ancêtres recueillaient partout où ils les rencontraient les actes de leurs premiers martyrs. Ainsi saint Grégoire de Langres, l'un de ses aïeux, avait x-eçu de voyageurs revenant d'Italie (1) la passion de saint Bénigne de Dijon, et dans une des fréquentes expéditions des armées franques au delà des monts (2) , on avait découvert les actes de saint Patrocle de Troyes.
~ La source la plus abondante en monuments de cette espèce se trouvait sans contredit à Rome, le centre de toutes les Eglises, comme l'appelait saint Irénée. « Il y a, et on connaît à Rome, écrivait encore saint Grégoire de Tours (3) , beaucoup de martyrs dont les actes ne nous sont point parvenus dans leur intégrité. » C'est pourquoi, dans sa prudence ordinaire, l'Église romaine ne les lisait plus à ses offices solennels (4) , et se contentait de laisser aux Églises
(1) Greg. TuTon., de Gloria mart. lib., c. 51. « Post paiicos autem annos ab eunlibus in Italiam passionis ejus (S. Benigni) historiam aHatam beatus coufessor accepit. »
(2) Id., c. 64. « Ut virtus marlyris Patrocli non esset occulta, abiit exercitus in Italiam et detulit passionis hujiis historiam, siciit a clerico tenebalur scripta. »
(3) Greg. Turon., de Gloria mart. lib., c. 40. « Multi quidem sunt martyres apud urbem Romara, quorum historiaî passionum nobis integi-œ non sunt delala;. »
(4) Gelasius in Roman, concil., apud B^vamnm , Tract, de marlyroL, c. 2 : « Gesla sanctorum martyrura, secundum anliquam consuetudinem, singulari caulela in sancta Romana Ecclesia non leguntur; quia eoruni, qui conscripsere, nomina penitus ignoranlur, et ab infidelibus, aut idiotis superilua, et minus apta quam rei ordo fuerit, scripta esse putantur. »
particulières (1) la faculté d'en faire à la messe la lecture publique.
Rome, dès l'origine, avait^eu ses archives pour la conser- ■ vation des titres de la société chrétienne quels qu'ils fussent, d'où qu'ils vinssent, documents de toute sorte, actes, diptyques, décrets, lettres, consultations (2). Au commencement du quatrième siècle, ce dépôt, Chartaiium, Scrinia sedis Apostolicce , offrait mie ample collection de monuments ecclésiastiques ouverte aux éludes et aux recherches particulières, « Si tu me soupçonnes capable d'avoir fabriqué cette lettre, disait saint Jérôme dans sa lutte contre Rufin (3), que ne la vérifies-tu au chartvier de l'Église romaine? Du moment que tu te seras convaincu qu'elle n'a point été donnée parl'évêque Anastase,tu pouri'as te vanter de m' avoir pris comme un faussaire en flagrant délit de mensonge. » Il s'agissait d'une lettre écrite contre Rufin à Jean de Jérusalem par le pape saint Anastase I". Aux actes d'un concile tenu à Antioche en l'année 379, « cent quarante-six évêques d'Orient ont signé, et leur souscription authentique est encore gardée aujourd'hui dans les archives de l'Église romaine [h). » Nous trouvons
(1) Adriani pap. epist. sd Carolum Magnum. « ilagis autem passiones sanclorura mai'iyium sancli canones censuerunt, ut liceat eas in Ecclesia legi, cuni anniversarii dies eoriim celebrantur. » — Mabillon, dans la dissertation de Ciirsu Gallicano, qui suit ses trois livres sur h liturgie gallicane, établit l'antiquité de cet usage dans les Églises de la Gaule, p. 380, 403, 407.
(2) Origines de VEglise romaine, cb. 9, p. 311.
(3) S. llieron. opéra, Apol. adv. Ruf., lib. m, édit. bénédict., t. IV, p. 459: « Si a me ficlam epislolam suspicaris, cur eam in Roraame Ecclesiœ Cbarlario non requiris? Ut cum deprebenderis ab episcopo non dalara, manifeslissime criniinis reum teneas. «
(i) S. Dauiasi Epist. u fragmenta. Migne, Palrologie, t. XIII, p. 334.
ce fait consigné dans la correspondance du pape saint Damase. Saint Bonifacel" écrivait à Rufus, évêque de Thessalonique, nommé par Innocent I" délégué du saint-siége dans la Macédoine et l' Achaïe, que les pièces de sa nomination étaient gardées dans les archives (1). Saint Célestin I" envoyait aux évêques des provinces de Vienne et de Narbonne, au sujet d'un certain Daniel, coupable de grands crimes, une lettre avec la copie des actes d'accusation renfermés dans les archives romaines. Maxime d'Antioche adressait à saint Léon une lettre de saint Cyrille d'Alexandrie; le pape lui répond qu'il l'a comparée avec celle qui existait aux archives, et qu'elles sont parfaitement semblables (2). Enfin les évêques de la province d'Arles, défendant leurs droits auprès du même pape saint Léon, invoquent au profit de leur cause l'autorité de ces archives : « Fidèles aux traditions de l'antiquité, disent-ils dans la lettre que nous avons citée ailleurs (3) , les prédécesseurs de Votre Béatitude ont, par des décrets publics, sanctionné les anciens privilèges de l'Eglise d'Arles, ainsi que les archives du siège apostolique en font foi {h) . »
« Simililer ei alii CXLVI Orientales episcopi subscripseriinl, quorum siibscriplio in authenlicum liodie in arcliivis Roraaiia; Ecclesite lenelur. »
(1) Bonifac. I epist. iv, apud Constant, collée, t. I, p. 1019 : « Ut scrinii nostri inonimenla déclarant. »
(2) S. Leonis opéra, Epist. ad Maxim. Anlioch. « Gujiis epislolœ ad nos exemplaria direxisli sanclœ memoriœ Cyrilli, eam in nostro scriaio requisitam, nos authenticam noveris reperisse. »
(3) Voir ci-dessus, cli. 3, p. 57.
(4) Preces Episc. prov. Arclal. ad Leonem pap., Sirmond, p. 89. « Quant quidem anliquitatem sequenles predecessorcs Beatitudinis Yestraï, hoc quod erga privilégia Arelalensis Ecclesite inslitiiiio vêtus tradiderat, promulgatis, sicut et scrinia Aposlolicœ sedis procul dubio continent, auctorilatibus conlirmarunU n
Ces témoignages suffisent pour monlrei' l'importance des archives de l'Église romaine et le recours facile que chacun y pouvait avoir pour éclairer une question. Mais parmi les documents historiques qu'elles renfermaient, les actes des martyrs tenaient la place d'honneur (1). Saint Clémentavait nommé des diacres expx'ès pour recueillir ces actes ; saint Fabien leur donna des aides pour mener le travail à meilleure fin, et le titre de notaire, avec les fonctions attachées à la dignité, fut toujours à Rome compté parmi les plus honorables (2). Sans doute ces archives avaient, comme partout ailleurs, souffert de la persécution de Dioclétien ; mais aussi, plus' que nulle part, une fois la paix assurée au christianisme, on prit soin de les restaurer, de les cocûpléter, et toutes les Églises s'empressèrent d'ouvrir leurs annales pour y chercher ce qui manquait à Rome. C'est ainsi que le pape Gélase, dans un décret daté de hQb, nous apprend que les actes des martyrs avaient été écrits de nouveau pour la plupart depuis la paix de l'Église.
C'est sur ces monuments précieux, classés, étudiés, compulsés, que l'Église romaine ordonna sa liturgie et régla le culte à rendre à ses saints. C'est avec ces documents authentiques, pièces justificatives de son histoire et des traditions des Églises particulières, qu'elle composa son premier martyrologe.
Ce travail, résumé succinct de sa gloire, ce tableau analytique d'un passé de trois siècles si magnifiquement rempli
(1) Origines de l'Église romaine, p. 134.
(2) Id., p. 316. — Le Liber po)iti/icalis nous fait connaître qu'Adrien I", pape eu 772, avait été nommé par Paul I" notaire régionnaire.
en Orient et en Occident, était de bonne heure devenu nécessaiFe. Rosweyde nous en donne la raison. « Voici ce qui était arrivé, écrit le savant jésuite (1) : les actes des martyrs, recueillis avec tout le soin et toute la diligence possible, rassemblés par les notaires, vérifiés par les diacres, approuvés par les papes eux-mêmes et déposés aux archives, avaient fini par former une immense collection. Elle servit à composer un martyrologe qui, dans sa brièveté, ne donna que le jour et le lieu de leur martyre, suivant le témoignage de saint Grégoire. De cette façon, il fut plus facile de les inscrire sur les diptyques et d'en faire mémoire ay saint sacrifice de la messe. »
Nous avons ce témoignage du pape saint Grégoire le Grand ; il est de la plus grande importance, car il nous montre en quels termes l'illustre pontife recommandait, en 592, au patriarche d'Alexandrie Eulogius, le premier martyrologe en usage dans l'Église romaine. « Nous gardons, dit le pape (2), inscrits dans un volume, les noms de presque tous les martyrs; leurs passions correspondent *à chaque jour, et chaque jour nous célébrons le saint sacrifice de la messe en leur honneur. Ce volume ne dit pas quel genre de supplice chacun d'eux a souffert;
(1) H. Rosweyd. S. J. ad Marlyrol. Adonis Epist. dedicat. Paulo V, Pont. Max. « Inde faclum, ul cum acta niarlyrum tanta cura et dilii^entia perquisita, per notarios sanclœ Ronianœ Ecclesiœ conscripla, per diaconos cognila, ac deraum per îpsos Homanos ponlifices probata, atque iu Ecclesiœ arcliivis recondila, in immensum excrescerent, brève ex iisdem inarlyrologium conficeret, quo dies lantum et locus passionis, ut habet S. Gregorius, notaretnrj alque ila facilius eorum memoria sacris diptycbis insereretur et eorumdeni in missariis soleniniis commemoratio lierel. » — Origines de l'Église romaine, p. 139,
(2) Gregorius papa ad Eulogium, episc. Alexand., lib. vu, Epist. 29,
il -marque seulement le lieu et le jour de leur martyre. De là vient que tous les jours, comme je l'ai observé„nous faisons œéuîoire d'un grand nombre de martyrs appartenant à divers pays et à différentes provinces. »
Les paroles de l'illustre pontife suffisent à la louange de ce Martyrologe, nous n'en voulons point d'autre. Il fut répandu, suivant le désir de saint Grégoire le Grand, dans toutes les parties du monde (1). Vers l'an 850, un exemplaire, qui avait été donné par un pape à un saint évêque d'Aquilée, fut remis, par une attention délicate, entre les mains d'un de nos plus célèbres martyrologues, Adon, ensuite archevêque de Vienne (2) . C'était à Ravenne, où des affaires le forçaient de prolonger son séjour. Adon prit une copie du vénérable et très-antique recueil, comme il l'appelle, et n'eut rien de plus à cœur que de le suivre dans la rédaction de son Martyrologe, en tête duquel il s'empressa de lui donner place.
« Nos pêne omnium martynim, distinclis per dies singulos passionîbus, collecta in uno codice nomina habemus, alque quoiidianis diebus in oorum YL-neraiione missarum solemnia agimus : non tamen in eodein volumine, quis qnaliier sii passus, indicatur : sed tanlummodo incus et dies passionis popiliir. Unde lit ut nuilli ex diversis terris alque provin- ■ciis per dies, ut prœdixi, singulos cognoscanlur mariyrio coronati. Se. liaee habere vos bealissimos credimus. »
(1) Roswejd., loc. cil. » Fero nunc Vêtus hoc Komanura Martyroloyium, quod Gregorius ponlifex maximus ad Eulogium Alesandrinum episcopum scribeus, per orbem universum dispersum et opiavit et credidit. »
(2) Ado, Viennensis archiep. in prœfat. Marlyrol. sui. « Huic operi, ut dies martyrum verissime nolarentur qui contiisi in Kalendis salis inveniri soient, adjuvit veoerabile ei peraniiqnum Martyrologium ab urbe Roma Aquileiarn cuidam sancto episcopo a ponlilice Romano directum, et mihi postmodum a quodam religioso fratre aliquot diebus prœsiitura : quod ego diligente cura iranscriptuin, positus apud Ravennam, in capite hujus operis ponendum pulavi. »
Nous ne saurions appuyer la distinction entre saint Denys l'Aréopagite et saint Denys de Paris sur une autorité plus ancienne, plus forte et plus respectable. Or voici, dans ce vieux Martyrologe romain dont Baronius lui-même reconnaît l'authenticité (1), ce que nous lisons à la date du 3 octobre (2) : « A Athènes, fête de saint Denys de l'aréopage; il souffrit divers tourments sous Adrien, comme l'attesteAristide dans son J/?o/o^?e de lareligion chrétienne. Cet ouvrage est regardé par les Athéniens comme un des plus remarquables de l'antiquité ecclésiastique. »
Aristide n'est pas un personnage de fantaisie ; il a laissé, parmiles apologistes du christianisme au second siècle, un nom de sainte et glorieuse mémoire. Le même Martyrologe célèbre au 81 d'août (3), « à Athènes, la fête d'Aristide, qui composa pour l'empereur Adrien Y Apologie de la religion chrétienne. » Et saint Jérôme dit dans sa Ch7'onique, à l'année 127 [h) : «Quadrat,discipledesapôtres, et Aristide, philosophe chrétien d'Athènes, adressent à l'empereur l'^pologie de la religion. « Adrien, frappé des observations de
(1) Baronius, prolegom. ad Slartyrol. Rom., cap. 8 : « Hoc ipsum simplex absque alio additaraento romanum Martyrologiuni, idemque perbreve, in quo lanlum nomina martyrum, locus et dies passionis positi haberentur, est illud ipsum cujus meminit Ado. »
(2) ^'elus jMarlyrol. Rom., 3 octobr. « AtUenis, Dionysii Areopagilœ, sub Adriano diversis tormenlis passi, ut Aristides leslis est in opère, quod de chrisliana religione composait : hoc opus apud Alhenienses inter anliquorum memorias clarissimum tenetur. »
(3) Velus Martyre!. Rom., 31 jul. « Apud Athenas, Aristides qui Adriano principi de religione chrisliana libres obtulit. »
(4) S. Hieron. opéra, Chronicon, an. 127 : « Quadratus, discipulus apostolorum, et Aristides Atheniensîs nosler phiiosoplius, libres pro chrisliana religione Hadriano dedere composiios... Quibus commotus Ifadrianus Minucio Fundano proconsuli Asiœ scripsit, sine objectu criminum chrislianos non condemnandos. »
l'apologiste chrétien, écrivit au proconsul d'Asie, Minutius Fundanus, une lettre par laquelle il ordonne de ne condamner que les chrétiens coupables de quelque crime. On avait donc àRome les actes du martyre de saint Denys l' Aréopagite,ou, àleur défaut:, l'ouvrage d'Aristide, ou bien quelque document authentique sur. la foi duquel l'Église fixa dans le Martyrologe le lieu, Athènes, le jour, le 3 octobre, du martyre de i'Aréopagite.
Quant au nom d'Adrien que nous lisons dans le texte, il peut signifier le juge qui présida le supplice du premier évêque d' Athènes, comme Dacianus Firmilianus ; si ce nom rappelle le successeur de Trajan, comme au Martyrologe d'Adon, il y aurait dans la phrase une construction vicieuse, une faute de traducteur ou une confusion de copiste. 11 ne s'agit pas, en effet, des tourments ordonnés par l'empereur, mais de la relation des tourments faite au prince par Aristide.
Le jour et le lieu du martyre de saint Denys I'Aréopagite sont ainsi fixés : il a souffert à Athènes le 3 octobre. Un peu plus loin, à la date du 9, le même Martyrologe poi'te (1) : « A Paris, saint Denys, évêque, et ses compagnons, frappés du glaive par l'ordre de Fescenninus. » Saint Denys de Paris était venu de Rome vers l'an 250, à la tête d'une nouvelle mission apostolique;' il y restait encore connu, et aux bords du Tibre on le distinguait avec raison de ses saints homonymes, évêques d'Athènes, de Corinthe, de Vienne, d'Alexandrie et de Rome, au second et au troisième siècle. On possédait la relation de son mar-
(1) Velus Marlyrol. Rom., 9 oclobr. « Parisiis, Dionysii episcopi cum sociis a Fescennino gladio animadversi. »
tyre ou au moins les actes de quelques-uns de ces vaillants apôtres fondateurs des Eglises de la Gaule Belgique, immolés durant la persécution de Maxioiien. Tous s'honoraient d'avoir été les amis, les collègues, les compagnons, les disciples de saint Denys. C'est donc aux actes de ces martyrs, que Sulpice-Sévère ne rapportait pas, de peur de traînerson histoire en longueur (1), et que les Églises particulières de la Belgique s'étaient empressées de communiquer h la ville éternelle, ou bien c'est à ses propres souvenirs, et en 312 ils n'étaient encore vieux que de soixante ans, puisqu'ils remontaient seulement à l'an 250, l'époque du^ départ des missionnaires pour la Gaule; c'est à ces actes et à ses souvenirs que l'Église romaine eut recours pour fixer au 9 octobre, et à Paris, le jour et le lieu du martyre de saint Denys, notre premier évoque.
Le pape saint Grégoire le Grand, dont l'autorité est si respectable en tout ce qui tient à notre liturgie, affirme par sa lettre à Eulogius, patriarche de Constantinople, la foi qu'il faut ajouter au vieux martyrologe romain, où nous trouvons si nettement établie la distinction des deux saints Denys. Son Sacramentaire , composé vers la fin du sixième siècle, mérite d'attirer notre attention dans le sujet qui nous occupe. Un des manuscrits les plus renommés de cet ouvrage, le manuscrit de Beims, Codex Remensis, à la prière des vivants, dans l'action du saint sacrifice de la messe, après les noms de Jean et de Paul, de Cosme et de Damien, ajoute ceux de (2) o Denys, de Rustique, d'Eleu-
(1 ) Voir ci-dessus, p. 207.
(2) S. Gregorii Magni Liber Sacramcnlorum, p. 3. — In codice Remcnsi hœc nomina addunlur: « Dionysii, Rusliei el EleuVlierii, Hilarii,
thère, d'HUaire, de Martin, de Rémi, d'Augustin, de Grégoire, de Jérôme et de Benoît. »
A la prière des morts, après le Patei\ lorsque le prêtre s'adresse à Dieu par l'intercession de la vierge Marie, des saints apôtres Pierre et Paul, André, de saint Etienne, le premier martyr, le fameux manuscrit de la Bibliothèque de la reine Christine de Suède, Codex Reginœ Sueciœ, présente inscrits les noms (1) de « saint Denys, martyr et pontife, avec ses compagnons Rustique et Eleuthère, et de saint Gloud, confesseur. »
Le Liber Antiphonarius du même pape renferme tout ce qui devait être chanté par le chœur à la messe. Nous n'y trouvons l'ien qui puisse faire supposer que le fondateur de l'Église de Paris n'est autre que le premier évêque d'Athènes, dans les deux offices particuliers (2), l'un à la veille de saint Denys et de ses compagnons, l'autre pour la fête de saint Denys.
Ces témoignages divers donnent une nouvelle force â l'autorité du vieux Martyrologe romain, distinguant deux saints Denys, car ils prouvent que le grand pape saint Grégoire les connaissait l'un et l'autre, et nous voyons par les deux manuscrits, qu'à l'époque où ils ont été copiés (3) , on
Martiui, Remigii, Augustini, Gregorii, Hieronymi, Benedicti. » Migne, Patrologie, t. LXXVIII, p. 28o.
(d) Id., p. 4. In Codice Reg. Suec. additur : « NecnoB et bealo Dionysio martyre tuo alque ponlifice cum sociis suis. Rustico et Eleutherio, et beato Clodoaldo confissore tuo. » Ce dernier nom ferait supposer que le manuscrit appartenait à l'église de Saint-Cloud près Paris. — Migne, Patrologie, t. LXXVIII, p. 28. ■
(2) S, Gregorii Magui, Liber Antiphonarius, p. 7H. — Migne, Patrologie, t. LXXVIII, p. 706.
(3j Ces manuscrits, au dire d'Hugues Ménard, remontent au siècle de
ne confondait, ni à Reims, ni à Paris, l'évêque d'Athènes avec l'évêque de Lutèce.
La même distinction entre saint Denys l'Aréopagite et saint Denys de Paris est confirmée par la tradition des temps anciens. De tous les auteurs de l'antiquité ecclésiastique, il n'en est aucun, parlant de saint Denys de l'aréopage et de saint Denys de Paris, qui les confonde ; aucun ne dit que l'Aréopagite est venu à Paris ; aucun ne laisse deviner que saint Denys de Paris est le même que saint Denys de l'aréopage. Son rang, sa sagesse, sa conversion relatée au livre des Actes, lui assuraient même parmi les disciples des apôtres un nom à l'abri de l'indifférence et de l'oubli. Saint Jérôme, qui avait été attaché par le pape Damase aux archives de l'Église romaine (1); saint Jérôme, qui avait pu puiser à ces trésors les richesses d'érudition qu'il a répandues dans ses ouvrages ; saint Jérôme, écrivant sa Chronique, fait en ces termes, à l'année 52, l'éloge du converti de saint Paul (2) : « Denys l'Aréopagite, autrefois philosophe distingué, jette un vif éclat. » Plus tard, lorsque l'ermite de Bethléem composa ses essais biographiques sur les hommes qui par leurs écrits ont rendu quelque service à l'Église pendant les trois premiers siècles (3) , lui qui avait visité Ja Grèce, lui qui avait séjourné dans les
Cliarlemagne, et sont par conséquent antérieurs aux Âréopaghiques d'Hilduin.
(1) S. Ilieron. opéra, Epist. xci ad Ageruchiam.edil. benedict, t. IV, pars II, p. 744. « Ut in charlis ecclesiaslicis juvarem Damasum Romanœ urbis episcopum, et Oiienlis atque Occidentis consultalionibus responderem. »
(2) S. Hieron. Chronicon, anno b2. « Dionysius Areopagila priEStabilis olim philosophus claret. »
(3) S. Hieron, de Scriptoribus ecclesiast. liber.
Gaules, lui qui pendant ses quatre-vingts années d'existence avait, dans le silence de la solitude et au milieu du tumulte des cités, pris connaissance de presque tous les ouvrages païens ou chrétiens (1) , n'a pas un souvenir, une place pour saint Deriys l'Aréopagite dans sa galerie des écrivains ecclésiastiques.
Un monument remarquable de la tradition du premier siècle de l'Eglise, le Libellus de Festivit. apostoL, nous fournit une courte notice sur les apôtres et sur leurs disciples Tite et Timothée, Ignace et Polycarpe, Trophime d'Arles et Paul de Narbonne. Saint Denys l'Aréopagite n'est pas oublié ; nous le voyons converti par saint Paul, établi premier évêque d'Athènes (2). Publius lui succède ; mais rien ne laisse deviner qu'il prenait la chaire abandonnée par saint Denys partant pour Rome avant d'aller prêcher l'Évangile dans les Gaules. " Publius, dit le texte (3), gouverna l'Église d'Athènes avec éclat; il s'illustra par ses vertus autant que par sa doctrine, et souffrit un glorieux martyre pour Jésus-Christ, car Denys fut le premier, Publius vint après; celui-là avait d'abord été préposé à l'Eglise d'Athènes. » Nous ne voyons là aucune allusion au brusque
(1) S. Hieron., Episl. lxxxiii, ad Magnum, p. 634. — Voir dans nos Voyages de saint Jérôme les chapitres, 4, S, 8.
(2) Libellas de Fesliv. Aposl. c. 3, nonas oclobris : « Natalis sancti Dionysii Areopagita;, qui ui liber Aciiium Apostoloruni indicat, ad prtedicationem beau Pauli aposloli apud Alhenas ad fidem Chrisli conversus, primus ejusdem civitalis episcopus ah eodem est constitutus. »
(3) Libellus de Festivit. Apost. D. i2 kalend. febniar. « Natalis sancli Publii Athenarum episcopi... Quem Publium adhœrentem sibi bealus apostolus Paulus postea ordiuaium episcopum, ad prœdicandum direxit; qui postmodum Atbeniensium ecclesiara nobiliter rexil, et praîclarus virtulibus et doclrina prœfulgens, ob Christi marlyrium gloriose coronalur; nam primus Dionysius, inde Publius, iste Alhenis prœfuit. »
départ de saint Denys. Les derniers mots du Lihellus ne semblent-ils pas plutôt les associer tous deux, Denys et Publius, puis Quadrat (l), dans les fonctions épiscopales comme aussi dans les épreuves et le triomphe du martyre?
L'Occident s'accordait, au quatrième et au cinquième siècle, pour ne point confondre saint Denys de l'aréopage et saint Denys de Paris, afin de leur rendre à chacun un culte à part, distinct, comme celui dont on honorait Denys de Gorinthe, Denys d'Alexandrie, Denys de Rome. L'Orient conservait les mêmes traditions, et les Grecs ont toujours, à l'origine, distingué saint Denys de l'aréopage et saint Denys de Paris. Les BoUandistes, après avoir étudié la question et accumulé les preuves fournies par leur inépuisable érudition à l'appui de leur sentiment, n'hésitent pas à l'affirmer de la manière la plus explicite (2), D'abord, de tout temps les Grecs ont célébré la fête de l'Aréopagite le 3 octobre ; ensuite le Ménologe grec publié par le P. Sirmond et reproduit par les BoUandistes (3) établit nettement que, suivant l'ancienne tradition grecque, saint Denys avait été brûlé vif dans Athènes.
Aucune voix discordante ne se fit entendre jusqu'à ce que les Francs eurent appris aux Grecs ou les Grecs aux Francs que saint Denys de Paris était le même que saint Denys l'Aréopagite. Alors au mémoire primitif qui se lisait
(1) Id. F. 7 kal. jun. a Natalis sancti Quadrali apostolorum discipuli, qui in locum episcopi Publii Athenarum substituitur et Ecclesiam grandi lerrore dispersam flde et industria sua congregaU »
(2) Bolland., Acta Sanctorum, l. IV. octob. 9, S. Dionys. Areopag., § XI. — Ralionum momenla e sacris potissimum Grsecorum faslis petita, quœ, et apud hosce opinionem de duobus Dionysiis anliquitus obtinuisse commoDStrant.
(3) Id., p. 746.
dans le Ménologe on ajouta des détails qui ne s'harmonisent plus avec le commencement. Il en résulte une vie abrégée de saint Denys, formée de deux pièces disparates rapprochées par une main trop peu exercée. Il serait impossible d'imaginer une preuve plus évidente du changement de la tradition chez les Grecs. Voici la rédaction remaniée de ce Ménologe au 3 octobre (i) :
« Triomphe du très-saint martyr Denys de l'aréopage, évêque d'Athènes.
« Denys était dans Athènes un des citoyens les plus illustres par la gloire, la fortune et la sagesse. Il faisait partie de l'aréopage et remplissait les fonctions de juge. Lorsque saint Paul vint prêcher l'Évangile dans Athènes, Denys, qui avait l'esprit vif, comprit aisément la vérité, fut un des premiers à croire en Jésus-Christ, et reçut le baptême. Il fut ordonné évêque d'Athènes, convertit un grand nombre de ses compatriotes et les baptisa. La connaissance des mystères de Dieu lui fut communiquée par
(1) Menolog. Grœc. studio et opère Annibalis, tiiulo S. Clemenlis cardinalis edilum, anno ITâT :
Ceriameu sacrosancii martyris Dioaysii Areopagitœ;, Alhenarum episcopi. — « Magnus Dionysius in uihe Alhenarum, unus ex iis qui gloria, diviliis, el sapieuUa escellebanl, in eo quem Areopagum vocanl causaruni judex erat. Cum vero S. Aposlolus Paulus Alhenas profeclus, Cbrisium prœdicaret, uti erat acri ingenio, veritatem facile intellexit et in Chrislum credidit, baplizalusque Alhenarum episcopus ordinalur, mullosque Grœeorum domuit, et ad Deum converses baptizavit. Didicit eliam arcana Dei mysteria a sanclo Hierotheo episcopo, et multos libros de cœlesiibus virtulibus conscripsit. Uelatus aulein ad Alhenarum prœfectum ab idolalris, comprehendilur cum duobus discipulis; cumque mulla tormenla subiissent, primus quidem ipse decollatur, qui suis manibus caput ad duo railliaria suslulit, nec primo deposuil, quam Chrislianse feminaî obviam faclus, iUud ei iradidit. Poslea duo ejus discipuli capile oblruncali suul. »
le saint évêque Hiérothée, et il composa plusieurs ouvrages sur les vertus célestes. Les païens le dénoncèrent au préfet d'Athènes, qui le fit jeter en prison avec deux de ses disciples. Après avoir souffert différents supplices, il eut la tête tranchée ; il prit sa tête entre ses mains, la porta à deux milles environ, et ne la laissa que pour la remettre à une femme chrétienne qu'il rencontra. Ses deux disciples furent également décapités. »
La commémoration de saint Denys fournie par le Ménologe dit de saint Basile est évidemment composée sur une vie gréco-franque (1). Cependantrauteurs'oublie;il glisse sur Je terrain de la fiction pour tomber dans la véritable tradition en faisant mourir saint Denys à Athènes (2).
La vérité s'échappait malgré lui de la plume de cet écrivain ; les preuves nous en sont venues des Grecs euxmêmes après la prise de Constantinople. Entre les reliques insignes distribuées par l'empereur Baudoin aux évêques et aux chefs de la quatrième croisade se trouvait la tête de saint Denys l'Aréopagite. Elle fut offerte à l'évêque comte de Soissons, Nivelon de Gerisy, qui, de i-etour en France et dans son diocèse, en fit hommage à l'abbaye cistercienne de Longpont. Cinq cents ans plus tard, le général de l'ordre commanda une reconnaissance de la pré-
(1) Les BoUandistes n'hésitent pas a déclarer également apocryphes deux relations du martyre de saint Denys l'Aréopagite attribuées à saint Mélhodius. Acta Sanclorum, t. IV, octob. 9. S. Dionysii Areopag. , § iv. — Neutram a Grœcis Dionysii passionibus S. Melhodio adscribendam,ambasque e Lalinis fontibus promanasse. — Nous devons nous borner à ces indications sommaires, remettant à discuter plus loin les documents qui confondent saint Denys de Paris avec saint Denys de l'Aréopage.
(2) Bolland. , Acta Sanctorum, t. IV, octob.. 9, p. 747.
cieuse relique. Le procès-verbal mérite d'être rapporté; il afiirme la tradition des Grecs, distinguant deux saints Denys (1) :
u Frère Charles- Joseph Gottin, bachelier en théologie de la faculté de Paris, prieur de l'abbaye de Sainte-^Marie de Longpont, de l'ordre de Cîteaux, dans le diocèse de Soissons, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut en Notre-Seigneur, qui est admirable dans ses saints et qui conserve leurs ossements.
« Nous faisons savoir que le révérendissime abbé général des cisterciens a daigné nous adresser de Paris, le vingttroisième du présent mois de janvier, une lettre pour nous requérir de rassembler et de lui transmettre par écrit (2) tous les renseignements, preuves et documents qui se rapportent à la tête de saint Denys, religieusement conservée depuis cinq cents ans dans notre monastère de Longpont. Par obéissance, et pour satisfaire au désir de notre révérendissime abbé, nous nous sommes rendu au trésor de nos reliques, placé au chevet de notre église, derrière le maître-autel.
« Assisté de Nicolas Quinquet et de Pierre Lallouette, religieux prêtres de notre communauté, après les cérémonies prescrites d'habitude en pareille occurrence, nous avons ouvert un reliquaire d'ivoire, orné de brillants et de figures d'argent. Nous en avons retiré un coffret d'argent ciselé, long de dix pouces et large de six environ. Le
(1) Boll. , Acla Sanct. , l. lY, act. 9. S. Dionysii Areopagitae, c. II, p. 800,
(2) « Ut ipsi probaliones, notilias, documenlaque de S. Dionysii Areopagitae capite, quod a quingentis annis in dicto noslro Longipontis monaslerio religiose asservatur, digeremus ac litleris commendareraus. »
couvercle porte une rose épanouie autour de laquelle courent en caractères gothiques les quatre mots latins :
CPffiput exncti T^ianvaii (^veofsijffitic (1).
Autour de ce couvercle, sur de petites lames d'argent se lisent, également gravés en lettres gothiques, les trois vers suivants (2) :
C^xesi:p!(j^'ttx iTonruu'-IJJons nolfilttatwr
^agtxxxxsm v'xtcc cu^us i$xsx iste ee^itaiitr.
« -En ouvrant ce coffret nous avons trouvé, enveloppés dans une pièce de soie blanche, les os d'une tête humaine, le frontal, l'occipital et les deux pariétaux, sans aucune fracture. Autour de cette tête, sur l'os vif, à partir de l'oreille gauche, un peu au-dessus, en suivant la partie postérieure, nous avons lu distinctement les quatre mots grecs depuis longtemps écrits à l'encre (3) :
« Entre tous les évêques de Soissons, Nivelon de Cerisy environna l'abbaye de Longpont d'une affection toute particulière. Il était fils de Gérard de Cerisy, comte de Muret, et d'Agnès, qui en l'année 1131 donnèrent le lieu nommé Longpont, situé dans le pays dont ils étaient seigneurs, à
(1) Tète de saint Denys l'Aréopagile.
(2) Longpont a l'insigne bonheur de posséder la têie de l'Aréopagile ; elle est placée dans ce reliquaire. Que ses exemples soient la règle de cette communauté.
(3) Tèie de saint Denys l'Aréopagile.
l'ordre de CîLeaux, pour y bâtir un monastère qui gardât le nom de Longpont. Ils y entrèrent eux-mêmes et passèrent le reste de leur vie dans la pratique de toutes les vertuschrétiennes. Le roi Philippe- Auguste avait rassemblé, en 1202, une grande-armée pour aller à la conquête de la terre sainte ; mais Sa Majesté ne put se mettre en route, retenue qu'elle était par une guerre avec l'Angleterre, et elle investit du commandement suprême Baudouin, comte de Flandre. Parmi les prélats français remplis d'ardeur qui partirent avec les croisés, se trouvait en première ligne l'évêque Nivelon. L'armée des chrétiens se détourna de la voie qui conduit directement en Palestine, et se rendit, par un jugement secret de Dieu, à Constantinople pour rétablir l'empereur Alexis le Jeune sur le trône, d'où l'avait chassé, comme chacun le sait, son oncle Alexis Gomnèiie.
« Le comte de Flandre et l'armée des croisés assiégèrent Constantinople, et l'année suivante s'emparèrent de la ville. Le pieux évêque Nivelon voulut faire à son diocèse une part dans les riches dépouilles de la cité impériale ; c'est pourquoi il usa de tout son pouvoir pour obtenir des reliques. Depuis le grand Constantin, les empereurs en avaient amassé des trésors dans la capitale de l'Orient. Nivelon vit ses vœux remplis : il fut mis en possession d'une grande quantité de reliques, et des plus insignes (1) . Une partie fut par lui confiée à des mains pieuses et sûres pour être distribuée en France; il garda le reste, qu'il rapporta lui-même dans sa ville épiscopale (2). L'évêque
(1) « Cumque notabiliorum mulliludinem oblinuisset. w
(2) « Partem alleram servavit, quam ipsemet in episcopalem suam urbem iniulit. n — Gallia christiana, I. IX, p. 36S.
partagea ensuite ces reliques entre sa cathédrale, d'autres églises, différents monastères, et nomnaément « l'abbaye de Longpont, où il porta en personne la tête de saint Denys l'Aréopagite et un morceau de la vraie croix (1). » Ce sont les propres expressions du bréviaire de Soissons pour la fête des saintes reliques, qui, depuis le jour de cette translation, se célèbre chaque année, dans tout le diocèse, le premier dimanche d'octobre qui suit la fête de saint Denys. Pendant qu'à l'office on lit ces paroles du bréviaire, à la messe, à la cathédrale, on chante dans une ancienne prose (2) :
^ Nostri tenent cœnobitœ
Caput Areopagltse.
« C'est donc une tradition constamment et universellement admise dans le diocèse de Soissons, que la véritable tête de saint Denys l'Aréopagite se trouve au monastère de Longpont. Quiconque élèverait des soupçons contre ce précieux dépôt pourrait, par la même raison, révoquer en doute l'authenticité des reliques de la cathédrale, des célèbres abbayes de Sainte-Marie et de Saint -Jean des Vignes, de plusieurs églises, tant de séculiers que de réguliers, dans la ville et le diocèse de Soissons ; car elles en tiennent la plus grande partie de la libéralité du pieux évêque Nivelon. Comme ce n'était point chose facile au saint prélat d'enfermer dans des coffrets particuliers, pour les rapporter en France, les reliques qu'il avait obtenues à Constantinople, on peut croire qu'il les mit toutes en-
(1) « Nominalim ad monasierium Longiponiis caput beati Dionysiî Âreopagilœ et crucem de ligno Domini asportavit. »
(2) Nos moines possèdent la tôle de l'Aréopagite.
semble dans de grands reliquaires; mais afin de pouvoir, à son arrivée, les distinguer les unes des autres, il marqua sur chacune d'elles le nom du saint. Il inscrivit de cette façon, ou bien il les trouva inscrits sur la tête de saint Denys l'Aréopagite,- en lettres grecques, ces mots qui se lisent encore assez distinctement aujourd'hui :
« En foi de quoi nous avons rédigé cette relation en forme de procès-verbal, afin qu'il puisse être présenté en temps et lieu, et partout où il y aura besoin. Nous l'avons signé et fait signer aux deux religieux nommés ci-dessus, qui nous ont assisté, et l'avons scellé du sceau de notre communauté, le XXX janvier MDCLXXXXVIII.
Signé II F. Cottin,
pHew de fabbaye de Longpont.
u F. Nicolas Quijnquet.
« F. Pierre Lallodette. »
Ce document est une preuve nouvelle et irréfragable de la tradition grecque, unanime dans le principe à fixer dans Athènes le lieu du martyre de saint Denys l'Aréopagite. Le diocèse de Soissons tout entier l'accepta sans réclamer, et surtout sans essayer de rattacher à ce nom la mission de ses premiers apôtres saint Crépin et saint Crépinien (d), qu'il honore comme les disciples de saint Denys de Paris.
(1) Gallia christiana, t. X, p. 334. « Sanclorum Grispini el Crispiniani anrio 287 martyrio coronatorum sanguine planlatani Suessionensem ecclesiam pi-jmi rigarunl prœsules SS. Sixlus et Sinicius ab apostolica sede missi. »
L'Eglise de Paris elle-même crut pleinement à l'authenticité 3e l'insigne relique donnée par Nivelon au monastère de Longpont. Au 3 octobre, fête de saint Denys de l'aréopage, nous lisons dans la cinquième leçon du bréviaire parisien (1) : « La tête de saint Denys l'Aréopagite était conservée dans la cbapelle impériale à Constantinople; Baudouin, qui fut le premier empereur latin en Orient, la donna, au commencement du treizième siècle, à l'évêque de Soissons Nivelon. »
Nous savons une autre pièce qui seule n'aurait peut-être pas grande valeur aux yeux de la critique ; mais en la rapprochant du procès-verbal rédigé par le prieur de Longpont, nous ne pouvons ne pas voir dans ce document encore fourni par les Grecs un nouveau témoignage de leur croyance au martyre, dans Athènes, de saint Denys de l'aréopage, dont ils pensaient par suite posséder les restes vénérés.
Louis XIII offrait, en 1635, au pèlerinage de Sainte- Anne d'Auray, une relique de la mère de la sainte Vierge, qu'il avait dans sa chapelle royale. L'authentique accompagnait ce don précieux. Cette relique avait aussi été apportée de la quatrième croisade, par Geoffroy du Soleil; en la remettant au chevalier français, Simon, patriarche de Constantinople et légat du saint-siége, joignit d'autres reliques « des saints qui sont chez nous » , dit-il, et entre autres il cite saint Denys de l'aréopage.
(1) Breviar. Parisiense, 3 oclobr. S. Dionjsii Areopagit., v lect. « Caput ejus in Conslanlinopolilanaj uibis imperiali capella reposilum, a Balduino, qui primus e Lalinis imperavil in Oriente, Niveloni, Sues-sionum ppiscopo, illic lune degenli, sub iniiium sœculi decimi terlii donalum est. h
Copie de Vauthentique signé de Simon, patriarche de Constantinople et légat du saint-siége.
« A tous fidèles chrétiens qui ces présentes lettres verront, Simon, par permission divine, légat du saint-siége apostolique, salut en Notre-Seigneur. Considérant la dévotion que noble homme et craignant Dieu, Geoffroy du Soleil, porteur des présentes, a envers Dieu et ses saints, à l'instance de ses grandes prières, nous avons cru lui devoir donner des reliques des saints qui sont chez nous, et aussi plusieurs lui en ont donné, tant par ses prières que par l'adjonction de celles de quelques autres, le nom desquelles est contenu en ce certificat. C'est à sçavoir : du bois de la vraie croix de Notre-Seigneur, du vêtement (le traducteur a mis chemise) de saint Jean-Baptiste et de saint Jacques, frère de Notre-Seigneur, de saint Laurent, des saints Cosme et Damien, de saint Cyprien, de saint Denys Aréopagite, de saint Etienne, de saint Biaise, de saint Grégoire, de saint Philippe, de saint Christophe, de saint Procope, de saint Georges, de saint Nicolas, de saint Jean Chrysostome, de saint Léonard, de sainte Marie- Magdeleine, de sainte Justine, vierge, de sainte Christine, vierge, de sainte Luce, des onze mille vierges, de sainte Anne, de la Samaritaine. En foy de quoi nous lui avons octroyé ces présentes scellées de notre sceau. Fait ce second jour de janvier l'an mil deux cent trente-deux.
« Collation par moi, notaire royal au châtelet d'Orléans, soussigné, a été faite sur l'original, à moi, à cette fin apporté et icelui à l'instant rendu, ce 23° d'octobre 1635.
« R. Paigne. »
Ces reliques de saint Denys l'Aréopagite avaient été pieusement recueillies au lieu de sa mort par les témoins ûe son triomphe; avant de passer entre les mains de l'évêque de Soissons et du chevalier Geoffroy du Soleil, elles étaient demeurées longtemps exposées à la vénération des fidèles de l'Orient, Dans le cours des siècles on pouvait imaginer des légendes, sacrifier au goût du merveilleux, interpoler les actes, confondre les noms et les personnes, modifier l'opinion publique elle-même, ces reliques restaient comme une protestation muette, mais invincible, contre les variations introduites au moyen âge dans l'histoire de saint Denys.
Après ce que nous avons vu, ces faits liturgiques acquièrent à nos yeux une importance décisive; ils montrent qu'en remontant à la plus haute antiquité, on trouve que le sentiment des chrétiens de Constantinople ne différait pas de celui des Latins, et le vieux Martyrologe romain nous en donne la fidèle expression quand il fixe dans Athènes la chaire épiscopale, les travaux apostoliques et le martyre de saint Denis de l'aréopage.
L'Église de Paris n'a donc pas été fondée au premier siècle par le disciple de saint Paul, et saint Denys de Paris n'est pas le même que le premier évêque d'Athènes.
Telle nous paraît être la vérité sur les origines du christianisme à Lutèce. Les assertions de l'histoire déjà confirmées par les données générales de l'épigraphie ne sont •en rien démenties par les saines traditions. Tous les monuments accumulés par la piété des fidèles pour sauver -de l'oubli le nom de leurs premiers pasteurs, pour celé-
brer leur mémoire, pour garder le souvenir de lem's combats et de leur victoire, les actes des martyrs, les tables diptycales, les fêtes anniversaires, les commémorations, le culte des reliques, tous ces monuments dans les Gaules, en Grèce, à Pvome, établissent et maintiennent la distinction entre saint Denys de l'aréopage et saint Denys de Paris.