CHAPITRE VllI
aSontjoîe Saîiit-I>enys
Comment donc s'altéra une tradition si profondément gravée dans les esprits? Comment vit-on s'obscurcir des croyances si nettement affirmées par les monuments les plus respectables de l'histoire ecclésiastique? Comment la conspiration des Latins et des Grecs amena-t-elle, pendant un temps, le moyen âge à confondre saint Denys de Paris dans saint Denys l'Aréopagite?
Nous avons jusqu'ici tenu le champ clos en combattant avec les armes les plus courtoises. En ce moment, il faut les jeter pour répondre aux dures exigences de la discussion. La mêlée devient plus chaude et la lutte plus sérieuse : il ne s'agit pas seulement de se défendre, nous devons bien à nos adversaires l'honneur de les attaquer à notre tour. Si nous sommes contraint de prendre contre eux la lance et l'épée, de croiser le fer, de les presser de la pointe et du tranchant, nous ne le ferons qu'avec toute la délicatesse et toute la discrétion possibles.
Le texte de saint Grégoire de Tours concernant les origines de l'Église de Paris, la restauration ou l'établissement du christianisme dans les Gaules, est si clair et si précis qu'il était inutile de songer à l'envelopper de ténèbres. Comme il est des plus gênants et qu'il embarrasse fort ceux qui veulent que tout d'un coup la foi ait au premier siècle, éclairé les quatre coins de notre pays, les uns
le repoussent avec une fin de nou-recevoii", les autres ont tenté dé l'éluder, de lui enlever sa force, en montrant dès les premières pages le récit de saint Grégoire dépouillé de toute certitude historique.
Nous ne voulons rien dire de cette tactique ; mais il importe d'examiner si toujours elle a été suivie avec intelligence, avec franchise, voire même avec loyauté. L'évoque de Tours vient de résumer à grands traits les événements qui se sont accomplis depuis le commencement du monde. C'est une sorte d'introduction à son Histoire des Francs; il a parlé des ravages exercés dans l'Église par les premiers persécuteurs, et il continue, après avoir rappelé quelques noms (1) : « Le martyre de ces saints ne suffisait pas à la rage de l'ennemi du genre humain ; ce n'était pas assez pour lui d'avoir excité les païens contre les serviteurs de Jésus-Christ, il souffla l'esprit de schisme et de division dans la société chrétienne. Les hérésies naquirent ; la foi catholique fut entamée, et chacun voulut l'expliquer à sa guise. En effet, sous le règne d'Antonin, l'erreur absurde des marcionites et des valentiniens vit le jour. Le philosophe Justin , qui avait écrit plusieurs apologies de l'Église, souffrit le martyre pour le nom du Christ. En Asie, la persécution éclata, et le bienheureux Polycarpe, disciple de l'évaugéliste saint Jean, périt à l'âge de quatre-vingts ans, dans les flammes, comme un holocauste des plus agréables offerts au Seigneur. En, Gaule, un grand nombre de chrétiens méritèrent pour le ciel la couronne de martyre ; on garde fidèlement parmi nous, jusqu'à ce jour, la relation de leurs glorieux combats.
(1) ffist. Frmic, lib. i, c. 26, 27, 28.
« Entre tous il faut nommer le premier évêque de Lyon, Pothin , qui , plein de jours, souffrit divers supplices en témoignage de sa foi. Il eut pour successeur le bienheureux Irénée, que saint Polycarpe avait envoyé à Lyon. Pontife d'une admirable sainteté, il parvint en peu de temps à convertir la ville entière par ses prédications; mais la persécution ayant éclaté, le démon enflamma si bien le tyran contre les chrétiens , il en périt une foule si considérable pour le nom du Seigneur, que le sang coulait à flots sur les places publiques. Nous n'avons pu savoir le nombre des martyrs et recueillir leurs noms ; Dieu les a consignés au livre de vie. Le pei'sécuteur fit en sa présence souffrir diverses tortures au bienheureux Irénée, qui fut ainsi réuni à Jésus-Christ. Après lui, on mit à mort quarante-huit martyrs, parmi lesquels nous lisons que le premier s'appelait Vettius Epagathus.
« Sous l'empereur Dèce, des guei'res nombreuses s'allument contre la religion chrétienne ; il y eut un tel massacre que le nombre des victiaies ne sauz'ait être calculé. L' évêque d'Antioche Babylas, avec les trois enfants Urbain , Prilidanus et Épolonus ; Sixte, évêque de Rome, et son archidiacre Laurent, avec Hippolyte, scellèrent par le martyre la confession de Jésus-Christ. Valentinien et Novatien , hérésiarques fameux, poussés par l'ennemi, s'acharnent contre la foi. Sous le règne de ce prince, sept évêques furent envoyés prêcher l'Évangile dans les Gaules, comme l'atteste l'histoire de la passion de saint Saturnin. » Tel est le texte de saint Grégoire ; pour se mettre en droit de le rejeter, surtout en ce qui touche à la célèbre mission apostolique et à la fondation de l'Église de Paris
en 250, on n'hésite pas à déclarer nulle la valeur chronologique de ce passage. «Voici , nous dit- on, dans les quatre premières lignes du fameux chapitre, cinq erreurs historiques parfaitement constatées (1). » Ce chiffre a bientôt été doublé, car d'autres sont venus et ils y ont regardé de plus près. Réduisons à leurs justes proportions ces prétendues erreurs relevées avec tant d'éclat dans la narration de notre vieil historien : ce sont tout au plus de légères inexactitudes, encore portent-elles sur des événements fort secondaires, accomplis au loin, et non sur la question capitale de l'origine des Églises qui lui étaient le mieux connues, Paris, Tours, Clermont.
Ainsi saint Grégoire place le martyre de saint Sixte et de saint Laurent au temps de la persécution de Dèce, en 251 (2) , tandis qu'il eut lieu sous Valérien , en 258. Mais que l'évêque de Tours se soit trompé de six ou sept ans sur cette date de peu d'importance, s'ensuit-il qu'il ait commis une erreur de deux siècles quand il s'est agi pour lui de fixer, avec l'époque d'une nouvelle prédication de l'Évangile dans les Gaules, le moment solennel de la fondation de sa propre Église?
A saint Sixte et à saint Laurent Grégoire associe saint Hippolyte. Est-ce une erreur? Nous n'en sommes nullement convaincu. Rien ne pi'ouve que ce nom signifie, sous la plume de notre historien, le savant évêque martyrisé vingt ans plus tard, dont la personne et les écrits ont fourni matière à d'interminables discussions.
(1) Darras, Saitit Benys l'Aréopagite, p. ÛO.
(2) Hist. Franc, 1. i, c. 28 : « Sub Decio imperatore... Sixlus Romance Ecclesiœ episcopus, ei Laureniius archidiaconus, ei Hippolylus, ob Dominici nominis confessionem, per mariyrium cousumniaii sunt. »
Saint Grégoire ne sépare point saint Irénée des martyrs de Lyon (1) , tandis qu'il est constant que ceux-ci ont souffert en même temps que saint Pothin. Est-ce autre chose qu'une inadvertance? Ailleurs, dans son livre de Gloria marlyrum (2) , l'évêque de Tours nous présente bien Vettius Epagathus, Blandine et leurs compagnons, immolés en une vaste hécatombe en tète de laquelle il place le vénéi'able évêque saint Pothin.
Les deux phrases rappelant dans saint Grégoire l'hérésie de Valentin d'abord (3), ensuite les extravagances de Valentinien et de Novatien (4), ne nous semblent renfermer aucune erreur manifeste. Chose étrange ! ceux qui confondent, à deux siècles d'intervalle, saint Denys de l'aréopage et saint Denys de Paris, accusent ici notre historien de se tromper de cent ans, et de commettre la même confusion au sujet de ce Valentin et de ce Valentinien. « Il n'y a pas eu d'hérésiarque connu sous le nom de Valentinien », s'écrie M. Darras (5). Savons-nous donc comment
(1) Hist. Franc, 1. i, c. 27 : « Post hune (Irenœuni) et quadraginla oclo martyres passi sunt, ex quibiis primum fuisse legimus Yelliuin Epagathum. »
(2) De Gloria mariyrum, 1. i, c. 49 : « Quadraginla vero oclo niartyrum nomina qui apud Lugdunum passi dicuutur, Iiœc sunt : Vetlius Epagathus, Zacharias, Macarius... et bealus Photinus episcopus. »
(3) Hist. Franc, 1. I, c. 26 : « Sub Antonini imperio marcionilana et valeniiniana haeresis insana surrexit. » — Chronic. Euseb., Hieron. inter'pret., an. 145 : « Valentinus hterelicus agnoscitur. »
(4) Sist. Franc, l. I, c. 28 : « Sub Decio imperalore... Yalentinianus et Novatianus maximi tune ha;relicorum principes, contra fidem nostram iuimico impellenie grassantur. » — Chrome. Euseb., Hieron. inlerpret., an. 2oo : « Novalus presbyler Cypriani, Romam veniens, Novatianum, et cseteros confessores sibi social, eo quod Cornélius pœnitentes apostatas recepisset. »
(5) Darras, Samt Denys l'Aréopagile, p. 39.
s'appelait chacun de ces hérétiques qui, aux premiers siècles, ont tour à tour ravagé l'Église, ébionites, valentiniens, marcionites, novatiens, manichéens? Et lorsque saiot Grégoire dit que Novatien dogmatisa sous Dèce en 251 , croit-on avoir beaucoup fait pour la science chronologique en constatant que cet hérétique parut en 252 ou 256, sous Gallus et Volusien?
Le martyre de saint Justin et de saint Polycarpe est placé au temps d'Antonin par l'historien des Francs (1). Mais qui ne sait que ce nom générique a été porté par divers empereurs romains, depuis le successeur d'Adrien jusqu'à Héliogabale? La C?'ho?iigue à'Eusèhe, reproduite et continuée par saint Jérôme, ne les désigne pas autrement (2). Est-il donc étonnant, et surtout faut-il faire un crime à saint Grégoire de s'être servi de ce nom pour désigner Marc-Aurèle, dont la persécution ravagea les Gaules et entraîna la mort des martyrs de Lyon et le supplice de
(1) Hist. Franc, I. i, c. 26. « Sub Anlonini imperio... Juslinus philosophus, posl scriplos calholicae Ecclesiœ libros, niartjrio pro Chrisii noniine coronalur. In Asia autem, orta perseculione, beatissimus Polycarpus, Joannis aposloli et evangelislœ discipulus, octogesimo DEtalis suaî anno, velut holocauslum purissimum, per igneni Domino consecratur. »
(2) C/jronzc. Euseb. , IlieroD. inlerpret,, an. 1^0 : « Ànioninus paler patrise appellalur. »
An. 161 : a Anioninus tanlseœquilalis fuit... »
An. 172 : u Antonino imperatori Melilo Apologelicum pro chrislianis tradidit. »
An. 175 : « Imperator Anioninus multis adversuni sa nascentibus bellis ssepe ipse intererat. »
An. 179 : « Anioninus Comraodum filium suum consortem regni îacit. »
Au. 180 : « Anioninus cum filio de hostibus triumphavit. »
An. 181 : « Anioninus in Pannonia morilur. »
An. 214 : « Anioninus Caracalla cognominalus propler genus vestis.
tant d'autres? L'évêque de Tours n'en appelait-il pas au témoignage de leurs actes fidèlement conservés ('J), à l'époque où il racontait les origines du christianisme dans les Gaules?
Enfin, car il faut un terme à ce plaidoyer en faveur de notre historien, on accuse Grégoire de Tours d'avoir ignoré complètement la succession des empereurs romains, « et la preuve, c'est qu'il affirme que Dioclétien était le trentetroisième empereur depuis Auguste (2), pendant que ce prince était le soixante-dix-huitième qui s'asseyait sur le trône impérial (3). » Cette preuve est d'autant plus faible que l'accusation n'est nullement fondée. Quel compte, en effet, faut -il en tenir, et surtout que devons-nous penser de celui qui l'a portée, lorsque, allant aux sources de l'histoire ecclésiastique, interrogeant Eusèbe et saint Jérôme, nous voyons leur Chronique ilx) établir la liste des empereurs et assigner, comme saint Grégoire, à Dioclétien la trente-troisième place?
Quant à ceux qui viennent à la remorque, renchérissant
quod Rom;e erogaverat, et contrario Caracallœ ex ejus nomine Anto-
nianse dicta;. »
An. 216 : « Antoninus Romœ ihermas sui nominis œdificavit. »
An. 2i 8 : « Antoninus apud Edessam interficilur. »
An. 222 : <f Antoninus Roma; occidilur tumultu militari, ciim matre
Semia Syra. »
(1) Hi&t. Franc, 1. i, c. 26 : u Quorum passionum hislorise apud nos fideliter usque hodie retinentur. »
(2) Eist. Franc, 1. i, c. 33 : « Sub Diocletiano, qui iricesirao tertio loco Romanorum rexil imperiuni. »
(3) Darras, Saint JDenys l'Aréopagite, p. 46.
(4) Chronk. Euseb., Ilieron. inlerprel. an. 287 : « Romanorum xxxiii DioGLETiANUS. » Miguo, Patrologie lat., t. XXYII, p. 638. — La raison de cette différence est qii' Eusèbe associe Carus, Carin et Numérien, Valérien et Gallien, Gallus et Volusien...
encore sur cette accusation d'ignorance, et reprochant à Tévêque de Tours d'avoir écrit que Constantin était le trente-quatrième empereur romain (1), qu'ils ouvrent la même Chronique d'Eusèbe (2), ils trouveront- le fils de Constance Chlore au rang qui lui a été donné par saint Grégoire (3).
Telles sont les erreurs signalées au début même de l'ouvrage de saint Grégoire de Tours, tel est le compte qu'il faut en tenir. A notre tour maintenant de montrer avec quelle bonn3 foi on les a relevées, dans le dessein de réduire à néant sa science historique. Avant de prendre son récit, il jette un rapide coup d'oeil sur les siècles écoulés et sur les événements accomplis depuis le commencement du monde. Vingt-quatre chapitres suffisent à cette manière d'introduction. « Dans les trois suivants, dit l'abbé Barras (4), il expose les principaux faits de l'histoire ecclésiastique depuis Trajan jusqu'à Dèce. Cet intervalle, qui embrasse une période de cent cinquante ans, ne lui demande que trois alinéas. Si l'on s'en tenait à son récit, la liste des empereurs romains serait fort restreinte. »
Un peu plus loin, le même auteur ajoute (5) : « Qu'on veuille donc prendre acte de cette lacune de cent cinquante ans dans la liste des empereurs romains fournie par saint Grégoire de Tours. Quelque incroyable qu'elle puisse nous paraître dans l'état actuel de la science, elle n'existe pas
(1) Rolland, Dissertation sur saint Gatien, p. 19.
(2) Chronic. Euseb., Ilieron. inlerpret., an. 309. « Romanorum
XXXIV, CONSTANTIKDS. »
(3) Eist, Franc. , I. i, c 3-4 : « Romanorum Iricesimus quavlus imperium obtinuit Conslantinus, »
(Zi) Darras, Saint Denys l'Aréopagite, p. 41. (5) Id., p. 43.
moins, et il est indispensable de la constater pour l'intelligence de ce qui va suivre. Du règne de Claude P' à celui de Dèce (5/i-251), saint Grégoire de Tours ne compte que six empereurs : Néron, Vespasien, Domitien,Trajan, Adrien et Antonin. Néron, ce débauché... — Vespasien arriva... — Domltien, le second après Néron... — Le troisième après Néron... Triijan... — Après lui Adrien... — Sous le règne d' Antonin... — Sous l'empereur Dèce... Dans la réalité, vingt-huit empereurs se succédèrent dans cet intervalle ; et la preuve que saint Grégoire l'ignorait complètement, c'est qu'il affirme que Dioclétien était le trente-troisième empereur depuis Auguste, pendant que ce prince était le soiJcan te- dix-huitième qui s'asseyait sur le trône impérial. Il est donc incontestable qu'aux yeux de saint Grégoire de Tours, Dèce n'était séparé de Claude I" que par six empereurs. Or Claude 1" avait vu terminer son règne et sa vie par le poison d'Agrippine, l'an 54 de l'ère chrétienne. Les six empereurs que saint Grégoire de Tours lui donne pour successeurs régnèrent pendant cent ans, par conséquent, dans la pensée de saint Grégoire de Tours (en supposant qu'il sût exactement la durée de chacun de ces règnes) , Tempire de Dèce se rapportait non pas à l'an 250 de notre ère, mais à l'année 155; en sorte que si le père de notre histoire nationale pouvait répondre lui-même à ceux qui abusent de son autorité pour reculer à l'an 250 l'époque de nos origines chrétiennes, il s'inscrirait en faux contre cette date, qui n'était pas plus dans sa pensée qu'elle ne ressort de son texte même. Cette observation, que nous croyons décisive et que nous avons environnée d'assez de preuves pour que le lecteur puisse la contrôler lui-même
sur les textes, avait jusqu'ici échappé aux critiques qui nous ont précédé. »
Nous avons suivi le conseil, et voici ce que nous trouvons en rétablissant les textes tronqués de façon à signifier ce que l'on voulait y- découvrir (1). Néron , ce débauché vain et superbe... fut le premier qui persécuta les chré-
(1) Voici les texles de s:iint Grégoire, ipls qu'ils sonl [irésenlés par l'abbé Darras, Saint Demjs l'Aréopagite, p. 43, pour prouver que l'évêque de Tours, « du règne de Claude 1" "a celui de Déce, ne compte que six empereurs : Néron, Vespasien, Dorailien, ïrajan, Adrien et Anlonin. »
« Nero illci luxuriosus... ■•
« Adveniente Vespasiano... n
« Domiiianus auiem secundus post iSeronem... »
« Terlius post Keronem... Trajanus... »
« Post Imnc alius Âdrianus... "
« Sub Anlonini imperio.
« Sub Uecio vero imperalove... »
Nous ollrons en regard les textes entiers de saint Grégoire; ils établissent que l'historien des Francs voulait donner les noms des persécuteurs, et nullement dresser la liste de succession des empereurs romains.
Hisl. Franc. , 1. 1, c. 24 : « N'ero ille luxuriosus, vanus alqiie superbus,... primus contra Clirisii cultum persecutionem excitai in credenies. »
« Magna post Jacobi apostolo necem, Judaios calaniilas assecuta est. Nam adveniente Vespasiano, et templura incensum est, et sercenla inillia Juda;orum eo bello, gladio et fanie allecta sunl. »
« Domitianus aulem secundus post Nerouein in Chrislianos sa;vit. »
C. 2S : — « Terlius post Neronem, persecutionem in Chrislianos Trajanus movel. »
C. 26 : — < « Post hune iElius Âdi-ianus iraperator creaUis est.
Unde et Iliei'osolynia JEXvà ab Jîlio Adriano vocalur. «
« Sub Anlonini imperio... Justinus philosophus martyrio pro Christ! nomine coronalur. In Asia aiitem orla persecutione... Sed et in Galliis mulli pro Christi nomine sunl per niarlyrium gemuiis cœlestibus coronati. »
C. 28 : — « Sub Decio vero imperatore, mulia bella adversus nomen chrislianum exoriunlur. »
— i243 — tiens. — Après la mort de l'apôtre saint Jacques, les Juifs furent en proie à une grande calamité, car, sous le règne de Vespasien, le temple fut brûlé et six cent mille Juifs périrent par la faim et par le glaive. -^ Domitien fut, après Néron, le second qui persécuta les chrétiens. — Le troisième après Néron, Trajan fit persécuter les chrétiens, — Après lui, iËlius Adrien fut nommé empereur : Jérusalem s'appela de son nom /Elia. — Sous le règne d'Antonin, la persécution fut signalée par la mort de saint Justin ; en Asie, saint Polycarpe fut brûlé vif; dans les Gaules, un grand nombre de chrétiens reçurent la couronne du martyre. — Sous l'empereur Dèce, on suscita des guerres terribles contre le nom chrétien.
L'auteur, qui vantait si fort le fruit de ses observations, nous parait s'être exagéré l'importance de sa découverte. Il demeure constant, à la simple lecture du texte pris dans son intégrité, que saint Grégoire n'avait nullement la pensée de nous fournir une liste do succession des empereurs romains : l'évêque de Tours voulait seulement rappeler les noms des persécuteurs et montrer les obstacles apportés par les édits de Marc-Aurèle, renouvelés par Sévère, au progrès du christianisme dans les Gaules. Son récit signale évidemment deux persécutions distinctes qui ont, chacune en son temps, exercé leurs ravages au delà des Alpes. Après avoir parlé de celle de Marc-Aurèle, qui, en Asie, enleva au ciel saint Polycarpe, et dans les Gaules un grand nombre de martyrs, parmi lesquels l'évêque de Lyon saint Pothin, Grégoire s'arrête à célébrer les travaux et les succès apostoliques de saint Irénée, disciple de saint Polycarpe, son successeur. « Ses prédications,
dit-il (1), avaient converti la ville tout entière. Survint la persécutioH. » N'est-ce pas celle de Sévère, qui, présent à Lyon, inonda la ville des flots du sang chrétien, et dont les cruels édita comptèrent saint Irénée au nombre de leurs plus illustres victimes ? Notre historien arrivait ainsi par le chemin le plus court à parler de la mission apostolique qui vint de Rome, au temps de Dèce, réparer les désastres causés par la persécution et prêcher l'Evangile aux peuples qui ne connaissaient pas encore le nom de Jésus- Qhrist. Saint Grégoire avait atteint le but de ses préliminaires : historien, il marquait l'époque de l'établissement du christianisme aux pays de la Gaule soumis à la domination mérovingienne; évêque, il fixait la date de fondation de l'église de Tours, sa ville épiscopale ; de l'église de Paris, la ville capitale des Francs, dont il se proposait d'écrire l'histoire.
Ainsi les erreurs de saint Grégoire nous paraissent devoir se réduire à des inadvertances sans gravité et surtout sans conséquence, lorsqu'il s'agit d'apprécier la valeur de son témoignage touchant les origines de nos Églises. Le fait était trop important, la date de la nouvelle prédication de l'Évangile dans les Gaules était trop solennelle -pour que l' évêque de Tours se soit à la légère prononcé sur l'arrivée des missionnaires qui venaient affermir et développer dans nos contrées l'œuvre commencée
(l) Mist. Franc. , 1. I, c, 27 : k Beatissimus Irena3us Pholini successor... admirabili virlule enituit : qui in modici temporis spalio, prœdicalione sua maxime in iutegro civilatem reddidit chrislianam. Sed venienle perseculione talia ibidem diabolus bella per lyrannum exercuil, et tauta ibi multiludo Chrislianorum ob confessionem Dominici noniinis est jugulala, ut per plateas fluniina currcrent de sanguine chrisliano. n
par les Paul, les Crescent, les Trophiaie, continuée par les disciples de saint Polycarpe, Pothin et Irénée. Non, saint Grégoire n'a pas écrit les premiers chapitres de son histoire des Francs avec l'insouciance qu'on lui attribue : il ne souffrait pas autant qu'on voudrait le croire du manque de documents positifs et certains; il en possédait, et des meilleurs, que ses adversaires auraient dû parcourir avant de l'accuser.
La confusion ne nous semble pas aussi grande, quoi qu'on die, dans l'esprit de notre vieil historien, lorsqu'il parle des hommes et des choses qui l'ont précédé. Il avait, pour éclairer sa voie, la Chronique d'Eusèbe continuée par saint Jérôme, et il y apprenait l'histoire et l'ordre de succession des empereurs romains (1) ; Sulpice- Sévère lui montrait Marc-Aurè!e allumant le premier en Gaule la persécution contre les chrétiens (2); il trouvait dans les actes des martyrs de Lyon et autres, fidèlement conservés, le récit des luttes et des victoires des serviteurs de Jésus-Christ dans nos contrées (3); il connaissait les rigueurs exercées particulièrement dans la Lyonnaise par de nouveaux édits portés par Sévère contre les chrétiens, dont le sang coula à flots sur les places publiques [h). La passion de saint Saturnin disait à saint Grégoire de Tours sous quel empereur et sous quels consuls la ville de Toulouse avait reçu son premier évêque (5); il
(1) Hist. Franc, I. i, c. 33 et 3i.
(2) Hist. sacra, 1. il, c. 32.
(3) Hist. Franc, I. i, c. 26. — Be Gloria mart., I. i, c. 49, KO.
(4) Id., 1. r, c. 27. — De Gloria mart., 1. r, c. 30.
(J5). D. Ruinai't,' Acta mart. selecta et sincera, p. 109. — Hist. Franc , I. I, c. 28. — De Gloria mart. , 1. i, c. 48.
savait d'ailleurs que les fondateurs des Églises de Paris, de- Tours, de Limoges, de Clermont et de Bourges étaient venus à la même époque, sous le consulat de Dèce et de Gratus (1). Il ne manquait pas de détails sur la vie et sur la mort de ces apôtres ; la tradition lui racontait sur les derniers instants de saint Saturnia des circonstances particulières qu'il ne lisait pas dans les actes (2) ; la relation du martyre de saint Denys lui signalait entre les apôtres envoyés en Gaule, sous Dèce, par le pape saint Fabien, le premier évêque de l'Église de Paris versant, comme saint Saturnin, son sang en témoignage de sa foi à la divinité du Christ (3) ; des traditions particulières lui présentaient les autres évêques missionnaires, compagnons de Denys et de Saturnin, s'endormant dans la paix du Seigneur (à), remplis de mérites, illustres par leurs vertus et par leurs travaux, au milieu des fidèles que leurs prédications avaient convertis à la religion chrétienne.
En défendant saint Grégoire de Tours, nous n'avons nullement l'intention de le donner comme un historien d'une autorité infaillible. Il nous en voudrait d'un semblable dessein, car il est le premier à reconnaître avec simplicité qu'il n'a pas toujours pu éclairer tous les points obscurs ; il est le premier à confesser franchement qu'il ne sait pas toujours toute la véi'ité. Qu'il dresse la liste de ses pré- Ci) Hist. Franc, 1. i, c. 28, 29.
(2) Comparer la passion de saint Saturnin dans Ruinart^ Acla mart. sel., p. i09, et la narration de Grégoire de Tours, ITist. Franc, 1. i, c. 28, et de Gloria mart,, 1. i, c. Zi8. — La diflérence qui existe entre les deux récits prouve clairement qu'ils n'ont pas été puisés aux. mêmes sources.
(3) Hist. Franc. , 1. i, c. 28.
(û) Id., 1. IV, c. 16. — L. X, c. 29. — i)e Gloria conf. lib,, c. 27, 30..
(lécesseurs sur le siège épiscopal de Tours pour remonter à ses origines, il affirme que le premier d'entre eux, saint Catien, a fondé cette Église sous le règne de l'empereur Dèce (1); que Lidoire lui a succédé après une vacance de trente-sept ans, et qu'il fut remplacé par le grand saint Alartin. Puis notre historien ajoute cette observation (2) : «Nous avons parlé des évoques de Tours, notant le nombre de leurs années, sans suivre toutefois dans ce calcul l'exactitude chronologique, parce qu'il nous a été impossible de trouver déterminés au juste les intervalles qui se sont écoulés entre chaque ordination. »
Les diptyques pouvaient fournir à Grégoire de Tours les noms et l'ordre de succession des évêques. Nous savons le peu de cas que l'on a prétendu faire de ces tables diptycales : « C'étaient, dit A. Salmon (3), deux tablettes d'ivoire ou de bois, enduites de cire à l'intérieur, et se refermant l'une sur l'autre ; tout le monde comprend avec quelle facilité l'écriture et les chiffres, gravés avec un stylet sur une matière aussi molle, devaient s'altérer par l'usage et le temps. Joignez à cela la difficulté de déchiffrer ces caractères à demi effacés, et vous aurez la raison des erreurs
(1) Hist. Franc, 1. i, c. 28. — L. x, c. 31. 1, 2, 3.
(2) Hist. Franc, 1. x, c. 31, 19 : u IIos libros in anno vicesima primo ordinalionis noslrœ prsescripsinius; et licei in superioribus de episcopis Turonicis scripserimus, annotantes annos eorum, non tamen seqiiiliir et supputatur numerus chronicalis, quia inlervalla ordinationum intègre non potuimus reperire. »
(3) Notices sur la Chron. de la Touraine, p. xli. — Nous avons soumis ce passage à notre savant collègue de la Sorbonne M. l'abbé Barges, et il n'y a vu aucune ressemblance avec les anciens diptyques qui lui ont été montrés dans ses voyages d'Orient. Ce n'est pas à dire qu'il n'en ail pas existé avec un enduit de cire, mais ils étaient plus solides que ne le suppose André Salmon.
que les copistes ont commises. » C'est là une description de pure fantaisie que nous ne voulons même pas discuter. Les diptyques donnaient bien à l'évêque de Tours le nombre de ses prédécesseurs; seulement ils ne fixaient point la durée précisa de leur épiscopat. C'est pourquoi il avoue que malgré ses recherches, il a pu se tromper de quelques années en calculant le temps du pontificat de chaque évêque; mais il arrivait à donner l'ordre de leur succession avec la même assurance que celui des empereurs romains quand il assignait à Dioclétien le trente-troisième rang. Cette liste dressée par saint Grégoire n'offre point de lacunes inexpliquées, comme il s'en trouve dans les tables épiscopales de toutes les Églises qui veulent avoir été fondées par les apôtres; elle marque, comme il ledit luimême (1), le temps qui s'est écoulé depuis la venue du premier évêque de Tours, et nous reporte avec notre historien à l'an 250, à la date de la fondation de l'Église de Pai'is et des principales Églises de la Gaule Belgique par les compagnons, les amis ou les disciples de saint Denys. Nous relevons en passant l'objection tirée contre saint Grégoire des difficultés d'une pareille mission au temps de Dèce (2). La persécution sévissait avec une violence extrême et la rage des bourreaux se tournait surtout contre les évêques. N'est-ce pas précisément afin d'échapper aux cruels édits qui les menaçaient à Rome et en Italie, que
(1) Rist. Franc, 1. X, c. 31 : « De episcopis Turonicis licel in superioribus libris quaîdam scripsisse visiis sim, lamen propter ordinalionem eoruni et suppuiationem, quo tempore primum prœdicatorad Turonicam accessit iirbem reciprocare placuit. »
(2) Faillon, Monuments inédits, (. Il, p. iI5. — Rolland, Disjertalion sur saint Gatien, p. 20.
les ministres de Jésus-Christ vinrent chercher ailleurs, au delà des monts, derrière les bois et les marais delà Gaule, un asile où ils espéraient vivre, en procurant la gloire du divin maître par la conversion de ceux qui ne le connaissaient pas? Du reste, il est à croire qu'ils ne se sont pas mis en marche comme une légion romaine ; ils venaient sans aucun doute séparément, par divers chemins, ne dédaignant pas les conseils de la prudence humaine. Les dangers ne pouvaient arrêter nos apôtres, ils ont triomphé des obstacles. La surveillance était-elle mieux fiute en 250 qu'au temps de notre révolution ? Eiait-il plus difficile aux Romains, sous Dèce, d'entrer dans les Gaules, qu^aux jours de la Terreur, aux Français, de traverser la mer ou de passer la frontière ?
Si la science chronologique de saint Grégoire de Tours est quelquefois en défaut, n'arrive-t-il pas au sens critique de ses adversaires de se laisser souvent prendre en échec? Ceux qui reprochent à notre historien ses incertitudes, ses erreurs, son ignorance, son manque absolu de documents positifs, ne paraissent pas avoir toujours puisé aux sources les plus pures, et ne se montrent pas fort délicats dans le choix des témoignages qu'ils lui opposent. Ainsi Sulpice- Sévère, parlant de la persécution de Marc-Aurèle,fait cette remarque (1) : « Ce fut alors que pour la première fois on vit des martyrs dans les Gaules, parce que la vraie religion ne fut embrassée que plus tard au delà des Alpes. » Comme ce texte est favorable à l'opinion de Grégoire de Tours sur la fondation de l'Église de Paris et sur l'établissement du christianisme dans les régions septentrionales
(1) Hist. sacra,\. ii, c. 32.
de la Gaule, il ne signifie rien, dit-on, n'a aucune valeur et ne mérite pas d'être pris en considération. Ailleurs Sulpice-Sévère raconte que saint Martin détruisit un autel élevé près de la ville de Tours, et il ajoute (1) : ft C'était au lieu de la sépulture d'un voleur; des bruits mensongers le tenaient pour sacré, comme un tombeau de martyr, car cet autel passait pour avoir été érigé par les prédécesseurs du vénérable pontife. » Ce passage semble en contradiction avec le récit de saint Grégoire, qui ne nomme que deux évêques, Gatien et Lidoire, avant saint Martin ; dès lors il revêt une autorité irréfragable, et vite on l'apporte comme une preuve invincible de l'ignorance de l'historien des Francs. Mais ce trait ressemble à ceux du roi Priam (2) : il tombe à terre sans force et sans toucher le but, ou mieux il se retourne contre celui qui le décoche. Sulpice-Sévère ne saurait être mis en opposition avec Grégoire de Tours quand il ne fait que relater une imposture, une opinion faussement accréditée parmi les fidèles. On voudrait refuser toute confiance à l'évêque de Tours quand il fixe la date de l'origine de nos Églises, parce qu'il a placé sous Dèce le martyre de saint Sixte et de saint Laurent, parce qu'il a réuni saint Pothin et saint Irénée dans un même combat et dans une même victoire. Pour le jeter dans l'ombre, on fait briller « l'une des lumières de la faculté de Paris et de toute l'Église de France » , au jugement de Bossuet; mais il nous paraît que la Chronolo-
(1) Yiia heali 31ariini, c. H : « Erat haud longe ab oppido proximus monasVerio locus, qiiem falsa hominum opinio velut consepultis ibi niartyribus sacraveral ; nam et allare ibi a snperioribiis episcopis conslilutiim habebaiur. »
(2) Telum imbelle sine iclu, dil Virgile.
— 2M — gie de Génébrard, en 1588, est fort en défaut, et que l'opinion de l'éminent archevêque d'Aix n'est guère admissible quand il écrit (1) : « Trophime, disciple de saint Paul, prêche à Arles, et c'est de cette source que toutes les Gaules reçurent la foi. Irénée prêche à Lyon, Çrescent à Yienne, Ursin à Bourges, Paul à Narbonne, Saturnin h. Toulouse, Austremoine en Auvergne, Martial à Limoges, à Bordeaux et à Poitiers, Front àPérigueux, Eutrope à Saintes, Catien à Tours, Julien au Mans... Que les autres peuples reconnaissent leurs premiers apôtres. Il nous suffit d'avoir signalé ceux de la Gaule. D'ailleurs, je ne doute pas qu'au même moment toutes les nations furent évangélisées, puisque nous voyons que la religion fu,t prêchée et embrassée dans tout l'univers vingt ou trente ans après la mort du Seigneur. »
Plutôt que d'accepter le récit trop simple de l'historien des Francs, on préfère ajouter foi à des manuscrits du quinzième siècle (2) : ils disent que saint Catien vint à Tours l'an 49 de notre ère, et le font mourir en l'année 260; ou bien à d'autres manuscrits du douzième siècle, qui associent dans une même mission, envoyée dans les Gaules sous Domitien, par le pape saint Clément, Pothin de Lyon, Paul de Narbonne, Denys l'Aréopagite de Paris, Catien de Tours et Julien du Mans (3) , encore le chroni-
(1) Genebrard, Chronographiœ , lib. il, an. 66, édition de Lyon, p. 222. — Rolland, Dissert, sur saint Gatien, p. 87.
(•2) Juramenta et siaiuta Ecclesiœ Turonemis, vfi M 67, p. 328. An. 49 : u SS. Marlialis, Ursinus, Julianus,... Galianus miltunlur in Gallias fidein Chrisli prœdicare. » — Rolland, Dissert., p. 89.
(3) La Grande Chronique de Tours, au recueil des chroniques do Touraine, par André Salmon, p. 2S : « Anno Domitiani, CleUis papa
queur oppose-t-il à cette tradition le sentiment de saint Grégoire de Tours. On aime mieux s'en l'apporter au témoignage d'un auteur du douzième siècle, qui nous montre saint Pierre ne pouvant visiter les régions de l'Occident, charger lesplus anciens disciples de Jésus-Christ de prêcher la foi dans les dix-sept provinces de la Gaule (1) , et désigner Lyon pour Irénée, Narbonne pour Paul, Bourges pour Austregisile, Trêves pour Valère, Martial pour Limoges, Saturnin pour Toulouse (2). Pourquoi insister sur un pareil anachronisme? Tout le monde est au moins d'avis que de ces évêques, Irénée fut martyrisé au commencement du troisième et Austregisile mourut dans le courant du sixième siècle.
On déclare que saint Grégoire de Tours ne possédait qu'une connaissance historique très-inexacte des événements qui l'avaient précédé : pour infirmer son autorité, ses adversaires exhument desnoms parfaitement inconnus, comme les Visbius, les Aristarque, leurs écrits perdus dans la poussière et que les vers, suivant l'expression du poëte, achevaient de ronger en silence, ou bien encore des
raartyrizalus sanctum Clemenlem habuil succeôsorem, qui pUires doctores Ecclesiai in diversas partes misit, scilicet, Fotinum Lugduno, Pauîuni Narbonœ, Dioiiysiura Areopagilani Parisiis, et Gatianum Turonis; sed, sicut refert Gregorius Turonensis, sanctus Galianus missus est Turoriis anno Decii imperatoris. » — Rolland, Disserl. sur saint Gatien, p. 91.
(1) Raban Maur, Vie de sainte Marie-Madeleine, e. 36 : « Pelrus Orientem relicturus, Roniamque iturus, designavit regiouibus Oeeidentis, quas ipse adiré non poleral, Evangelii prsedicatores, de nobilioribus in Cbristo et antiquioribus discipulis Chrisii, in regionem Galliarum, cujiis simt provinciaî decem et sepiem et lotidem ponlifices. »
(2) Id., c. 37. — Paillon, Monuments inédits, p. 283 et 293. — Rolland, Dissertation sur saint Gatien, p. 94.
3od
notes de ce genre (1) : « Ce qui estécrit ci -dessus de la vie de saint Catien est tiré de la bibliothèque de Saint-Victor et de celle des célestins de Paris, chez un vieil auteur hébreu appelé Polycrate, expliqué et interprété par un nommé Herman Goth ; et Bergomas, en son supplément des histoires d'Octavian César, livre VII, parle amplement de ce Polycrate, qui a fait quelques discours de saint Catien, dans le cinquième livre de la description qu'il a donnée de la Syrie, Assyrie, Mésopotamie, ch. it. »
On affirme que saint Grégoire manquait de documents sérieux pour écrire les premiers chapitres de son histoire des Francs : et ce sont des l'égendes imaginées à plaisir que nous voyons opposer à son témoignage concernant l'établissement du christianisme à Paris, à Tours, à Clermont, à Limoges, Qui ne sait que la plupart de ceaJictions pieuses se rattachaient aux grandes représentations du moyen âge, où, parmi les innombrables personnages de la passion, les spectateurs aimaient à reconnaître les patrons de leur Église, de leur pays? 11 fallait, pour retenir et charmer le peuple chrétien, lui montrer ses saints préférés : dans la crèche, parmi les bergers, auprès du berceau de l'enfant Dieu ; sur la terre d'Egypte, à côté de la sainte famille ; à travers la Judée, parmi les apôtres et les disciples à la suite de Jésus-Christ ; au pied de la croix et autour du sépulcre, entre les témoins de la mort et de la résurrection du Sauveur. De la scène, où elles avaient frappé la vue et l'esprit des fidèles , ces inventions dramatiques passaient dans la foule, se répandaient de toutes parts, sous la forme de récits légendaires
(1) Olivier Clierreau, Histoire des illiislrissimes archevêques de Tours. Saiiil Galion. — Pxoliand, Dissert. , p. 84.
qui flattaient l'amour-pcopre national et le goût du merveilleux. Ainsi saint Amateur d'Autun devenait le serviteur de la sainte Vierge à Nazareth; saint Afradoce de Béziers, l'Égyptien qui secourut la sainte famille en Egypte; saint Julien du Mans passait pour Simon le Lépreux; saint Ursin de Bourges n'était autre que Nathanaël ; saint Sédoine d'Aix (1) devait être l' aveugle-né que Tricastinum réclamait aussi comme son fondateur, sous le nom de Restitut. Saint Catien de Tours, un des bergers de Bethléem (2) , s'attachait aux pas du divin maître, témoin de ses miracles et compagnon de ses courses évangéliques ; dans saint Martial de Limoges On retrouvait l'enfant béni par Notre-Seigneur : les autres évoques dont parle Grégoire de Tours prenaient place parmi les premiers disciples, et saint Denys de Paris se confondait avec saint Denys de l'aréopage.
Mais laissons de côté ces témoignages sans valeur historique, empruntés au hasard à des actes interpolés, à des pièces apocryphes, à des copies manuscrites, raturées et sans date, à des récits légendaires composés au moyen âge; il y a des documents plus sérieux , digues d'être cités et
(1) Histoire ecclés. de Bretagne, par Deric, t. I, p. Iû5 : « Tropliilus Pauli discipulus Arelalensem docebat Ecdesiam : Sedoniiis, qui fuerat cœcus nalus, eloqueniissimus apud Aquensium Unes ; Saturniiius Tholosales-, Dionysius Avcopagiia cum sociis, Parisinos; Warlialis, Lemovicences ; Urbinus post Slremonium Arvernos; Galiamiis ïuronenses... Maximinus cum SyDchroiiio in Annonça villam rubram, quœ Kliedonum civilas dicilnr, niiserante Domino, visitavii alque inslnixit, rexitqiie Ecclesiara Rlicdonensera. n
(2) Un bréviaire de Tours du quinzième siècle dit : « Apparensque ei Dominus Jésus Clirislus in illâ forma qua eum cognoveral in terris. » Et plus loin : a Hic esl Galianus qui ChrisUim jnvcnem miracula facientem videre meruit.» — Rolland, Bisserl. sur saint Gaiien, p. 63 et 107.
discutés, où nous devons chercher les premières traces du trouble et de la confusion jetés dans les origines de l'Église de Paris. D'abord, comment la mission de saint Denys a pu être attribuée au pape saint Clément; ensuite, comment on a été amené à confondre le premier évêque de Paris avec saint Denys de l'aréopage.
Saî7it Demjs de Paris napas été envoyé dans les Gaules, au premiei' siècle , par le pape saint Clément.
Suivant la chronologie généralement admise aujourd'hui , saint Clément fut élu pape en 91 et martyrisé vers la fin du règne de Domitien , en 96 au plus tôt, au plus tard sous Trajan, vers l'an 100 (Ij . Quelques auteurs, s'appuyant sur des livres apocryphes, ont avancé que saint Clément prit place sur le siège apostolique après la mort de saint Pierre en ô7; mais qu'il abandonna ce i*ang suprême à saint Lin, et qu'il reprit , après le martyre de saint Clet, avec le souverain pontificat, le gouvernement de rEQ:lise universelle.
La substitution de saint Lin à saint Clément, pour laquelle il semble prendre parti, reçoit de INoël Alexandre (2) une étrange explication. Saint Pierre aurait désigné saint
(1) Origines de l'Eglise romaine, p. 88. — Chronique des pontifes romains suivant Eusèbe de Césarée, lib. m, c. lo. — Le catalogue de Libère donne saint Clément pour successeur a saint Lin. Le Liber ponlificalis établit ainsi l'ordre de succession des papes : Pierre, Lin, Clet, Clément, et cet ordre est suivi par presque tous les catalogues.
(2) iS'alalis Alexander, Dissert. IV in Hist. stec. i.
Clément pour son successeui- ; mais la Providence ne permit pas que ce choix se réalisât, de peur d'établir un principe dont les conséquences pouvaient devenir fatales à l'Église, si le pape mourant choisissait lui-même ou du moins déterminait à son gré l'élection de son successeur.
Ces hypothèses, favorables au système qui confond saint Denys de Paris avec saint Denys l'Aréopagite, sont depuis longtemps rejetées par la critique. Elles ne sauraient se concilier avec le passage si célèbre de saint Irénée (1) : « Les bienheureux apôtres, fondant et organisant l'Église, ont laissé à Lin l'épiscopat et l'administration. Lin fut remplacé par Anaclet; puis, en troisième lieu , la dignité pontificale fut déférée à Clément, qui avait vu les apôtres et conféré avec eux. ■) Il est inutile de citer les témoignages absolument semblables d'Eusèbe, de saint Jérôme (2) et de saint Épiphane.
Nous savons qu'on oppose Tertullien lorsque remontant, dans son livre des P7'esc7'ipiio}2s, à l'origine des Églises, il dit (3) : u Rome présente Clément ordonné par saint Pierre. » Ce texte ne signifie nullement que Clément a succédé à saint Pierre, mais qu'il avait reçu du prince des apôtres le caractère sacerdotal, ou, si l'on veut, l'onction épiscopale, ce qui ne dément en rien l'ordre de succession présenté par saint Irénée.
Les partisans de l'opinion qui fait remonter à saint Clé-
(1) S. Irénée, Adv. Hœres.,]. m, c. 13.
(2) S. Hieron., Catalog. script. Eccl. :« Clemens quarlus posl Pelvum Bomse episcopus. Siquidcm secundus Linus fuit, ei lerlius Clelus ; lametsi plerique Lalinorum secundum post Pelrum apostoluni putent fuisse Clemenlem. »
(3) TerluU., de Prœscript. lib., c. 02.
ment la mission du premier évêque de Paris, sans toutefois le confondre avec saint Denys l'Aréopagite, empruntent à une vie de sainte Geneviève le plus ancien témoignage qu'ils opposent au récit de saint Grégoire de Tours. Nous apprenons par l'auteur de cette vie, que la vierge de Nanterre montrait la plus grande vénération pour le village de CatuUa, où saint Denys avait reçu la sépulture. « Ce saint évêque, est-il dit (1), souffrit le martyre en ce lieu, situé à trois milles de Lutèce. Il avait été, suivant la tradition , envoyé par Clément, disciple de saint Pierre, pour évangéliscr la Gaule. Geneviève avait dessein de construire en ce lieu une basilique en l'honneur de l'illustre martyr, »
Nous nous hâtons de reconnaître que s' il n'existait pas des raisons décisives, à notre avis, de croire que ce passage est une des nombreuses interpolations glissées par la main des copistes dans le texte primitif de la vie de sainte Geneviève, nous resterions ébranlé par une affirmation si nette, si précise. L'ouvrage qui la fournit est regardé dans son ensemble comme un des monuments les plus authentiques et les plus respectables de l'Église de Paris. L'auteur anonyme est un contemporain de la sainte dont il racontait l'histoire. « J'ai vu , dit-il , dix-huit ans après la mort de Geneviève, quelques gouttes de l'huile que sa prière avait multipliée par un miracle.» Et les bénédictins de Saint-Maur observent que c'était (2) « un écrivain grave, judicieux, plein de piété, et qui ne manquait pas d'érudition pour le siècle où il vivait. »
Est-ce à dire que toutes las phrases incidentes de la
(1) Saint- Yves, Vie de sainte Geneviève, m* partie, ch. U.
(2) Hist. Utiéraire de la France, t. IH, p. lai.
— 2o8 — narration, et en particulier celle qui attribue au pape saint Clément la mission apostolique de saint Denys, ont la même valeur et la même authenticité que l'ensemble de l'ouvrage? La chose ne peut raisonnablement se soutenir. En effet, il n'est personne qui ne convienne que la vie de sainte Geneviève, mille fois transcrite dans les siècles suivants, s'est trouvée en beaucoup d'endroits retouchée, modifiée ou altérée sous la plume des copistes. Nous n'hésitons pas à noter le court passage qui concerne saint Denys, et à le signaler comme une interpolation risquée plus tard par quelque main complaisante, car il ne se trouve pas dans les manuscrits les plus estimés.
La meilleure édition de la vie de sainte Geneviève a été donnée à Paris, en 1846, par le père Saint- Yves, de la compagnie de la Miséricorde. Il apporta, pour exécuter ce travail, un soin et une patience admii-ables, et le texte définitif ne fut livré par lui qu'après avoir été collationné avec vingt-trois manuscrits des bibliothèques de la capitale. Chacun d'eux fut soumis à une étude spéciale : toutes les variantes furent scrupuleusement recueillies; puis portant, selon les règles d'une sage critique, son jugement sur ces copies diverses, Saint-Yves les partagea en trois classes, et assigna le premier rang aux manuscrits où le texte primitif paraît avoir été reproduit avec le plus de fidélité. Or l'endroit de la vie où l'auteur rappelle la dévotion qui conduisait sainte Geneviève au bourg de Catolocum, « au lieu, dit-il, où saint Denys souffrit le martyre avec ses compagnons Rustique et Eleulhère » , à cet endroit, aucun des manuscrits de la première classe ne contient la phrase incidente relative à la mission de saint Denys par saint
— 2S9 — Clément (1). Au. contraire, il est très-remarquable que les moins estimées des copies mises en parallèle par Saint- Yves, sont celles qui renferment cette incidente, encore r offrent-elles modifiées de telle façon que ces variantes dénotent clairement une interpolation daus le texte véritable. « 11 n'y en a pas un seul, dit Saint- Yves (2) parlant des manuscrits de la seconde classe, qui ressemble parfaitement à l'autre. »
Avant Saint-Yves, le père Lallemant, prieur de Sainte- Geneviève, l'un des personnages les plus vénérables du dix-septième siècle, avait publié une édition de la même vie de sainte Geneviève, d'après les manuscrits les plus, estimés et les jilus authentiques. Lui aussi n'hésitait pas à placer la phrase en question parmi les additions apocryphes.
La vie de sainte Geneviève est donc loin de fournir une preuve sans réplique en faveur de la mission du premier évêque de Paris par lé pape saint Clément. Le chapitre de saint Grégoire de Tours détaché de son histoire, des premières pages où il raconte l'établissement du christianisme au pays occupé par les Francs, produit sur notre esprit une impression plus forte qu'une phrase incidente de provenance très- douteuse, puisqu'elle ne se retrouve point dans les manuscrits les plus estimés. Cette incidente ne
(1) Saint-Yves, Vie de sainte Geneviève, m' partie, c. li. « Quanta vero veneratione et amore dilexil Cathulacensem vicura in quo sanclus Diouysiiis cuin sociis suis Rustico et Eleiitherio passus est, nequaquam silendum esse arbitrer. » Telle est la leçon des cinq meilleurs manuscrits rangés par le P. Saint- Yves dans la première classe.
(2) Saint-Yves, Vie de sainte Geneviève. Notice sur les manuscrits, p. X. — Concordance des manuscrits, p. LX.
saurait nous convaincre davantage lorsque nous l'aurons rapprochée d'un vers qui commence la seconde strophe d'une hymne dont l'authenticité ne repose pas sur un fondement mieux assuré.
(1 C'est, dit le pieux cantique (1), le soldat courageux et fidèle qui suivit le roi des cieux, c'est Denys le martyj-. Peuples, pour le chanter, unissez vos cœurs et vos voix. » « Clément l'envoya de Rome : il parut dans nos contrées pour apporter à la Gaule les fruits de la parole divine. » Hilduin, abbé de Saint-Denys, dans sa lettre à Louis le Débonnaire, disait (2) : «Fortunat, l'ami et le contemporain de Grégoire de Tours, auquel il écrivait souvent, a composé une hymne admirable en l'honneur de notre glorieux martyr. II y raj)pelle que saint Denys fut envoyé dans les Gaules par le pape saint Clément, suivant ce qu'il avait appris dans les écrits des Latins, i; Nous avons traduit les deux premières strophes et nous donnons le texte de cette hymne dont on veut faire, sur la foi d'Hilduin, honneur à Fortunat.
(1) Foriem iidelem militem Cœli seculuin principem, Dionysium martyrem Plebs corde, voce personet,
Clemenie, Renia prjesule, Ab Urbe inissus adfuit; Verbi superni numinis Ui fruclus esset Gallisp.
Voir rhymne entière aux pièces jusiificalives, IV.
(2) ITilduin, Epist. ad Ltidov. Pium, xir : « Contemporalis Gregorii Turonensis et scholaslicissimus Forlunaliis, qui plura ad eum scripserat, hymnum rhyihmica; composilionis pulcherrimum de isto gloriosissimo martyre coraposuit, in que commémorât eum a sancto Clémente destiuatum, sicut in Lalinorum paginis didicil, »
Cette pièce, si l'authenticité pouvait en être bien constatée, prouverait simplement que du vivant même de Grégoire de Tours, les esprits se trouvaient divisés, et que son sentiment n'était pas le seul répandu sur l'origine de l'Église de Paris. Cependant il nous paraîtrait assez étrange que Tours et Poitiers, ces Églises voisines, ne se fussent point communiqué leurs traditions respectives sur l'établissement du christianisme dans les Gaules ; surtout nous ne saurions expliquer comment les évêques de ces deux Églises, Grégoire et Fortunat, comtemporains et amis, -n'auraient eu occasion, ni dans leurs relations, ni dans leur correspondance, de s'entretenir d'un sujet auquel ils consacraient, l'un ses loisirs poétiques, l'autre les premières pages de son histoire.
Mais nous avons tout lieu de croire que cette hymne n'est pas de Fortunat. Vers le milieu du neuvième siècle, Hilduin, il est vrai, sans hésitation aucune, l'attribuait à l'évêque de Poitiers ; l'abbé de Saint-Denys n'était pas assez désintéressé dans Taffaire, son témoignage seul nous semble suspect, d'autantplus que l'hymne ne se lit ni dans les anciens recueils des œuvres de Fortunat, ni dans les éditions antérieures à la fin du dix-huitième siècle (1). Une- critique insuffisante avait d'ailleurs compté parmi les ouvi'ages de l'évêque de Poitiers divers écrits que l'on déclare généralement aujourd'hui ne pas lui appartenir, entre autres les actes de saint Denys, les vies de saint Marcel et de saint Germain, évêques deParis. Il n'est certes
(1) Voir entre autres la bonne édition donnée en 1603 par le père jésuite Christophe Bro-^ver. Jacques Doublet finie premier qui publia cette hymne au livre i" de ses Antiquités. Les autres éditeurs n'ont fait que la lui emprunter.
pas aisé de reconnaître dans l'hymne dont nous discutons l'authenticité le style ou la manière de Fortunal; cette pièce paraît calquée sur les actes de saint Denys, composés à une époque plus rapprochée de nous. C'est pourquoi nous croyons devoir partager le sentiment de l'abbé Lebeuf quand il dit (1) : « Aucun critique, aucun connaisseurne regardera comme un ouvrage de Fortunat l'hymne qu'Hilduin seul a produite comme de lui, qui ne s'est trouvée dans aucun des anciens recueils de ses poésies et qui ne ressent point son style. »
Cependant Michel-Ange Luchl, de l'ordre des Barnabites, élevé plus tard au cardinalat, publiant en 1786, à Rome, une édition des œuvres de Fortunat, a donné place à cette hymne parmi les poésies de l'évêque de Poitiei's. « Le point capital ici, dit-il (2), c'est le style même de la pièce, le meilleur témoin en pareille matière. Or le style de cette hymne m'autorise à la croire vraiment l'œuvre de Fortunat, » Mais l'autorité de l'éminent éditeur n'est pas infaillible, et sa critique s'est souvent laissé prendre en défaut. Pour n'en citer qu'un exemple, il rapporte encore la vie de saint Marcel de Paris au même Fortunat, et il y reconnaît également son style (1). 11 n'est aujourd'hui personne qui ne sache que l'auteur de cette Vie est un autre Fortunat, différent de l'évêque de Poitiers. .
Les anciens actes latins qui portent le titre de Passion
(1) Lebeuf, Dissert, sur l'histoire du diocèse de Paris, t. I, p. 53.
(2) Venant. Forlunaii opéra, edil. Luchi, 1. il, e. lO : « Non dubitavi illum hyinnum edere siib Fortunali noinine, prœsenini cum el slylus, oplimus teslis, id suadeal. »
(3) Id. , Prœiwin. in Vilam S. Marcelli, episc. Paris. : « Slylus noa mihi alienus a slylo Forlunaii esse videlur. »
des saints Denys, Rustique et Eleuthère, ne servent pas mieux la cause de ceux qui veulent faire honneur à saint dlément de la mission de saint Denys dans les Gaules. D'abord, « ces actes ne sont pas authentiques » , dit Félibien (1) et c'est là le témoignage d'un religieux de Saint- Denys. Les Bollandisies les appellent (2) « actes de saint Denys, rédigés par un auteur anonyme et rapportés par Félibien à la fin de son Histoire de Habbmje de Saint-Denys. » Aussi nous ne comprenons pas comment M. Darras a pu les qualifier (3) a actes latins de saint Denys cités par les Boîlandistes comme authentiques. » C'est tout juste le contraire. L'abbé Lebeuf observe ici (4) « qu'ils ne remontent pas à une haute antiquité », là (5), «qu'ils ne datent que du huitième siècle » , ailleurs, « qu'ils ne sont composés que de morceaux empruntés de quelques autres légendes » , et enfin, « que l'auteur doit être quelque abbé ou quelque moine de Saint-Denys même. «Tillemont déclare (6) « qu'ils paraissent écrits au septième ou au huitième siècle, et plutôt sur ce que l'on disait alors, que sur aucun mémoire qu'on eût conservé de l'antiquité. » Le style en est assez mauvais, et la rédaction même indique qu'ils avaient été composés pour être lus publiquement dans les offices, devant des fidèles assemblés (7).
(1) Histoire de la ville de Paris, 1. i, p. IS.
(2) Bolland, l. IV. oclob. 9,- SS. Dionysius, Rusticus et Eleutherius, p. 925. Voir les annotations, p. 926.
(3) Saint Denis VAréopagite, appendice n" i.
(4) Histoire de la ville de Paris, édit. Cocheris, t I, c. i, p. 3.
(5) Lebeuf, Dissert, sur l'histoire du Diocèse de Paris, p. 41 et 44.
(6) Mémoires ecclés,, t. IV, Saint Den3's de Paris, art. n, p. UUli.
(7) Entre autres phrases "a l'appui de ce que nous avançons, détachons ■celle-ci : « Id ergo supplicalio conimunis oblineat, ut venian consequa-
Néanmoins, tout imparfaits qu'ils sont, ces actes réclament une attention particulière, car ils fournissent une preuve invincible contre les fables que l'amour du merveilleux y a ensuite ajoutées, et aussi contre le nom et la qualité d'Aréopagite, plus tard faussement attribués au fondateur de l'Église de Paris.
L'auteur inconnu de ces actes commence par une façon de préface très-diffuse, où il insiste sur les difficultés de son entreprise, et dans cet exorde il déclare ouvertement n'écrire que longtemps après l'époque où se sont accomplis les événements qu'il va raconter. Son aveu ne laisse rien à désirer, car nous apprenons que les choses qu'il veut révéler avec le secours de Dieu, ont été ensevelies dans un long silence, et qu'elles sont plutôt connues par la tradition orale des fidèles que confii'mées par des témoignages écrits (1) .
« Les glorieuses souffrances des martyrs et leurs combats si précieux devant le Seigneur méritent, au même titre que les miracles, d'être rapportés par écrit. Cependant on ne saurait le tenter sans un sentiment de frayeur, parce que, devant la gi'andeur du sujet, le langage, par sa faiblesse, menace de demeurer impuissant à rendre toute la vérité. Mais quelles que soient, dès le début, les difficultés d'une pareille entreprise, l'esprit se sent à l'aise en songeant que le divin maître prendra soin de l'instruire et de l'éclairer. C'est pourquoi j'ose, avec le secours d'en haut,
tur dévolus, si quid de \irlulibus prœterinisit ignarus. » Et ceUe autre : Gralias libi, Domine Jesu Cbriste, qui inlestantis inimici lela probalionem lidelium luoruni permisisti esse, non vulnera. »
(1) Nous donnons parmi les pièces justificatives le texte de ces actes latins, Y.
essayer de révéler ce que le temps a couvert d'un long silence; car la vérité est que ces choses nous sont plutôt connues par la tradition orale que confirmées par des documents écrits.
« Nous savons, en eflet, à n'en pas douter, que les peuples nouvellement convertis tremblaient devant la cruauté des gentils ; ils craignaient d'écrire. Chacun, néanmoins, se réjouissait de la gloire des serviteurs de Dieu, parce que l'on a coutume de regarder comme écrit ce que la tradition atteste s'être accompli. Nous devons donc croire et, laissant de côté toute ombre de doute, confesser hautement que les martyrs ont souffert plus encore que ne disent les relations transmises d'âge en âge aux peuples chrétiens. Que la prière commune m'obtienne mon pardon, si par ignorance j'omets quelque détail. Si je fournis une narration incomplète, puissions-nous mériter tous de concevoir des saints martyrs une idée plus haute que n'en aura donné le récit de leur passion. Gomment donc le serviteur de Jésus-Christ est-il venu aux lieux qui s'honorent de son patronage? Quels autres saints a-t-il eus pour compagnons? C'est ce que nous avons appris de la bouche des fidèles ; c'est ce que nous raconterons avec l'aide des saints martyrs, et dans la mesure où il leur plaît de se faire connaître. »
Ces longs préliminaires sont suivis d'un nouvel exorde tiré de la prédication des apôtres et de la création des évêques chargés de continuer leur œuvre. « Après la passion de Notre-Seigneur Jésus- Christ et le mystère de sa résurrection, après son ascension qui montra aux hommes que jamais il n'avait cessé d'être là où il retournait, les
apôtres se séparèrent pour aller porter l'Évangile à toutes les nations. Comme le Sauvem* leur avait appris qu'ils ne tarderaient pas à souffrir le martyre, remplis de l' Esprit- Saint, ils prêchèrent avec tant de fruit, que la foi se propageant, un grand nombre la confessèrent, et l'Église catholique les honore aujourd'hui comme martyrs. L'effort des persécuteurs ne put vaincre leur courage, et l'épreuve du feu les rendit précieux comme l'or. Ils furent par les apôtres jugés dignes de remplir la mission du Seigneur, et de conserver parmi les nations les semences de l'Évan-gile, €468 hommes d'élite, marqués par une disposition de la Providence, furent investis de la puissance épiscopale, afin de pouvoir sans difficulté appeler aux mystères des saints autels ceux qui se convertiraient à leur parole. »
L'indiscret narrateur ne s'arrête pas encoz'e; mais ici nous lui savons gré de ses longueurs : elles servent notre cause; car entre ces évêques chargés de continuer à travers les siècles l'œuvre des apôtres, il veut, avant d'arriver à saint Denys, nous faire connaître Saturnin de Toulouse et Paul de Narbonne. « Dans la foule de ces confesseurs se distingue le saint et vénérable Saturnin, que Toulouse se réjouit de recevoir comme évêque; il fut, par ordre d'un peuple impie, attaché à un taureau et précipité le long des degrés du Capitole. Ce supplice mit en pièces le saint pontife et l'envoya au ciel. Heureux d'une pareille victoire, heureux d'un tel courage, il fut d'abord docteur, ensuite martyr : il confirma par un éclatant exemple ce qu'il avait enseigné dans ses discours. Le bienheureux Paul, évêque et confesseur, convertit également la province de Narbonne par ses prédications ; il fut en butte aux tribulations
domestiques les plus douloureuses; mais ces peines manifestèrent en lui le vrai serviteur de Dieu. Grâces vous soient rendues, Seigneur Jésus, qui permettez que les traits de l'ennemi servent à éprouver vos fidèles sans les blesser! Grâces à vous, qui les récompensez si bien de leurs travaux, que le démon ne peut se glorifier d'aucune défaite parmi vos serviteurs ! Notre tâche nous amène à dire les faits de notre patron principal : nous n'épuiserons pas tout ce que l'on sait sur le serviteur de Dieu ; qu'il nous suffise de ne l'avoir pas oublié. En pareille matière, les fidèles doivent croire, plutôt que de compter sur le récit d'un homme pour les éclairer. »
~Ce chemin détourné a conduit notre auteur au but; il tient enfin son sujet, et s'attache alors à l'histoire de saint Denys, son patron principal, comme il l'appelle. La narration commence par une phrase incidente dont les manuscrits nous offrent deux textes différents : c'est encore ici; comme dans la vie de sainte Geneviève, le témoignage incertain, fort discutable et très-discuté, que l'on oppose à l'histoire, aux assertions positives, au récit authentique de saint Grégoire de Tours.
« Saint Denys, qui avait, suivant la tradition, reçu .des successeurs des apôtres (1), ou bien de saint Clément, successeur de l'apôtre Pierre (2), mission de porter aux
(1) Telle est la version donnée par Bosquet, Hist- Ecoles. Gallic, p. II, p. 68, et par les six éditions qui suivirent : « Sanctus ijiturDionysius, qui, ut ferunt, a successoribus apostolorum verbi divini seniina gentibus eroganda susceperat. » Elle a été adoptée par Luchi, qui regarde ces actes comme l'œuvre de Fortunal, y reconnaissant toujours « Qua^ dam cum stylo Foriunati ipsius orationis affuiitas. » Enlin Migne l'a reproduite dans sa Patrologie latine, t. LXXXVIII, p. 580.
(2) C'est le texte de Félibien : a Ijitur S. Dionysius qui Iradenle
gentils les semences de la parole divine, dirigea, dans l'ardeur et l'intrépidité de sa foi, ses pas vers les régions où il savait l'idolâtrie plus profondément enracinée. Il arriva, conduit par le Seigneur, chez les Parisiens, sans craindre d'affronter l'humeur féroce d'un peuple infidèle : le souvenir des épreuves passées affermissait son courage, et, après avoir mérité d'être confesseur, il n'hésita pas à devenir le prédicateur de ces peuples barbares. La capitale des Parisiens était alors le rendez-vous des Germains et jouissait d'une grande réputation ; elle avait un air sain, un fleuve agréable, une campagne fertile, de magnifiques vignobles, des bois avec d'épais ombrages, une population condensée, un commerce très-étendu. L'île que Paris occupait n'était guère appropriée pour une ville. Cet espace, circonscrit par les eaux du fleuve, devenait trop étroit pour la masse des habitants attirés par les avantages du séjour.
H Le serviteur de Dieu fixa là sa résidence. Fort de sa foi et intrépide dans sa confession, il construisit la première église, établit des clercs qui devaient la servir, régla leurs offices suivant l'usage, et prit soin d'élever au second degré du sacerdoce des hommes d'une vertu éprouvée. Confiant dans l'avenir et encouragé par la construction d'une basilique, il ne cessait do prêcher le vrai Dieu aux gentils; il leur disait à tous la justice et la miséricorde divines, et attachait peu à peu au service du Seigneur ceux qu'il arrachait à l'esclavage du démon. Dieu accomplissait aussi de grands prodiges par les mains de son serviteur, et
S. Clémente Pelri aposloli siiccessore, Verbi divini semina geniibus eroganda susccpeiat. »
Denys soumettait ces cœurs rebelles autant par la puissance de ses miracles que par la force de sa prédication. Ainsi, ctiose merveilleuse! un homme sans armes triomphait d'un peuple toujours armé, l'arrogance des Germains s'inclinait à l'envi sous le joug du Christ, et les cœurs, touchés par la grâce, acceptaient avec joie ses douces chaînes. Les idoles étaient renversées par ceux-là même qui les avaient élevées à leurs frais; du port de salut où ils se sentaient à l'abri, ils voyaient avec joie périr les dieux qui leur avaient tant de fois fait faire naufrage. Le parti du démon pleurait sa défaite, les soldats de l'Église triomphaient de leur victoire. «
Après cette esquisse des travaux apostoliques du premier évêque de Paris, les actes continuent par le récit de son martyre. « L'antique ennemi du genre humain, voyant qu'il perdait les peuples qui se convertissaient à flots pressés au Seigneur, dressa toutes ses machines pour renverser l'édifice qui s'élevait; ses partisans déploraient la ruine de leurs dieux : il les arma sans coup férir en persécuteurs, afin de hâter par toute sorte de supplices la perte de ceux qui prêchaient un seul et vrai Dieu. Rien ne devait échapper à l'extermination. Les édits de persécution publiés, la foule ardente des impies s'avança contre le peuple de Dieu, disposée à frapper du glaive les élus du Seigneur. Ils parcouraient l'Occident à la recherche des chrétiens, lorsqu'ils trouvèrent à Paris saint Denys combattant contre les incrédules, et auprès de l' évêque, le prêtre Rustique et l'archidiacre Éleuthère. Ni l'un ni l'autre ne voulut se séparer de saint Denys. On les fit comparaître ensemble devant le juge, et ils demeurèrent tous trois unis dans les épreuves d'un
même martyre. Interrogés, ils confessent un seul et vra Dieu en trois personnes. On les livre aux bourreaux : acca blés d'outrages, brisés par les tortures, ils se disent chré tiens, et sous les coups qui les déchirent ils se déclaren hautement serviteurs de Dieu. Leur constance dans la fo ne s'est pas démentie ; ils ont rendu leurs corps à la tern et porté'leur âme aux cieux; ils sont allés au Seigneur er lui rendant si bien témoignage, qu'après avoir eu la tèU tranchée, on aurait dit que leur langue palpitante continuait à glorifier le Seigneur. Heureuse union ! société bénie de Dieu! il n'y eut entre eux ni premier ni dernier; ilj confessèrent l'adorable Trinité, et par ce triple martyre k lieu de leur supplice devint à jamais illustre. »
Ce qui suit concerne la sépulture de saint Denys et d€ ses compagnons ; puis les actes se terminent par quelques lignes sur les honneurs rendus aux martyrs et sur les effets merveilleux de leur intercession. « Les bourreaux craignaient que la dévotion des chrétiens, confiante dans les reliques des martyrs, n'inspirât la pensée de leur élever un tombeau, afin de s'assurer leur patronage; c'est pourquoi ils prirent le parti de les précipiter dans les profonds abîmes de la Seine. A cette fin on les porta sur un bateau. Alors une dame, païenne encore, mais désireuse de faire quelque chose qui serait agréable à Dieu, tendit un piège aux bourreaux : pour détourner leur attention et les distraire de leur tâche, elle les invita à un repas, et donna dans l'intervalle ordre à ses serviteurs d'enlever le corps des martyrs. Ils s'empressèrent de suivre les volontés de leur maîtresse et déposèrent les restes vénérés dans un champ labouré, à six milles de Paris. La terre fut ense-
mencée et devint si fertile qu'elle produisit du blé au centuple, au contentement du laboureur et à l'admiration du pays. La moisson mûrit, et le précieux trésor demeura longtemps caché aux habitants de Parisis.
(( Cependant la mère de famille dont nous venons de parler ne perdit pas le souvenir de ses ordres mystérieusement accomplis. Quand la persécution fut apaisée, elle rechercha la place qui conservait les ossements des martyrs, et l'ayant trouvée, la marqua par l'érection d'un petit mausolée. Dans la suite, les chrétiens élevèrent à grands frais, au même endroit, sur le tombeau des martyrs, une splendide basilique. Là, chaque jour le Seigneur permet que de nombreux miracles attestent la puissance de ses saints : les malades apprennent combien il est utile d'honorer les serviteurs de Dieu là où les aveugles recouvrent la vue, les sourds l'ouïe et les boiteux le marcher. N'oublions pas de dire que les possédés conduits en ce lieu vénéré sont contraints d'indiquer la place où chacun des martyrs a été enseveli. Le Seigneur a voulu que nous célébrions leur fête le septième des ides d'octobre ; il a promis au martyre des fruits au centuple, à lui appartiennent l'honneur, la gloire, la force et la puissance dans les siècles des siècles. »
Nous avons essayé de donner dans son entier et avec toute l'exactitude possible la traduction des actes latins de saint Denys. Maintenant, faisons œuvre de critique. La lecture attentive de la narration ne laisse pas dans l'esprit une impression favorable : la composition est mauvaise et le style d'un latin plus que défectueux : aussi rend-il la tâche du traducteur fort délicate. Cependant l'étude de ce
document n'est pas sans intérêt et sans profit dans le sujet qui nous occupe.
Et d'abord , quelle foi mérite l'auteur anonyme qui a rédigé ces actes? II avoue sans ambages (1) « que les faits qu'il va raconter avec l'aide de Dieu ont été obscurcis par un long silence. » De plus, il les tient (2) « de la tradition orale et ne peut nullement les appuyer sur des témoignages écrits. » Il est donc bon de se mettre quelque peu sur ses gardes ; la précaution ne serait pas inutile, et l'auteur luiiiiême ne semble-t-il pas nous y convier lorsqu'il déclare que (3), a en pareille matière, les fidèles doivent croire, plutôt que compter sur le récit d'un homme pour les éclairer. » Une circonstance plaiderait en faveur de la véracité des actes considérés dans leur ensemble, c'est que le récit est dépouillé des fictions merveilleuses que l'on y a depuis ajoutées. Il n'est point question de saint Denys portant sa tête l'espace de plusieurs milles; nous lisons simplement que les martyrs eurent la tête tranchée, après quoi [k] « on aurait dit que leur langue palpitante continuait à glorifier Dieu. »
Ensuite quelle date peut-on assigner à la composition des actes de saint Denys? L'auteur déclare franchement « écrire longtemps après les événements qu'il raconte. » Telle est sa confession ; dans quel sens faut-il l'entendre?
(1) « QuîE longo temporis fuerant obumbrala silenlio, ipsius divinitalis auxilio suscepla sunt revelanda. »
(2) « Ut Iiabet teslimonium veritatis, plus fidelium sunt relalione comperta, qiiam probenlur ad nos leclione iransmissa. »
(3) « In lalibus causis magis convenii fidèles credere, quam possil relalio bumana monslrare. »
(4) « Ut amputalis capilibus, adhuc pularelur lingua palpilans Dominum confiteri. »
CoQiment apprécier ce long temps? « Il nous est permis, dit M. Darras (1), de reculer l'origine des actes de saint Denys au delà de h60 , époque où sainte Geneviève éleva la seconde église sur le tombeau de l'apôtre de Paris. » Nous ne saurions prendre la même permission , le texte des actes s'y oppose, et l'auteur semble nous rejeter bien plus loin dans les siècles de l'ère chrétienne, lorsqu'il fait cette remarque (2) : « Les martyrs ont souffert plus encore que ne disent les relations transmises d'âge en âge aux peuples chrétiens, » M. Darras pense que le passage des actes , « les fidèles bâtirent une église sur le tombeau des martyrs » , doit nous mettre en présence de la première construction antérieure à celle de sainte Geneviève (3). Malheureusement ce n'est point la phrase complète, et il ne prend encore de ce texte que ce qui lui plaît. Si nous citons les actes sans les mutiler, suivant le besoin de notre cause, ils disent (i) : « Dans la suite les chrétiens élevèrent à grands frais, sur le tombeau des martyrs, une splendide basilique. » Comment expliquer cela d'une église construite dans le Parisis, parles premiers chrétiens, sur le tombeau de saint Denys? Comment essayer d'asseoir un argument historique sm* un prétexte si léger fourni par une phrase tronquée? L'hypothèse de cette église est par trop frivole,
(1) Darras, Saint Bemjs l'Arèopagite, p. 77.
(2) « Qui pro confessione Domini ac Dei noslri digni fuenint subire marlyrium, etiani ainpliora lolerare valuisse, quam videtur succedeniibus celalibus relalio per populos iransmissa recolere. »
(3) Darras, Saint Benys VAréopagilc, p. 76 et 77.
(4) Cilalion de iM. l'abbé Darras: Texte des actes : Christiani basilicam siipra mar- Undc post modum clirisliani ba-
lyrum corpora... conslruxerunl , sUicam supra maviyrum corpora ibique quolidie mérita eoruin vir- niagno sumplu, culliique exiniio litluni probantur... conslruxerunt, ubi qnoiidie...
quand on était si près de l'époque où sainte Geneviève eut tant de peine à faire bâtir un sanctuaire des plus modestes, une humble chapelle (1), en l'honneur des saints martyrs.
Nous ne croyons pas qu'au quatrième ni même au cinquième siècle, l'auteur des actes pouvait parler de l'affluence des Germains à Paris (2) , et des délices de la capitale, qui les retenaient captifs sur les bords de la Seine. Ce n'est certes pas davantage au sixième siècle qu'un écrivain, désignant Lutèce ou l'humble bourg de Catolocum, aurait dit (3) : « Comment le serviteur de Dieu ar" riva-t-il en ces lieux qui s'honorent de son patronage? » Et surtout, est-ce à cette époque qu'il se fût exprimé en ces termes [h) : « Notre tâche nous amène à raconter l'histoire de notre patron principal ? »
Non, ces dates ne sont pas sérieuses : on les a imaginées, sans prendre le temps ou la peine de les discuter.
Ce qui nous paraît être sinon le vrai, du moins le vraisemblable, c'est que le rédacteur de ces actes est un moine de Saint-Denys, contemporain de Pépin le Bref, peut-être de Charles-Martel. Il n'y a guère qu'un moine de l'abbaye fondée par Dagobert qui pouvait parler d'une basilique construite dans la suite des temps, à grands frais, et ornée
(1) Saiiu-Yves, Vie de sainte Geneviève, lu' partie. — Gesta Domni Dagoberii, apud. Duchesne, Hist. Franc, script. ^ t. I., p, S74 : ce Yilis quippe tanlum œdicula, quam, ul ferebatur, beata Genovefa super sanctos martyres dévoie conslruerat, lantorum raarlyrurn corpora non ambiebat. » — Darras, Saint Denys l'Aréopagiie, p. 87.
(2) « ïiim meinorala civitas et eouvenlu Geimànorum, et nobililate pollebai. » — « Subdebat se illi cerlatim Germauiœ cervicosilas. »
(3) « Qualiter cullorera Domini locus ejus gaudens patrocinio babere promeruit. »
(4) « Duin ergo ad pcculiaris palroni gesla suscepti ofOcii tendit obsequium. »
avec le soin le plus exquis. Frédégaire écrivant sa Chronique vers l'an 650, ne s'exprimait pas en d'autres termes lorsqu'il disait du roi Dagobert (1) : a Ce monarque prodigua l'or, les pierreries et les ornements les plus précieux pour décorer comme elle le méritait l'église de Saint- Denys, et obtenir ainsi la protection du bienheureux. » Seul un moine de cette abbaye songeait à nommer saint Denys son patron particulier, « parce que, dit l'abbé Lebeuf (2), cet auteur écrivait dans son monastère, et c'est pour cela qu'il semble parler au nom de toute la communauté. » 11 ne faut d'ailleurs qu'ouvrir la collection des ■diplômes de nos avis en faveur de l'abbaye, pour s'assurer que dès le septième et le huitième siècle, on lit insérées dans presque toutes ces pièces, les trois ou quatre mots : « Le bienheureux Denys notre patron particulier (3). » Cela passa, observe l'abbé Lebeuf, dans le style ordinaire des écrivains du monastère et de ceux qui rédigeaient les actes. Enfin, au moment où le moine de Saint-Denys écri-
(1) Fredeg. Scholast. Chronicon, an. 637. c. 79 : « Dagoberlus sepultus esl in ecclesia sancti Dionysii, qnain ipse prhis condigue ex auro et gemmis, et multis pretiosissirais speciebus ornaverat, et condigue in circuilu fabricari pneceperat, patrocinium ipsius preiiosum expetens. »
(2) Lebeuf. Dissert. sur le Vicus Calalocensis des actes de sainte ■Geneviève, p. 43.
(3) Charte du roi Pépin, 755 : « Pro Dei amore et santo Dionesie specialis pavroni nostri. »
Charte du même roi, 768 : De Basilica peculiaris paironi nostri Domni Dionysii marlyris. »
Charte de Carloman, frère de Charlemagne, 769 : «f De Basilica peculiaris palroni nostri sancti Dionysii. »
Charte du roi Charlemagne, 778 : « De Basilica peculiaris palroni nostri Donini Dionisii marlyris. »
Félibien, Histoire de l'abbai/e de Saint-Denys, pièces juslif., p. xxv, XXXI, xxxir et xxxix.
vait sa narration, au huitième siècle, ]es hommes de la Germanie, c'est-à-dire les Francs austrasiehs", venaient en foule et se fixaient à Paris, sous le gouvernemient de leurs protecteurs les maires du palais, de la famille des Héristal (1).
L'étude attentive des actes de saint Denys nous conduit à ces conclusions, déjà proposées par les Bollandistes (2) ; le rapprochement de certains passages que l'auteur a éparpillés dans son récit les afiermit, et elles sont encore confirmées par la comparaison de quelques autres monuments du huitième siècle. Ces actes présentent dans les amplifications ajoutées pour l'ornement du style, et elles sont loin d'être du meilleur goût, un assez grand nombre de phrases empruntées textuellement à des vies de saints (3) qui ont été écrites au temps des derniers rois mérovingiens.
(1) A celle époque, l'Auslrasie, c'esl-à-dire les Germains de l'esi, asservie par les derniers Mérovingiens, chercliail par des révoltes à recouvrer son indépendance en mettant à sa tête les maires du palais de la famille des Ilérislal. C'est pourquoi les Germains afilnaient à Paris, a la cour de Pépin d'Héristal el de Charles-Martel, qui gouvernaient l'Austrasie el comballaient la Neuslrie sa rivale.
(2) Boliand., t. IV. octob. 9, SS. Dionysius, Ruslicus et Eleullierius, p. 926.
(3) L'abbé Lebeuf, dans les pages qu'il a consacrées à l'examen des actes de saint Denys, Dissert, sur le diocèse de Paris, t. I, p. 49, relève un certain nombre de ces phrases, et en particulier celles qui se trouvent textuellement dans une vie de saint Gaudence écrite vers l'an 7G0. Nous ne voulons citer que les trois suivantes : « Nam qui meruerat esse coafessor, non cunctalus est alrocibus populis accedere prasdicalor. » — « Deum gentibus non desinebat insinuare quem noveral; ejusque omnibus et judicium el raisericordiam anteponens, paulatim Deo sociabat, quos diabolo sublrahebat. n — «i Tanlas per illum Dominus dignabalur exercere virtuies, ut rebellium corda geniilium non minus miraculis, quam pradicationibus oblineret. n
Qu'on ne vienne donc point nous vanter l'antiquité de ces actes, affirmer que leur rédaction actuelle remonte au quatrième ou au cinquième siècle (1.) , nous faire assister à la première lecture qui en fut donnée, du haut de l'ambon, aux fidèles de Lutèce (2), ou encore au chant dans les églises de Paris (3), pendant les trois ou quatre siècles qui suivirent Fortunat, de l'hymne qu'on lui attribue; c'est là de la légende et non plus de l'histoire.
Nous préférons Grégoire de Tours à Jacques de Voragiue (4), et si les affirmations qu'on nous propose étaient fondées, nous en trouverions quelque trace marquée dans Usuard, par exemple, qui rédigeait son Martyrologe si détaillé, à Paris, au monastère de Saint- Germain, sous le règne de Charles le Chauve, et dont le témoignage ne vient pas donner crédit aux versions de la vie de sainte Geneviève, de l'hymne dit de Fortunat, et des actes de saint Denys, où l'on veut trouver les vraies origines de notre Eglise.
. Peut-on dès lors regarder comme authentique le passage des actes qui nous montre le fondateur de l'Église de Paris « recevant sa mission de saint Clément, le successeur de l'apôtre Pierre »? D'un côté, les manuscrits se divisent en deux classes : la fameuse phrase se lit dans ceux-ci ; msis ceux-Jà disent « saint Denys, qui, suivant la tradition, avait été envoyé par les successeurs des apôtres porter aux gentils les semences de la parole divine. » Les six premières éditions des actes publiés en France par le savant
(1) Darras, Saint Denys l'Aréopagile, p. 77 el 187.
(2) Id.,p. 187.
(3) Id. , noie à la page 81.
(/l) Evoque de Gônes en 1290 et auteur du fameux ouvrage que l'admiration dos contemporains lit appeler la Légende dorée.
Bosquet, évêque de Montpellier, sur les meilleurs manuscrits, sont conçus en ces termes (1). D'autre part, est-il possible de reconnaître- et d'assurer quel est le texte original de ces actes composés, suivant toutes les vraisemblances, par un moine de Saint-Denys au huitième siècle?" Qui oserait affirmer que la rédaction primitive n'a pas été altérée ? Les preuves ne manquent point pour établir que les copistes ont parfois apporté dans la transcription de ces actes autant d'indiscrétion que de maladresse. Ainsi l'abbé Lebeuf (2) a vu un manuscrit très-ancien des actes (3) dans lequel, en parlant du fleuve qui arrose la ville que saint Denys vint convertir, l'écrivain nomme le Rhin.
Tous les manuscrits qui contiennent la variante si discutée de saint Clément ne sont que des copies provenant de l'abbaye de Saint-Denys. Or personne n'ignore que dans ce monastère, après l'abbé Hilduin, chacun se fit un point de religion de soutenir que la mission d'annoncer l'Évangile dans les Gaules avait été confiée à saint Denys par saint Clément.
Ces copies, au nombre de quatorze, à la Bibliothèque impériale, ont été transcrites, du dixième au quinzièmesiècle, par les moines de l'abbaye; il n'est pas étonnant qu'elles ne reproduisent pas la phrase du texte publié par Bosquet. Entre elles , les unes sont favorables à l'aréopagitisme, les autres n'y font pas même allusion. Mais, quoi qu'il en soit , nous ne pouvons y voir que des copies modifiées ou interpolées, et M. Darras, qui assure les avoir
(I)Bolland., t. IV, oclob. 9, SS. Dionysius, Rtisticus ei Eleullierius, § ^ , p. 865.
(2) Lebeuf, Dissert, sur le diocèse de Paris, p. 47.
(3) Collect. Colberlina, n° 2290.
soigneusement collatîonnées , prononce lui-même contre elles la sentence de réprobation , lorsqu'il écrit (1) : «Tous ces actes publiés ou inédits, quelque diverse que soit leur rédaction, car les formules n'en sont pas toutes les mêmes, disent unanimement que saint Denj's fut envoyé dans les Gaules par le pape saint Clément. »
Une circonstance particulière que nous devons relever dans les actes porte, à notre avis , le dernier coup à l'authenticité de cette phrase. L'auteur n'arrive à saint Denys de Paris qu'après avoir arrêté notre attention sur Saturnin de Toulouse et sur Paul de Narbonne. Un peu plus haut , pour désigner les hommes chargés par les apôtres de continuer leur œuvre, il se sert de l'expression de confesseurs (2), et range dans la foule de ces confesseurs saint Saturnin, martyr (3), et saint Paul (4), qui ne versa point son sang pour le nom de Jésus-Christ. Aussi, quand nous lisons que « celui qui avait mérité d'être confesseur n'hésita pas à prêcher la foi cà des peuples barbares (5j » , la pensée de l'auteur est que saint Denys ayant été jugé digne de succéder aux apôtres dans la mission de conver-
(J) Darras, Saint Denys l'Arôopagite, p, 109.
(2) « Adeo ut, lide crescenle, non pauci mererenlur lieri confessores, quos modo ecclesia caiholica gaudet pronieruisse martyres, llos ergo ad suscipienda mandata Domini idoneos aposlolorutn esse judicavit eleclio, qiiibus evangelica semina sempera gentibus servanda commilterent, eleclisque viris Dei disposit'ione providenter, honorera decreverunt episcopatus adjungere, quo facilius eorum prœdicalionibus acquisili ad minislerium sacri proveherentur altaris. »
(3) « Ex qua confessorum lurba, sanclum et venerandi merili Saturninum urbs Tolosana promeruisse gaudet episcopum. »
(4) « Simili eliam gralia beatissimus Paulus autistes alque confessor Narbonensem provinciam salutare acquisivit eloquio. »
(5) « Qui meruerat esse confesser non cunclaliis est atrocibus populis accedere prœdicalor. »
tir les gentils, ne s'était point laissé retenir par la crainte d'une nation cruelle.
Lorsque les actes de saint Denys nous apprennent que « le souvenir des peines passées affermissait son courage (1) » , faut-il voir dans ces mots une allusion aux supplices déjà endurés à Athènes par le premier évêque de Paris? La pensée est certes bien voilée : parler ainsi quand il suffisait d'un mot pour être compris de tous, c'est vraiment prendre plaisir à se rendre inintelligible. A quoi bon chercher en Grèce un sens ramené de si loin? Ces peines passées ne signifient pas autre chose que les épreuves déjà supportées vaillamment par saint Denys dans ses courses apostofiques, dans la prédication de l'Evangile à Arles, à Meaux , aux diverses stations de la longue l'oute qu'il avait parcourue avant d'arriver à Paris.
Mais saint Saturnin est venu dans les Gaules vers l'an '250, tous les témoignages en font foi , depuis les actes du généreux pontife cités par Grégoire de Tours jusqu'au Martyrologe romain, qui fixe expressénent à la persécution de Dèce la date de la mort de l' évêque de Toulouse (2), et naguère encore, à Rome, les savantes leçons du P. Mamachi n'enseignaient pas autre chose (3). Paul de Narboune était, sur le siège de cette ville, un des successeurs
(1) « Virlulem siiam praîleritarum pœnarum recordalio roborabat. » ('i) Voir ci-dessus, cli. iv, SAiiXT Satdrkin dk Toulouse, p. 81 ei suiv.
(3) Maniaclii, Origines et Antiquitates christianœ, t, I, p. 4lS. « Post annum 250 Saim-uinus episcopus Tolosanarum cum a nescio quo perdito homine accusatus apiid sacerdotes idolorum esset, quod irapediret, ne qu?n a falsis numinibus oracula funderentur, populi lumultu atque seditione comprebensusfuil, cumque sacrificare noluissel, dire cruciatus, postrcmumqiii; afi'eclus extremo supplicio est. »
de Sergius Paulus , séparé du disciple de saint Paul par deux cents ans d'intervalle. Il ne peut être autre que le saint évêque dont nous avons rapporté les amères douleurs lorsque deux de ses diacres faisaient peser sur lui une accusation infâme (1). Le passage des actes ne saurait le désigner plus clairement que par ces paroles (2) : « Il fut en butte aux tribulations domestiques les plus cruelles; mais ces peines manifestèrent en lui le vrai serviteur de Dieu. » Comme l'auteur des actes associe ces trois confesseurs, saint Saturnin, saint Paul et saint Denys, dans une môme mission apostolique, il les croyait bien arrivés dans les Gaules vers l'an 250.
Ainsi les actes latins de saint Denys, au lieu de contredire, viennent confirmer le récit de saint Grégoire de Toui's, et fixer une fois de plus au troisième siècle la fondation de l'Eglise de Paris.
Nous avons discuté le sens et déterminé la valeur des monuments empruntés à la" liturgie et à l'histoire ecclésiastique pour défendre la mission de saint Denys par saint Clément; livrons au même examen deux documents civils que le huitième siècle fournit à l'appui de cette opinion. En les admettant de prime abord , sans restriction, ces deux pièces administratives prouveraient tout au plus qu'à cette époque de pleine décadence on commençait à dire que le premier évêque de Paris avait été envoyé par saint Clément , sans toutefois le confondre avec saint Denys de l'aréopage. Mais nous avons de graves rései'ves à faire.
(1) BoUand., Acta Sanclorum, '21 mari. — Ci-dessus, cli. iv, saint Padl de Narbonne, p. 132.
(!') « Quem ila labor domestica: triijulalionis exercuil, ut vcrum Domini esse famulum approbarcs. »
Dans un diplôme donné en 723, par Thierry IV, appelé Thierry deChelIes, il est écrii^d' une façon très-incidente (1) : « Le bienheureux Denys avec ses compagnons Rustique et Eleuthère, qui les premiers après les apôtres, sur l'ordre de saint Clément, successeur de l'apôtre Pierre, sont venus dans cette province des Gaules. » Est-ce là du moins une pièce d'une authenticité certaine? Les savants bénédictins qui l'ont éditée des archives de Saint-Denys ne disent point qu'ils ont vu l'original, et il est plus que probable que l'on en possédait seulement des copies postérieures au huitième siècle (2). Mabillon, dans son célèbre ouvrage de Re diplomatica, a toujours soin de distinguer les actes qu'il reproduit sur l'autographe : nous ne voyons pas qu'il marque de ce signe le diplôme de Thierry IV (3). Félibien rappelle ce témoignage de la faveur du roi franc pour l'abbaye de Saint-Denys (ù); mais il ne le rapporte pas parmi les pièces justificatives de son histoire du monastère. Dès lors, suivant la remarque de l'abbé Lebeuf, « le diplôme n'ayant été publié que sur une copie, il n'a plus la même valeur. »
Faut-il observer encore avec quelle liberté ces sortes de documents étaient modifiés, altérés, interpolés, sur-
(1) Mabillon, de Re diplomatica, lib. vi, p. 488. Diploma Theoderici IV, régis Francorum... « Bealus Dionysius, cum sociis suis Iluslico el Eleulherio, qui, primi post aposlolos, sub ordinalione beau Clemenli, Pelri apostoli successoris, in hanc Galliaruni provinciam advenerunl. » — Voirie diplôme aux pièces juslilicalives, VI.
(2) BoUand., l. IV ociob., SS. Dionjs., Ruslic. et Eleulh., § VI, p. 887.
(3) Mabillon dit seulement que celle pièce vient des archives de Saint-Denys, « ex archive Dionysiano. »
. (4) Histoire de l'abbaye de Saint-Denys, I. i, p. 37.
tout lorsqu'il s'agissait d'un point en litige à établir? On sait combien l'abbaye de Saint-Denys en particulier est suspecte dans cette matière. Aussi des critiques dont la loyauté égalait la science n'ont pas craint de repousser le diplôme de Thierry de Chelles comme apocryphe, a J'ai remarqué, dit l'abbé Lebeuf (1) , que tout le reste de la pièce est farci de mots latins altérés, et qu'il n'y en a point dans les lignes qui regardent la mission de saint Denys par saint Clément. C'est ce qui augmente le fondement des soupçons. » D'autres, au contraire, l'ont pleinement accepté : « Les paroles du diplôme, dit M. Darras (2) , sont -remarquables. Elles attestent à la fois la mission de saint Denys et de ses compagnons par le pape Clément, et l'antériorité d'une précédente mission apostolique dans les Gaules : les premiers après les apôtres, ils vinrent en Gaule. »
N'est-ce point là encore un texte que l'on tronque après l'avoir faussement déclaré transcrit sur l'autographe ? « Dans un diplôme, écrit M. Darras (3), publié par Mabillon , ex autograptio, Thierry IV, roi des Francs, surnommé de Chelles, s'exprime ainsi. » Or l'autographe de cette pièce n'a jamais été vu de Mabillon, qui n'en connaît qu'une copie tirée « des archives de Saint-Denys » , comme il le dit lui-même. De plus, il y a dans la phrase du diplôme [h) : « Les premiers après les apôtres, sur l'ordre
(1) r.ebeiif, Disserl. sur i'hist. du diocèse de Paris, t. f, p. 53.
(2) Darras, Saint Denys l'Aréopagite, p. 91.
(3) Id.,p. 90.
(4) Citation de M. Darras : Texte du diplôme : Primi posl aposlolos in Galliam Prirai post aposlolos in hanc
advenerunt. » Galliarumprovinciam adveiierunt.
de saint Clément , successeur de Pierre, ils sont venus dans cette province des Gaules. » Les apôtres ont donc eux-mêmes prêché dans le Parisis, aux habitants de Lutèce? Si Denys, Rustique et Éleuthère ont été les premiers à continuer l'œuvre apostolique, comment accorder le diplôme de Thierry avec les actes de saint Denys, qui ne parlent de l'évêque de Paris qu'après Saturnin de Toulouse et Paul de Narbonne?
Un autre diplôme dit de Pépin le Bref, 768, la dernière année de son règne, contient sans la plus légère différence la phrase de la charte de Thierry IV (i ) : « Le bienheureux Denys avec ses compagnons Rustique et Éleuthère, les premiers après les apôtres, sur l'ordre de saint Clément, successeur de Pierre, vinrent dans cette province des Gaules. » La ressemblance si parfaite entre les deux diplômes ne s'arrête pas là : « La chancellerie carlovingienne, dit M. Darras (2), suivit la tradition des Mérovingiens. » Une main indiscrète n'y a-t-elle pas aidé? Pépin déclare en commençant qu'avec la grâce de Dieu, il a tout fait, depuis son élévation au trône, pour affermir son autorité, pour mériter la vie éternelle, et (3) « pour manifester
(1) Doublet, Hist. abhat. S. Dionys., p. 70J. Prœceptura Pippini... « Bealus Dionysius, et sœpe jani diclus liuslicus et Eleullierius, qui, primi post aposiolos, sub ordinatione beaii démentis, Peiri apostoli successoris, in hanc Galliarum provinciam advenerunt. » — Dom Bouquet, Rerum GaUic. et Franc, script., t. V, p. 710.
(2) Saint Denys VAréopagile, p. 92.
(3) « Pro noElro conlirmando regno, et pro mercede, vel adipiscenda vila œterna, et pro revereniia sancti Dionysii marlyris, Ruslici et Eleuilierii, qui glorioso et iriumphali vole Chrisli amorc coronam martyrii conseculi sunt, ad basilicam ipsornni ubi requiescere videntur, et in miraculis coruscant. » — Nous donnons le icxle du diplôme aux pièces justificatives, VU.
ses sentiments de vénération envers saint Denys, martyr, Rustique et Éleuthère, qui par amour de Jésus-Christ ont mérité la couronne, et qui reposent dans leur basilique, illustres par l'éclat de leurs miracles. » Et quelques lignes plus loin nous voyons inséré le passage textuel du diplôme de Thierry IV. Soixante-cinq ans se sont écoulés entre ces deux pièces, quoique M. Darras donne à la seconde la date d'octobre 738 (1), et les deux souverains Thierry IV et Pépin le Bref les ont rédigées dans des termes parfaitement identiques? Qu'on en juge (2) :
; Diplôme de Thierry IV. — 723.
« Le bienheureux Denys avec ses compagnons Rustique et Eleuthère, qui, les premiers après les apôtres, vinrent
(J) Saint Denys l'Aréopagite, p.
(2) Diploma Theoderici IV :
Bealus Dionisiiis ciim sociis suis RuslicoelEleotherio,qui primi post apostolos sub ordinalione beali démenti, Pelri apostoli successoris, in hanc Galliarum provinciam adveneriint, ibique praîdicantes baplismurn pœnilentiœ et remissionem peccatorum,dum in liiincmodoconcertabanl, ibique meruerunl palmam marihyria; et coronas percipere gloriosas, «bi per mulla tempera et tisque nunc in eorum basilecam, in qua preliosa eorum corpora requiescire vedenlur, non mi • nima miracola virlnte Christi per ipsus dignabatur operari, in que etiam loco gloriosi parentis nostri, vel bonœ menioriaî proatavus nosler Dagoberlhu*, quondam res, videntur requiescire : ulinam ut et nus per iniercessionem sanctorum ipsorum, in cœlestiaî régna cum omnibus sanclis miriamur parlicipare, et vitam œlernam percipere.
Prœceplum Pippini :
Bealus Dionysius, et sa;pe jam diclus Iluslicus et Eleulherius, qui primi post apostolos, sub o.rdinatione beali démentis. Pétri apostoli successoris, in hanc Galliarum provinciam advenerunt, ibique pra;dicanles baptismum pœnitenliœ ir, remissionem peccalorum, dnm in huncmodumcerlabantibi meruerunt palmam mariyrii et coronas percipere gloriosas : ubi per mulia tempora et usque nunc in eorum basiîica, in qua eorum corpora requiescere videnlur,non mininia miracula virtutum Christus pro ipsis dignatur operari : in qua eiiam domnus Dagoberlus quondam rex videlur quiescere, ulinam el nos per iniercessionem sanclorum ipsorum in cœlesti regno cum omnibus sanctis mereamur parlicipari, et vitam ajlernam percipere.
dans cette province des Gaules , envoyés par le bienheureux Clément, successeur de l'apôtre Pierre, prêchèrent en ce lieu le baptême de la pénitence et la rémission des péchés; en ce lieu ils méritèrent la palme du martyre et en cueillirent les couronnes glorieuses. Leurs précieuses reliques reposent dans l'église élevée en leur honneur, et, depuis les temps anciens jusqu'à nous, d'éclatants miracles y ont été opérés par leur intercession et la puissance de Jésus-Christ. C'est là que reposent le corps de notre cinquième aïeul, le roi Dagobert de bonne mémoire, et ceux de plusieurs de nos glorieux ancêtres. Plaise à Dieu de nous faire participer, par l'intercession de ces saints, à la gloire de son royaume céleste et aux félicités de la vie éternelle. »
Diplôme de Pépin le Bref. — 768.
« Le bienheureux Denys avec ses compagnons Kustique et Éleuthère, les premiers après les apôtres, par l'ordre du bienheureux Clément, successeur de l'apôtre Pierre, vinrent dans cette province des Gaules, y prêchant le baptême de la pénitence pour la rémission des péchés, et combattant les combats de la foi. Ils méritèrent la palme du martyre et en cueillirent les couronnes glorieuses. Leurs précieuses reliques reposent dans Ja basilique élevée en leur honneur, et depuis les temps anciens jusqu'à nos jours, d'éclatants miracles y ont été opérés par la vertu du Christ. C'est là que repose aussi le corps de Dagobert, jadis roi. Plaise à Dieu que nous aussi nous ayons part au royaume céleste par l'intercession de ces saints martyrs, et que
nous puissions jouir des félicités de la vie éternelle. »
Est-ce à dire que l'on avait déjà déterminé une formule commune pour les actes de ce genre(l) ? Mais alors, pourquoi ne la retrouvons-nous pas dans les autres ordonnances royales en faveur de l'abbaye de Saint-Denys? Les moines avaient-ils eu soin de mettre sous les yeux de Pépin le Bref le premier diplôme de Thierry de Chelles, et le chef de la dynastie carlovingienne s'est-il contenté de copier la prose officielle du roi mérovingien? Nous n'avons trouvé aucune trace de cette pièce dans Félibien : l'histoire de Saint-Denys renferme trois diplômes donnés en effet par Pépin le Bref, cette même année 768 (2) , et ils ont été copiés sur les autographes ; aucun des trois ne fait la moindre allusion à l'envoi de saint Denys dans les Gaules par le pape saint Clément.
Dans les autres chartes que Félibien publie de Clotaire H, Dagobert 1", Clovis II, Thierry III, Clovis III, Childebert 111 , Chilpéric III , Pépin (3) , rien ne se rencontre qui vienne à l'appui de cette mission, et les bulles des papes Etienne II, Adrien 1" gardentle même silence (i), quoique tous ces documents soient à la plus grande gloire et au meilleur profit de l'abbaye de Saint-Denys.
Est-ce sérieusement que dans une discussion historique on invoque le témoignage de l'auteur anonyme des Gestes
(1) Mabillon, de Re diplomatica, 1. ii, c. i, p. îiS. « Ad corrupti sermonis inodum condiice sunl formiilœ actorum publicorum. »
(2) Félibien, Histoire de l'ahbaye de Saint-Denys, pièces justificatives, i" partie, p. xxx.
(3) Id. p. IV et suiv.
(ù) [d. , p. XXVI et xxvu. II y a quatre bulles du pape Etienne II et deux du pape Adrien V, p. XL et xli.
de Dagobert, comme expression de l'opinion publique au septième siècle? Il raconte que (1) n dans le village de Catulliacum , au temps de Domitien , qui, le second depuis Néron , souleva une persécution contre les chrétiens , le bienheureux évêque de Paris, Denys, et avec lui Rustique et Élenthère, l'un prêtre, l'autre diacre, furent mis à mort pour le nom de Jésus-Christ. )<
André Duchesne, qui s'est souvent montré beaucoup trop crédule dans ce qui tient à notre histoire et à nos historiens, a commis ici une grosse erreur en avançant que ce moine anonyme vivait du temps de Dagobeit (2). M. Darras a suivi son exemple (3), « Ces paroles, dit- il, sont certainement d'un contemporain de Dagobert I", cité comme tel par Duchesne et par tous les contemporains : Ex anonymo sed contemporanco. L'auteur inconnu des Gesta Domni Dagoberli ilorissait donc quelques années seulement après la mort de saint Grégoire de Tours. » Que deviennent ces affirmations devant le témoignage de Félibien, écrivant que ce religieux de l'abbaye de Saint- Denys vivait [h) « environ cent cinquante ans après Dagobert » ? Le monarque mérovingien étant mort en 638,
(1) Gesta Domni Dugoherii, A. Duchesne, Hist. Franc, script, coa;tan., t. I, p. o7-i. « In eo sane vico, teniporibus Domitiani, qui secundus ab Nerone in chrislianos arma corripuit, primum memorata; urbis episcopum beatissiraum Dionysium, cumque eo Ruslicum et Eleulherium, quorum aller presbyler, aller diaconus eral, pro Chrisli nomine, in prospeclu ipsius civitalis interemplos, quieJam mater familias, vocabulo CaUilla, a qua et vico deductum nomen dicunt, quia palam non audebat, clam sepulluv.i; mandavit. «
(2) Duchesne, loco cilalo, « Ex anonymo sed conlemporaneo. »
(3) Saint-Denys VAréopagite, p. 88.
(Zi) Félibien, Histoire de l'abbaye de Saint-Denys, 1. i, p. 10.
les Gestes ont été rédigés au commencement du neuvième siècle. II y a dans notre histoire peu de monuments moins estimés que ce recueil : « Cet anonyme, dit l'abbé Lebeuf (1) en parlant de celui qui l'a composé, est un auteur rempli de fables. «Il continue : « Son récit est mêlé de tant de circonstances mal assorties ou qui sentent le roman, qu'on ne saurait s'empêcher de mépriser un tel écrivain. » Félibien nous paraît critique trop bienveillant lorsqu'il dit : (! On ne peut disconvenir que ce moine n'ait suivi de trop près la coutume où l'on a été longtemps de mêler du mystère dans l'origine des villes et des maisons. »
Félibien ajoute encore cette observation : « Il y a du fabuleux dans ce qu'il a écrit de la fondation du monastère. » Et il s'agit précisément de la légende du cerf lancé par une meute ardente (2), qui conduisit Dagobert près de la chapelle érigée par sainte Geneviève, au village de Catulliacum, sur le tombeau de saint Denys.
Le neuvième siècle fournit aux défenseurs de la mission de saint Denys par saint Clément un témoignage qui ne peut faire quelque impression sur les esprits que parce qu'il a précédé les Aréopagitiques d'Hilduin. En 824, il se tint à Paris une assemblée des évêques de l'Église gallicane pour délibérer sur le culte à rendre aux saintes images, question qui agitait fort l'Église de Constantinople, et qu'une députation grecque, passant par Paris, allait traiter à Rome, aux pieds du souverain pontife. Celui qui a rédigé la fameuse lettre adressée au pape Eugène II, pour réclamer contre les décisions du siège apostolique, parle
(J) Lebeuf, Dissert, sur le Vicus Calalocensis, p. A. (2) Darras, Sainl Denys l'Aréovagite, p. 87.
au nom des prélats réunis, et il éprouve le besoin de chercher le plus loin possible dans l'ère chrétienne la preuve de leur orthodoxie ; il sent la nécessité de remonter, à traversées successeurs de saint Pierre, jusqu'à saint Clément, afin de trouver dans îa vieille fidélité des évêques de la ■Gaule, dans leur attachement inviolable aux saines doctrines, l'assurance qu'ils ne se laissent pas entraîner dans l'erreur, a. La ligne de la vérité, dit-il (1), n'a jamais fléchi parmi nous, depuis nos pères dans la foi, c'est-à-dire le bienheureux Denys, qui fut envoyé dans les Gaules par saint Clément, le premier successeur de saint Pierre, prêcher l'Évangile à la tête de douze missionnaires; il dispersa ses compagnons dans les diverses régions du royaume, et reçut comme eux la couronne du martyre. » Le concile de Paris semblait en appeler ainsi de Rome à Rome elle-même, d'Eugène II au grand pape saint Clément, qu'il prenait pour le premier successeur de saint Pierre, et qui, dans les écrits légendaires du moyen âge, paraît personnifier le pontificat des premiers siècles. Les évêques assemblés à Paris, en désaccord avec Rome sur le culte à rendre aux saintes images, se retranchaient i-ésolûment daus ce qu'ils croyaient être la doctrine catholique fidèlement gardée depuis l'origine par les Églises de la Gaule. Mais'en attribuant à saint Clément l'honneur de l'établissement du christianisme au delà des Alpes, ils ne tenaient aucun compte de la tradition attestée quatre siècles auparavant, par ces paroles empruntées aux monuments
(1) Bolland., l. IV, octob. 9. SS. Dionys., Ruslic. et Eleiiili. § vi, p. 887. — Jhibillon, Vetera analecta, p. 223. — Voir ci-dessus le texte latin, à notre chapitre vi, p. '17Z|.
les plus authentiques (1) : « C'est une chose connue de toutes les provinces des Gaules, et la sainte Eglise romaine n'ignore pas que la cité d'Arles a mérité, la première d'entre les cités des Gaules, d'avoir un évêque, qui fut saint Trophime, envoyé par le bienheureux apôtre Pierre, et que c'est de laque le bien de la foi et de la religion s-'est étendu peu à peu dans les autres contrées des Gaules. »
Prêtons d'ailleurs l'oreille au P. Sirmond, portant son jugement sur les évêques du concile de Paris (2) : « Nous passons sous silence, dit- il, leur critique malveillante du pape Adrien et du synode de Nicée; dans leurs citations des saints Pères, ils s'efforcent de détourner le sens pour établir qu'il ne faut pas accorder aux images des honneurs à leur avis illicites. Ils font de plus écrire au pape Eugène une lettre par laquelle il laisse chacun libre d'avoir des images ou de n'en point avoir, de les honorer ou de leur refuser tout honneur. Gomme si pareille idée pouvait venir à l'esprit du souverain pontife, x
Ces dispositions défavorables du concile de Paris ne nous inclinent pas à rejeter son témoignage; il ne s'agit que d'en estimer exactement la valeur. Le texte porte que
(1) Preces Ëpiscoporum provinc. Arelal. ad Leonem pap. — Sirmond, Concil. Mitiq. GalL, t. I, p. 89. — Voir ci-dessus noire chapitre ni, p. 57.
(2) Labbe, Concil., t. Vit, p. 1648. — Sirmond, Concil.. t. XXI, p. 89. Nola. M Nam, ut de aliis niliil dicatur, in quibus Iladriano et synode Nicense iniquiores sunt, in isla sua colioclione sancioruni pairum seiitenlias eo delOrquere conantur, ut imagines indebilo, ut videri volebani, cultu adorandas non esse statuant. Et Eugenium in epistola ila scribeniem faciunl, ut de imaginibus, easne habere vcl non babere, adorare vel non adorare placeat, liberum cuique in Ecclesia permitti velit; quasi hœc in mcnlem summo ponliiici venire, aul ilti persuader! a se posse couUderent. »
saint Clément a envoyé dans les Gaules saint Denys, accompagné de douze missionnaires qui se sont partagé le pays et qui tous ont reçu la couronne du martyre. Rapprochons les actes du concile tenu à Soissons en 866 (1); ils établissent que saint Éloi fonda, vers l'an 631, l'abbaye de Solognac, près de Limoges, en l'honneur de saint Pierre et de saint Paul, apôtres, de maître Denys, de Crépin et Crépinien, ses compagnons. Ces actes sont signés par l'archevêque de Reims, Hincmar, qui présidait l'assemblée et qui partageait le sentiment de l'abbé Hilduin sur le premier évêque de Lutèce ; ils nous apprennent que deux cents ans avant le concile de Paris, au temps de saint Éloi, on regardait dans les Gaules saint Crépin et saint Crépinien comme des collaboi-ateurs de saint Denys. D'autres documents non moins authentiques, formant faisceau et tirant leur force du nombre surtout et de la variété, complètent les douze compagnons de saint Denys par les noms de Fuscien et Victoric, deRufin etValère, de Piaton, Lucien, Marcel, Quentin et Rieul. Or, en présence des affirmations fournies par les monuments les plus respectables de l'antiquité ecclésiastique, actes des martyrs, diptyques, martyrologes, histoire, inscriptions, les deux circonstances associées par le concile de Paris, des douze compagnons de saint Denys et de leur mission par le pape saint Clément, sont incompatibles, puisque la tradition constante, unanime de l'Église romaine et des Églises de la Gaule
(l) Labbe, ConciL, i. VIII, p. 841. Concilium Suessionense. — Spicilegium, S. Audoënus, Vita S. Eligii, t. V, p. 202, — Tillemont, Méinoires eccles., t. IV, saint Denys de Paris, art. viii, p. 460. — Voir notre chapitre vi, p. 178, consacré tout entier aux compagnons de saint Denys.
Belgique s'accorde à fixer au temps de la persécution de Dioclétien, vers l'an 286 ou 290, le martyre des amis, compagnons, collègues et collaborateurs du premier évoque de Paris. Comme ces témoignages sont plus anciens, plus clairs et plus précis, qu'ils sont nombreux et puisés aux meilleures sources, leur importance et leur authenticité entraînent notre conviction, que ne sauraient plus ébranler quelques phrases incidemment risquées, quelques passages interpolés , quelques textes incohérents ou tronqués, et nous sommes amenés de la sorte à conclure que saint Denys n'a pas été envoyé à Paris au premier siècle par le pape saint Clément.
Confusion de saint Demjs de Paris avec saint Denys d'Athènes. — Les Aréopagitiques d'Hilduin, abbé de Saint-Benys.
La mission de saint Denys de Paris par le pape saint Clément a été vaillamment défendue, et nous ne sommes pas surpris qu'elle compte encore aujourd'hui de nombreux, de fidèles partisans. Mais de tous les documents qu'ils font valoir à l'appui de leur opinion, il ne s'en trouve aucun qui confonde notre premier évêque et saint Denys de l'aréopage. Personne, avant le neuvième siècle, n'avait songé à fonder, pour notre Église, sur cette similitude de nom une antiquité imaginaire, une gloire d'emprunt. On était sur la pente.
Qui n'a point à la mémoire ce chapitre des Actes des
apôtres (1) où l'historien sacré nous montre saint Paul arrivant dans Athènes, conduit à l'aréopage, et prenant la parole pour rendre raison de sa doctrine au milieu de cette illustre assemblée? II leur disait l'unité d'un Dieu créateur, la nécessité de croire en Jésus-Christ sauveur du genre humaii), ressuscité d'entre les morts; ce nouvel orateur,, cet ignorant dans l'art de bien dire, comme l'appelle Bossuet, parla avec tant d'éloquence que plusieurs s'attachèrent à lui et se convertirent à sa prédication : de ce nombre étaient Denys l'Aréopagite et une femme nommée Dar maris. On rapporte ordinairement à l'an 50 (2) ce fait remarquable de l'Eglise naissante.
L'Église d'Orient a toujours cru, parmi ses traditions les. plus respectables, que Denys l'Aréopagite avait été établi par saint Paul lui-même premier évèque d'Athènes : c'est ce que raconte en deux endroits l'historien Eusèbe (3), et son témoignage ne saurait être révoqué en doute, car il cite comme garant de sa véracité saint Denys de Corinthe, qui vivait sous Marc-Aurèle, et dont l'autorité est des plus illustres de l'antiquité ecclésiastique (Zi). Le récit d'Eusèbe ne permet point d'admettre qu'un évêque du nom d'Hiérothée avait, avantsaint Denys, gouverné l'Église d'Athènes.. Quant aux diverses migrations que l'on attribue à l'Aréopagite, pour le conduire d'abord à Piome, ensuite dans les Gaule?, à Lutèce, il n'en est pas dit un mot dans l'histoire de l'évêque de Césarée.
(1) Acles des apôu-es, c. xvii, 36.
(2) Bible de Viiré. — Les BoUaiidisles préièreiii l'année 49.
(3) Eusèbe, Hist. eccles., 1. m, c. 14; 1. iv, c. 12. (li) S. liieron, de Viris ilhist. .\xvii.
Quel est donc le siècle qui a vu naître l'aréopagitisme du premier évêque de Paris? Qui est estimé l'auteur de celte invention? Où et dans quelles circonstances fut mise en lumière l'idée f/e Uno Dionysio? Quelle a été la fortune du sentiment traduit par cette expression consacrée pour signifier un seul et même personnage, Denys, d'abord membre de l'aréopage, converti par saint Paul, suivant le récit des Actes, et établi évêque d'Athènes, comme l'attestent tous les monuments de l'antiquité ecclésiastique, mais qui plus tard aurait abandonné le siège qu'il tenait de son maître, pour se rendre k Rome, où il accepta, dans un âge très-avancé, la mission lointaine que lui confiait le pape saint Clément, d'aller prêcher l'Evangile aux peuples delà Gaule?
C'est là sans contredit un fait des plus extraordinaires, et il est permis de témoigner une vive surprise en constatant qu'il n'a laissé aucun vestige ni dans les ouvrages des Pères, ni dans les récits de ceux qui ont écrit l'histoire de l'Église. Aux premiers siècles, cependant, les événements se sont multipliés et les occasions n'ont pas manqué où il eût éié très-naturel de rappeler l'exemple de saint Denys. Comment est-il arrivé que la plus petite allusion n'y ait jamais été laite? Par exemple, au concile de Sardique, en 3û7, les Pères assemblés s'occupèrent sérieusement de la translation des évoques qui passaient d'un siège à un autre : le célèbre Osius de Cordoue demanda qu'il fût interdit à tout évêque de quitter son Église, a attendu, dit-il, qu'on n'a pas d'exemple qu'un évêque ait changé un grand siège pour en prendre un petit. » Les prélats applaudirent. Victoric, évêque de Paris, assistait à la délibération, et per-
sonne n'eut la pensée de citer le nom de saint Denys. Pourtant il est évident qu'à l'époque où l'on veut faire re- . monter la venue de l'Aréopagite dans les Gaules, la petite Lutèce, barbare et ignorée (1), ne pouvait être mise en parallèle avec Athènes, qui gardait encore, avec ses souvenirs de grandeur, la primauté des lettres, des sciences et des arts (2). La question des translations épiscopales fut agitée de nouveau un siècle plus tard, et elle donna lieu à des discussions très-vives lorsque Proclus fut appelé du siège de Cyzique à celui de Constantinople. L'historien Socrate s'attache à justifier ce changement, et rapporte quatre exemples d'évêques transférés d'une Église à une autre ; saint Denys de l'Aréopage est encore passé sous silence. Comment, avant l'époque où les livres attribués au premier évêque d'Athènes furent, au delà des Alpes, environnés d'une assez grande célébrité, c'est-àdire vers le huitième siècle, nous ne rencontrons ni dans l'Église grecque, ni dans l'Église latine, aucun monument qui signale à la postérité l'apostolat difficile entrepris dans sa vieillesse, au milieu des peuples de la Gaule, à Paris, par le disciple de saint Paul, saint Denys l'Aréopagite, l'auteur prétendu de la Hiérarchie divine!
Dans l'Orient, avant le huitième siècle, la tradition n'a point confondu saint Denys de l'aréopage avec saint Denys de Paris. La preuve de cette affirmation se tire d'abord de l'étude des menées, dont le nom désigne chez les Grecs les
(1) Slrabon, Gallia Lugdunensis, 1. iv, c. 3.
(2) Darras, Saint Denys L'Aréopagite, p. 282, estime que celle objection n'a ni apparence ni réalité. Néanmoins nous avons pensé qu'elle valait la peine d'être rappelée.
martjrolpges mensuels, depuis longtemps en usage dans l'Église orientale. Ces anciens monuments liturgiques établissent que saint Denys, premier évêque d'Athènes, a consommé son martyre dans cette ville. Le témoignage des menées est ensuite confirmé par l'auteur des Aréopagitiques lui- même : Hilduiu se prononce de la façon la plus expresse lorsque, voulant expliquer pourquoi les écrivains grecs n'ont rien écrit sur saint Denys de l'aréopage, sur son départ d'Athènes et sur sa mission dans les Gaules, parmi les habitants du Parisis, il donne la raison de leur silence en disant (1) : « A cause de la distance des lieux, ils n'avaient point eu connaissance de sa venue en Gaule ; c'est pourquoi ils n'ont point parlé de sa mort. » Hincmar, disciple de l'abbé Hilduin et partisan de ses opinions, s'exprime avec la même franchise au passage de sa lettre à Charles le Chauve, où la traduction, par Anastase le Bibliothécaire, du Martyrion attribué à saint Méthode, lui arrache cet aveu (2) : « Les actes du martyre de saint Denys sont arrivés à la connaissance des Grecs par les Romains, w
En Occident, avant le huitième siècle, aucun document de l'antiquité ecclésiastique ne nous semble contredire la tradition orientale. Aucune Église des Gaules, et moins que toute autre celle de Paris, n'a songé à vénérer saint
(1) Hilduin, Epist. ad Ludov. imp. , x. « De ctijus Dionysii Aieopagilifi obilu niliil Grœci scriptores dixerunt, quia propler longinquitalem lerrarum, Irausitus ipsius peniuis eis fuit incogniius. » — Voir aux pièces jusliiicalives ia lellre de l'abbé de Saint-Denys, VIH.
(2) Hincmar, Epist. ad Carolum calvum. « Per quos et qualiler gesta Diartyrii beali Dionysii sociorumque ejus ad Romanoruin notitiam, indeque ad Grœcos perveneriut. »
Denys de l'aréopage dans le premier évêque qui annonça la parole de Dieu sur les bords de la Seine, aux flancs de la montagne de Mercure ou du mont Leucotitius. Nous n'avons besoin d'insister ni sur la distinction formelle du vieux Martyrologe de l'Église romaine (1), ni sur le récit parfaitement clair de saint Grégoire de Tours (2). La plupart de ceux qui s'appuient sur les témoignages que nous venons de discuter, pour admettre la mission de saint Denys dans les Gaules par le pape saint Clément, n'en rejettent pas avec moins d'énergie la confusion du premier évêque d'Athènes dans le premier évêque de Paris (-3). Cependant, si l'opinion de Uno Dionysio reposait sur quelque fondement assuré, ne serait-il pas étrange et inexplicable de voir que toutes ces pièces antérieures au neuvième siècle, les anciens actes latins de saint Denys, l'hymne attribuée à Fortunat, les diplômes dits de Thierry IV et de Pépin [Ix], ne contiennent pas le plus petit mot faisant allusion à l'aréopagitisme du fondateur de l'Église de Paris ?
A Rome, le vieux Martyrologe prouve combien cette opinion nouvelle était en désaccord avec les anciennes croyances répandues sur saint Denys parmi le peuple et sanctionnées par la liturgie. Ces traditions ne sont démenties par aucune expression surprise dans le langage de la
(1) Velus Mariyrol. Romanum, 3 et 9 octobre. — Yoir ci-dessus, p. 215 Cl 216.
(2) Hist. Franc. , 1. i, c. 28. — Voir ci-dessus, p. 72.
(3) Le savani P. Pagi, entre autres, dans sa dissertation sur saint Di-nys.
{Ix) Voir aux pièces justilicatives ces documents que nous avons discutés ci-dessus, p. 260 ut suiv.
chancellerie romaine ou relevée dans les nombreuses bulles accordées à l'abbaye de Saint-Denys dans l'intervalle des deux ou trois siècles qui suivirent sa fondation. Les souverains pontifes avaient comblé le monastère de leurs faveurs spirituelles, en récompense des services signalés que la médiation de ses puissants abbés ne cessait de rendre au saint-siége ; et pourtant leurs lettres si flatteuses pour les moines, si glorieuses pour le patron de l'abbaye (1), n'ajoutent jamais à son nom le plus léger éclat emprunté au souvenir de l'Aréopagite. Le pape Etienne II (2), entre tous, a célébré, dans l'effusion de son âme reconnaissante, sa guérison miraculeuse, qu'il attribuait à l'intercession de saint Denys (3). La bulle existe (4) dans laquelle le pontife raconte qu'étant tombé très-gravement malade au monastère, pendant sou séjour en France, il recbuvi'a la santé dans une vision où saint Denys lui apparut en compagnie de saint Pierre et de saint Paul. L'acte n'insinue en aucune manière que le pape pouvait soupçonner son protecteur d'être l'Aréopagite, le converti du grand apôtre.
Les moines, qui ont consigné ces faits et reproduit les bulles pontificales dans les annales de l'abbaye, tout en se montrant si zélés pour la gloire de leur patron, ne songent point à le confondre avec le premier évêque d'Athènes.
(1) Félibien, Histoire de l'abbaye de Saint-Benijs, pièces justificatives, 1'° partie, p. xxvi et xxvii, xli et xlii.
(2) Jl s'agit I ion ici du pape Elienne II, qui occupa la chaire pontiiicale de 7S2 a 7S7, comme le prouvent les meilleurs catalogues cités par les béiiédiciins de Solesmes, Origines de l'Eglise romaine, pièces
•justif. p. XLIX, LVI, cix.
(3) Félibien, Hist. de l'abbaye de Saint-Denys, 1. ii, p. W. (Zl) Sirmond, Concil. antiq. GalL, t. II, p. 13.
— 3C0 — L'un d'eux en particulier, écrivant au commencement du neuvième siècle les Gesta Dagoberti, recueille, ainsi que nous l'avons dit, avec une crédulité toute puérile, au jugement même de Félibien (1), les circonstances merveilleuses dont la légende environnait le berceau du monastère (2). Or, à ce point de son récit, il a laissé peser le silence le plus profond sur le plus beau titre du fondateur, sur les liens qui le rattachaient à saint Paul, et qui auraient jeté un nouveau lustre sur l'établissement de l'abbaye et sur les origines de l'Église de Paris.
Nous n'ignorons pas que certains ont prétendu découvrir dans la passion de saint Denys une preuve manifeste de ce qu'ils appellent solennellement la tradition aréopagitique. « Ces actes, dit M. Darras (S), contiennent un témoignage implicite de la plus claire évidence en faveur de cette tradition. )» Et après en avoir cité les premières phrases, il ajoute (k) : « Nous demanderons maintenant ce que signifient ces expressions : « Le souvenir des tourments qu'il avait « précédemment endurés fortifiait son courage, et lui qui (( avait déjà mérité le titre de confesseur, n'hésita point à se (1 faire le prédicateur de ces peuples cruels (5). »I1 ne peut être simplement question ici des labeurs ordinaires inséparables du ministère apostolique, et si l'on voulait interpréter ainsi le sens du mot pœnarum pi-œleritanmi, on
(1) Histoire de l'abbaye de Saint-Denys, I. i, p. 10.
(2) Darras, Saiiit Denys l'Aréopagite, p. 87.
(3) Saint Denys l'Aréopagite, p. 484.
(4) Id., p. i8S. — Voir aux pièces jusiificalives le texte de ces actes latins, V.
(5) « Virlutem suam prœteritarutn pœnarum recordalio roborabat, et, qui meruerat esse confesser non cunctaïus est atrocibus populis aceedere prœdicalor. »
serait promptement ramené à une signification plus rigoureuse par les termes précis qui suivent : « Lui qui avait « eu précédemment la gloire d'être confesseur. » Il s'agit donc de tourments endurés pour le nom de Jésus-Christ ; il s'agit d'une confession glorieuse de ce saint nom, en face des bourreaux et des instruments de torture. Mais a-t-on jamais parlé des supplices endurés, avant son arrivée à Paris, par un autre Denys que l'Aréopagite? Que signifie ce titre de confesseur mérité précédemment sur des plages étrangères, dans des circonstances inconnues? Si le Denys dont parlent les actes n'est pas l'Aréopagite, de quelle contrée sort-il, échappant à la cruauté des bourreaux, pour conquérir ici de nouvelles palmes et la pourpre d'un nouveau martyre? »
Nous nions absolument l'évidence de ce raisonnement, et notre vue n'est point assez claire pour distinguer si bien les objets en eau trouble. Pour expliquer des épreuves subies par notre premier évêque avant son anivée à Paris, qu'est-il besoin de le prendre pour l'Aréopagite et de le faire martyriser une première fois dans Athènes? Saint Denys avait quitté Rome au milieu des rigueurs de la persécution de Dèce ; il venait de traverser des régions inconnues, de parcourir une longue route à travers des peuples barbares et idolâtres : en faut-il davantage pour donner le véritable sens de ses épreuves passées? S'il n'en était pas ainsi, et si vraiment il y a là une allusion à l'Aréopagite, confessons que le rédacteur des actes ne pouvait employer un langage plus obscur, pendant qu'il lui était si facile de parler clairement, aUn de bien mettre en lumière aux yeux des Parisiens les moins perspicaces, la gloire de saint
Denys arrivant d'Athènes, illustre déjà par l'éclat d'un premier triomphe, non moins que par le bruit de sa conversion et par son titre de juge de l'aréopage.
Nous avons dit ailleurs ce que c'était qu'un confesseur (1) dans la pensée du moine qui a rédigé les actes de saint Denys : « A mesure, observe-t-il (2), que la foi étendait ses conquêtes, on voyait se multiplier le nombre des confesseurs, et l'Église catholique les honore aujourd'hui comme martyrs. L'effort des persécuteurs ne put vaincre leur courage, et l'épreuve du feu les rendit précieux comme l'or. Ils furent par les apôtres jugés dignes de remplir la mission du Seigneur et de conserver parmi les nations les semences del'Évangile. Ces hommes d'élite, marqués par une disposition de la Providence, furent investis de la puissance épiscopale, afm de pouvoir sans difficulté appeler à leur tour au ministère des saints autels ceux qui se convertiraient à leur parole.» Les confesseurs sont donc, dans le langage des actes, des hommes jugés dignes de continuer l'œuvre des apôtres. Tous n'étaient point martyre, et la preuve, c'est que dans la foule de ces confesseurs, à côté de Saturnin do Toulouse, l'auteur des actes distingue Paul de Narbonne, et il ajoute que Denys vint à Paris, « et celui qui avait été jugé digne d'être confesseur n'hésita pas à devenir le prédicateur d'un peuple barbare. »
On nous assure que (3) « les générations passées surent parfaitement quelle interprétation il fallait donner à ces
(1) Voir ci-dessus, p. 279.
(2) « Adeo m, fide crescenle, non pauci mererenlur (ieri confessores quos niotlo eccU'sia caiholica gaudei promeruisse martyres. »
(c) Darras, Saint Denys VAréopagile, p. 187.
paroles » ; on affirme que (1) « les fidèles de Paris, au quatrième ou au cinquième siècle, en comprenaient à merveille le sens, lis savaient à quoi ce titre de confesseur, mérité par saint Denys antérieurement h. son arrivée dans les Gaules, faisait allusion.» Le critique et l'historien sont également en défaut : le premier a été convaincu d'attribuer aux actes une antiquité imaginaire (2); le second découvre dans les textes un sens caché, ou bien invente des faits nouveaux pour établir entre l'apôtre de Paris et le premier évêque d'Athènes, une identité mystérieuse qui avait complètement échappé au rédacteur du vieux Martyrologe romain, auxhistoriens Eusèbe de Césarée, Sulpice-Sévère, Grégoire de Tours, aux annalistes des saints de l'Église catholique, Adon et Usuard.
Il est vrai qu'à ces auteurs d'excellente renommée, que l'on accuse d'avoir ignoré les vraies origines de nos Églises, on oppose d'autres écrivains qui ont su voir saint Denys de Paris dans saint Denys d'Athènes. Mais ce que c'est que de l'aréopagitisme! Tout en lui, jusqu'aux noms sur qui nous l'entendons fonder, îi'est que mensonge ou fiction. En effet, quelle figure font sur le terrain de l'histoire l'Espagnol Flavius Dexter, et avant lui le chronographe athénien Aristarque, ou le conteur parisien Visbius, déterrés fort à propos, l'un au pied du Parthénon, l'autre sur les bords de la Seine, pour servir de témoins à la confusion des deux saints Denys ?
La critique la plus bienveillante a vite'faitun faisceau des témoignages de ces trois inconnus. Quelle valeur
(1) Dai-ras, Saint Dcivjs VArcopagite^ p, 187.
(2) Voir ci-dessus, p. 272 et suiv.
attacher à des écrits destitués de toute authenticité? Quelle autorité donner à ce prétendu Flavius Dexter, dont on ne produit que des fragments où la main du faussaire se laisse surprendre à chaque page, et que tout le monde s'accorde à regarder comme pleinement apocryphes? Flavius Lucius Dexter n'est pas, nous le savons, un personnage inventé à plaisir. Fils de saint Pacien de Barcelone, parent d'Orose, ami du poëte Prudence, il exerça sous l'empereur Honorius les fonctions de préfet du prétoire, et, de retour en Espagne, se reposa de la politique par l'étude de l'histoire. Saint Jérôme, qui lui dédiait son livre sur les écrivains ecclésiastiques (1), y marquait une place à Dexter avec cette observation (1) : « On dit qu'il a composé une histoire universelle, mais je ne Tai pas encore lue. » Si cet ouvrage de Flavius Dexter a véritablement existé, il a été vite perdu, car il n'en est fait mention nulle part, pas même dans Hilduiu rédigeant ses Aréopagitiques. Vers le commencement du dix-septième siècle, un jésuite de Tolède, le père Jérôme de la Higuera, dont les travaux historiques jouissent d'une très-médiocre estime, prétendit qu'un de ses collègues, le père Thomas de Torralba, avait découvert en Allemagne un ancien manuscrit de la bibliothèque de Fulde, qui contenait une partie notable du livre de Flavius Dexter. Ce document fut imprimé à Saragosse en 1619, et quelques années plus tard, par un moine cistercien de Madrid, le père François de Bivar, qui essaya
(1) S. Hieron., de Viris illust. liber, ad Dexlriim prœlorio praefeclum.
(2) Id., cxxxii. H Dexter, Paciani lilius, clarus apud sœculum et Chrisli fidei dedilus,ferlur ad me omnimodam hisloriam lexuisse, quam necdum le"i. »
— 30S — d'en défendre l'auLhenticité par des apologies qui ne convainquirent personne.
Le nom de saint Denys l'Aréopagite se rencontre en plusieurs endroits de la chronique de Flavius Dexter : nous ne voulons que les reproduire, pour être dispensé de juger l'ouvrage (1):
An. C. 71, — S. Hiérothée, Espagnol de nation, converti par saint Paul, a pour disciple Denys, qui le couvre de gloire; Hiérothée fut le premier évêque d'Athènes, qu'il quitta pour revenir en Espagne, où il mourut évêque de Ségovie, chez les Arévaques.
An. C. 86. — S. Jonas, disciple de saint Denys l'Aréopagite, prêche à Cazères en Lusitanie ; il revint ensuite dans les Gaules.
An. C. 100. — Vers cette époque, au dire de quelques historiens, llorissait à Ilonae saint Marcel, citoyen romain, surnommé Eugène, ami intime de Néron, disciple de saint Pierre, de la famille et de la maison de César, d'abord disciple de Simon le Magicien, fils du préfet Marcus Marcellus, compagnon familier des voyages de saint Pierre. Le pape saint Clément l'attacha à saint Denys l'Aréopagite, qui allait en Gaule. Marcel parcourut l'Italie, la Gaule, l'Espagne, fut nommé légat de saint Clément, placé par saint Denys sur le siège épiscopal d'Arles, puis envoyé en Espagne, où il fixa sa chaire à Tolède.
An. C. 100. — Denys l'Aréopagite dédie à Eugène Marcel, appelé Timothée pour ses excellentes qualités, ses livrés des Noms divins.
(1) Flav. Dexlri Chronieon. Migne, Patrol. lat., t. XXXI, p. 239 et seq.
An.C. 110, — Peu après, saint Deiiys l'Aréopagi te visite l'Espagne, nommé par saint Clément légat de tout l'Occident.
An. C. 112; — Jonas, disciple de saint Denys l'Aréopagite, vient visiter à Tolède saint Marc Eugène Marcel, condisciple de son maître.
An, C. 130. — Saint Marc Marcel Eugène, évêque de Tolède, légat de saint Clément, part pour la Gaule afin de communiquer à saint Denys des affaires très-sérieuses ; il prêche à Toulouse, et passe pour avoir administré cette Église après le martyre de son évêque Saturnin. Il apprit la mort glorieuse de son condisciple Denys et la célébra en vers élégants. Les satellites de Trajan Adrien, dont il avait été l'ami, l'arrêtèrent auprès de Paris et l'étranglèrent pour sa foi.
Nous renonçons à noter tout ce qu'il y a d'étrange, d'incohérent, d'absurde dans les passages de cette chronique qui se rapportent à saint Denys l'Aréopagite. Converti vers l'an 50, il vient à Rome après la mort de saint Pierre en 68 ; où a-t-il passé jusqu'à l'an 100, qu'il est envoyé en Gaule par saint Clément? Nous le retrouvons en l'année 112, avec saint Marc son compagnon, et ce n'est qu'en l'année 130 qu'il est question de leur mort.
Avant de laisser cette chronique apocryphe, pour n'y plus revenir, il est bon de constater par deux observations que l'auteur, écolier maladroit, s'est ingénié afin de glisser à chaque année une petite réclame inspirée par l'amourpropre national (1). D'abord, les apôtres et leurs disciples
(1) Anno Cliristi 36. — « Hispauia prima provinciarum mundi, post Galilseam, Juda;ani et Samariam, in parlibus occidenlalibiis Christi fidem
les plus illustres sont presque tous accourus prêcher l'Évangile en Espagne, saint Pierre (1), saint Paul (2), saint Jacques (3), la sainte Vierge et saint Jean, mais seulement en esprit {à), saint Denys de l'aréopage, saint Paul de Narbonne (5) , Nathanaël (6) , Onésime (7) , saint Saturnin de Toulouse (&), les enfants de Simon leCyrénéen, Alexandre et Rufus (9), saint Martial de Limoges (10), saint Eugène de Tolède (11), et les autres. Ensuite les saints les plus sympathiques, les missionnaires les plus célèbres, les fondateurs des plus grandes Églises, de la Gaule en particulier, étaient pour la plupart Espagnols d'origine, ou du moins avaient passé par l'Espagne, la première des provinces de l'empire convertie au christianisme : tels sont, entre autres, le centurion de Capharnaimi [12), Oppius (13), saint Fz'ont de Périgueux (1^), frère du consul Fronto, saint Hiérothée, maître de l' Ai'éopagite, saint Firmin d'Amiens (15). C'est cet orgueil national qui au moyen âge inventa tant de légendes pour reculer au premier siècle du christianisme les origines de chaque Église, en la rattachant ainsi aux apôtres ou à leurs disciples immédiats.
L'épître du chronographe Aristarque au primicier Onésiphore semble n'avoir point fait mention de la venue de
amplesa est. » — An. C. 38. — « Prima totius orbis œdes erecta B. Virgini CîEsarauguslana fuil. »
(1) An. C. 50. — « Pelrus, ut Christi vicarjus, Hispanias adit. » — (2) An. G. 6i. — « Paulus ad Hispanias veniens, secum ferl Philemonem, Timotheum, aliosque discipulos. n — (3) An C. 37. — (4) An. C. 37. « Beala Virgo Jacobo preces fundenti, Cœsaraugustse, iu columna apparet, in spiritu venienie quoque Joanne theologo. » — (5) An. G. 66. — (6) Ad. g. 105. — (7) An. G. 71. — (8) An. G. iOO. — (9) An. G. 112. — (10) An. G. 52. — (11) An. G. 100. — (12) An. C. 34. — (13) An. G. 3i. — (14) An. G. 66. — (15) An. G. 110.
l'Aréopagite dans les Gaules ; autrement Hilduin n'aurait pas avoué que (1) « les écrivains grecs n'ont point parlé de la mort de saint Denys, parce qu'ils n'avaient eu, à cause de la distance des lieux, aucune connaissance de sa mission en Gaule. » C'était pourtant là un fait qu'Hilduin tenait fort à cœur d'établir. Comme l'épître d'Arislarque est un des monuments qu'il assure avoir consultés pour la rédaction de ses Aréopagitiques, il n'est pas inutile d'examiner quelle conflance méritent et l'auteur et la lettre. Avant!' abbé de Saint-Denys, nous ne trouvons nulle part la plus légère indication du nom, des écrits du chronographe Aristarque. Un témoin aussi inconnu devenait embarrassant; c'est pourquoi Hilduin déclare qu'il a découvert cette épître dans (2) u des volumes parfaitement cachés de son monastère. » Que contenait donc la pièce mise au jour par le hasard servant si bien à temps les desseins de l'abbé de Saint-Uenys? Un moine de l'abbaye prêchant sur son patron avait inséré dans son sermon un passage considérable de la lettre d'Aristarque ; ce fragment existe et les BoUandistes lui ont donné place dans leur étude sur saint Denys l'Aréopagite (3). Il se rapporte aux premiers temps de la vie de l'évêque d'Athènes, et Hilduin l'a suivi en ce qui concerne cette partie de ses Aréopagiiiques.
Selon le récit emprunté à l'épître du chronographe, avant de convertir Denys, saint Paul avait gagné à la foi un citoyen illustre, du nom d'Apollinaire, de Chronospa-
(1) Voir ci-dessus, p. 297.
(2) Hilduin, Epist ad Caiholicos. « Non noslra, nec nova cudimus , £ed anliquorum aniiqua dicla, de abdilis admodum lomis eruiraus. n
(3) ActasancL, t. IV, oclob. 9. S. Dionysius Areop., § n, p. 704. — Voir aux pièces juslificalives ce fragment d'Aristarque, IX.
gos, un des bourgs d'Athènes. Les discours de l'apôtre avaient seulement ébranlé l'Aréopagite. « Denys, est-il raconté, entendant prêcher une parole de vérité et de salut, leconnut le néant des idoles qu'il adorait, démons plutôt que divinités ; comme il sentait à n'en pas douter le souffle de l'Esprit-Saini dans la doctrine de vie annoncée par saint Paul, il s'en alla, sous l'inspiration de la grâce, trouver l'apôtre, le prier d'intercéder pour lui qu'il méritât de devenir son disciple. Le lendemain, Paul suivait son chemin lorsqu'il rencontra un aveugle qui lui demanda de le guérir. L'apôtre imita le Sauveur Jésus, et fit une croix sur ces yeux depuis longtemps fermés à la lumière, disant : « Que le Christ, Notre-Seigneur et maître, qui guérit l'aveugle-né en lui frottant les yeux d'un peu de boue, te rende également la vue par un effet de sa toute- puissance. >: Les yeux de l'aveugle s'éclairèrent tout à coup, et Paul ajouta : « Va trouver Denys et dis-lui : Paul, serviteur de Jésus-Christ, m'envoie vers toi pour te rappeler ta promesse. Ne tarde pas à venir recevoir le baptême et le par don de toutes tes fautes. »
L'aveugle guéri s'empressa de chercher Denys et de lui communiquer les paroles de l'apôtre. Denys, frappé de ce prodige, n'opposa plus de résistance à la grâce. Il crut aussitôt, reçut le baptême, devint le disciple de saint Paul, et fut par lui chargé de prêcher l'Évangile.
Devant un document qui offre une altération aussi profonde des Actes des apôtres, nous nous demandons s'il est de bonne foi possible de ne point suspecter la véracité du chronographe Aristarque, la sincérité de l'abbé Hilduin, qui se servait de semblables matériaux pour la composition
de ses Aréopagitiques. C'est bien ici l'occasion de redire avec saint Jérôme parlant de certains souvenirs légendaires qui auraient échappé à saint Luc (1) : «Qu'est-ce donc que cela, pour que le conipagnon inséparable de l'apôtre, racontant ses faits et gestes, n'en ait pas eu seulement connaissance? »
A la chronique de Flavius Dexter, à l'épître de l'Athénien Aristarque, les partisans de l'aréopagitisme ajoutent, pour appuyer leur opinion, les confidences du Parisien Visbius, fils de Lesbius et de Larcia. C'est une autre source dont nous ne disons pas qu'HUduin ait été l'inventeur, mais où il a du moins puisé en toute confiance. Ici encore l'abbé de Saint -Denys fait une observation qui seule suffirait à nous mettre en défiance : comme l'épître du chronographe, l'écrit de Visbius a été découvert à Paris, par une inspiration divine, dans un volume complètement ignoré; et pour le dé- ■^îgner, Hilduin se sert de l'expression latine la plus vague (2). De quel genre pouvait donc être cet écrit dont les Aréopagitiques ne nous marquent aucun caractère? Nous apprenons seulement (3) « qu'il contenait, entre autres choses mémorables, les paroles que Notre-Seigneur Jésus-Christ avait adressées à saint Denys, lui apparaissant devant la foule assemblée, pendant qu'il offrait le saint sacrifice. »
(1) S. Hieron. , de Vfm illust., lib. vu. « Qualeenim est, ut individuus cornes Aposioli, inter cœleras ejus res boc soUim ignoraverit. »
(2) Hilduin, Epist. ad Ludov. [mperat.,iv. « ConscripiioVisbii quaiin toino salis superque abdilo Parisiis divino riulu inventa. i>
(3) Id. « liiler aiia memoranda, verba Doniiiii nostri Jesu Chrisli ad eum prolala, quando sacra mj'stpria perageret illi cuuclis videnlibiis apparentis, continere dignoscilur. »
Le père Morin, de l'Oratoire, a publié un testament attribué à Visbius (1), et l'étude de ce document fournit à la critique les meilleures raisons de penser que cette pièce est la même qui servait si bien les idées d'Hiiduin rédigeant les Aréopagitiqites. Visbius commence par faire sa profession de foi en Jésus-Christ (2), « qui nous a été, ditil, prêché par DenysTIonien, appelé aussi Macaire. » Puis il déclai-e léguer ses biens au Seigneur Jésus et à son serviteur le prêtre Massus: mais ses volontés sont exprimées en termes barbares dont il est difficile de préciser le sens (3). Nous croyons saisir qu'il donne en particulier un bien que Denys, sans vouloir en accepter la propriété, avait emprunté à Lesbius afin d'y élever le premier oratoire. En effet, Visbius ajoute qu'il le tenait du chef de sa mère Larcia, et il continue : « C'est Larcia qui avait ellemême livré à Fescenninus Sisiunius mou père, baptisé par Macaire Denys. Elle fut témoin des supplices auxquels fut soumis le saint évêque ; elle vit les chevalets, les tortures, les bêtes féroces qui s'apprivoisaient, les bûchers qui s'éteignaient; elle assista au prodige qui s'accomplit dans la prison Glaucia. Macaire Denys célébrait les saints mystères : tout à coup, une lumière d'un éclat incomparable inonda tous ceux que Denys avait convertis à la foi; au moment de la fraction du pain, le Sauveur Jésus, environné
(1) P. Morin, de Sacris Ordinationibus, pars ii, c. 4, 4. — Bolland., Acta Sanclonan, t. IV, octob. 9, S. Dionys. Areopajj. m §, p. 706. — Voir aux pièces justilicalives le testamenl de Visbius, X.
(2) « Ego Visbius, Lesbii lîlius, Clirislum Jesuin quem nobis prtedi- ■cavit Dionysius lonicus, qui appellatur Macarius... »
(3) « Dono illi et libi bonus niinisler ejus Masso presbylero schopos orane poslliminium meum cum illo, quod est in Urbanio hujus... »
d'une multitude d'anges vêtus de blanc, communia luimême l'apôtre martyr, en lui adressant ces paroles que chacun put entendre : « Reçois, ô mon cher, ce présent dont mon Père et moi nous te donnerons bientôt la plénitude. Je veux être ta récompense, et dans mon royaume, ■ le salut de tous ceux qui auront entendu tes paroles. Va maintenant, sois fort, et ta mémoire sera en honneur. » Denys ayant eu la tête coupée, la prit et la porta ; à l'aspect de ce prodige qu'éclairait une vive lumière, ma mère s'écria qu'elle était chrétienne. On la mit à mort. Pouimoi, je fus conduit à Rome, sous le règne de Domitien, et enrôlé dans la milice ; j'ai servi sous trois Césars. »
Visbius termine en ces termes : « Maintenant, vous me promettez, si j'abandonne tout pour m'attacher à Jésus avec Macaire Denys, les saints Rustique et Éleuthère, mon père, ma mère, et tous ceux qui sont morts dans l'amour du Christ, d'entrer en possession d'un royaume où je n'aurai plus à craindre la mort, et d'où, environné d'une gloire immortelle, je verrai dans les tourments les princes sous qui j'ai servi, et en leurcompagnie tousceux qui n'auront pas cru. Je crois donc sans réserve, je donne mes biens pour nourrir ceux qui partagent ma foi ; je me sépare du monde, et me livrant à Jésus, j'inscris mon nom pour être admis aux fonts du baptême. Moi Visbius, je crois que Jésus-Christ avec le Père et le Saint-Esprit ne sont qu'un seul Dieu. Je renonce au monde et au démon. «
Sans doute, comme légende, le testament de Visbius ne manque pas d'intérêt (1); mais est-il possible de le prendre
(1) Nous voulons seulement nolei* ici que c'est en qualité de descendants directs de Visbius, premier chrétien de Paris, que les sires de
pour une pièce historique dont l'authenticité vient garantir la véracité ? Ce latin barbare est-il vraiment la langue d'un homme qui a servi sous trois Césars, qui a vécu à Rome à cette époque si brillante encore de sa littérature, . au temps de Pline, sous le règne de Trajan? Le nom de Macaire n'est attribué à saint Denys par aucun écrivain antérieur à Hilduin. D'où vient-il? N'aurait-il pas été inventé par un compilateur ignorant, qui ne comprenait pas la valeur de l'épithète fxaxapioç, d'habitude attachée par les Grecs au nom des martyrs? Le surnom d'Ionique ne trahit-il pas une même origine? Comment exl^liquer en outre que les détails fournis par Visbius sur le martyre, sur la prison, sur la mort de saint Denys aient été complètement ignorés de l'auteur qui a rédigé les anciens actes latins? L'antiquité prétendue d'un document de ce genre, le silence parfait auquel il a été arraché peuvent-ils ajouter à sa valeur? Nous n'en croyons rien, et il ne nous paraît point impossible que dans l'abbaye de Saint- Denys, où tant de pièces ont été composées à la louange exagérée et indiscrète du saint patron, le testament de Visbius ne soit une invention, ou du moins une amplification destinée à servir la cause et les desseins de l'abbé.
Hilduin, d'ailleurs, présente l'écrit de Visbius comme le complément d'une passion de saint Denys, d'une antiquité
Montmorency portaient le titre de premier baron chrétien, et donnaient a leurs gens le cri de guerre : « Dieu ayde au premier chrétien. « Un auteur ancien qui aurait écrit sous Philippe le Bel, au dire d'André Duchesne, s'exprime ainsi ; « Montmorency, premier chrétien que roy en France, premier baron de France : son cry est : « Dieu ayde au premier ■ chrétien. »
remarquable, observe-t-il (1), qui racontait la mission de saint Denys dans les Gaules par saint Clément, les détails de son martyre, et le prodige par lequel, « prenant sa tête entre ses mains, il l'avait, au milieu des anges qui venaient lui rendre les derniers devoirs, portée au lieu ou CatuUa fît ensevelir les restes vénérés du martyr. » Cette passion dont l'abbé de Saint-Denys invoque le témoignage est-elle différente des actes latins? En ce cas, d'où sort-elle et quelle confiance peut-elle inspirer? Si c'est seulement une autre copie des actes, pourquoi les circonstances du martyre sont-elles modifiées, et à quelle source inconnue a-ton puisé la connaissance du miracle qui signale le martyre de saint Denys, et que le premier rédacteur des actes avait complètement passé sous silence?
Parmi les monuments liturgiques auxquels sont empruntées les preuves de l'aréopagitisrae, nous devons nos premières attentions à l'hymne attribuée à saint Eugène de Tolède. Toutes les circonstances semblent ici concourir à jeter le trouble dans les esprits, pour dérouter la critique et la laisser plus indécise encore que devant l'hymne dite de Fortunat, impuissante à se prononcer sur l'auteur de ce nouveau chant, sur le texte et sur la date de la composition. Quel fondement poser sur des assises aussi chancelantes? Quel lumière peut sortir d'un document environné
(1) Ililduin, Epist. ad Ludov. imperat., IV. « Quoniam atileni heatns Clemens hue eum, videlicol in Galliai'um genlem, direxerai, ei qualiier per marlyrii palmani diversissimis m crudelissiniis alîlicuis suppliciis, ad Chrislum perveneril, et quomodo capul proprium, angelico duclu cœlestis militise in celebralione exequiarum honoratus obsequio, ad locum, «bi nunc requiescil, detuleril, et quo ordine a CatiiUa quadam inalrefamilias sit sopullus, libellas aniiquissimus passionis ejusdeui explanat, prœcipue tamen conscriplio Visbii. »
de ténèbres aussi profondes ? Il est difficile de se bercer de cette espérance dont parle lepoëte (1), « de songer à faire jaillir de la fumée une flamme étincelante » qui nous montre saint Denys de Paris dans saint Denys de l'aréopage.
Le nom d'Eugène de Tolède rappelle d'abord à notre mémoire trois personnages qu'il faut distinguer. Le premier est saint Eugène, martyr et disciple de saint Denys, et en lui on vénère le fondateur de l'Église de Tolède. Sous l'épiscopat du second se tinrent les conciles V, VI et VII de Tolède; il mourut en 636. Le troisième aurait à son tour présidé les conciles VIII, IX et X de Tolède et serait mort vers l'an 660 ; il a laissé des ouvrages en vers, dont le plus important est la continuation du poëme de l'Espagnol Dracontius, sur les six jours de la création.
L'abbé Hilduin énumérait, dans sa lettre à Louis le Débonnaire, les témoignages sur lesquels il espérait élever et affermir l'aréopagitisme; « On ne peut s'étonner, dit-il (2), de nous voir posséder une hymne de saint Eugène de Tolède sur saint Denys, tandis que nous avons si peu d'écrits des sages de son temps. Ce qui nous en reste, nous le dirons en demandant pardon à ceux qui nous ont précédés, était demeuré caché et oublié ; nous avons eu le bonheur de les découvz'ir, et avec eux d'autres ouvrages qui n'ont
(1) ISon fumum ex fulgore, sed ex fumo dare lucem Cogitât. (Horace, Art. poél., v, 144.)
(2) Ep. Hilduin. abbat. ad inip. Ludov. Pium, vn : « Nec inirari quis poterit curhyranura sancii Eugcnii ïolelani de bealo Dionysio haiemus, et vicinorum sapientium scriplis, excepiis paucis, videamiir carere : ciim et liaec qiiœ habemus, ul exorala priorum nostrorum venia dicamus, abdita et negligenler relicla reperinius, etalia necduin prolala, quia non adhuc siint ad liquidum enucleaia, nos possidere laetamur. >•
pas encore vu le jour, parce que nous n'avons pas fini de Jes déchiffrer. » Il est bien clair que l'abbé de Saint-Denys rapportait l'hymne au compagnon de l'apôtre de Paris, le seul des trois Eugènes qui paraît avoir été honoré coiume saint dans les Gaules. Ce sentiment fut embrassé par les amateurs de merveilleux, entre autres parle père Halloix, dans sa vie de saint Denys l'Aréopagite : il nous donne l'origine de la pièce en disant (1) : « Nous publions ici cette hymne découverte dans la bibliothèque du monastère de Saint-Denys. »
Les autres partisans de Topinion qui n''admet qu'un seul Denys, laissèrent de côté ces traditions légendaires, et ils ont mieux aimé reconnaître pour auteur de cette hymne l'évêque de Tolède Eugène III, qui Taurait composée au milieu du septième siècle. C'est l'explication donnée par le bénédictinHuguesMénard,qui, dans son apologie deTaréopagitisme, cherche à justifier l'erreur de l'abbé Hilduin. « Ceci, dit-il (2), nous est confirmé par deux anciens manuscrits de Saint-Germain des Prés et de Saint-Père de Chartres, car je ne veux pas me prévaloir de ceux du monastère de Saint-Denys, où cette hymne se trouve à la suite des Aréopagitiques d'Hilduin. » Bien que ces manuscrits ne viennent pas de l'abbaye, comme le père Ménard a grand soin de le proclamer, ils ont nécessairement des liens de parenté manifeste avec ceux qui en sont sortis, puisqu'ils offrent l'hymne de saint Eugène à la suite des
(1) P. Halloix, S. J., S. Dionysii Areopag. vita, c. 21. Migne, Patrolog. grœc, t. IV, p. 832. « Islum hymuum depromplume sacro Dionysiani cxnobii arinario hic proferiaius. »
(2) Hugues Ménard, de Unico S. Dionysio diatriha, c. xviii, p. 189 et suiv. — Darras, Saint Denys rAréopngite, p. 196.
Aréopagitiques de Fabbé. Hugues Ménard ne fixe pas la date de ces manuscrits ; mais nous affirmons que cette hymne n'a pu être connue au monastère de Saint- Germain des Prés qu'après la mort d'Usuard en 897 ; autrement, il faut avouer qu'elle n'y jouissait pas d'une grande considération, sans cela Usuard (1), chargé, à son retour d'Espagne, par Charles le Chauve, de composer un martyrologe, ne se serait point prononcé d'une façon si nette dans le sens du vieux Martyrologe romain, contre la confusion de saint Denys d'Athènes avec saint Denys de Paris.
Noël Alexandre partage l'avis d'Hugues Usuard, « qui, dit-il (2), a fourni les preuves de l'authenticité de cette hymne. » Et il se dispense de les rappeler. De nos jours, l'hymne de saint Eugène de Tolède a rencontré de nouveaux défenseurs de son authenticité, et nous sommes avertis qu'elle se trouve dans un manuscrit dix fois séculaire de la bibliothèque impériale (3) , c'est-à-dire remontant au siècle même d'Hilduin. Ce chant sacré nous présente saint Denys non 'plus seulement comme envoyé dans la Gaule par le pape saint Clément, mais encore comme membre de l'aréopage, disciple de saint Paul et premier évoque d'Athènes. « Habitants du ciel, s'écrie le poëte, chan-
(1) Nous ne cachons pas l'impression défavorable que nous causent, à l'endroit de celle hymne, le silence d'Usuard et son sentiment opposé à l'aréopagitisme. Ce religieux du monastère de Sainl-Germain des Prés, après ses voyages en Espagne où il était allé chercher des reliques, après sa vie entière consacrée à l'élude de l'hagiographie, employa dans le silence de sa cellule, a Paris, ses loisirs à la rédaction de son Martyrologe. Dans notre article suivant nous reviendrons sur l'aulorité de son témoignage dans la question des origines de l'Église de Paris.
(2) Nalalis Alexander, Dissert, xvx in Hist. sœcul. i.
(3) Darras, Saint Denys l'Aréopagite, 202.
tez ! applaudissez à la joie de la terre qu'illumine en ce jour la grâce d'en haut.
(1 Aujourd'hui, la foi vive du martyr et la vie sainte du pontife ont valu à l'illustre Denys les palmes de la victoire.
« Denys (1), le sage, était d'Athènes et de l'aréopage : perle brillante maintenant attachée à la couronne du roi des cieux.
(( A la voix de Paul, il devient un modèle pour les chrétiens; il bat en brèche l'idolâtrie dont il avait été le rempart.
« La Grèce fut éclairée par la merveilleuse science de son évêque; ensuite il quitta sa patrie pour venir à Rome.
« Clément (2), le pontife romain, l'envoya en Gaule; comme le soleil à son midi, il y brilla par l'éclat de ses miracles et de sa prédication.
« Il vainquit le démon, fit élever des autels au vrai Dieu ; après les plus cruels tourments, il eut la tête tranchée et monta au ciel.
« Salut, ô père qui montez aux cieux, salut ! Vous abaissez sur nous vos regards miséricordieux, et par votre présence vous couronnez celte fête annuelle.
(1) Areopago Athenoe, Régis sumpsit diadema Cœleslis, gtimmam fulgidam, Dionysium sophislam.
(2) Clémente Romae prœsule Jubente, venit Galliam ; Gui jubar solis splendidi lUuxit siguis, famine.
Voir aux pièces juslilicatives le texie entier de l'hymne, XI.
(( OiFrez, généreux pontife, offrez à Dieu nos larmes avec nos prières ; martyr du Christ, affermissez notre foi et corrigez nos mœurs.
« Guidez sur la mer de ce monde nos fragiles nacelles, et lorsque nous sortirons de ce corps, recevez-nous avec bonté.
(i Là-haut, que nous chantions éternellement avec vous : Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Ainsi soit-il, »
Nous demandons à ceux que la découverte de ce manuscrit transporte d'allégresse, en leur tenant lieu de démonstration (1) , pour quelle raison attribuer cet ancien chant, trouvé dans une bibliothèque à Paris, à un évêque espagnol, Eugène III, mort à Tolède en 660, sans autre fondement que le titre vague (2) qui lui est donné par quelques manuscrits ? Quand ces copies, que l'on vante si fort, seraient du neuvième siècle, ce qui n'est nullement prouvé, qu'est-ce que cela ajouterait à l'authenticité de l'hymne? Hilduin, qui l'a citée le premier, déclare qu'avant lui elle était cachée et ignorée (3), Il applique d'ailleurs la même recommandation à l'écrit de Visbius en particulier (4), et
(1) Hugues Ménard, de Unico S. Dionysio diatriha, c. 18, p. 190. — Nalalis Alexander, Disseri. xvi in Ilisl. saîcuii i. — Arbellot, Annales de Philos, chrét., juillet 18bb. — Darras, Saint Denys l'Aréopagite, p. 192.
(2) Les deux manuscrits de Saint-Germain des Prés et de Saînt-Père de Chartres, cités par Hugues Ménard, portent ce litre: « Hymnus Eugenii Tolelani eptscopi de S. Dionysio coraposilus rylhmice. n Celui de la bibliothèque Impériale marqué du n° 2832 est ainsi désigné: «Ymnus Eugenii Epi de sco Dionisio. »
(3) Hilduin, Epist, ad Ludov. Pium, VU. « Abdila et uegligentev relicla reperimus. »
(4) Id., IV. « Conscriptio Visbii quœ in tome satis superque abdilo Parlsiis divino nutu inventa. »
en général à tous les documents (1) qui ont fourni la matière de ses Aréopagîtiqiies.
Launoy (2), Sirmond (3), les Bollandistes {h) ontpen-sé que cette hymne aussi bien que les actes latins de saint Denys, avec les récits légendaires ajoutés dans la suite à la narration primitive, a été composée au monastère, dans le courant du neuvième siècle, au temps où chacun des religieux, suivant l'exemple et l'inspiration de l'abbé, faisait effort pour propager les doctrines aréopagitiques, que couvrait encore de sa haute protection la piété de Louis le Débonnaire. On a pu se scandaliser, s'irriter même de cette supposition de Launoy, de Sirmond, des Bollandistes; mais nous ne voyons pas qu'on ait victorieusement répondu à leurs raisons. Le sens et la composition de l'hymne, surtout dans les dernières strophes (5), indiquent clairement un chant sacré inspiré pour la fête de saint Denys, en un lieu où l'on possédait ses reliques et où sa protection se faisait sentir d'une façon toute spéciale. Les actes latins célébrant dans saint Denys un patron particulier (6), l'hymne
(i) Hilduin, Episl. ad Cathol. de Vita S. Dionys. Areop., 1. « Nos non noslra, nec nova cudimus, sed anliquorum anliqua dicta, de abditis admodum lomis eruimus, et veritalis sinceritale servata, paginis manifestioribus indicimus. »
(2) Jean. Launoii, Dissert. très... Opéra orania, t. II, p. 531.
(3) Jacob. Sirmundi, S. J. Dissertatio in qua Dionys. Paris, et Dionys. Areop. discrimen osienditur, p. 27.
(Ji) BoUand., u IV, octob. 9. S. Dionys. Areopag., § vni, p. 732.
(5) Ave, Pater, scandeus poluni ; Ave, Pie, visons soluni ; Annua fesli munera
Tua sacrans prxsenlia.
(6) Acla S. Dionysii... « Dum ergo ad peculiaris palroni gesla suscepli ofCcii lendit obsequium. »
qui salue dans le même saint un père dont la présence réjouit la fête, ne trahissent-ils pas une origine commune ? L'historien et le poëte n'avaient-ils pas quelques liens de parenté, ou du moins ne vivaient-il pas dans le même milieu, respirant le même air, caressant les mêmes sympathies? Quinze ou vingt ans après l'apparition de Thymne, le nom de l'auteur, supposé qu'il eût été un instant connu, pouvait parfaitement être tombé dans l'oubli ; comme il n'était pas impossible que la renommée eût appris, de ce côté des Pyrénées, qu'un évêque de Tolède du nom d'Eugène avait laissé des poésies sacrées, Hilduin, venant à découvrir cette hymne cachée et oubliée, n'aura trouvé rien de mieux, pour en augmenter la valeur, que de l'attribuer au pontife espagnol, ami des muses de l'Horeb et du Sinaï.
Encore si cette hymne se lisait dans les recueils primitifs des œuvres poétiques d'Eugène III, elle pourrait fournir matière à un argument respectable. Mais il n'en est rien, et le nom de l'auteur du cantique semble passé à l'état de véritable énigme. Hilduin se glorifie d'avoir le premier sorti l'hymne de l'oubli, et il l'attribue à Eugène I", disciple de saint Denys (1). M. Darras dit quelque part (2) : «Il s'agit ici d'une hymne d'Eugène II, évêque de Tolède, dont nous parlerons plus loin. » Hugues Ménard le premier la présenta comme Fœuvre d'Eugène III (3) , et nous surprenons dans M. Darras cette autre phrase (Zi) : « Or l'é-
(1) Hilduin, Epist. ad Imp. Ludov. Pium, vu.
(2) Sai7it Denys l'Aréopagite, p. 83, note.
(3) Hugues Ménard, De u7iico S. Dionysio diatriba, c. 18, p. 191.— Darras, p. 195.
(4) Darras, p. 206.
vêque de Tolède auteur de cette hymne était Eugène III, qui florissait vers l'an 6^0, et dont nous avons les autres poésies. » C'est pourquoi jamais elle n'a été comprise dans cette collection. « Sirmond, dit M. Darras (1), avait, en 1619, publié une édition des poëines de saint Eugène de Tolède, dans laquelle ne se trouvait, comme on peut facilement le prévoir, aucune hymne en l'honneur de saint Denys l'Aréopagite. » C'est une insinuation perfide à l'adresse du savant jésuite : d'autres sont plus que lui passés maîtres dans l'art de supprimer ou de mutiler les textes qui les gênent. Sirmond ne rangeait point cette hymne parmi les poésies de Dracontius et d'Eugène III (2) , parce que nulle part il ne les voyait rapporter à ce pontife (3) ; ensuite son édition parut en 1619, et en 1643 seulement Hugues Ménard imagina d'attribuer cette hymne à l'évêque de Tolède Eugène III.
Enfin nous ne craignons pas d'affirmer que si Ton veut jeter un coup d'œil attentif sur les essais poétiques d'Eugène III, il sera facile de se convaincre que cette hymne ne peut être reçue comme un fruit de son inspiration. Le P. Sirmond accuse bien les vers de l'évêque espagnol
(1) Barras, p. 193.
(2) Pour achever d'embrouiller la question, Hugues Ménard l'appelle « Eugenius junior episcopus Toletanus i),et M. Darras; 'traduisant le passage du bénédictin, dit :« Les derniers vers se trouvent parmi les o.puscules de saint Eugène 11, publiés par le P. Sirmond. » Darras, p. 196. — Uénarà, Biatriba, ]}. 190.
(3) Eugenii III, episc. Tolet. opéra. Pairol. laL, U LXXXVII. L'éditeur reproduit deux strophes de l'hymne en l'honneur de saint Denys, et s'exprime ainsi : « Le fragment que nous publions a été cité par Noël Alexandre. 11 l'a tiré de Hugues Ménard, qui en a, dit-il, prouvé l'authenticité. 1) — Darras, p. 194.
d'être lourdement tournés (1) ; mais au moins on y remarque une attention constante à suivre le mètre latin, •dont le sentiment ne paraît guère embarrasser l'auteur de l'hymne de saint Denys l'Aréopagite.
Nous ne saurions trop déplorer la perte du missel gallican qu'Hilduin déclare avoir aussi consulté pour la composition de ses Aréopagitiques. « Le volume, dit-il (2), était si vieux qu'il s'en allait presque en poussière. » Cette remarque ne nous étonne plus : les témoins que l'abbé de Saint-Denys appelle au service de sa cause ressemblent tous à des ressuscites. Ce missel gallican avait encore été découvert par Hilduin parmi les vieux documents des archives de l'Église de Paris, et un jour l'abbé s'était empressé de le mettre sous les yeux de Louis le Débonnaii'e [3). Il renfermait deux messes anciennes qui rapportaient les tourments du premier évoque de Paris et de ses compagnons ; mais c'était un abrégé des plus succincts, semblable à ceux qui se lisent dans les messes des autres saints apôtres et martyrs, et rédigé, suivant les expressions d'Hilduin (i), « tant pour fléchir la miséricorde de Dieu que pour exciter la dévotion du peuple. » Puis il ajoute (5) : «Le sens et les paroles du missel s'accordaient
(1) « Crasso filo textes. »
(2) Hilduin, Epist. ad Ludov. imp. , ïV. u Anliquissimi el nimia pêne velustate consumpti, missales libri continentes niissœ ordinera more Gal- Hco. >i
(3) Epist. Ludovici imp. ad Hilduinuni. « Quœ in tomis vel chartis vetustissimis arraarii Parisiacse Ecclesiœ, sacroe videlicet sedis sua;, prolatis inveneras, el obtutibus Noslrse Serenitatis ostenderas. »
(4) Hilduin, Epist, ad Ludov. imp., iv. « Inter celebrandum ad provocandam divinaî miseralionis clementiam, et corda popuîi ad devotionis studiuni excitanda. »
(5) Id. « Quarum missarum cantus, sensus et Verba, adeo passionis
si bien avec le récit des actes que nous vous avons envoyés, qu'ils trahissaient la main d'un témoin des supplices, dont la véridique histoire avait fourni pour les prières des messes une note commémorative des tourments des saints martyrs. »
Qui donc imagina de disputer à l'oubli et au silence, à la poussière et à la vétusté, ces documents jusque-là inconnus? Qui produisit au grand jour ces noms ignorés, pour accréditer des fictions, pour affirmer des légendes qui flattaient la piété des fidèles en piquant leur curiosité? Comment fut-on amené à marquer du signe de la plus vénérable antiquité les origines de l'Église de Paris ? En parlant de l'établissement du christianisme et de l'arrivée des premiers missionnaires dans les Gaules, Grégoire de Tours avait cité le nom de saint Eutrope de Saintes, envoyé, disait-on, par saint Clément (.1) : il se contentait.de rapporter ce bruit vague, sans en discuter nullement la valeur. Il n'en fallait pas davantage. Aucuns purent trouver qu'attendre au troisième siècle, c'était remettre un peu tard la prédication de l'Évangile dans le Parisis. A leur avis, la ville où César avait, en l'année 53 avant Jésus-Christ, assemblé les premiers états généraux de la Gaule (2), devait, une des premières, avoir fixé l'at-
eoriimdem, quam vobis misimus seriei concordare videnlur, ut nulli sit dubiuni, a teste illorum martyrii, agones eorum fuisse descriptos, et ex ipsa veraci historia, raemoriam tormenlorum suorum in prœfatis precibus fuisse mandatam. »
(1) Gregorius Turon., de Gloria Martyrum, 1. i, c. S7. « Eutropius martyr Santonicae civitatis, a Clémente episcopo fertur directus in Galliam, ab eodem etiam pontificalis ordinis gratia consecratus. «
(2) Comment, de bello GalHco, I. vr, c, 3.
tention des apôtres. L'r.V'3 vint de faire entrer saint Denys et quelques autres dans la mission de saint Clément, à laquelle semblait appartenir déjà saint Eutrope. On ne remarquait pas que, si ces traditions avaient pu s'appliquer aux fondateurs de l'Église de Pai'is, de Tours ou de Clermont, Grégoire n'eût pas manqué de les consigner dans ses livres de miracles ou dans son Histoire des Francs. Bientôt on trouva que ce n'était pas assez pour la gloire de Paris en particulier, de ne saluer dans son premier évoque qu'un saint Denys envoyé par saint Clément. Cela se passait au premier siècle, et le nom de Denys était fort commun dans l'histoire de l'antiquité chrétienne. Le plus illustre était sans contredit saint Denys d'Athènes, le juge de l'aréopage, le converti de saint Paul, le disciple du grand apôtre : son souvenir frappa les esprits et s'empara des imaginations. On n'hésita pas à le disputer à la Grèce pour l'attacher à la Gaule, à l'enlever d'Athènes pour le fixer à Paris.
Virgile a fait dire à l'un de ces personnages :
QuidquiJ id est, timeo Danaos et dona ferentes.
Ce vers du poëte latin s'applique avec plus de vérité qu'on ne pourrait le croire de prime abord à l'invention de l'aréopagitisme. Interrogeons les rapports que les Grecs de Constantinople eurent avec les Francs depuis l'avénement des Carlovingiens. Dès l'année 767, les exploits éclatants de Pépin le Bref en Italie avaient excité l'admiration de la cour d'Orient, et Constantin Copronyme demandait pour son fils Léon la main de Gisèle, la fille du fondateur de la dynastie carlovingienne. Sur le refus de Pépin, l'em-
pereur fit épouser au jeune prince la fameuse Irène^
Charlemagne monta sur le trône laissé vacant par lamort de son père, et bientôt il remplissait le monde du bruit de ses exploits. Pendant que l'Occident le comparait à César, les peuples de l'Orient le plaçaient au rang de Ninus et Sésostris, de Cyrus et d'Alexandre. Les Grecs avaient rêvé de confisquer à leur profit la fortune du monarque f)-anc : ils voulaient aux rayons de sa gloire ranimer leur vie éteinte, réchauffer leur vieillesse décrépite ; ils comptaient sur son glaive victorieux pour relever et raffermir le Bas-Empire. Leurs députés arrivèrent à la cour de Charlemagne avec des titres, des présents, des propositions de mariage, d'abord pour l'union de Constantin VI avec la princesse Rotrade, ensuite pour celle de l'empereur et de l'impératrice Irène. Nos ancêtres étaient parfois aussi courtois que nous ; ils ne se laissèrent pas vaincre en politesse. La mode fut tout à coup aux Grecs; la piété elle-même dut prendre un tour hellénique, et en attendant l'alliance des grands sur la terre, on associa les saints dans le ciel. Saint Denys de Paris ne fut plus que saint Denys de l'aréopage.
Les Grecs chargés de ces différentes missions ne trouvèrent à Paris rien qui fût comparable en puissance et en richesse au monastère de Saint-Denys. Les abbés exerçaient une grande influence à la cour. Tout entiers au succès de leurs négociations, les députés de Constantinople ne négligèrent aucun moyen de gagner à leur cause d'aussi puissants avocats. Si l'on en croit Hilduin (1) , le patriarche
(1) Epist. ad Ludov. imp. « Quod et Tharasius patriarcha Constan— tinopolitanus per legalos suos soUicile inquisivit, et. ita se rem habere
— 327 ^ saint Taraise, qui monta sur le siège de Constantinople en 78A, ayant entendu dire que saint Denys l'Aréopagite avait quitté le siège d'Athènes pour s'en aller à Rome et remplir dans les Gaules un glorieux apostolat couronné par le martyre, s'était enquis par ses légats de la vérité du fait, et qu'après s'en être convaincu, il avait rendu à Athènes le titre de métropole qui lui avait été auparavant enlevé. Cet acte singulier ne nous est connu que par le témoignage toujours suspect d'Hilduin; il tendrait à prouver qu"<à cette époque on s'occupait déjà de confondre en un seul saint Denys de Paris et saint Denys d'Athènes.
Ce fut aussi sous le règne des premiers Carlovingiens que Rome eut avec la cour de France des relations plus fréquentes et plus intimes : les abbés de Saint-Denys en furent longtemps les principaux médiateurs. Le pape Etienne II fît un long séjour à l'abbaye en 75i, et s'y trouva miraculeusement guéri par l'intercession de saint Denys. Les lettres où le souverain pontife atteste lui-même le fait ne renferment pas un mot qui favorise le sentiment d'Hilduin.
Que chacun examine et prononce (1) :
« Etienne, évoque, serviteur des serviteurs de Dieu.
« On ne doit jamais exalter ses mérites ; mais il ne faut pas non plus taire les œuvi'es de Dieu. Nous devons au contraire faire connaître ce que Dieu opère en nous par ses saints,^conformémentau conseil que l'ange donnai t à Tobie.
certus, eamdem Atheniensiura civitatem pallio archiepiscopali, quod jam ex eo diulurno tempore, orta quadam conlenlione, sublractum fuerat, redonavit, et synodali consensu, Metropolis auctoritale, qua an te functa fuerat, honoravit. »
(i) Sirmond, Concil, ant. GalL, t. II, p. 13.
« Un roi cruel et impie, nommé Astolfe, ayant opprimé la sainte Église, je me suis réfugié en France, auprès du très-bon seigneur Pépin, roi très-chrétien et fidèle à saint Pierre. Je demeurai quelque temps sur le territoire de Paris, au monastèi'e du bienheureux Denys, martyr de Jésus-Christ, et j'y fus atteint d'une maladie mortelle. Lorsque les médecins désespéraient de me guérir, je me fis transporter dans l'église du bienheureux martyr, audessous des cloches. Pendant que je priais, je vis le bon pasteur saint Pierre et Is maître des nations, saint Paul. Je les reconnus aux traits qu'on leur donne sur leurs images.
« A droite de saint Pierre se tenait saint Denys, trois fois bienheureux. Sa taille était plus haute et plus élancée, son visage d'une grande beauté; il avait les cheveux blancs, une tunique blanche bordée de pourpre, et un manteau de pourpre parsemé d'étoiles d'or. Une douce joie rayonnait sur le visage des trois saints, et ils s'entretenaient ensemble. Saint Pierre, le bon pasteur, disait : «Voilà notre « frère qui demande la santé. — Il sera bientôt guéri » , répondit saint Paul. Puis il s'approcha de saint Denys avec beaucoup d'amabilité, et lui mit la main sur le cœur en regardant saint Pierre. Celui-ci dit gaiement à saint Denys : (( C'est ta grâce qui doit le guérir. » Aussitôt le bienheureux Denys, ayant dans ses mains un encensoir et une palme, s'approcha de moi, accompagné d'un prêtre- et d'un diacre qui s'étaient tenus un peu à l'écart, et il me dit : « La paix soit avec toi, mon frère; ne crains rien, tu « ne mourras pas avant de retourner à ton siège. Lève-toi, ;: tu es guéri. Dédie cet autel en l'honneur de Dieu et de ses
« apôtres Pierre et Paul que tu vois ici, et ensuite, célèbre « des messes d'actions de grâces. » En même temps, une grande clarté et une odeur délicieuse remplirent l'église. Je me levai entièrement guéri, et je me mis en devoir d'accomplir ce qui m'avait été ordonné. Ceux qui étaient là disaient que j'avais le délire. C'est pourquoi je leur racontai, ainsi qu'au roi et aux seigneurs de la cour, ce qui venait de m' arriver. Je remplis ensuite les ordres que j'avais reçus. Que Dieu soit béni. »
Le pape retourna à Rome, emportant des reliques de saint Denys, et il commença les constructions d'un monastère que Paul 1", son frère et son successeur, termina et consacra sous le nom de saint Denys, après l'avoir remis entre les mains de moines grecs. De là vint à cette maison le nom d'école grecque (1) , et ce rapprochement a paru fournir à quelques auteurs un signe manifeste que la Grèce était regardée comme la patrie de saint Denys de Paris. Rien n'est pourtant moins clair et surtout moins plausible, car Félibien, rapportant ces faits, dit (2) : « Anastase parle de ce monastère et déclare qu'il était dédié sous le nom de saint Etienne, pape et martyr, et de saint Sylvestre, pape et confesseur, sans mot dire de saint Denys. »
M. Darras va jusqu'à prétendre que la tradition aréopagitique se retrouve dans la correspondance du pape Etienne II avec Pépin le Rref (3). C'est là une assertion gratuite que nous voudrions voir appuyer sur des textes
(1) « Schola Grsecorum. »
(2) Histoire de Valbaye de Saint-Denijs, L ii, p. SO.
(3) Saint Denys l'Aréopagite, p. 221. 11 s'agit sans aucun doute du pape Etienne II, et non d'Etienne III, comme l'écrit AI. Darras ainsi que Félibien.
— 3ûO — prouvant que la correspondance renferme vraiment ce que l'on veut y mettre. En 757, le pape Paul 1" envoyait à Pépin le Bref les livres attribués à saint Denys l'Aréopagite (1). Vingt ans après, le pape Adrien P', pour témoigner sa reconnaissance à Fulrad, abbé de Saint-Denys, lui offrit en présent la collection des mêmes ouvrages. A vrai dire, ce ne sont là que des indices dont la faiblesse ne saurait même être discutée.
Verrons-nous du moins apparaître un appui plus ferme de l'aréopagitisme dans la passion de saint Denys, désignée sous le nom de Martyrion et attribuée par les uns au patriarche de Constantinople saint Méthode, par les autres à un écrivain grec du nom de Métrodore ? Ce récit, dit-on, aurait été rédigé vers l'an 815, et il n'est pas indigne de fixer notre attention pour l'estime en laquelle affectent de le tenir ceux qui ne veulent reconnaître qu'un seul Denys. Saint Méthode fut envoyé à Rome vers l'an 810, enqualité d'apocrisiaire de la cour d'Orient, et après y avoir passé quelques années, il se vit appeler au siège patriarcal de Constantinople, qu'il occupa jusqu'à sa mort en SkS. Sa sainteté brilla d'un plus vif éclat, grâce au courage avec lequel il souflrit persécution pour la cause des saintes images.
Saint Méthode est-il l'auteur du Martyrion dont le texte grec figure dans la collection des œuvres de saint Denys (2) , ou bien a-t-on confondu cette pièce avec un autre de ses
(1) Epist. Pauli I ad Pippinum regem. — Migne, Patrol. lat.^ l. XCVIII, p. dS8. — Barras, p. 16a.
(2) Les Boliandisles n'adraeuenl pas que le Martyrion soit l'œuvre de saint Méthode. T. iV, octob. 9. S. Dionys. Areop., iv §, p. 709.
écrits perdu aujourd'hui, ou même cette relation distincte de la sienne doit-elle être rapportée à un autre auteur? C'est ce qui ne saurait avoir à nos yeux qu'une importance trèssecondaire. Une chose seule mérite examen et demande à être constatée. La voici. Le Martyrion n'est dans son ensemble qu'une insipide amplification des actes latins de saint Denys de Paris, car les détails qu'il ajoute à l'ancienne passion n'en augmentent certainement ni la valeur littéraire, ni l'intérêt historique.
Pour couper court à toute réplique et prouver que ce n'est point là un document original, il ne suffit pas de rappeler les témoignages d'Hilduin et d'Hlncmar : celui-là disait en 837 : u Les historiens grecs n'ont rien écrit sur la fin de saint Denys l'Aréopagite, parce que, vu la distance, ils avaient complètement ignoré sa mission dans les Gaules. » Celui-ci écrivait en 876 : « Le martyre de saint Denys et de ses compagnons parvint d'abord à la connaissance des Latins, qui le racontèrent ensuite aux Grecs. » Que l'on prenne seulement la peine de lire avec quelque attention les pages du Martyrion. Cette relation reproduit, copiées textuellement, presque toutes les phrases des anciens actes. C'est la môme description de Paris, le même éloge de son fleuve et de ses campagnes, le même récit des travaux apostoliques du pontife, de ses succès, de la construction d'une basilique, de l'ordination des ministres de divers ordres, la même peinture des Germains avec leur humeur sauvage, le même ordre de réflexions semées deçà, delà, dans la narration. « Des hommes sans armes triomphent de gens armés. » — « La Germanie, malgré son caractère farouche, s'empresse de se soumettre au joug du Christ. »
— (I Les idoles étaient brisées par ceux qui les avaient fabriquées. » — « Le parti du démon pleurait sa défaite. » — « L'Église victorieuse triomphait avec la légion des fidèles (3). » Et vingt autres phrases littéralement rapportées. Nous ne pouvons multiplier ici ces citations du Martyrion, mais nous avons voulu les rapprocher des anciens actes latins; nous joignons en regard les passages qui correspondent dans une autre relation regardée comme apocryphe et traitée de fable par les Bollandistes. Est-ce pour cette raison qu'ils sont cités avec les plus grands éloges
(1) Nous mettons en parallèle sous les yeux de nos lecteurs les textes des anciens actes, du Jlarlyrion et d'une autre relation déclarée fabuleuse par les Bollandistes, t. IV, oclob. 9. S, Dionj'S, Areopag., p. 792. « Acla fabulosa S. Dionysio Areopagita; al'ficla, auctore anonymo, e codice nostro Fuldensi. »
Actes latins. Martyrion. Acta fabulosa.
« Miroque modo « !\liror aulem qui « Miroque modo inerinermi viro non va- inermibus viris non po- raibus viris non valelebat plebs armala re- teral mulliludo armala bat plebs armata resissistere. n obsistere. •• tere. »
« Se subdebat illi « Germania magna « Ipsa etiam GermacertaliraGermaniaîcer- regio, qua; ferarum cru- nia; ferox immanitas, vicositas, et jugum delitateetimpietateerat subactacordiscoinpuuc- Christi suave imponi pra;dita, cum subacto tione, colla sua jam sibi arda cordis com- compunctoque animo Ghrisli jugo domila punclione poscebat. » cervicem suam Cliristi gaudebat. »
jugo submisisset, ac
do mi ta esset, pra;cep-
lorum fide conlirmata
gaudebat. »
« Ab ipsis quoque « Dejecerunl simu- « Ab ipsis denique destruebantur idola lacra sna quœ ab ipso- deslruebanturidolaquoquorum sumptu fue- rum discessu aidificata rum sumptu fuerant et rant et studio fabricata, erant, inventoque portu studio fabricata, et, poret invento salutis portu saluiis, partes reliquas tu salulis invenio, idoidolorunigaudebantpe- naufragii simulacrorum lorum gaudebant perire naufragia. » periisse laîtabantur. » rire naulragia, »
u Lugebat portio m Lamenlabatur er- « Lugebat lune porvicla diaboli, cum dein go tum pars sublata dia- lio vicia diaboli, cum vîctrix Ecclesiaî legio boli, cum victrix Eccle- de ea victrix Ecclesiae triumphabat. » sia lideliumlegione de- legio triumpharet. »
vieil. I)
par M. Barras, qui a pris la peine, il le dit lui-même (1) , o d^en collationner soigneusement quatorze manuscrits » , sans arriver à se convaincre qu'il n'avait entre les mains qu'une relation sans valeur, pastiche maladroit des anciens actes. L'épreuve nous paraît décisive : les actes latins rédigés à Saint-Denys, par un religieux de l'abbaye, sous le règne des premiers Carlovingiens, ont fourni, Hilduin et Hincmar en sont témoins, la matière des amplifications grecques et latines imaginées pour développer l'aréopagitisme et assurer son succès. Nous renvoyons aux pièces justificatives le lecteur qui ne s'effrayerait point de continuer la comparaison entre les trois récits (2).
Ne négligeons pas de signaler également les changements ou les modifications glissées par l'auteur du Martyrion dans la rédaction des actes latins. L'exorde, débarrassé d'une partie de ses longueurs, rappelle la résurrection et l'ascension du Sauveur (3), la descente du Saint- Esprit et la prédication des apôtres, en particulier celle de saint Pierre et de saint Paul à Rome, leur martyre, et nous assistons à l'élection immédiate faite par saint Pierre, avant de mourir, de saint Clément pour son successeur dans le gouvernement de l'Église.
Le narrateur s'attache alors à l'histoire de saint Denys, nous le montre converti dans Athènes par saint Paul, sans
(1) Saint Denys l'Aréopagite, p. 109.
(2) Voir aux pièces justificatives, v, xii, xui.
(3) Actes latins. Wartyrion. Acta fabulosa.
M Post Domini nos- « Post beatam, glo- « Post beatam et tri Jesu Chrisvi saluli- riosissimamque Domi- gloriosam resurrecti oferam passionem, post ni ac Dei nosiri Jesu nem Domini nostri... » resurreclionein... » Christi resurreclioncn;... »
dire qu'il fût membre de l'aréopage, sans observer qu'il ait été fait évêque d'Athènes. Il vient à Rome après la mort des saints apôtres, et trouve saint Clément tenant la place de saint Pierre à la tête de l'Église. Ici le récit s'allonge pour raconter la mission dans les Gaules, par saint Clément, de saint Denys avec Saturnin, Marcel, Lucien, Rustique etÉleuthère, leur arrivée à Arles, le départ de saint Marcel pour l'Espagne, de saint Lucien pour Beauvais. Les anciens actes latins ne contenaient point ces détails introduits dans le Martyrion avant la venue de saint Denys à Paris, parce que l'on n'avait pas encore songé à faire passer notre apôtre d'Athènes à Rome, puis dans les Gaules, j)our le confondre avec l'Aréopagite.
Le xMartyrion emprunte le langage même des actes pour dire les travaux apostoliques du premier évêque de Paris; mais il ajoute quelques circonstances particulières au martyre et à la mort du pontife. Domitien, instruit du progrès de l'Évangile dans les Gaules par la parole et les miracles de saint Denys, aurait donné l'ordre de l'amener dans son palais; puis, transporté de fureur, il l'aurait enveloppé dans la peine de mort qu'il prononça contre tous les chrétiens. L'interrogatoire du martyr et son supplice sont présentés avec des développements sans aucun nouv-eau détail : Denys a la tête tranchée, et les chrétiens témoins de ce spectacle (1) « purent voir des yeux de la foi la langue du confesseur louer Dieu comme si elle eût encore été yi-
(1) Actes latins. Martyrion.
a Ul, amputatis capitibus, ,ad- « Nam cum corpore, prœcisum hue putarelur lingua palpitans caput magistri, illis qui fide vivere Dominum conDteri. » •poterant, cum lingua Dominum
confileri, ut vivura et progrediens, vdebalur, »
vante. » Cela ne suffit plus à l'auteur du Martyrion : il s'arrête à quelques réflexions et nous montre tout à coup « le cadavre de saint Denys se relevant, prenant de sa bienlieureuse main sa tête séparée par le glaive, l'entourer de son bras, et la porter du haut de la colline l'espace de deux mille pas (1). »
Ce prodige était jusque-là demeuré inconnu : ni saint Grégoire de Tours, ni l'auteur des anciens actes ne l'avaient proposé à l'admiration des fidèles; aucun récit n'y faisait allusion. Désormais toutes les légendes de saint Denys ne manqueront pas de s'enrichir de cette merveilleuse découverte.
Nous retrouvons ensuite la narration des actes, avec les mêmes expressions employées pour raconter la sépulture des martyrs (2) et les miracles obtenus sur leur tombeau par leur puissante intercession.
Quelle autorité la critique historique peut-elle attribuer à un document de ce genre? Que ce Martyrion, vie ou pas-
(1) « Elenini beata manu sua caput ex corpore a nefariis hominibus gladio prœcisum sumpsit, et suspensum brachio amplexus est, atque a collis verlice duo milliaria plena forli animo pedibus ingrediens portavit. »
Acla fa'bulosa.
« Beatorum igitur Ruslici et Eleulherii metuentes impîi, ne conversl populi lidelissima probalaque devolioue corpora profulura sibi ad palrocinium luinulala consecrarent , inito consilio, imposita navibus in profundissimo decreveruni gur-
(2) Âcles latins. Martyrion.
« Metuentes igitur (( Impii ergo bomi-
percussores ne con- nés illi veriti rursus
versi populi fidelissi- • ne forte fide probata
ma probataque devolio populus convenij;ns ,
sanclorum corpora profulura sibi, et reliquias ad patrocinium tumularent, elegerunt undis Sequana;, profundisque gurgilibus maTlyrum corpora perdenda commiltere , quce imposita navibus ad praivisum jubenlur gurgitem deslinari. »
optabilia corpora Rustici et Eleulherii .prœsidii alque auxilii sui causa in sepulcris tuniulisque conderet, ea in naviculam imposila de omnium consilio in profundumfluminisdejicere conantur. »
gite demergi.
sion de saint Denys, ait été rédigé à Constantinople ou à Rome, qu'importe ? Le nom de saint Méthode, sous le couvert duquel ce récit nous est présenté, lui communiquerat-il une valeur qu'il n'a point par lui-même? Qui ne voit de suite que lès éléments de cet ouvrage ont été envoyés de Paris au commencement du neuvième siècle, les anciens actes, par exemple, et les contestations du missel gallican, avec les commentaires ajoutés pour offrir un aliment à l'amour du merveilleux?
Les renseignements qui servaient à la confusion des deux saints Denys ne pouvaient avoir été fournis par l'Orient : Hilduin et Hincmar déclarent formellement que les actiçns de saint Denys sont arrivées à la connaissance des Grecs par les Latins.
Tous ces efforts tendaient sinon à rompre le cours des vraies traditions de Rome et de la Gaule, du moins à les faire remonter vers une source plus ancienne et plus vénérable. Ainsi se préparait peu à peu la composition des Aréopagiiigues , que Louis le Débonnaii'e devait accueillir avec une confiance d'autant plus entière qu'il professait pour l'apôtre de Paris les sentiments de la plus vive dévotion. L'an 827, Michel le Bègue envoyait une ambassade au fils de Charlemagne, et l'empereur grec avait chargé l'économe de l'Eglise de Constantinople de lui offrir en présent un exemplaire des œuvres de saint Denys l'Aréopagite. Certes nul don ne pouvait être plus agréable au pieux monarque; il voulut aussitôt que ces écrits vénérés fussent portés à l'abbaye. On les plaça sur l'autel, et Hilduin assurait à l'empereur que (1), la nuit suivante, le (1) Epist, ad Ludov. imperaU, I7. « Quod donum devotioni nostrae
saint martyr avait manitesté sa puissance : dix-neuf malades s'étaient trouvés guéris par son intercession.
Cependant l'abbé de Saint-Denys n'en était pas pour cela un sujet plus fidèle. Nous n'avons point à faire son panégyrique (1) , nous ne lui devons que la vérité. Peu de temps après ce que nous venons de rapporter commencèrent pour Louis le Débonnaire les jours mauvais et la série des tristes événements qui devaient le priver de son autorité et lui ravir sa liberté. Hilduin comptait parmi les principaux chefs de celte odieuse conspiration. « Un zèle indiscret, dit Félibien (2) en des termes fort adoucis, l'avait jeté trop précipitamment du côté des enfants révoltés contre leur père. » C'est pourquoi , lorsque Louis eut recouvré sa puissance avec le trône dont ses fils l'avaient déclaré déchu , l'abbé do Saint-Denys fut exilé en Saxe, au monastère de la Nouvelle-Corbie.ll y resta quelques mois seulement, car son disciple, le célèbre Hincmar, gagna par son habile médiation le débonnaire empereur, qui se hâta de rappeler Hilduin , lui permit de reprendre l'administration de son abbaye, et lui rendit encore toutes ses bonnes grâces. Comme le prince croyait devoir à la protection spéciale de saint Denys la fin de ses malheurs et le rétablissement de son autorité, il donna ordre à Hilduin d'élever à la gloire de son illustre protecteur un monument de sa reconnaissance et de sa piété. Tel est l'objet de la
ac si cœlitus allatum, adeo divina est gralîa prosecuta, ut in eadem nocte decem et novem norainalissirase virlutes in œgrotorum sanatione varianim infirmitatum... Christus Dominus sit operari dignatus. »
(1) M. Darras s'est chargé de ce soin. Saint Denys l'Aréopdgite, p. lûO.
(2) Histoire de. Vdbhaye de Saint-Denys^ 1. ii, p. 69.
lettre que Fempei'eur adressait à Yâhhé de Sairit-Denysen l'année 836 (1).
H rappelle les bienfaits que les rois de France ses prédécesseurs, Dagobert, Charles-Martel, Pépin, Charlemagne attribuaient à Tintercession de saint Denys, puis il écrit: « Nous aussi nous avons en diverses circonstances ressenti les heureux effets de sa protection , surtout dans les vicissitudes que nous venons de traverser. Dieu nous avait^ dans la justice de ses jugements, nous le confessons, visitépar la tribulation ; puis il a étendu sur nous le sceptre de sa miséricorde, et il nous a conduit au pied de l'autel dé Saint Denj's. Là, par les mérites et l'intercession de ' cet illustre patron , nous ayons été rétabli sur notre trône ^ un jugement solennel et l'autorité des évêques nous ont rendu les insignes du pouvoir, et nous nous sentons chaque jour comblé de célestes faveurs.
* C'est pourquoi , vénérable serviteur de notre auguste maître saint Denys, nous vous demandons de recueillir tout ce qui le concerne. Interrogez les auteurs grecs et les livres qu'il a lui-même composés dans sa langue maternelle, et qui ont été traduits dans la nôtre, selon nos ordres, par vos soins éclairés. N'oubliez pas ce qui se trouve déjà dans les écrits des Latins ; consultez surtout les actesde son martyre et les vieux volumes que vous avez découverts dans les archives de l'Eglise de Paris : vous nous les avez un jour mis sous les yeux. Rassemblez tout cela en un seul ouvrage suivant l'ordre des faits et des temps.
(1) Le texte de celle lettre ainsi que la réponse de l'abbé Hilduin onl, dans la quesiion de raréopagilisrae, une trop grande importance pour que nous ne les rapportions pas aux pièces justificatives, VIII, 1°.
Qu'il soit écrit d'un style uniforme, pour présenter un abrégé complet de l'histoire de notre saint, agréable aux lecteurs les plus indifférents et les moins instruits, et utile pour l'édification de tous les fidèles.
a Après cela, réunissez dans un autre volume distinct du premier, le récit de la vision du bienheureux pape Etienne dans l'église de Saint-Denys, tel qu'il a été écri sous la dictée du pontife; ajoutez les faits qui s'y rattachent, et joignez-y encore les hymnes que vous possédez en Phonneur du saint martyr, ainsi que l'office des matines de sa fête. Vous ferez remettre, ou bien vous nous présenterez vous-même, le plus tôt possible, les deux volumes transcrits avec soin. Us seront pour nous le gage le plus précieux de la présence de notre bien-aimé protecteur, si, quelque part que nous soyons, nous pouvons nous entretenir de lui avec lui , de ses actions, dans nos prières, nos conversations et nos lectures. »
Hilduin répondit à cette lettre en composant lesAréopagitiques. « Comme il avait, dit Félibien (1), un fort grand zèle pour tout ce qu'il croyait capable d'honorer le patron de son abbaye, aucun ordre ne pouvait lui être plus agréable. » L'attente de l'empereur ne fut pas de longue durée. Un an après, en 837, il recevait l'ouvrage.
Les Aj'éopagitiques (2) renferment la lettre de l'empereur, la réponse d'Hilduin, une sorte de préface adressée à tous les chrétiens, puis l'histoire de saint Denys, les hymnes attribuées à Fortunat et saint Eugène de Tolède;
(1) Histoire de l'abbaye de Saint-Denys, 1. ii, p. 74.
(2) Les Aréopagitiques se Irouvenl dans la collection des vies de saints de Surius, au 9 oclobre. — Migue, PatroL lat,, t. CVI.
le recueil se termine par le récit de la vision du pape Etienne II.
La lettre d'Hilduin à Louis le Débonnaire est sans contredit la partie la plus importante des Aréopagitiques (1) : c'est l'apologie de l'œuvre et la justification des pièces qui la composent (2). L'auteur laisse d'abord éclater la joie qu'il éprouve à remplir en pareille circonstance les volontés de l'empereur, et il poursuit : « Vous nous demandez de recueillir tout ce qui, dans les écrits des Grecs et des Latins, se rattache à la vie jusqu'ici peu connue de saint Denys notre patron ; de rassembler tous ces documents dans un seul ouvrage, et de vous le remettre le plus tôt possible. Afin de ne point retarder l'accomplissement de votre pieux désir, et aussi pour nous acquitter d'un devoir sacré, nous prendrons les pièces qu'un rapide coup d'œil à travers nos souvenirs rappellera à notre mémoire, et nous les ferons transcrire par la main alerte de quelques copistes (3). Votre Sagesse voudra bien, dans un travail entrepris par ses ordres, à la louange de notre saint martyr, ne pas considérer la pompe du langage ou l'élégance du. style, mais plutôt la vérité exacte et sincère, dans le récit des faits que nous empruntons aux annales de l'antiquité...
« La noblesse de la naissance de saint Denys, l'éclat
(1) Voir cette lettre aux pièces justiDcatives, VIII, 2°.
>(2) Nous avons discuté au commencement de cet article la valeur de chacun de ces documents qui servent si mal, au dire des Bollandistes, la cause de l'aréopagitisme.
(3) Hilduin, EpisU ad Ludov. imp. ii. « Quantum connivit brevilas temporis, quidquid cri suggesserit memoria cilae recordationis, faveute Domino, velociter scribentium coramitlemus nolariorum aniculis. »
de la magistrature qu'il exerça dans Athènes, nous sont attestés par les Actes des apôtres, par d'autres histoires et par la tradition des siècles passés. Nous avons surtout la relation d'Aristarque (1), chronographe grec, qui dans sa lettre au primicier Onésiphore, parlant d'Athènes et des travaux des apôtres dans cette ville, raconte la naissance de saint Denys, son éducation, les circonstances et la date de sa conversion, son ordination, ses prédications, le choix d'un autre évêque pour tenir sa place, son départ et son arrivée à Rome. Nous vous adressons la traduction de cettre lettre dont nous gardons le texte grec à la disposition des curieux qui voudraient le consulter.
« Le voyage de saint Denys à Héliopolis avant sa conversion, pour étudier l'astrologie; l'éclipsé qu'il y observa avec son compagnon Apollophane, au moment de la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ; son âge, il comptait alors vingt-cinq ails, tout cela, je l'ai pris dans ses lettres à l'évêque de Smyrne saint Polycarpe, et à son ami Apollophane. Le fait de sa conversion avec Damaris sa femme, . cité dans les Actes des apôtres, est confirmé par le dialogue . de Basile et de Jean (1. iv,' c. 5) . Saint Ambroise, dans sa lettre à l'EgUse de Verceil, nomme aussi Damaris comme la femme de saint Denys.
• « Les livres qu'il a composés dans sa langue maternelle, le nom des personnes qui les avaient demandés, les renseignements qu'ils fournissent, peuvent être connus
(1) Hilduin, id. m. « Maxime ex hisloria Arislarchi Grœcorum chro-
nographi, qui in epistola ad Onesiphorum priraicerium, de Alhenœcivl-
.lalis et geslis ibidem apostolorum temporibus scribens, orlum prosapicu
et doclrinam ejus... subrogalionem etiam episcopi loco suo, ei advec-
lum illius Romam, ordinabiliter narrât. »
— 3422— i et jugés à la lecture qu'il fest facile d'en prendre, grâce à vous, parla traduction déposée dans nos archives. Le texte authentique de ces livres écrits en grec nous fut remis la veille de la fête de saint Denys, lorsque l'économe de l'Église de Constantinople et les autres ambassadeurs de l'empereur Michel se présentèrent à vous au palais de Compiègne.
« La mission de saint Denys par saint Clément, qui lui confia le soin de prêcher l'Évangile dans les Gaules ; les détails de son martyre 5 le miracle qui suivit sa mort quand, au milieu des anges qui venaient lui rendre les derniers devoirs, il porta lui-même dans ses mains sa tête coupée par les bourreaux ; le nom de Catulla, la pieuse femme qui fit inhumer les restes des saints martyrs, tout cela est rapporté au livre très-ancien de la Passion de saint Denys, et surtout dans l'écrit de Visbius, naguère retrouvé, par une faveur divine, dans un volume tout à fait ignoré des archives de Paris fl). Entre autres choses mémorables, cette pièce contient les paroles que Notre-Seigneur Jésus-Christ adressa, dans une vision, à saint Denys, pendant la célébration des saints mystères, en présence des fidèles assemblés.
« Ces faits sont confirmés par les missels anciens, dont on se servait en Gaule depuis l'établissement du christia-
(1) Hilduin, id. IV : « Quoniam aulem beatus Clemens hue eura, videlicet in Gallorum gentem direxerat, et qualiter per martyrii palmam diversissimis et crudelissimis afflictus suppliciis, ad Chrislum perveneril, et qnomodo caput proprium delulérit, et quo ordine a Catulla sit sepulius, libellus antiquissimus passionis ejusdem esplanat, praecipue lamen conscripiio Visbii quse iu tomo salis superque abdito Parisiis divine nulu invento... continere digaoscitur. »
misme, jusqu'à ce que l'on ait adopté le rit romain. Ces missels, presque consumés par le temps, renferment deux messes de saint Denys (1) pour implorer la miséricorde de Dieu et exciter la piété des fidèles ; le célébrant rappelle -d'un façon très-sommaire les supplices des saints martyrs et de ses compagnons (2) , comme aux autres messes des apôtres et des martyrs dont les actes nous sont le mieux •connus. Ces messes s'accordent si bien avec la passion de nos saints martyrs, que la relation de leurs derniers combats a dû être écrite par des témoins oculaires, et que de ce récit véridique le souvenir de leurs tourments a été .transporté dans les prières de la liturgie.
n L'autorité de ces missels est fort respectable ; les lettres des papes Innocent, Gélase, Grégoire, exhortant les évêques des Gaules à inaugurer dans leurs Églises la liturgie romaine, nous apprennent qu'à l'époque on ces pontifes écrivaient, les missels gallicans étaient déjà trèsanciens, et les messes qu'ils contenaient furent remplacées par d'autres où ne se trouvait plus l'abrégé de la passion •de nos martyrs. Nous acceptons d'autant plus volontiers
(1) Hilduin, id. iv. « Gui adslipulari videntur anliquissimi, et nimia pêne velustaie consumpli, missales libri continenles missa; ordinem more Gallico. »
(2) Hilduin, id. iv. a In quibus voluminibus habenlur dua; missœ, quœ sic intar celebrandum... lormenta martyrum sociorumque ejus succincte commémorant, sicut et reliquœ missaî ibidem scripla;, aliorum apostolorum vel martyrum, quorum passiones habenlur notissimse, de- •cantant. » — Ce que M. Darras, Saint Denys VAréopagite, p. 151 , traduit ainsi : « Ces volumes, presque consumés par le temps, renferment deux messes de saint Denys qui lappelleai les supplices du saint mariyr et les circonstances de sa passion, avec le même détail que pour les apôtres et les martyrs dont les actes nous sont le mieux connus, n Que :{aul-il penser de «elle version ?
, 344 — ce témoignage de l'antiquité des messes gallicanes, qu'à notre avis leur institution remonte à une époque très-rapprochée du martyre de saint Denys.
« Que nul ne se scandalise en voyant saint Denys et ses successeurs établir dans les Gaules une liturgie différente du rit romain; ils ne l'ont fait, qu'avec le consentement de l'Église romaine, et les lettres des papes dont nous venons de parler le prouvent suffisamment. Il ne faut point s' étonner davantage si nous possédons encore une hymne de saint Eugène de Tolède en l'honneur de saint Denys (1), quand il nous reste si peu de monuments de cette époque. . .
H Aucune histoire, observe Hilduin, ne peut ni ne doit être approuvée qu'elle n'ait été composée sur des documents véridiques et surtout orthodoxes. C'est pourquoi nous tenons la relation que nous venons de composer sur notre illustre martyr comme plus digne de foi que tout ce qui est raconté çà et là sur les saints, sans nom d'auteur. Ce que nous avons assemblé sur saint Denys est extrait des anciens monuments conservés dans les archives de Paris (2). »
Hilduin cite encore, parmi les pièces qu'il a consultées, l'hymne du docte et pieux Fortunat à la louange de saint Denys (3) , et rapportant au pape Clément la mission
(1) Hilduin, id. vu. « Nec miraii quis poterit cur hyranum sancli Eugenii Toletani de beato Dionysio habemus. »
(2) Hilduin, id. xii. « Et jdeo certius tenenda sunt quœ modo de hoc eximio martyre collecta conscribimus, quam illa quse de quolibet alio sancto sine aucloris nomine passim scripla relegimus; prsesertim cum hsec quse scribimus, de antiquariorum anliqua scriptura sint, velut ex prato non Parisiaco, sed Paradisiaco. »
(3) Hilduin, id. xn. « Cum Fortunatus hymnum rhylhmicae compositionis pulcherrimum de isto gloriosissimo martyre composuerit, in quo
— 34S — - dans les Gaules de notre premier évêquè. « Daignez agréer, dit-il en finissant, auguste empereur, ces explications qu'il TOUS sera facile de compléter plus tard. Nous vous les transmettons fidèlement, que personne ne l'ignore, après les avoir tirées avec une scrupuleuse exactitude des historiens les plus véridiques (1). La vérité pour . laquelle saint Denys, le serviteur, l'ami de Dieu, a versé son sang, n'a pas besoin de s'appuyer sur nos mensonges; son témoignage lui suffit, et ceux qu'elle inspire sont toujours ses fidèles témoins. »
M. Darras (2) croit trouver dans le texte même de la lettre de Louis le Débonnaire et dans la réponse d'Hilduin (( des preuves intrinsèques établissant invinciblement,, ditil, que la croyance à l'aréopagitisme existait avant Hilduin, qu'elle ne fut pas et ne put être son invention personnelle. » Ces preuves ne nous ont pas convaincu. Elles se résument en ceci : Louis le Débonnaire écrit à Hilduin de réunir tout ce qui a trait à la vie de saint Denys, dans les livres que le saint composa dans sa langue maternelle. « Si l'empereur, dit M. Dai-ras (3), entend désigner par là les ouvrages de l'Aréopagite, il devient évident qu'avant toutes les recherches d'Hilduin , Louis le Débonnaire croyait déjà à l'aréopagitisme, puisqu'il indique ces livres coumie la source où l'on devait puiser, pour avoir desren-
commemoral eum a bealo Clémente deslinatum, sicut in Latinorum paginis didicil. »
(1) Hilduin, id. XVI. « Hœc fideliler veslrœ dominalioni dirigi.'nus, veraciler ex veracibus historiographis et historiarum paginis colligere procuravimus. »
(2) Saint Benys VAréopagiie, p. loT.
(3) IL, p. 160.
seignements authentiques sur la vie de saint Denys de Paris, n M. Darras ne s'exagère-t-il pas encore sa découverte? Nous admettons parfaitement que Louis le Débonnaire confondait les deux saints Denys avant la publication des Aréopagitiques ; mais n'avait-il pas appris à le faire à l'école d'Hilduin, au monastère de Saint-Denys? Nous le pensons, et M. Darras ne prouve pas le contraire. Il serait par trop futile, d'admettre avec lui que (1) « la croyance à l'aréopagitisme se retrouvait déjà dans les traditions de la dynastie carlovingienne, longtemps avant Louis le Débonnaire )» , sur ce que de Rome ou de Constantinople, on avait envoyé à la cour de Paris les ouvrages attribués à saint Denys de l'aréopage.
De la letti'e adressée par Hilduin aux fidèles de la catholicité nous ne voulons que détacher quelques passages pour montrer les préoccupations de l'abbé de Saint-Denys ; il comprend si bien que son opinion va heurter les anciennes traditions sur le premier évêque de Paris, qu'il s'épuise en efforts continuels, mais stériles, pour établir que ce qu'il raconte dans ses Aréopagitiques n'est pas nouveau; seulement, qu'on neïe connaissait pas, et qu'il va le révélei-. « Pour remplir le vœu de l'empereur, dit-il, et pour accéder au désir de plusieurs personnes, nous entreprenons une lourde tâche : nous voulons, avec l'aide de Jésus-Christ, remettre au grand jour l'histoire de la conversion desaint Denys, sa prédication, son arrivée à Rome, son glorieux martyre, tout cela avec les détails queles écrits des Grecs etles ouvrages des Latir^ tenaient en grande partie ca-
(l) Saint Benys VAréopafjite, p. l6Zi.
chés et comme ensevelis dans le silence (1) , « Hilduin insiste sur l'intérêt de ces circonstances auparavant inconnues; il appuie sur le mérite de ses découvertes, et il ajoute un peu plus loin ; « Ce sont là des choses vraies dites sur saint Denys par des auteurs véridiques; nous ne faisons que les rassembler fidèlement en un seul volume. S'il en est qui se scandalisent de notre peu d'habileté, qu'ils aillent aux monuments anciens. Ce que nous rapportons ne vient pas de nous et n'est pas nouveau; ce sont les vieilles traditions de l'antiquité que nous recueillons dans des volumes parfaitement ignorés, pour les transcrire sur des pages qui se feront mieux connaître (2). »
Ces lettres sont la préface obligée de la vie de saint Denys, qui forme le corps de l'ouvrage, la partie essentielle des Aréopagitiques. Dans ce récit, Hilduin présente le résumé de tout ce que renferment les actes anciens, le Martyrion, le chronographe Aristarque et Visbius; les actes surtout ont été si bien pillés, qu'il serait facile de les recomposer en recueillant et en rajustant les phrases détachées, disséminées de çà, de là, mais toujours textuellement reproduites. A ces éléments l'abbé de saint Denys ajoute ce que l'auteur des ouvrages attribués à l'Aréopagite raconte de lui- DDiême, et, à travers la narration, chacun peut reconnaître
(1) Hilduin, Epist. ad Catholicos. « Quaî maxime Gnecorum coniinetur hîslorils, et quasi sepulla, antiquorum scriniis apud Lalinos noa inodica porlione servabatur oblecla, ia lucem, Chrislo juvanle, reducerem. » — Voir le. lexle de la leilre aux pièces jusliBcalives, VIII, 3°.
(2) Hilduin, id. « Vera ilaque a veracibus de eo scripta, et simpliciler in unum collecta fideliter relegant, et sî noslrae imperilia; fuerint iadignali, ad velerum monumenta recurrant : quia nos non nostra, nec nova ■cudimus, sed antiquorum antiqua dicta, de abdilis admodum lomis eruimus, et veritatis sinceritate servata paginis manifeslioribus indicimus. n
aisément de nombreux passages empruntés à la langue liturgique des anciens missels.
Avant que l'on eût adopté en France la forme de la messe romaine, ce qui arriva sous les règnes: de Pépin et de Charlemagne,-il était d'usage, dans la liturgie gallicane, que le célébrant relevât l'objet de la solennité dans une longue préface appelée contestation; aux jours de fête consacrés aux martyrs, il invitait spécialement le peuple à • honorer leurs combats et à célébrer leur triomphe. L'abbé Lebeuf, avec la rare sagacité qui distingue ses études critiques et archéologiques, a comparé la vie de saint Denys l'Aréopagite d'Hilduin avec les contestations des anciens missels publiés par Mabillon (1) , surtout dans les messes de saint Saturnin de Toulouse, des saints martyrs de Besançon Ferréol et Ferrucion, de saint Symphorien d' Autun, de saint Maurice, de saint Léger, et il dit (2) : « Vous y trouverez à peu près la même tournure et le uiême style que dans les phrases suivantes, que j'extrais d'Hilduin. Le •plus souvent ce ne sont que des réflexions, mais assez pleines d'onction pour être dignement mises en regard du langage concis de ces précieux monuments de la liturgie de nos pères.
« Après la phrase : « Non veritus incredulœ gentis expe- « tere feritatem, quia virtutem suam prœteritarum pœnarum « recordatio roborabat », tirée des actes an térieurs à Hilduin ,
(1) De Liturgia Gallicana, 1. m, p. 219, Missa sancti Saturnini episcopi etmariyris; p. 270, Missa SS. Ferreoli et Ferrucionis ; p. 280, Missa in nalali beatissinii Sinfurlani mariyris.
(2) Le Beuf, Dissertations sur l'histoire du diocèse de Paris, t. I. Nouvelles observations sur les anciens actes de saint Denys, premier évêque de Paris, p. 62.
ce compilateur a inséré ceci, que je ne crois pas de lui (1) : « Tormentis expertus multis morte tandem adsecuturum « se vitara, tota nihilominus intentione desiderans, ut qui « jam erat Christi nominis perfectus coufessor, fieri mortis « mulctatione mereretur et martyr. » On sent dans cette tournure toute la cadence qui convenait à des paroles prononcées par le célébrant sur le chant de nos préfaces.
«Je pense que l'on peut aussi regarder comme empruntées de la liturgie gallicane ces deux lignes qu'il a placées après ces mots des actes : « Probatas personas honore se- « cundi ordinis ampliavit. »Yoici la réflexion, qui est trèsbelle (2) : « Incessanter restituens populos creatori, quos <c a devio cultu revocaverat creaturse. »
« Je ne serais pas non plus éloigné de mettre dans la même classe des emprunts faits dans l'ancien missel gallican de Paris, ce qui est après ces mots des Actes : v Pauîatim sociabat Deo quos diabolo subtrahebat. » Le voici (3) : « Atque totis exhortationis nisibus et signorum prodigiis satagebat, quatenus quos abrîpiebat mundo, dignos faceret cœlo. »
« Je dois aussi vous rapporter quelques traits historiques pour vérifier l'emploi qu'Hilduin dit à Louis le Débonnaire qu'il avait fait des feuilles du missel gallican parisien qui contenaient en gros les tourments de saint Denys. Voici ce que je trouve de conforme à cette pensée, et dont il y a des exemples ou dans les contestations, ou dans les immolations, ou dans les anciennes préfaces (4) : « Et quia
(1) Areopagit., Migne, Patrol. îat. p. GVI, c. 20. (2)Id., C.22.
(3) Id., c. 22.
(4) Id., c 26.
« Dominas Jésus Christus diu laboranti seni sanctissimo « sudores certaminum suorum decreverat proprii sangui- « Dis fonte abluere, quo posset libenter, carnis sarcina libe- « ratus, et super nivem dealbatus praasentiœ illius asLare : « Et qui semetipsum holocaustum odoriferum offerebat sa- « crificium laudis jugiter immolare ; ab innumerabili pêne « caterva dœmonicorum virorum currilur, et sanctus Do- « mini capitur, illuditur, loris durissimis crudelissime « ligatui", trahitur... prœfecti proesentioa sistitur. »
« J'entrevois aussi quelque chose de l'ancien missel dans cet endroit d'Hilduin (1) : «SanctiDomini tortoribus traditi «adpœnalialocaducti sunt,etpretiosus campiductoreorum, «et fortissimus athleta Domini Dionysuis expoliatur... »
« La réflexion qui est quarante lignes plus bas a une entière conformité avec celle de l'ancien style des messes gallicanes (2) : « Ducebantur sane a delicto obligatis jusli « in vinculis, condemnandi a damnatis, et innocentes ano- « centibus exponuntur. «Tout ceci est entremêlé, dans Hilduin de lambeaux pris des actes. Comme cet abbé savait adroitement ajuster tous les morceaux qu'il avait devant, lui, il plaça après ce fragment des actes : « Tali ad Domi- « num meruere professione migrare, ut amputatis capiti- « bus adhuc putaretur lingua palpitans Jesum christum « Dominum confiteri, » cette réflexion dans laquelle il n'y a de lui que la particule causale (3) : « Quoniam unde « mentibus inerat amor, licet priecisis capitibus, quod ore « jam sumpserat, sermonibus asstuabat ardor. Vere beata
(1) AreopagiL, Migne, Patrol. lat., c. 27.
(2) Id., c, 29.
(3) Id., c. ai.
« nimium et Deo grata societas inter quos nec primus aller « potuit esse nec tertius : sed Trinitatem coniitentes trino « raeruere decorari martyrio. »
« J'oubliais un des plus beaux endroits qui précède de vingt lignes ce que je viens de rapporter (1) : « Lacerabatur « prœcipue sanctus Dei sacerdos humana rabie cui servi\'it (i et bestia : qui praacurrebat ad tormenta ne tarde iret ad « gloriam. Provocabat in se pcenam, ut major esset victo- « ria. Confligebant inter se, illinc carnifices, hinc palmata « vox martyris. Ambiebat supplicia, uttormento crescent (( cresceret et coroua. »
«On ne peut s'être familiarisé avec l'ancien style de nos livres liturgiques, remarque l'abbé Lebeuf, et ne pas reconnaître en quelques-uns au moins de ces morceaux les fragments pillés par Hilduin et enchâssés au milieu de sa narration. «L'abbé de Saint-Denys assure qu'il a dépouillé les deux anciennes messes gallicanes pour enrichir sa nouvelle légende. Que disaient ces passages empruntés? Donnaient-ils à saint Denys le titre d'Aréopagite? Parlaient-ils de ses travaux en Grèce ou seulement de ses prédications à Paris, de son martyre, de sa puissante protection? C'est ce qu'il est im possible d' établir, puisque nous ne possédons plus les messes dont s'était servi l'auteur des Aréopagitiques.
« Remarquez au reste, dit en terminant l'abbé Lebeuf, que les endroits rapportés ne consistent que dans des expressions générales qui ne spécifient ni le lieu du martyre, ni le jour, ni l'année. « C'est à quoi Hilduin crut devoir suppléer. Il ajoutait aisément foi à des écrits proba-
(1) Areopagit., Migne, Pairol. lat. c. -30.
blement composés par des gens qui voulaient lui faire plaisir, parce qu'ils savaient combien d'ailleurs il était disposé à embrasser tout ce qui pouvait contribuera augmenter Fhonneur de son Église.
Quoi qu'il en soit de la valeur de ces documents divers sur lesquels nous avons déjà porté notre jugement, Hilduin les prit sans examen, les disposa et les fondit avec plus d'habileté que sa modestie n'ose avouer et que l'on ne supposerait dans un écrivain du neuvième siècle (d). Cependant il n'est pas difficile de saisir l'incohérence de la
(1) Nous avons vu parmi les manuscrits de la bibliothèque municipale d'Arras, n° S73 du catalogue, un recueil de "Vies de saints rassemblées au treizième siècle. Les Aréopagitiques d'Ililduin s'y trouvent sous le titre Passio S- inart. Dionysii sociorumque ejvLS. Ce texte ancien ue diffère en rien des exemplaires qui sont entre nos raaius. Il commence seulement en ces termes : « Post beatam ac salutiferam Domini nostri Jesu Christi passionem et adorandam ejus ab inferis resurrectionem, seu iu cœlos gloriosam ascensionem, qua se manifestavit divinitate nunquam defuisse quo rediit... »
A la même bibliothèque, un lectionnaire manuscrit du douzième siècle, n° 9 du catalogue, contient une vie abrégée de saint Denys. Elle ne se compose que de fragments textuels détachés des actes latins et des Aréopagitiques d'Hilduin. Nous en citons quelques extraits :
o Beatus Dionysius ob pleniludinem divinae supernorum numinum scientiaî Theosophus, id est, Dei sapiens, et a regione urbis Atheniensis quo sedulo commoravit innatus principabatur, Areopagita diclus esU
« Ab eodem apostolo Paulo Atheniensium mox ordinatus autistes, eamdemque civitatem et maximam partem palriaî ad fidem veritatis convertit.
« Pretiosus deinde Dionysius ad beatum Clementem pontificetn sanclae sedis Romanœ se transtulit, a' quo digne est cum honore susceptus.
« Talique ad Dominum mcruerunt professione migrare, ut amputatis capitibus adhuc putaretur lingua palpftans Dominum Jesum Christum confiteri. Vere beala nimium et Deo grata societas inter qnos nec primus alter potuit esse nec terlius. Qui Trinitatem contilenles Irino meruere decorari martyrio. »
narration composée de pièces si disparates. Le titre de l'ouvrage est ainsi conçu (1) : « Ici commence la passion du très-saint évèque Denys, qui a été nommé Aréopagite du lieu qu'il habitait. Ionique du pays de sa naissance, Macaire de son surnom chrétien. Il fut ordonné par saint Paul archevêque d'Athènes, puis, par l'autorité du bienheureux Clément, pape, établi apôtre de toute la Gaule. »
Passons au précis de l'histoire (2). Denys était âgé de vingt-cinq ans lorsque, voyageant en Egypte, il fut témoin de l'écIipse qui signala la mort du Sauveur. Cette circonstance laisse à supposer qu'il était né l'an 8 ou 9 de l'ère chrétienne. Sa conversion au christianisme, préparée par saint Paul, fut déterminée par la guérison d'un aveugle-né, détail emprunté au chronographe Aristarque, mais parfaitement contraire à ce que dit la narration de saint Luc dans le livre inspiré des Actes.
Denys suivit alors le grand apôtre pendant trois ans ; il recevait en même temps les leçons d'un autre maître illustre par sa doctrine et qui s'appelait Hiérothée. II fut ordonné par saint Paul lui-même archevêque d' Athènes; sa grande piété lui fît entreprendre le voyage de Jérusalem pour visiter le tombeau du Sauveur, et de retour à Athènes, il convertit non-seulement la cité, mais encore tout le pays
(1) « Incipit passio sanclissimi Dionysii, qui a loco Artopagila, et pairiotico prxnomine lonicus, CUristiano auiem agnomine est appellalus Macharius ; a sancto Paulo aposlolo Atheniensiuin ordinatus archiepiscopus, apostolica vero auctorilate B. démentis papae, universalis totius Gallise constituius apostolus. »
(2) Hilduin, AreopagiL, c. I. — Migne, Pafro/. lat,, t. CVI, pag. 23 et seq. C'est le prétendu Aréopagite qui, dans son épllre iv "a ApoUopliane, se donne l'âge de vingt-cinq ans à la mort du Sauveur.
— 35i — environnant. Il composa dans ce temps ses livres théologiques, parmi lesquels on distingue le traité Sur la hiérarchie céleste, adressé au disciple de saint Paul, Timothée. La plupart des lettres rangées parmi ses œuvres sont datées de cette époque (1).
Tout à coup, Denys apprend que Pierre et Paul ont été jetés dans les fers par l'empereur Néron ; il ordonne aussitôt Publius comme son successeur sur le siège d'Athènes, et il part pour se rendre à Rome. II n'arriva qu'après la mort des saints apôtres, et trouva sur le trône pontifical Clément, à qui, de son vivant môme, saint Pierre avait confié le gouvei'nement de l'Église. Il fut, l'an 10 du règne de Domitien, envoyé dans les Gaules par le pape, qui le chargea de l'apostolat de toute cette vaste contrée.
L'apôtre aborda à Arles avec les compagnons de ses travaux ; il ne tarda pas à venir se fixer à Lutèce, parmi les Parisiens, et la description de la ville et de la contrée n'est autre que l'éloge détaché des anciens actes (2). Là nous retrouvons tout ce que renferment les mêmes récits sur l'apostolat du vénérable pontife, ses' prédications, sur la construction d'une basilique, sur les progrès de l'Évangile, auxquels se laissaient entraîner l'opiniâtreté germanique, et, ajoute Hilduin (3), la fierté gauloise.
(1) Areopagit., c. 9 fit seq, — Ceux qui pensent que saint Denys l'Aréopagile se rendit a Jérusalem pour assister aux derniers moments de la sainte Vierge prétendent qu'Hilduin n'a pas compris le passage des Œuvres où il s'agit du voyage à Jérusaleni.
(2) Areopagit., c. 20. « Tune memorata civitas
(3) Areopagit. , c . 22. « Miroque modo inerrai viro non valebat plebs armata résistera, sed subdebat se illi potius certaiim Gallicanus cothurnus atque Germania; cervicositas; jugumque Christi suave imponi sibi acta cordis contritione poscebat. Ab ipsis quoque desiruebantur
Les prêtres des idoles cherchaient par tous les moj^ens à soulever la multitude contre saint Denys; quelquefois la populace ameutée se précipitait en armes pour s'emparer de l'apôtre ; mais ces furieux n'étaient pas plutôt en sa présence qu'ils tombaient à ses pieds, subjugués par l'éclat ineffable de la grâce qui rayonnait en lui. Un homme sans armes était ainsi plus fort qu'un peuple armé.
La description du martyre (1) n'est que le développement du récit de Visbius, présenté par l'auteur comme un témoin oculaire. Après une dure prison et les tortures du chevalet, le saint vieillard est jeté dans le feu : il en sort sain et sauf; on le livre aux bêtes : elles perdent leur férocité ; on le met en croix , puis ses bourreaux le ramènent dans sa prison. 11 y célèbre les saints mystères, et Notre- Seigneur vient lui donner la sainte communion. Denys est décapité avec ses compagnons, l'archiprêtre Rustique et l'archidiacre Eleuthère, sur la colline de Montmartre, au milieu d'un grand nombre de chrétiens qui sont immolés avec lui. Soudain le corps se relève, prend sa tête dans ses mains et la porte l'espace de deux milles. Hilduin raconte la sépulture donnée par CatuUa aux restes vénérés des saints martyrs : ce sont les détails fournis dans les anciens actes. Il fixe le martyre de saint Denys et de ses compagnons à la seizième année du règne de Domitien, vers l'an 96 (2).
idola quorum sumplu fuerant ei studio fabricala, clinvenlo salmis porta idolorum gaudebanl perire naufragia. Lugebalquoquepars vicia diaboli. »
{i) Areopagit. , c. 26, 'i9 et seq. «Et quia Dominiis Jésus Christusdiu laboranlï seni sanclissimo sudore certaminum suorum decreveral proprii sanguinis fonie abluere. «
(2) Nous ne croyons pas devoir donner place parmi nos pièces juslifi-
— 3S6 — Tel est dans sa substance l'ouvrage qui modifia profondément la tradition de l'Église catholique sur saint Denys de Paris. Il donna naissance à l'aréopagitisme et contribua de la façon la plus eflicace à répandre cette opinion parmi les fidèles. Pendant plusieurs siècles on regarda les Aréopagitiques d'Hilduin comme un recueil de documents incontestables. Est-il difficile cependant de montrer combien il méritait peu d'être pris en si haute considération? D'abord rien ne prouve mieux que l'ensemble des pièces contenues dans le volume, combien le sentiment de l'abbé de Saint-Denys repose sur des fondements mal assurés ; autrement il n'eût pas manqué de citer les témoignages de l'antiquité ecclésiastique, s'il avait connu dans les huit premiers siècles de l'Église quelque Père, quelque écrivain sérieux enseignant nettement que saint Denys de l'aréopage n'était pas différent de l'apôtre des Gaules. Sans doute Hilduin oppose à saint Grégoire de Tours l'hymne de Fortunat ; mais quoique l'on pense de l'authenticité de cette pièce, elle n'offre pas un seul mot qui se rapporte à l'aréopagitisme. L'hymne de saint Eugène de Tolède est plus explicite ; mais quelle est la valeur de ce document tiré tout à coup de l'oubli le plus profond, et qui vient on ne sait d'où, composé par on ne sait qui, sinon, suivant toute vraisemblance, par un moine de l' abbaye de Saint- Denys ? Et le chronographe Aristarque ? Il a fallu une confiance bien aveugle pour accepter sans discussion les dé-
catives aux Aréopagitiques d'Hilduin. Les fragments que uous venons de rapporter dans la discussion suffisent pour appuyer nos assertions sur les emprunts textuels faits par l'auteur, principalement aux actes latins de saint Denvs.
tails fournis par sa lettre au primicier Onésiphore, détails opposés à la relation des Actes des apôtres, lettre également découverte dans un recueil inconnu. Les prodiges qui accompagnent la mort de saint Denys ne sont connus que par la relation de Visbius, également ignorée de tous, et les missels, qui pouvaient renfermer un abrégé succinct des travaux apostoliques ou du martyre de notre premier évêque, tombaient encore en poussière, à peu près consumés par le temps.
Il n'est point dans les Aréopagitiques de page qui ne prête à de graves difficultés : saint Denys a quitté le siège épiscopal d'Athènes au temps de la dernière captivité de saint Paul, en 68 ou 69; comment ne reparaît-il que la dixième année du règne de Donatien, eu 91 ? Qu est-il devenu dans Tintervalle ? Pourquoi saint Clément figure-t-il comme le successeur immédiat de saint Pierre? Est-ce le manuscrit ou le copiste qu'il faut accuser d'ignorance devant les surnoms ^Ionique, de Macaire, en présence des qualifications ^archevêque, à! ai^chipi'être , S! archidiacre, inusitées avant le sixième siècle?
Que de contradictions même dans les emprunts faits aux œuvres attribuées à l'Aréopagite! A croire ces écrits, ce n'est pas sous Domitien, c'est sous Trajan, ou. mieux sous Adrien, qu'il faudrait placer la date du martyre de saint Denys. Ainsi d'ailleurs le veulent quelques auteurs, fort inquiets de mettre un peu moins d'incohérence dans ces prétendues traditions, sans nullement s'embarrasser de prolonger la vie de saint Denys jusqu'à l'âge de cent vingt ou cent trente ans.
Hilduin, Méthode, Métaphraste et quelques autres ad-
mettent que Denys a souffert sous Domitien, en quoi ils ne soDt point d'accord avec eux-mêmes; car ils soutiennent l'authenticité de la lettre prophétique écrite par saint Denys à l'apôtre saint Jean, exilé à Pathrnos, pour lui annoncer la fin de la persécution, qui leur permettra de se revoir et de conférer ensemble, ce qui n'eut lieu que sous Nerva ou Trajan. Le P. Halloix prétend que saint Denys fit le voyage d'Asie après l'an 96, pour remplir cette promesse par laquelle il s'était engagé à visiter saint Jean. De plus, ajoutons avec Baronius que la lettre écrite par saint Ignace aux Romains, l'année de sa mort, en 107, est citée dans les ouvrages attribués à saint Denys de l'aréopage. II n'a donc pu souffiir le martyre sous Domitien.
Parmi les Grecs, Michel Syncelle et Suidasj chez les Latins, le Martyrologe romain fixent au règne de Trajan la mort de saint Denys. C'est aussi ce que semble admettre le bréviaire romain moderne, lorsqu'il dit, le 9 octobre, à la sixième leçon, que l'Aréopagite eut la tête tranchée à l'âge de cent ans passés. Le P. Halloix combat cette opinion et place le martyre de saint Denys sous Adrien, pour se conformer au Martyi'ologe d'Adon. Mais quoi qu'on en dise, Adon ne confond nullement l'évêque d'Athènes et l'apôtre de Paris; leur mort est fêtée par lui, l'une le 3, l'autre le 9 octobre. Le P. Halloix apporte avec une entière confiance le témoignage de Flavius Dexter,.sans toutefois accepter, selon le texte formel de la Chromque, que saint Denys mourut à l'âge de cent trente ans, ou, suivant les conclusions du P. de Bivar, de .cent vingt ans;
Nous n'ignorons pas que plusieurs martyrs ont souffert
pour le nom de Jésus-Christ dans un âge très-avancé : saint Siméon de Jérusalem à cent vingt ans, saint Ignace d'Antioche à cent ans. Si ces rares exemples, qui tiennent du prodige, montrent qu'à cet âge saint Denys aurait pu sans invraisemblance tomber sous les coups des bourreaux, ils n'établissent point le fait, et nous ne saurions l'accepter, parce qu'il est une des conséquences des Aréopagiliques, que nous regardons, avec les Bollandistes, comme un fruit de l'imagination d'Hilduin.
Succès de l'ai^éopagitisme. — Sa déchéance. — Retour aux vraies traditions sur les origines de l'Église de Paris.
Un poëte latin arrêtait ses regards sur les rouleaux de papyrus, dont les uns se gardaient soigneusement serrés dans des cassettes en bois de cèdre, tandis que les autres s'en allaient tristement au quartier des parfums, de l'encens et des épices (1), et il s'écriait avec mélancolie (2) : (I Les livres ont donc aussi leur destin! » Celui des Aréopagiliques de l'abbé de Saint-Denys fut assurément des plus prospères.
Le succès de ce livre et la faveur qui assura la fortune de Terreur historique qu'il contenait n'ont rien qui puisse
(1) Il Deferar in vicum vendentem thus et odores,' i< El pipei*, et quidquid charlis amiciuir inppiis. »
Horace, I. il, Ep. i.
(2) a Habent sua fala libelli ! b
nous surprendre. Hilduin connaissait son époque, il savait le goût de ses contemporains pour le merveilleux; les nouveaux traits qu'il ajoutait à la figure de saint Denys devaient charmer le peuple, et l'antiquité qu'il découvrait à l'Église de Paris flattait et ravivait la piété des fidèles.
L'idée d'Hilduin semblait en outj-e remplir un vide ; elle venait fort à propos combler une lacune. Deux noms semblables brillaient à travers les nuages accumulés par le temps, éclairant de leur lumière, l'un, l'établissement du christianisme dans Athènes, l'autre, la première prédication de l'Évangile dans Lutèce. Celui-là était illustre dans les annales de la société chrétienne, il resplendissait au berceau de notre religion : les Actes des apôtres racontaient sa conversion, et les siècles écoulés n'avaient rien enlevé à la gloire du disciple de saint Paul, au prestige de saint Denys de l'aréopage. Celui-ci était venu de Rome dans les Gaules ; les Parisiens honoraient en lui leur premier évêque, il avait annoncé la parole de Dieu aux habitants de la contrée, et depuis, d'âge en âge, sur les bords de la Seine, chacun célébrait les travaux apostoliques, la longue carrière, les vertus et le martyre de saint Denys, le fondateur de l'Église de Paris.
Mais avant de fixer à Lutèce le centre de sa mission, avant de quitter la ville éternelle avec les bénédictions du pontife successeur de Pierre, quelle avait été la vie, quelle était l'histoire de saint Denys de Paris ? Grégoire de Tours, l'historien des origines de la nation française, n'en disait mot ; personne n'en savait rien. Hilduin crut dissiper l'ignorance qui pesait sur la première moitié de la vie du patron de. son monastère, l'apôtre du diocèse et le
fondateur de l'Église de Paris. Il imagina de le présenter comme l'Aréopagite, de lui attribuer la conversion, et la renommée du disciple de saint Paul, de l'amener d'Athènes à Rome, et de là dans les Gaules. II confondit les deux noms, et ne fît qu'un seul et même personnage de saint Denys d'Athènes et de saint Denys de Paris.
La question de temps et de dates ne pouvait être un embarras. Le nom de Panœtius ne fournit-il pas matière à une confusion et à un anachronisme du même genre, en faisant prendre pour un seul et même personnage le troisième évêque du Mans et le philosophe stoïcien ami du second Africain? Des ténèbres assez épaisses enveloppaient déjà les origines de nos Églises : le témoignage de saint Grégoire de Tours n'opposa pas une digue assez forte au courant nouveau qui dès sa source entraînait la piété des fidèles et surtout l'admiration enthousiaste des moines de l'abbaye de Saint-Denys.
Quant aux invraisemblances qui devaient faire obstacle à cette confusion, la bonne foi du peuple n'y prit point garde : ou bien elles n'étaient propres qu'à piquer la curiosité, ou bien elles venaient s'évanouir devant une intervention divine. Le doigt de Dieu n'était-il pas là? En ces matières, le moyen âgé croyait avec beaucoup trop de facilité et presque sans y mettre de restriction, ce qu'a dit plus tard un de nos poètes :
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
« La critique, dit l'abbé Lebeuf (1) , était si peu usitée au commencement de la seconde race de nos rois, et même
(l) Lebeuf, Dissert, sur r/iist. du diocèse de Paris, 1. 1, p. S4,
depuis, que l'on pouvait répandre telles opinions on voulait en fait d'histoire, pourvu qu'elles allassent à rapprocher du temps de Jésus-Christ la fondation des Eglises parti" culières et l'origine des villes épiscopales. »
Hilduin nous raconte lui-même, dans une page des plus curieuses de sa réponse à Louis le Débonnaire, l'histoire de la formation, de la marche et du progrès de l'aréopagitisme. « Nous lisons, dit-il (1), dans l'Histoire ecclésiaS' tique, 1. iii,c. Ix : « Parmi les disciples de saint Paul, Grescent s'en alla chez les Galates, Lin et Clément gouvernèrent l'Église de Rome, après avoir été, au dire de l'apôtre lui-même, ses compagnons et ses collaborateurs ; dans Athènes, Denys l'Aréopagite se convertit, suivant le récit de saint Luc, à la parole de saint Paul, et fut placé à la tête de cette Eglise. » — Les auteurs grecs, continue Hil^duin, n'ont rien écrit sur la mort de saint Denys de l'aréo-* page, parce qu'ils n'avaient, à cause de la distance des lieux, rien su de son passage dans les Gaules. Cependant, nous avons un Martyrologe grec des archives de Constantinople, d'une antiquité telle qu'il s'en va en poussière, et qu'il demande les plus grandes précautions de ceux qui le touchent. Denys y est désigné, au jour de sa fêle, comme évêque d'Athènes. Ce xMartyrologe est si vieux qu'il nous est permis de penser qu'il remonte au temps où, sur un ordre de Constantin, l'on recueillait dans tout l'univers les actes des martyrs pour les porter à la ville impériale. »
S'il en est ainsi, les indications du Martyrologe grec de Constantinople sur saint Denys ne devaient en rien différer de celles que nous puisons encore aujourd'hui dans
(1) Epist. ad Ludov. imp.,X.
le vieux Martyrologe romain, composé sans doute vers la même époque et sur les mêmes documents, pour servir de fondement à la liturgie de l'Église catholique,
« Jusqu'à ce jour, poursuit Hilduin (1), les Grecs et surtout les Athéniens, instruits par l'histoire et par la tradition, ont reconnu que saint Denys gouverna l'Église d'Athènes au temps où Timothée, comme lui disciple de saint Paul, était évêque d'Éphèse. »
Ici l'abbé de Saint-Denys devient son propre juge ; il se condamne lui-même, car il nous fait assister à la naissance de l'aréopagitisme, en nous marquant le moment où saint Denys d'Athènes se confondit avec saint Denys de Paris. La croyance de l'Orient ne changeait pas; ellese doublait seulement, grâce à Hilduin, de la tradition occidentale : les Grecs s'instruisaient à l'école des Latins. Désormais un seul saint resplendirait au ciel et sur la terre, un seul nom retentirait dans toutes les Églises, saint Denys de l'aréopage; les deux vies, celle du premier évêque d'Athènes et celle du fondateur de l'Église de Paris, se complétèrent et se fondirent pour n'en plus former qu'une seule commencée en Grèce, continuée à Rome et couronnée à Lutèce (2). « Les Grecs, ajoute Hilduin, apprirent que Denys mit à sa place un autre évêque, qu'il partit pour Rome et fut envoyé en Gaule, où il termina sa vie par un glorieux martyre. »
(1) « Sed el usque liodie Grsecorum majores, et Alhense incolse perhibent, historiarum scriplis el successionum iraditionibus docli, in eadem ■civilate Dionysium lum temporis primum fuisse episcopum, quando Timolheus Pauli a;que discipulus Ephesiorum rexii ecclesiam. »
(2) « Ipsumque (Dionysium), subrogalo sibi episcopo, Romam adiisse, et, ut ccmpererunt, apud Gallorum geniem, glorioso martyrio consummatum fuisse. »
La confusion des deux saints Denys n'éclata pas tout d'un coup au grand jour de la publicité. Hilduin avait pris ses mesures et préparé d'avance le chemin à ses Aréopagitiques. Louis le Débonnaire était depuis longtemps gagné à la cause par les leçons et les entretiens de l'abbé de Saint-Denys. La lettre de l'empereur motivant la réponse d'Hilduin et la composition de son livre est évidemment l'expression d'une même pensée : aussi nous met-elle également en présence de deux vies, de deux séries de documents qu'il ne s'agissait que d'associer et de confondre.
Nous avons entendu le maître ; voici ce que lui écrivait auparavant son royal disciple.
« Nous nous adressons à vous, disait Louis le Débonnaire (1) , chef vénérable du monastère où ce grand saint est vénéré, voulant que tous les faits relatifs à la vie de saint Denys que vous pourrez recueillir, soit dans les auteurs grecs, soit dans les livres qu'il écrivit lui-même dans sa langue maternelle, et qui ont été traduits dans la nôtre par nos ordres et par vos soins éclairés, soit enfin dans les textes latins, et spécialement dans le livre de sa passion et dans les chartes très-anciennes des archives de l'Église de Paris, son siège auguste, que vous avez un jour placées sous les yeux de Notre Sérénité, soient rédigés par vous en un corps d'ouvrage, selon l'ordre des faits et des dates; et que ce monument, d'un style uniforme, puisse offrir un ensemble complet, quoique abrégé, de son histoire aux lecteurs qui n'ont ni le goût, ni la capacité, ni la patience de faire de longues études, et servir ainsi à l'édification de tous. »
(1) Epist. Ludov. imp. ad Hilduin.
Malgré l'immense crédit d'Hilduin, abbé de Saint-Denys et de Saint-Germain, malgré la protection de Louis le Débonnaire, il serait bien étrange qu'une opinion récemment introduite parmi les Parisiens, sur le fondateur de leur Église, eût été reçue par tous sans soulever de polémique, sans rencontrer d'opposition. Hilduin fut attaqué par les défenseurs de ce que l'on pouvait appeler déjà les anciennes traditions de nos Eglises; la cause de saint Grégoire de Tours trouva de vaillants champions, et rien ne prouve mieux l'ardeur de la lutte que les efforts tentés par l'auteur des Aréopagitiques pour combattre ses adversaires et triompher de ses contradicteurs. On lui objectait déjà des textes en désaccord avec ceux dont il s'était servi pour composer son livre et appuyer son système. « Il peut se faire, dit-il, que ces copies de la passion de saint Denys n'aient pas été prises sur des manuscrits authentiques, voilà pourquoi elles ne disent point la vérité. Nous avons vu nous-même nombre d'exemplaires de ces actes : les uns présentaient le même sens dans des phrases différentes, les autres semblaient en complet désaccord et pour le sens et pour la phrase (1). »
C'est là, de la part d'Hilduin, une confession d'auteur, et nous devons, dans la question qui nous occupe, lui savoir bon gré de ses aveux. Mais pour sortir d'embarras à travers ces versions discordantes, à quel guide aura-t-il recours? Quels juges appellera'-t-il ? Par quel examen cri-
(1) « Fieri enim potest, ut diximus, quod texlum passionis hujus sancti Dei, ex aulhenticis scriplum non habeant, et ideo in hoc errent : quia fit nos plures codicillos exinde vidimus, qui in quibusdam sensu videbanlur concordare, sed litteratura dissonare, in quibusdam aulem nec sensu, nec oralionis tenore sociari polerant. »
tique fera-t-il passer ces textes divers, afin de s'arrêter aux meilleurs manuscrits? Laissons-le parler lui-même : ttAiienae histoire, dit-il (1), ne peut, ne doit être approuvée, qu'elle ne s'appuie sur des documents fournis par des auteurs d'une véi-acité, surtout d'une orthodoxie reconnue. C'est pourquoi il faut tenir pour certain l'ouvrage que nous avons composé sur notre glorieux martyr, l'accepter à bien plus juste titre que ces récils que nous rencontrons de çà, de là, sans nom d'auteur, sur tel ou tel saint ; car ce que nous avons écrit est emprunté aux monuments les plus anciens, et ils nous venaient, non point de Paris, mais du Paradis. » Nous avons vu quelle était la valeur de ces monuments, hymnes apocryphes de Fortunat et de saint Eugène de Tolède, préfaces sans détails précis, tirées des anciens missels de l'Église de Paris, manuscrits sans autorité des actes de saint Denys ; nous avons dit quels étaient ces auteurs parfaitement inconnus, les Aristarque, les Visbius, ignorés de tous, n'ayant aucun nom dans l'histoire avant qu'Hilduin les eût évoqués pour les ériger en tribunal chai-gé de prononcer sur l'aréopagitisme. La sentence ne pouvait être douteuse : les juges n'étaient tels que par la volonté d'Hilduin ; ils parlèrent à sa place et ne furent que les interprètes de sa pensée.
On en appela de ce jugement : d'autres témoins se firent entendre, protestant en faveur de saint Grégoire de Tours, contre la condamnation qui menaçait son sentiment sur
(1) « Et ideo ceriius tenenda sunt, quœ modo de hoc eximio martyre collecia cuuscribimus, quam ilia quœ de quolibet alio sancto sine auctoris noraine passim scripla relegimus : prœseriim cura liajc quse scribimus, de anliquariorum aniiqua scriplura sint, valut ex pralo non Parisiaco, sed Paradisiaco. «
les origines de nos Églises. « Pardonnons, disait Hilduin (1), à la simplicité du pieux évêque de Tours. lia souvent écrit des choses inexactes, mais il les croyait vraies : ce n'était chez lui ni calcul, ni intention de tromper; il agissait dans toute la candeur de sa bonne foi. » Peut-on croire et reconnaître que l'abbé de Saint-Denys se trouvait dans les mêmes dispositions d'esprit lorsque, pour appuyer cette appréciation et prouver l'ignorance dont il accuse notre vieil historien (2) , il lui reproche de n'avoir point connu l'hymne de Fortunat, hymne apocryphe et dont personne n'avait encore entendu parler? Et c'est là ce que l'on appelle « une critique pleine de réserve et de modération, qui signale l'erreur historique tout en épargnant le caractère du vénérable écrivain (3), »
Si toutefois réserve et modération il y a, Hilduin ne tarda pas à les abandonner dans la discussion que soulevaient ses doctrines aréopagi tiques. Bien plus, les expressions passionnées qu'il emploie, le langage insultant dont il se sert contre ses contradicteurs, les injures qu'il ne leur épargne pas, sont un indice que lui-même n'avait point une pleine confiance dans la bonté de sa cause. Ses
(1) Ililduiu, Ep. ad Ludov. inip. xii. « Cœlerum parcendiim esl simplicilali viri religiosi Gregorii ïuronensis episcopi, qui itiuUa aliler quam se verilas habeataeslimans, non calliditalis aslu, sed benignitalis ac simplicitatis volo lilleris commendavit. » Un peu plus haut, xi, il dit : « Ut Gregorius Turonensis non vDtivo errore fallens. »
(2) Id. " Patenter et quidam noscere possumus, non adeo quœdem solerter eum investigasse, cum ei contemporalis... Fortunalus, qui ad eam pliira scripserat, byinnum rbylhmicœ compositionis pulchenimum de islo gloriosissirao martyre composuerit. »
(3) Darras, Saint Denys l'Aréupagite, p. \ 39.
adversaires sont (1) « des demi-savants en désaccord avec eux-mêmes, à qui il ne ferait pas l'honneur d'une réponse, si ce n'était pour la satisfaction des imbéciles. » Les épithètes de ce genre se pressent sous sa plume aiguisée contre tous ceux qui combattent l'aréopagitisme. Il les appelle (2) « des bavards, des querelleurs, des entêtés, des brouillons, des aveugles qui n'ont qu'à se guéi'ir de la cataracte contractée par leur arrogance, des esprits égarés, des compagnous du père du mensonge, les -pires de tous les hommes, on plutôt, dit-il, ce ne sont point des hommes. )'
Yoilà ce que nous lisons dans la lettre qu'Hilduin, répondant à Louis le Débonnaire, commençait, comme un dithyrambe, par les accents inspirés du roi prophète (3) : (t Mon âme a tressailli dans le Seigneur ! Mon cœur s'est dilaté et mes lèvres se réjouiront de célébrer les louanges
(1) Hilduin, Ep. ad Lud. imp. ix. « Ecce omnis minus scicnlium, sibi ipsi discordans, auctorilas, cui velut ex superflue propler salisfactionem insipienlium respondemus. a
(2) Id. vni. « Super garrulilate levitatis eorum mirando defecinius, qui coniendenies hune Dionysium Areopagitam esse non posse. »
IX. « Coutentiosi, ab albugine contracta arroganliœ, ex usurpata sapientia, quia videri se scioli volunt, oculos lergant. n — « Elsi non ipsi unura oculum aperuerunt... scrobem, in quo oculus aller esse debuerat, aperiant. n
XIV. « Quanta sit hebetudo susurronuni, pessimi generis hominum, seslimarenon valeo, qui cum doclorem egregium et eximium marlyrera... »
XV. « Quanta sit amentium perversilas dolere nequeo. » — « Si lamen dicendi sunt homines qui detrahunt eiiam in cœlis immorlaliier régnant!. »
(3) Id. I. ExuUavit cor meum in Domino et exaltatum est cornu meum in Deo meo. Dilatatum est cor meum, et gaudebunt labia mea, ut annuntiera prseconia domini mei gloriosissimi martyris Dionysii, ab eximio imperalore domino meo jussus. »
du très-glorieux martyr Denys, sur l'ordre de l'empereur mon excellent maître. »
Cet oubli des convenances, ces emportements ne sont pas de nature à montrer qu'il s'agissait, pour Hilduin, d'expliquer une tradition généralement acceptée. A coup sûr, devant cette lettre écrite en pareille forme, nous ne saurions partager les impressions de M. l'abbé Darras (1) et dire : « Ce n'est pas là le ton d'un novateur qui veut imposer à la crédulité de son siècle une croyance jusque-là inouïe. Aucune précaution oratoire pour disposer l'empereur à accueillir favorablement la découverte qu'il va lui signaler; aucune trace de l'enthousiasme qu'une découverte de ce genre devait exciter dans l'esprit de son auteur; pas un mot des inductions qui l'ont amené successivement à ce résultat nouveau et inattendu. Il expose simplement l'ordre de ses recherches^; il cite les sources auxquelles il a puisé. »
Les impatiences d'Hilduin et les expressions imagées qui leur donnaient un tour si vif, ne firent point taire la contradiction ; la crainte de ses menaces ne ferma pas la bouche à tous les adversaires de l'aréopagitisme. Pourtant il avait fulminé les plus terribles anathèmes contre ceux qui ne partageaient pas son sentiment. « Que l'on ne dise plus, s'écriait-il (2), que notre saint Denys est différent de l'Aréopagite. Qu'il ne soit plus question de cette odieuse et détestable distinction. » Et l'abbé de Saint-Denys ajoute, dans son admiration enthousiaste pour la vérité qu'il a
(1) Saint Denys l'Aréopagite, p. 167.
(2) Hilduin, Ep. ad Ludpv. imp., xiii. « Gessel, quod idem Areopagites non sit Diopysius, çsiliabilis et profana nimis conlentio. »
découverte (1) :« Celui-là sera déclaré impie, impie obstiné, qui, malgré tant de preuves, conserve dans son cœur quelque attache KSoupable à l'opinion contraire. Quiconque, après la vérité qui vient d'éclater, garderait désormais un doute sur ce sujet, serait convaincu de prendre de propos délibéré le parti de l'erreur; il mériierait, au jugement des gens honnêtes, de passer pour disciple et compagnon de celui qui à l'origine fut menteur et père du mensonge. »
Entre ceux qui ne se laissèrent pas intimider par les foudres de l'abbé de Saint-Denys nous devons placer en tête Adon et Usuard. Ils rédigèrent leurs célèbres Martyrologes très-peu d'années après la publication des Aréopagitiques; et tous d'eux établissent, d'un commun accord et avec la même énergie, la distinction entre saint Denys d'Athènes et saint Denys de Paris. Leur témoignage est d'un grand poids, et leurs Martyrologes ont une autorité incontestable, car ils résument les ouvrages du même genre composés dans l'Église avant le neuvième siècle.
Quels sont ces ouvrages ? Que disent-ils sur saint Denys d'Athènes et sur saint Denys de Paris? Nous avons déjà effleuré la question (2^ . Mais nous remettions à jeter en son lieu un rapide coup d'œil sur l'ensemble des vraies traditions recueillies, acceptées et continuées par Adon et Usuard.
(1) Id. « Ut vere impius et pervicax judicandiis.erit, qui post tôt ratas sentenlias, opinioni suai huic aliquid aniino perverso tractandura reliquefit : ita quisquis post veritatem reperlam quiddam ex hoc ulterius dubiiaverit, quoniam ex studio mendacium quaerii, cornes et discipulus ejus qui ab initio niendax et patcr mendacii extilit, non immerito-rectorum decrelo eril. »
(2) Voir ci-dessus, ch. VII, p, 212.
Le Martyrologe est un calendrier qui .contient l'indication des saints, martyrs et autres, honorés dans l'Église aux difFérents jours de Tannée, avec des notes plus ou moins complètes sur le lieu et la date de leur mort, et quelquefois aussi sur les lieux qui sont le centre de leur culte.
L'usage de ces tables authentiques remonte à la plus haute antiquité; il a pris son origine dans le soin que l'on avait, dès le berceau de l'Église, de recueillir les actes des martyrs. Chaque Martyrologe -y puise ses documents, mais il en diffère par la précision et la brièveté.
L'Église d'Orient a eu de bonne heure ses ménologes ou calendriers mensuels qui lui sont propres, et qu'il ne faut pas confondre avec les menées, dont le nom signifie la collection des offices particuliers à chaque jour du mois (1).
Quels renseignements pouvons-nous emprunter aux ménologes dans la question de saint Denys?
H est certain que les anciens ménologes des Grecs ne font mémoire que d'un seul Denys, évêque d'Athènes, dont la fête se célèbre le 3 octobre. .-Cette affirmation ne saurait être révoquée en doute ; elle s'appuie sur le témoignage d'Hilduin lui-même, qui se prononce de la façon la plus explicite dans sa lettre à Louis le Débonnaire (2). Mais la tradition orientale ne demeura pas toujours la même. Bientôt elle s'altéra par le commerce des Grecs avec l'Occident, et surtout par leurs fréquentes relations avec les Francs. La confusion de saint Denys d'Athènes et de
(1) Bened. xiv, de Serv. JDei heatif. et cation., 1. iv, p. ir, c. 19.
(2) Hilduin, Ep. ad Ludov. imp., X.
saint Denys de Paris se glissa dans les ménologes ; toutf fois elle se fit de la façon la plus maladroite. Hilduin ava montré moins d'inexpérience. Le ménologe dit de Basile ('J nous offre une preuve, la plus saisissante peut-être, c cette confusion et du peu d'adresse avec laquelle on la pn posa aux Grecs. Nous avons déjà cité ce curieux docu ment (2), l'empruntant à l'édition publiée à Rome par ] cardinal Albani (3). La vie de saint Denys d'Athènes s'ei allongée de la légende de saint Denys de Paris ; mais 1( deux parties sont mal ajustées : sans être nommés, les con pagnons de notre premier évêque y prennent place, < leur martyre se couronne dans Athènes. Comme il es facile de le voir, l'inspiration latine a égaré l'auteur ( troublé ses esprits ; son saint composé de deux pièces n tient pas sur l'autel qu'il lui a dressé.
Les Martyrologes de l'Église d'Occident sont, en gêné rai, plus connus et jouissent d'un meilleur renom que l(. ménologes grecs. Nous laissons de côté celui que l'on attr bue à saint Jérôme ; cet ouvrage a subi tant de modifica tiens que nous ne saurions déterminer le degré de con fiance qu'il mérite.
Nous apprenons de saint Grégoire le Grand que de so temps l'Église romaine conservait inscrits dans un volum les noms de presque tous les martyrs. « Ce recueil, ob servait le souverain pontife, ne dit pas quel genre de sup
(1) Les uns disent que ce ménologe fui rédigé sous l'empereur Bt silfi I", vers l'an 886; les autres en renvoient la composition au règii de Basile II, vers 977.
(2) Voir ci-dessus, cli. vif, p. 222.
(3) Les Bollandistes ont inséré dans leur collection ce ménologe, qi était enrichi d'images de saints d'un travail fort remarquable.
plice chacun d'eux a souffert ; il inarque seulement le lieu et le jour de leur martyre. » Le pape ne pouvait s'exprimer en termes plus clairs : ses paroles suffisent assurément pour établir la valeur de ces tables, puisqu'il est bien avéré qu'elles nous donnent, avec le nom des saints, le jour et le lieu de leur martyre. Pourquoi donc M. Darras a-t-il encore mutilé ce texte, dont l'importance n'échappe à personne, puisqu'il nous montre que dès la plus haute antiquité la tradition de l'Église romaine distinguait deux saints Denys? Est-ce seulemeiit par inadvertance qu'il arrête sa citation juste à la phrase essentielle (1) , décisive contre les doctrines aréopagitiques ?
On croyait avoir perdu ce livre si vénérable, lorsqu'il se retrouva tout à coup en Italie, à Ravenne. Depuis deux siècles, plusieurs éditions en ont été publiées, parmi lesquelles nous rappelons celle du savant jésuite Rosweide et celle du prélat romain Georgi, sacriste du pape Benoît XIV; celui-ci a placé la sienne en tête du Martyrologe d'Adon, qu'il éditait également à la même époque. Or,
(1) Citation de M. Darras, Texte de saint Grégoire le Grand.
Saint Benys l'Aréopagite, p. i03: Gregorius papa ad Eulogium,
episc. Alexand. , lib. vu, Ep. 29 :
« Nos pêne omnium martyrum, «• Nos pêne omnium martyrumdistinciis per dies siugulos passio- disiinctis per dies singulos passionibus, collecta in uno codice no- uibus, collecta in uno codice nomina habe.mus, alque quolidianis mina habemus, aique quolidîanis diebus in eoruni veneraiione mis- diebus in eorum veneralione missarum solemnia habemus. » sarum sol^mnia agimus : non ta-
men in eodem volumine, quis qua liter sil passus, indicaïur : sed lanlummodo locus et dies passionis poniiur. Unde lit ut mulii ex diversis terris alque provinciis per dies, ui prxdixi, singulos cognuscaniur martyrio coronaii. Se bsec habere vos beaiissiraos credimus. n
comme nous l'avons déjà fait voir (1) , il est très-remarquable que ce vieux Martyrologe romain, se gardant bien dé toute confusion, célèbre au 3 octobre, dans Athènes, la fête de saint Denys de l'aréopage ('2j, « qui souffrit divers supplices , et au 9 du môme mois, à Paris, celle des saints Denys, Rustique etEleuthère (3), « qui eurent la tête tranchée par le glaive. »
Au commencement du huitième siècle, Bède le Vénérable se mit à l'œuvre dans le dessein de perfectionner le Martyrologe, et surtout de combler les lacunes que chacun pouvait y constater. Les premières éditions des œuvres de Bède donnèrent son Martyrologe avec des interpolations telles qu'il parut, aux yeux des savants, dépouillé de toute autorité. Dans la suite, ce Martyrologe fut de nouveau publié à différentes reprises sur des manuscrits estimés les meilleurs : il ne parle point de saint Denys d'Athènes ; mais, au 9 octobre, il contient ce mémoire : « A Paris, fête de Denys, évêque, de Rustique, prêtre, et d'Éleuthère, diacre. » Il n'y est fait aucune mention de saint Clément ou de la mission, par ce pape, de saint Denys dans les Gaules, ce qui se lit dans quelques éditions sans crédit (4) , qui ne renferment toutefois point la plus légère allusion à l'aréopagitisme.
Au neuvième siècle, un assez grand nombre d'écrivains s'occupèrent du- Martyrologe. Un diacre de l'Église de
(1) Voir ci-dessus, p. ^lo.
(2) u Alhenis, Dionysii Areopagilae, sub Adriano diversis lormentis passi. »
(3) « Parisiis, Dionysii episcopi cum sociis a Fescennino gladio animadversi. »
(4) Darras, Saint Benys V Aréopagite, p. 112".
Lyon, du nom de FIoru:&, essaya de Gompléter celui du vé- ■ nérable Bède par quelques additions dont nous n'avons rien à dire.
Rabau Maur, archevêque de Mayence, qui mourut en 8B6, donna aussi ses soins à un travail de ce genre. Il écrivit à la date du 9' octobre (1) : « A Paris-, martyre de Denys,évêque, de Rustique, prêtre, et d'Éleuthère, diacre, que l'on dit avoir été envoyés dans les Gaules par le pape saint Clément. « La phrase' de Raban Maur n'olîrerien de précisât ne mentionne quun bruit vaguement répandu parmi les fidèles, encore n'y trouvons-nous aucune expression qui rappelle l'Aréopagite. En ces matières, le témoignage même accentué de Raban Maur nous toucherait peu : ce n'est certes pas à sa critique historique que le célèbre archevêque de Mayence doit l'estime en laquelle nous le tenons (2). Qu'est-ce donc lorsqu'il se prononce si timidement ?
Cet aperçu rapide a suffi pour nous convaincre qu'avant Hilduin, en Orient, les ménologes grecs ne célébraient que ■la fête de saint Denys de l'aréopage ; ensuite ils ont rattaché la légende de saint Denys de Paris au disciple de saint Paul, tout en le faisant martyriser dans Athènes.
En Occident, avant Hilduin, les Martyrologes établissent la distinction ehtre saint Denys d'Athènes et saint Denys de Paris. A peine y surprend-on quelque trace de la mis-
(d) Raban Maur, Martyroïoy. vu Idus oclob. « In Parisio, passio Dionysii episcopi et mariyris, Ruslici presbyleri et Eleulherii diaconi, quos referont a Clemeaie'missbs et ibidem marlyrizalos. »
(2) Voir dans les Monuments inédits de M. Paillon, t. Il, la Vie de sainte Madeleine de Rabin Maur. La lecture du ch. 37 suffirait k elle seule pour motivér-nos réserves. '
sion de notre premier évêque par saint Clément ; à coup sûr ne pouvons-nous y découvrir un seul mot qui nous mette à l'esprit le moindre souvenir de l'Aréopagiie.
Adon et Usuard vinrent en leur temps, et ils profitèrent avec sagesse et discrétion de ces travaux antérieurs. Malgré les Aréopagiliques, autour desquels on faisait grand bruit, leurs Martyrologes gardèrent, en les affirmant davantage, les anciennes traditions sur saint Denys de Paris.
Saint Adon avait embrassé la vie monastique à l'abbaye bénédictine de Ferrières (1) , dans le diocèse de Sens. Sa réputation de science et de sainteté lui mérita l'honneur d'être envoyé à Pruym (2) en Westphalie, pour y diriger l'école dans le monastère, déjà fameux, de son ordre. Hilduin y comptait des partisans. Cinq ans seulement après l'apparition des Aréopagitiques, en l'année 8ii2, un moine de Pruym, Wandalbert, avait pleinement adopté les idées de l'abbé de Saint- Denys, et il venait de les revêtir d'une forme particulière dans le Martyrologe qu'il avait composé en vers latins. « Ce jour, dit - il au 9 octobre (3) , est illustre par le triple martyre de saint Denys et de ses com-
(1) Le roi Clovis I" passe pour le fondateur de celte abbaye en ?>07. Elle s'appelait Sànclus Petrus et beata Maria de Ferrariis, et fut illustrée par saint AIdric, archevêque de Sens, par Alcuin et par le célèbre Loup de Ferrières.
(2) L'abbaye de Pruym ou Prura fut fondée en 721 et agrandie en 761 par Pépin le Bref. Le roi Lolhaire 1" se retira dans ce monastère après son abdication. 11 y mourut six jours après avoir pris l'habit, en 8o5.
(S) Wandalb., Pruraiensis monach., Martyrologium, 9 octob. His quoque marlyrio insigni trinoque coruseant Orbem templa suo Iiistruntia lumine cunctum, Dionysius, œthereo qui splendet honore.
Gallia doctorem, Paulo instituente, beatum Qiiem meruii, gemino complum junctumque ministre.
pagnons, dont la gloire resplendit dans l'univers entier. Paul fut le maître du docteur qui vint prêcher en Gaule avec deux fidèles compagnons. »
Pendant que ce moine allemand se faisait en toute hâte le disciple d'Hilduin et, au delà du Rhin, l'écho des i^octrines aréopagi tiques de l'abbé de Saint-Denys, Adon passait les monts et s'en allait en Italie, où de graves affaires réclamaient sa présence. Ce voyage le conduisit à Ravenne, et pendant le séjour qu'il dut y prolonger, il découvrit une copie du vieux Martyrologe romain, offerte jadis par un pape à un évêque d'Aquilée (!). Adon, qui songeait à s'occuper d'études et de recherches du même genre, prit ce manuscrit pour guide et le transcrivit en tête d'un Martyrologe beaucoup plus détaillé qu'il publia vers l'an 858.
Cet ouvrage se distinguait de ceux qui l'avaient précédé par le soin que prit Adon de joindre à chaque nom de saint, soit un précis des actes des martyrs, soit une notion succincte empruntée aux documents les plus authentiques. La science et la sainteté de l'auteur donnèrent une grande vogue à son Martyrologe. Saint Adon mourut archevêque de Vienne en Dauphiné, en l'année 875 (2).
Adon ne tint aucun compte des Aréopagitiques d'Hilduin, et, fidèle à l'ancienne tradition des Gaules et de l'Italie, il écrivit au 3 octobre (3) :
(1) Voir ci-dessus, à la page 214, ce que nous avons dit de l'aulhenlicilé de ce vieux Martyrologe.
(2) La meilleure édivion du Martyrologe d'Adon a été publiée à Rome par le prélat Georgi, sacriste ou secrétaire du pape Benoit XIV. .
(3) S. Ado, Martyrol., 9 octob. « Natalis sancti Dipnysii Areopagilse, qui ab apostolo Paulo instructus credidit Christo, et primus apud Alheiias ab eodem aposlolo episcopus est ordinatus, et sub Adriano principe ,
« Fête de saint Denys l'Aréopagite, qui crut en Jésus- Christ à la parole de saint Paul; il fut consacré par le grand apôtre premier évêque d'Athènes, et sous l'empereur Adrien, après avoir rendu à la foi le plus éclatant témoignage, après avoir souffert les plus cruels supplices, il remporta la couronne du martyre. Ces faits sont attestés par l'Athénien Aristide, dont la sagesse et la piété ne sauraient être trop admirées dans y Apologie qu'il écrivit sur la religion chrétienne. Ce livre est en grande estime chez les Athéniens, et, au dire des Grecs les plus habiles, c'est un des plus beaux monuments de l'antiquité. »
L'archevêque de Vienne se déclarait donc nettement contre l'aréopagitisme, en reconnaissant que saint Denys d'Athènes avait remporté dans sa patrie la couronne du martyre. 11 achève de marquer la distinction entre le premier évêque d'Athènes et le fondateur de l'Église de Paris, lorsqu'il dit, au 9 octobre de son Martyrologe (1) :
c( A Paris, fête des saints martyrs Denys, évêque, Éleuthère, prêtre, et Rustique, diacre ; ce saint évêque, envoyé
post clarissimam coufessionem fidei, post gravissima lormenlorum gênera, glorioso marlyrio coronalur, ul Aristides Atheniensis, vir fide sapienliaque mirabilis, tesiis est in eo opère quod de Clirisliana religione cbmposuiu Hoc opus apud Alhenienses summo génère colilur, et inier antiquorum monumenta clarissimum teuelur, ut periliores Grœcorum affirmant. »
(l) Id.,9 octob. a Apud Parisium,natalis sanclorum Dionysii episcopi, Eleuiherii presbyteri et Uustici diaconi : qui beatus episcopus a pontiûce romano ad Gallias direclus, ul prœdicattonis operam populis a fide ■Chrisli àlienis exhiberet, tandem Parisïorum urbem devenit, et per aliquot annos sanctum opus fideliter et ârdehter essecutus, a praefécto •Fescennino Sisinnio comprehensns, et- cutn eo- sanctus presbyter Eleutherius et Rusiicus diaconus, gladio animàdversi mariyrium compleve- Tunt » ■
par le pontife romain dans les Gaules pour prêcher l'Évangile aux peuples qui n'avaient point encore entendu parler de Jésus-Christ, arriva enfin à Paris. Là, pendant des années, il poursuivit sa tâche avec une courageuse ardeur. Le préfet Fescenninus Sisinniusle fit arrêter, lui, le prêtre Éleuthère et le diacre Rustique, et ils achevèrent leur martyre par le tranchant du glaive. »
Adon nous fournit un autre témoignage contre le sentiment d'Hilduin. Il rassembla les monuments de la tradition ecclésiastique sur les apôtres et leurs disciples immédiats, pour former un petit volume qu'il publia sous le titre de Libellus de Festivitatibus opostolorum. Chaque nom est accompagné d'une courte notice, résumé de tous ces documents. Saint Denys de l'aréopage y est à sa place, comme disciple de saint Paul et premier évêque d'Athènes, sans allusion aucune à une mission apostolique dans les Gaules.
Adon venait de mourir. L'opinion de l'abbé de Saint- Denys, qu'il avait combattue, rencontra un nouvel adversaire non moins redoutable dans un moine de Paris, de Saint-Germain des Prés, que gouvernait à cette époque le second Hilduin, neveu de l'auteur des Aréopagitîques. Usuard était le nom de ce moine. En 875, il offrit à l'empereur Charles le Chauve un nouveau Martyrologe qu'il lui dédiait en ces termes (1) : n C'est avec votre bon plaisir, et même, s'il vous en souvient, c'est par votre ordre que je me suis appliqué à ramener, d'après les Martyrologes précédents, â un"e certaine unité les fêtes des saints que nous célébrons chaque année. J'avais remarqué
(1) Usuard, itfaWi/ro;., prologus ad Carolum Calvum.
en plusieurs de ces solennités un grand nombre de négligences que je désirais corriger. Je me sentais encouragé à remplir cette tâche par l'exemple de saint Jérôme et du vénérable Bède. Ils nous ont laissé des Martyrologes très-abrégés. L'un veut être bref, l'autre ne dit rien à certains jours ; c'est pourquoi ils ont omis beaucoup de choses nécessaires. J'ai suivi leurs traces, en particulier celles de Florus, qui fournit des notes plus étendues, surtout dans son second ouvrage, auquel il a fait nombre de corrections et d'additions. Si je change ou si j'ajoute quelque chose à ce qu'ils nous ont transmis, je ne me le permettrai que sur bonnes informations. »
Des savants pensent que ce second ouvrage de Florus, cité et suivi par Usuard, n'est autre que le Martyrologe même de saint Adon. S'il ne le nomme pas, pour des motifs que nous ignorons, il semble s'attacher presque toujours à marcher sur ses pas. Cependant ce n'est point une imitation servile : il y a dans la rédaction de notables différences. Usuard abrège surtout et réduit à des proportions plus justes les légendes qui concernent plusieurs saints; il se montre en général plus judicieux, plus réservé, d'un goût plus sûr qu'on ne pourrait l'espérer dans un écrivain du neuvième siècle. C'est ce qui fit pendant longtemps préférer ce Martyrologe à tous les autres. Les générations se succédèrent qu'il restait encore lui seul en usage aux offices publics, non-seulement dans presque toutes les Églises de France, mais même dans les basiliques de Rome, excepté celle de Saint-Pierre (1). Nous croyons
(1) Le Martyrologe de la basilique de Sainl-Pierre ne conienaii, touchant saiui Denys, rien qui fût en désaccord avec Usuard.
posséder à la bibliothèque Impériale le manuscrit autographe d'Usuard, provenant du fonds de Saint-Germain des Prés. Le P. Sollier, l'un des Bollandistes, avait élevé quelques doutes sur l'antiquité de ce manuscrit; il a été victorieusement réfuté par dom Bouillard, qui s'est servi de ce recueil lui-même pour publier l'excellente édition à laquelle il donna ses soins en 1718.
Usuard, soutenu dans son œuvre et encouragé par la confiance de l'empereur Charles le Chauve, rédigea son Martyrologe au monastère même de Saint-Germain, au milieu de Paris, et il se fit, lui aussi, l'écho des traditions en honneur dans la vieille Lutèce, sur saint Denys, son premier évêque. Il dit, au 3 octobre (1) : « Fête du bienheureux Denys, évêque et martyr. Après une éclatante confession de la foi, après les tourments les plus atroces, il remporta la glorieuse couronne du martyre, comme l'atteste l'Athénien Aristide, homme admirable pour sa foi et sa sagesse, dans l'ouvrage qu'il a composé sur la religion chrétienne. »
La commémoration d'Usuard au 9 octobre vient affirmer, sans plus laisser de doute, la distinction entre les deux saints Denys. « A Paris, dit-il (2), fête des saints
(J) Usuard, Marlyrolog., 3 octob. « Naialis beali Dionysii episcopi et marlyris, qui post gravissima tormenlorum gênera, glorioso niarlyrio coronalus est, ut leslatur Arislides Alheniensis, vlr fide sapienliaque mirabilis, in eo opère, quod de chrisliana religione coraposuit. »
(2) Id. , 9 oclob. i( Apud Parisium, naialis sanclorum Dionysii episcopi, Rustici presbyteri, et Eleutherii diaconi : qui beaius episcopus a pontifice romano in Gallias prœdicandi gralia direclus, prairatam urbem devenit, nbi per aliquol annos commissum sibi opus ardenter prosequens, tandem a prœfeclo Fescennino una cum sociis gladio animadversus martyrium complevit. »
martyrs J)enys, évêque. Rustique^ prêtre, et Eleuthère, diacre. Le bienheureux avait été envoyé dans les Gaules par le pontife romain pour y annoncer la foi; il vint donc en ladite ville, et c'est là qu'après avoir pendant quelques années travaillé avec ardeur au succès de sa mission, il fut, avec ses compagnons, frappé du glaive par le préfet Fescenninus, et couronné de la gloire du martyre. »
Les témoignages d'Adon et d'Usuard sont de nature à faire impression sur tout esprit que n'aveugle pas une opinion arrêtée d'avance. « Consultez à Rome tous les plus vieux Martyrologes, s'écrie Rosweyde (1) ; je ne pense pas qu'il s'en trouve un seul à célébrer, avant l'abbé Hilduin, la fête de saint Denys de l'aréopage au 9 octobi-e. » C'est bien en vain que l'on a prétendu trouver dans les anciens Martyrologes mémoire d'une même personne quelquefois rappelée en deux endroits. Dans ce cas, les circonstances ne laissent subsister aucun nuage. Qui est-ce qui peut se tromper quand les anciens Martyrologes, après avoir dit au 21 janvier : « A Eome, fête de sainte Agnès » , ajoutent au 28, jour de l'octave : « A.Rome, fête de sainte Agnès pour la seconde fois » ? Mais ici, il n'est pas possible de se faire illusion : il s'agit évidemment de deux martyrs qui ont souffert en des lieux distincts, à des époques différentes, et qui ont remporté la palme du martyre, l'un par divers genres de supplices, l'autre par le tranchant du glaive.
(1) « Consulipoterunt Romte omnia veluslissima Marlyrologia lloraana.: non exislimem ullum inveniri posse ante lerapora Hilduini abbalis qupd 9 octob. Dionysiura Areopagitam reprsesentet. » Mijgne, Patrol, lat., t. CXXIV, p. S36.
Enfin, comment l'Athénien Aristide aurait-il parlé à l'emperem- Adiien du martyre de l'évêque de Paris?
Notker prit sur la brèche la place d'Adon et d'Usuard. Dans son monastère de Saint-Gall, il composa aussi un Martyrologe en 897, et il y distingue également saint Denys l'Aréopagite, qu'il fête le 3 octobre, de saint Denys de Paris, dont il célèbre la mémoire le 9 du même mois.
11 faut noter que dans les temps postérieurs au dixième siècle, on rédigea, pour l'usage particulier de quelques Églises ou des ordres religieux, des Martyrologes ou des calendriers plus abrégés ; nous n'en connaissons aucun, avant le Mai'tyrologe romain moderne, qui confonde saint Denys de l'aréopage avec saint Denys de Paris.
Au contraire ceux que nous avons pu consulter, parmi les manuscrits des bibliothèques de Sainte-Geneviève à Paris, de Saint-Vaast à Arras, maintiennent bien la distinction entre les deux saints Denys. Un martyrologe de l'Église d'Auxerre (1), copié d'après un manuscrit du dixième siècle, offre de plus un curieux exemple de la
(1) .Biblioth. Sainie-Geneviève. — Manuscrits K. L., fol. 17% — Martyrologium sanctœ matris Antissiodorensis Ecclesiœ.
Copié d'après un man. du x' siècle.
Au -3 octobre :
(( Natalis sancti Diouysii Areqpagitse, Atheniensis episcopi et martyris. »
Au 9 octobre :
« Parisiis, natalis SS. MM. Dionysii episc, Eleutherii presbyt. et Ruslici diaconi : qui B. episcopus propter prœdicationis officium a Sancto Clémente in Gallias direclus ibi-est.martyrizatus. m
« Nota quod vox illa Clémente ab alia manu recenliori.apposita fuit loco nominis ponlip.ce quod ab initio fueral positum quodque abrasum fuisse videtur. »
Il y a trois exemplaires de ce manuscrit qui reproduisent tous la Hième note.
substitution du mot Clémente à la place de romano po7itifice, que l'on avait pris soin de raturer. Un Martyrologe écrit vers l'an 1250, à l'usage des génovéfains de Paris (1), reproduit avec quelques légères modifications le texte d'Adon et d'Usuard. Enfin, un martyrologe de l'Église d'Arras (2), peint au treizième siècle, annonce au 3 octobre (1 la passion de saint Denys, évêque. » La page du 9 a disparu, mais elle ne pouvait manquer de célébrer en ce jour la fête de saint Denys de Paris.
C'étaient bien là les antiques traditions de l'Église romaine et des Églises des Gaules. Le vieux Martyrologe en fournit la preuve, Adon, Usuard et Notker en font foi. Ils ne pouvaient les ignorer. Aussi, lorsque les premiers bruits des discussions soulevées par l'aréopagitisme co.m-
(i) Biblioih. Sainle-Geneviève. — Manuscrits H. L. fol. 17. — Vêtus Martyrologium S. Genovefœ.
Écrit vers 1250.
Au 3 octobre :
« Natalis beaii Dionysii epî. et niart. qui post clarissiniarn confessionein fidei, post gravissima lormentorum gênera glorioso martyrio coronalns est, ul teslatur Arislides Aiheniensis, vir fide sapiemiaque mirabilis, in eo opère quod de Christiana religione composuit. »
Au 9 octobre :
H Parisius, natale sanclorum niartyrum Dionysii epî, Ruslici presbyt. et Eleulherii diaconi : qui beatus episcopus a romano pontifice in Gallias prsedicandi gralia direetus, prœfàtam urbem devenil. Ibi per aliquot annos commissum sibi ardenter opus proseculus, tandem a praifeclo Fescennino una cum sociis gladio aniraadversus martyrium complevit. »
(2) Biblioth. municipale d'Arras,n° 290 du catalogue des manuscrits. — Martyrologium et ohituarium Ecclesiœ Atrehatensis — In-folio magno. Beau vélin. Grosse et élégante minuscule cursive du treizième siècle.
Au 3 octobre :
Passio scî Dionisii epî.
Le feuillet du 9 octobre a disparu.
mençaient à se répandre, Jean Scot, qui venait de traduire en latin les ouvrages attribués à saint Denys l'Aréopagite, se laissait aller, en dédiant son œuvre à l'empereur Charles le Chauve, à railler doucement Hilduin de ne vouloir admettre qu'un seul Denys (1); le savant Erigène appelait cette invention non pas une idée ancienne, mais une découverte moderne, voire même contemporaine.
A côté de ces adversaires nettement déclarés, que le sentiment d'Hilduin rencontrait à Paris et dans les Gaules, à la cour, dans l'Église et jusque dans l'abbaye de Saint- Germain, il y en avait d'autres, plus timides, qui se contentaient de diriger des attaques indirectes ou de décocher à la façon des Parthes, leurs traits contre l'aréopagitisme. Un moine nommé Samuel, de l'abbaye de Saint-Denys, composa, sous Charles le Chauve, deux livres des miracles de son auguste patron. 11 ne paraît dans son récit rien qui prouve qu'il partage l'avis d'Hilduin. Même dans sa préface on devine aisément qu'il apercevait la fausseté des choses qui se débitaient comme tirées d'une antiquité fort reculée, et il achève ses préliminaires par cette excellente sentence (2) : « Dieu et ses saints n'ont pas besoin de l'artifice du mensonge ; ils ne se plaisent que dans la vérité, en laquelle consiste toute la religion. »
(1) Scol Erigena, Episl. dedicaloria ad Caroluin Calvum. — Bolland. Acla Sanctorum, t. IV oclob. 9, S. Dionysii Areopag., § iv, p. 722. M Joannes Erigena, sen Scolus, in epislola ad Carolum Calvtim, qiiam lalinœ Griscorum Dionysii operum versioni praifixit, ad hane Hildtiini de unico Dionysio novani lum senlenliam alludens, non veterum, sed moderni, hoc est, sui temporis hominum asserlionem fuisse, ait. «
« (2) Non enim Deum et sanclos ejus credo arlifici mendacio delectari, sed veriiale in qua religionis nostrœ summa consislil. » Lebeuf, Dissert, sur riiistoire du diocèse de Paris, p. 68.
Ces protestations en faveur du bon sens, de la critique et de la loyauté, devenaient de plus en plus rares ; peu à peu elles s'éteignirent, étouffées sous le flot montant des doctrines aréopagitiques, encore poussées au rivage par les vents conjurés de la flatterie et de la faveur. En 880, un auti-e moine reprenait l'œuvre de Samuel, et pour la compléter, il ajoutait un nouveau livre aux deux premiei'S publiés sur les miracles de saint Denys. La discussion reprit vive, ardente, passionnée ; le langage peu parlementaire d'Hilduin fut retrouvé contre les détracteurs de son système (1). Ils s'entendirent derechef appeler « insensés, incrédules, homicides » ; ou les accusa de vouloir « effacer le nom de saint Denys de l'aréopage » ; ils se virent comparer « aux bouri'eaux du saint évoque, à Fescenninus Sisinnius, près duquel leur haine et leur envie leur marquait une place » ; on les déclara « fourbes et pervers, faux prophètes, clercs sans cervelle, ignorants que la malice avait abrutis et rendus indignes de toute réponse. »
Les poètes ne manquent point de couleurs pour peindre un torrent qui brise ses digues, renverse les obstacles et couvre au loin la plaine de ses ondes débordées : ainsi fit l'aréopagitisme. Le goût du merveilleux lui soumit les intelligences, une piété indiscrète lui ouvrit les cœurs. Les
(1) Lebeuf, Dissertation sur f histoire du diocèse de Paris, p. 69. « Incrduli dum extinguere volunt nonien Dionysii Alheniensis et Areopagilse, liabeanlur non solura altéra pars Fescennini Sisinnii interfectoris ejus, verum etiam propler odium et invidiam qua servitoribus illius derogare convincunlur. »
Id. , p. 70. « perversa et subdola invidia I
« Ne respondeam stultis quos malitia fecit inertes.
« Homicidœ, pseudo-prœdicatores, clerici excerebrati. »
esprits indépendants n'acceptèrent pas, il est vrai, les légendes imaginées par l'abbé Hilduin et recommandées par la faveur impériale ; mais il faut avouer qu'elles obtinrent ailleurs un succès prodigieux d'enthousiasme. Les princes de l'Église et la multitude des fidèles se laissèrent entraîner au courant de l'idée nouvelle. Le sentiment d'Hilduin fit de rapides progrès; les évêques de Paris euxmêmes ne s'opposèrent pas à son triomphe. Toutefois, nous ne sommes pas très-étonné de le voir accepter par Lnée, qui monta sur le siège de Paris en 845 : il écrivit un Traité contre les Grecs, et put croire utile au succès de son livre de se présenter lui-même comme « successeur de Denys, consacré archevêque des Athéniens par saint Paul, puis constitué apôtre de la Gaule (1). » Ce titre, qui se lisait en tête du traité, suggérait à un savant auteur la remarque suivante (2) : « J'ai peine à croire, disait-il, que l'inscription du livre d'Énée soit authentique. Le terme ^ œxhevêque n'était pas encore usité, et le titre d^ apôtre
(d) M. Darras traduit cette préface de manière à faire disparaître toutes les difficultés qu'elle présente dans sa forme.
PrîEfatio auctoris.
/Eneas, Parisiensis urbis épis- « Enée, évoque de Paris, siège
copus, que primus prœsedit sanctus où s'assit le premier saint Dënys,
Bionysius, a Paulo apostolo Athe- placé par l'apôtre saint Paul à la
niensium consecratus archiepisco- tête de l'Eglise d'Athènes, et plus
pus, sed a sanclo Clémente totius tard envoyé par saint Clément pour
Gallise constilutus apostolus : pa- évangéliser les Gaules, aux fidèles
cem et gloriam catholicse fidei cul- catholiques paix et gloire. » —
toribus. — Migne, Pairol, lat., t. Saint Benys l'Aréopag, , p. 173. CXXI, p. 685.
(2) Dubois, Eisi. Ecoles. Paris., t. I, p. 372.
de la Gaule est peu conforme aux usages de l'antiquité, parce qu'alors chaque Église avait son évoque. »
La barrière ouverte, l'élan une fois donné, on ne s'arrêta plus. Les Grecs, instruits par les Latins, se montrèrent reconnaissants et dociles; ils devinrent les auxiliaires les plus actifs, sinon les plus adroits, qui travaillèrent de toutes leurs forces à faire passer au nombre des faits accomplis la confusion des deux saints Denys. Us ajoutèrent foi avec une étrange facilité au récit des circonstances -merveilleuses au milieu desquelles vivait et mourait l'évoque d'Athènes, devenu le fondateur de l'Église de Paris. Personne ne se fîit permis de discuter ces pi-odiges, de relever ces invraisemblances : l'absence de toute critique était encore plus déplorable chez les Grecs que parmi les Latins du moyen âge.
Les Aréopagiiiques d'Hilduin étaient à peine publiées,
que la renommée, servie sans doute par quelque pèlerin,
en porta la nouvelle à travers l'Orient jusqu'à Jérusalem.
Un prêtre de la ville sainte, Michel Syncelle, fit, en 840,
nn panégyrique de saint Denys de l'aréopage, où il est
facile de saisir la tradition grecque transformée suivant les
idées latines, dont l'abbé de Saint-Denys voulait assurer le
succès. Michel Syncelle s'exprime ainsi (1) : «Denys s'était
« fait remarquer entre tous les hommes les plus distingués
« de la Grèce par son zèle religieux ; sénateur de l'aréo-
« page, il avait plus ennobli cette dignité qu'elle ne l'avait
« honoré lui-même. A la voix de f-aint Paul, il abandonna
«les régions empoisonnées de l'erreur pour suivre la
(i) Nous n'avons voulu rien changer a la traduciion de H. Darras, Saint Deiiys l'Aréop., p. 25i.
« bonne odeur de Jésus-Christ; jugé digne du sublime « honneur du ministère sacré, il fut ordonné par l'apôtre « premier évêque d'Athènes... Abeille delà sagesse, il « emprunta les ornements de la philosophie profane pour « les faire servira la divine théologie; s'inspirant de l'Es- « prit-Saint, source de la céleste lumière, il composa ses « magnifiques ouvrages de théologie, qui ravissent les H âmes par leur splendeur... Les persécuteurs le découle vrirent dans une petite cité des Gaules nommée Paris, « et le saisirent... D'un coup de sabre ils firent tomber « cette tête sacrée que le bienheureux apôtre avait in- « clinée devant eux... cité de Paris! la plus petite des « villes de la Gaule, quel n'est pas ton glorieux privilège XI de posséder, dans un tel apôtre, le plus inappréciable « des trésors (1) ! »
Michel Syncelle faisait germer et fleurir sous sa parole,
(1) Mich. Syncell., de S. Dionys. Areop.
« Oy-o; E(j-'.v, 5 tGv zaO' 'EXXaoa XoyaSwv zce\ £j;:îtTpiO(ï)V s-j/.î.sÉara- Toç, za: Trjç 'Ap56j;:aYJTiSo? pou)>5jç l^oyciiTaToç ' où {làv Toaou-ov Iv. t^;
à?!aç TCEptxXuTo; àjroçavOal;, SuoVa-j-b; l-/.Efv7jv îrsoiaavsciTcpav à-ssrjvsv
AÙTÎza Atovûatoç àréoTTj i^ç PopSoptioo'j; tî); £tSwXoij.av£aç XiiAvrj; -/.ai IlaûXo) tS) îîviov-t OcCav EÙtoofav izoXXTÎOr)... , Ka\ paOjioîj tou t^; Upapyîa; àStoç y.piOe\çj T.çZixoi 'AOrjvEiv l-(av.o-o; u;:'a'j-oîj -^u-/v.ç[Lvzax. . . . KaOâ-sp aooTj [j-sXfx-a, -à ■riîç-/.âTto-/.aXXtiTTe'jtjLaxa xîj Osfa -/.ai oupavi'to •/.aXXiôpi^aa;, •/.«! -p'oç •ni; OEapyf/.(o-ccTri; !pu)-o6Xu5(a; -Xr,pcoOE\; ÈfjLrvEuasio; , XsXâXr)-/.s it vm TcOsoXÔYrjy.E, y.cà trjv-s-ay^s -à vouv aTiavta •/.a-:a;:Xr)T-ov-a.... Kal otj y.xxa- [iTjVjOÉVTOç àuToÛ -ot"; oitiy.-a'.ç ■j-cipyjtv Iv IlapcCTfotç (— oXfyv/i ou-co zaXou- [isvri) opojiaîio; EioEXecaavTEç, ÈZErdE zatÉXaêcv àuzô'/... Ta Efçr) oraoâpîvoi, -ou -pi<j[ia-/.ap{ou OEozrjpuzoç rbv aùyjvœ -poOûpiajç sz,-£!'vavTOî, ttjv Oatav 7.a\
-avkpov -/.EoaXTjv à:rÉT£(xov MazapiorÉov -ofvjv 17)7 zôXiv, •/.. t. X. 'Qç
àXï)OûJç [XEjjLazâpttiTat Ilapioîa, tj tÎ) |«v TnjXizàxTjT'. -rCiv -/.aTa FaXXfav pu7.p6- -Epa 7:6X£())V, tG) xEzXrjpûaOai Se oe, tGv oi3aay.âXtov S> 7:p6-/.piTE, OrjaaûptopLa -avTÔs at(iOr,TOu jzXoûtou TifiaXçitrrEpov. » — Migne, Patrol. grœc,, t. IV, p. 621,623, 633...
les traditions nouvelles transplantées en Orient, comme ces graines que des oiseaux voyageurs emportent sous leurs ailes par delà le désert, pour les laisser tomber sur une terre étrangère où l'œil étonné les voit naître et grandir. Launoy avait depuis longtemps apprécié ce document à sa juste valeur. M. Darras se consume en vains efforts pour rétablir sur ses fondements ébranlés l'autorité du prêtre de Jérusalem (1) . « Il ne cite pas une seule fois la source d'où il tire le récit de la passion de saint Denys l'Aréopagite, il ne prévient pas ses auditeurs qu'une tradition récemment venue d'Occident lui a révélé ces faits, qui, dans l'hypothèse, eussent été jusqu'alors inconnus à l'Église grecque. » Cette considération tient à M. Darras lieu de preuve, et il assimile ce prédicateur, qui, à Jérusalem, en Slii, faisait mourir saint Denys de l'aréopage dans Paris, à un orateur qui, de nos jours, à Paris, nous montrerait sainte Geneviève mourant à Jérusalem. La comparaison, suivie avec complaisance, ne nous touche guère et ne nous convainc pas du tout; et les différences qui peuvent exister entre le discours de Michel Syncelle et le récit d'Hilduin ne nous paraissent pas fournir un ensemble de raisons suffisantes pour démontrer comme un fait «pleinement établi, que le panégyrique de saint Denys l'Aréopagite, par Michel Syncelle, est complètement étranger aux Aréopagitiques d'Hilduin; qu'il nous apporte le témoignage spontané, indépendant, de la tradition grecque. »
Cinq ans auparavant, Hilduin écrivait tout le contraire,.
(1) Saint Denys VAréop., p. 25S.
et trente ans plus tard, Hincmar de Reims n'en savait absolument rien (1) .
Les ménologes grecs, et nous avons déjà cité celui de Basile (2) , furent peu à peu modifiés tous dans le sens aréopagitique. Les menées subirent la même confusion. Prenons un exemple (3) : « Celui-ci (Denys) , illustre par les « richesses, la gloire, la science et la sagesse, un des sé- « nateurs de l'aréopage, fut pris, comme une noble proie, « dans le filet de la prédication du grand Paul, qui le bap- « tisa et l'ordonna évêque. Initié par le sage Hiérothée aux « mystères de la plus haute théologie, il a laissé des écrits « d'une doctrine merveilleuse et sublime... Après avoir « terminé ses ouvrages sur la forme de la constitution ec- « clésiastique, il se rendit dans les régions occidentales, « sous le règne de Domitien, et après avoir illustré la ville « de Paris par de nombreux miracles, il fut décapité. Par « un prodige qui frappa d'admiration tous les assistants, « il porta lui-même sa tête dans les mains, l'espace de « deux milles, jusqu'à ce qu'il la remit comme un trésor « inestimable à une pieuse femme nommée Gatulla. Rus- <( tique et Eleuthère, ses disciples, subirent avec lui le « supplice de la décapitation (Zi) . »
(1) Yoir ci-dessus, p. 297.
(2) Id., p. 222.
(3) Nous reproduisons encore la traduction de M. Darras, Saiiit Denys PAréop., p. 2o3.
(Zl) Ex Men. grœc, 3 ociob.
« OûTo; TtXoÛTO) -/.a\ o6Çr), zal cuvéust, •/alaooîa tûv dt-âv-iov u-spsjç^cov, Twv Iv TÇ)'Ap£f(i> OTytt) 6ouX3u-5v sic ^v • y.sà àypEuOEi; u-b tou ^isy£).oi> IlauXou, 7.a\ îaTzziiOûq, ■/^£tpoxov£Î'-a'. siifazoTio;, -à à-6ppr)Ta [j.'jr)Oc\; u-b -cou aoçou 'IspoOlou, ZKi aufyçâ^^ija-a /.aTa).E>.oi7;à)ç î:apâoo$a, -/.m. Oaujj^oTot te xat hJ/rikàraxa,, — Airb; -^olyw -/.cà t^; Iz/.XTjuiaaTf/.^S y.a-txizâçstai SppLTjvsù-
Un ménologe avait rattaché les légendes de l'évêque de Paris à l'Aréopagite, tout en le faisant mourir dans Athènes : un synaxaire le montra brûlé vif dans Athènes et l'envoya souffrir un autre martyre à Lutèce, chez les Parisiens. « Je n'ajouterai rien à cette ineptie, dit le P. Sirmond (1), il suffit de la citer. » M. Darras, qui défend Michel Syncelle contre les attaques de Launoy, essaye également ici d'arracher le synaxaire aux coups du P. Sirniond. Voici la traduction littérale du texte produit par le savant jésuite : « Combat de noire saint père Denys l'Aréopagite, évêque d'Athènes, qui fut un des citoyens les plus illustres par la fortune et par la sagesse. C'était dans Athènes la coutume de compter siégeant à l'aréopage neuf juges d'élite qui prononçaient sur les affaires capitales. Denys en faisait partie. Saint Paul vint prêcher l'Évangile à Athènes ; Denys, qui avait l'esprit pénétrant, comprit la vérité, crut à Jésus-Christ, et fut par l'apôtre consacré évêque d'Athènes. Le sage Hiérothée l' éleva à la connaissance des mystères les plus sublimes, et il composa des ouvrages sur les esprits célestes, sur leur hiérarchie et sur la hiérarchie ecclésiastique.
« Denys fut arrêté par les païens et jeté dans les flam-
ca; Tov TÛTTOV, jiETà TauTa v.aTa^aÊùv -à 'L!a::Épia \iÀp\ Ir^i -rîjç paatXEhç Ao[A£Tiavou, •/.a\ -o).Xà Oaipia-a £;:t8£iÇâ[iEV0ç, âv Ilaptafa t^ n6)>Et, -riiv XEsaXrjv àro-É[iv6-at • y.at TaÛTiiV îôi'atç yjpa'iv u:zo3£Eâ[iEVoç, pLÉypi ouo (iEXffov ISâotoE, Oau[j.a toÎç opôiotv lvaT7)(iâ[jiEVo;' v.oà où ^rpiiEpov TaixTjV àv5)-/.E, ;:ptv 8xe YuvaiyA èv6pLa-i Ka-oiXa uîravTTÎcaç, y.cà xarza Ostav -âvTioî ouayEÛE^ç — pivoiav, ta?; îy.d-iT,ç -aXajia;; oiov -iva Orjoocupbv iva-ÉOEXo. 'QaxiTto; Pouaxi/.bç zol 'EXcuOépcoî y-apaxofiouvxat, ot aùxou ooixrjxaf. » — Migne, Patrol, grœc, t. IV, p. S8S.
(1) Sirmond, Dissert, de duobus Dionys., c 7, rapporte le texte de ce synaxaire. — Bolland., Acta SancL, t. IVociob. , p. 746.
mes (1), où il fut brûlé avec ses écrits. Au dire de certains, ses livres n'existent conservés que dans la bibliothèque de Rome : on les trouve chez nous au nombre de dix.
« Cependant Denys partit pour l'Occident, sous le règne de Domitien ; après y avoir fait beaucoup de miracles, il eut la tête tranchée et la porta dans ses mains l'espace de deux milles, et la remit à une chrétienne nommée Catulla, qui se rencontra sur son chemin. Rustique et Éleuthère furent décapités avec lui (2). »
(1) « OûTOç 5).o"/.a'j-oîiTa'. Iv -upt ô-j7.7.r|o0îl; us'sXXtÎvojv, cuy/.a-axasv-ujv àuTW -/.al -Blv ÈtÉocov àuTùu ou^YpaatiâTiov S çaalTivÈ; èv [J.6vr| xf^ twv Pto- [xatâiv OiZOZEÎOat 6t6).ioOY/.r| ■ S'jpEcr/.ovTai os -ap' T)a?v 6i6Xta àu-ou Ssza.
I{aTa).a6wv 3s ta Es-Épia l-t t^ç ëaaiXsîa; Aou.ETiavoû »
(2) Nous rapprochons, pour rinslruclion de nos lecteurs, le loxle grec du synaxaire donné par le P. Sirmond, et la traduction latine du ménologe dit de Basile, ci-dessus, p. 222. — Bolland,, Acta Sanct., L IV octob., p. 748.
« 'AOXrjd'îç Toîi Iv àfloiç -aTpb; Certamen sacrosancti marlyris 71[x5)v Ir.iay.ÔTzo-j YEVopt.Évou 'AOrivôiv Dionysii Areopagiiœ, Atlienarum Atovuafo'j -ou 'Aps'.oyiKYÛou, oî Irj- episcopi. — « Magnus Dionysius -f/avsv eî; TÔJv Iv 'AOriVaî"; lv36Çwv in urbe Alhenarum, «dus ex iis -XoÛT(o 7.a\ aoat'a -spîSXsKToç. qui gloria, divitiis, et sapientia
excellebani, in eoquem Areopagum vocant, causarum judex erat.
« Tou os Osfo'j IlayXou tou àr.oa- « Cum vero S. Aposlolus Paulus t6Xou v.ripûHavToç Iv 'AOr,va?ç , cczpo; Allienas profectus, Christum prse- •rijv o-jVECTiv S)v, It.v^^iù -riiv àXi^Osiav dicaret, uti erat acri ingenio, ve- ■/.a\ l;:îaT£'Jasv si; XpiGrbv, y.a\ yv-^o- rilatem facile intellexit et in Chris- Tovsîrai -ap'a-jTou l-îav.o-oç ^VOr,- tum credidit, baplizalusque Alhevwv. narum episcopus ordinatur, mul-
losque Grsecorum domuit, et ad Deiim converses bapiizavil.
<i Ta àz6pprjTa puEiTat -apà toû « Didicit eliam arcana Dei niys-
aoçou 'lEpoOÉou. Aib zaï (a6vo; Iv teria a sancto Hierolheo episcopo,
YpetjApLadtv l/tTÎOETctt tôjv Iroupavt'cov et multos libres de coelestibus vir-
-aY[AdTtov Tolç 5tay.(5CTpLouç. tulibus conscripsit.
« Voilà, il faut en convenir, dit M. Darras (1) , un argument capable d'ébranler la croyance des plus fervents aréopagitistes. J'avoue que, pour ma part, tout disposé que je sois à admettre les miracles, celui-ci me paraît audessus de ma foi. Je comprendrais que saint Jean, plongé à Rome dans Thuile bouillante, l'an 95, échappât à la mort par une protection divine, et allât mourir à Éphèse l'an 100 de Jésus-Christ. Mais si saint Jean fût mort en 95 à Rome, sous les coups des bourreaux de Domitien, j'aurais quelque peine à croire qu'il fût ressuscité pour mourir de vieillesse dans son Église d'Asie, en répétant à sa chrétienté naissante la prédication si connue du disciple de l'amour. C'est un fait analogue que le texte du synaxaire constate pour saint Denys l'Aréopagite. La traduction littérale du grec est celle-ci : Flammis holocaustum conjectus est « Saint Denys fut exposé aux flammes » , et non « saint Denys fut consumé par les flammes » , comme le prétend le P. Sirmond, avec une intention au moins trèsmalveillante. Le récit ne présente donc point cette inepte
M OuTo; ô^oxauTouxat Iv wjpt auX- « Delalus auiem ad AlUenarum Xrjç0e\5 uo'IXXtîvcov. prœfectum ab idololalris, compre-
henditur cura duobus discipulis. »
« MsTa To à-oT[Aï)05îvat tJjv XEoa- « Cumque multa lormenta su-
Xtjv ytçdb) îo{av u::oo£?(!£p.£voç, [i^x.P' biissent, priraus quidem ipse de-
oûo [jLiX(ujv iêâoide, xai où 7:p6ir£pov collatur, qui suis nianibus caput ad
à;:éO£TO outtjv, ?wç ouvYJvTriaE Ta<jTr[ duo milliaria suslulit, nec primo
yuvai7.\, ôv6[Aaxi Ka-oiXa, zaï -a-jx7)ç deposuit, quam Chrislianaî ferninae
-atç x^pnt Tov bpbv Orjaaupbv tJtoi obviani factus, illud ei iradidit. •rijv xâpav l::fcr:£U!j£V.
M Sbv ouTw 3à Pouffxizb; -/.al 'EX£u- « Postea duo ejus diîcipuli ca- G£pioç TOç 7.£çaXà; àn£-[irîOriaav. » pite obtruncali sunt. »
(1) Saint Denys l'Aréop., p. -190.
— 39o — invraisemblance ; on n'est point obligé de recourir à l'absurde incident d'une résurrection posthume que le texte du synaxaire ne suppose aucunement. De bonne foi, quel qu'ait pu être l'auteur de ce Martyrologe grec, pense-t-on qu'après avoir dit que saint Denys était mort à Athènes, il aurait eu l'incroyable simplicité d'ajouter sans transition aucune : Il partit ensuite pour l'Occident? Il n'y a là qu'une question de sens commun, et l'auteur d'un Martyrologe ne saurait, en aucun temps et en aucun pays, avoir le privilège de l'absurde. Saint Denys, exposé aux flammes dans sa ville épiscopale, échappe à la haine de ses persécuteurs, comme saint Jean, plongé dans l'huile bouillante, est préservé de la rage des bourreaux romains. Voilà le sens précis du monument grec. Forcer l'intfjrprétation d'un mot isolé, suffisamment expliqué par le contexte, pour en faire sortir une contradiction flagrante, ainsi que l'a fait le P. Sirmond, nous semble indigne d'un critique qui se respecte lui-même et qui veut respecter ses lecteurs. »
M. Darras est convaincu de la bonté de sa cause : son discours le prouve assez. Malheureusement il est servi par de mauvais témoins, et sa parole émue ne saurait ni corriger leur langage ni prêter à leurs expressions un sens accommodatice qu'elles ne comportent pas. Le mot grec ô^oxauTouTa: (1) , qu'il veut rendre en latin par flammis holocaustum canjectus est, ne peut se traduire (f saint Denys fut exposé aux flammes » , mais bien, comme le dit le P. Sirmond, «fut consumé par les flammes» , et le sens est encore précisé de façon à ne laisser aucun doute, par la
(i) OûToç ôXozau-ou-a; év Tiap:', » .
fin de la phrase (1) , « et ses livres furent brûlés avec lui. d 11 ne s'agit ici ni d'une amplification ni d'une paraphrase, comme nous les offre M. Darras quand il traduit ainsi (2) : « Il fut exposé aux flammes par les Athéniens, qui le voulaient brûler en même temps que ses écrits. » Ce n'est point là donner aux mots le sens littéral qu'ils doivent signifier, sous peine d'ouvrir la porte à toutes les interprétations privées. Ici, il faut simplement une version, et nous préférons celle du P. Sirmond, qui montre, il est vrai, le synaxaire en défaut, mais qui n'oblige pas, pour le tirer d'embarras, à recourir au miracle.
En 876, un moine^grec établi à Rome, Anastase le Bibliothécaire, traduisit la narration attribuée à saint Méthode sous le titre de Martyrion. Il l'adressa à l'empereui Charles le Chauve, avec cette dédicace (3) : « Voici la passion du saint martyr Denys de l'aréopage, évêque d'Athènes. Je l'avais lue à Rome dans mon enfance, et des députés de Constantinople m'en donnèrent ensuite lecture. Après de longues recherches entreprises sur un ordre de vous, je l'ai enfin retrouvée dans le plus grand des monastères de Rome. Tout malade que je suis, j'ai sur-le-champ voulu la traduire en latin, Dieu aidant, le mieux possible, et, sinon mot à mot, du moins en m'efforçant de rendre exactement le sens. Prétendre que saint Denys de Paris n'est pas le même que l'Aréopagite, c'est là une opinion
(1) u ]S"JY"''-K"s:'''-aÉvi:wv àu-(T> zaï -Cjv l-Épiov oufypaiifJxtTwv. »
(2) Saint Denys l'Aréopag., p. 189.
(3) Anaslas. Bibliolli., Ep. ad Carolum Calvum. — Migne, Patrol. ht,, t. CXXIX, p. 758. Nous rapportons le texte de la lettre aux pièces justificatives, XV.
qui doit tomber devant ce document grec d'accord avec les monuments latins. »
M. Darras a cru découvrir dans un manuscrit de la bibliothèque Impériale la traduction du Martyrion de saint Méthode, offerte à Charles le Chauve par Anastase le Bibliothécaire (1). Nous ne pouvons être du même avis. Le manuscrit 5,569 ne contient, à nos yeux, qu'une amplification de fort mauvais goût, composée après la lecture de la lettre d'Hilduin à Louis le Débonnaire, en face des Aréopagitiqiies de l'abbé de Saint-Denys, ou devant une passion nouvelle écrite dans ce sens et récemment livrée à la piété des fidèles. Que l'on compare la première page de la lettre d'Hilduin avec celle de ce manuscrit (2) : n'est-ce
(1) Saint Demjs VAréop., p. 212 et 220.
(2) imp.,
llilduini epist. ad Ludov.
Il Exullavit cor nieum in Domino et exaltalum est cornu meuni in Dec meo. Dilalaium est cor nieum, et gandebunt labia niea, ut anuuntiem prœconia doniini meiDionysii.
u Rêvera magna mihi est ratio gralulandi , quoniam cumulalius mihi efleclum desiderii mei prœstare voluit divina diguatio, ut mentis mea; conccplum ei placere cognoscerem, cum quod agere spontanée disponebat mea humililas, in agendo data manu aucloritalis , cooperarelur veslra Deo placens sublimitas.
Actes authentiques, dit M. Darras, append. 8, Saint Benys l'Aréopagite, traduits par Anastase le Dibliolhécaire, du grec de saint Mélhodius, et envoyés en 870 a Charles le Chauve.
« Sermo gratiarum coronat inlellectum meum, et lex verboruni naturali prolationsimpeditur; sensibus gratificis irrigo mentem, et sermonem ad operandum non roborat organum.
« Ex gaudio vincor, enarrando, et solus habere fortia gestain mente multi gaudii geslio. Dilans aulera exuliationem in cogitaiione, pauper efKcior ad eloqueudura quod amalur,... supervenial Salvalor, is qui de tuo accipii et docet hominem ad inspirandum et anuuntiandum, et ad intelleclum indigno mihi Iribuendum. »
pas la même inspiration, le même enthousiasme lyrique, la même allégresse, la même crainte de défaillir à la tâche, puis la même confiance d'être assisté d'un secours divin?
Est-ce vraiment bien un traducteur qui s'écrierait (1) : «La passion de saint Denys vient d'être retrouvée; mes frères, le combat de saint Denys est révélé. Nous voyons resplendir la fin glorieuse du martyr : chacun désirait vivement la connaître, car les hommes l'avaient ensevelie dans l'ombre »? Au langage ampoulé, aux images recherchées, aux antithèses forcées, qui ne reconnaît un mauvais écolier qui développe un thème proposé, soit qu'il rappelle la stérile éloquence de TAréopagite avant l'arrivée de Paul à Athènes (2), soit qu'il compare à l'aurore l'éclat jeté par Denys sur l'Église naissante (3) , soit qu'il s'épuise à retracer la cruauté, l'aveuglement, la gourmandise des habitants du Parisis (4)? Ce style enflé se boursoufle surtout à la peinture des travaux apostoliques de saint Denys (5), au tableau du martyr portant sa tête entre ses
(1) « Dionysii beau passio inventa est : Dionysii beali cerlaraen, fratres, revelatum est : Dionysii desiderali et ab hominibus occultati sanctissimus finis illuxit. »
(2) a Dum enim ille fasces sermonum, ut curaulos palearura, coacervaret, et inutilenj molera in efficacise verbis sublimius exaltaret, non haberet autem spicam saluiis ponderantem, snpervenit seraini-verbius Paulus, agricola studiosissimus. »
(3) Fit protinus et slaïuitur ex incognito cunctis insiguis, ex advena omnibus niemorandus, et ponitur non valut in lucernali denuo solio fax, sed linguam et omnem oculum excedens et praevidens ulpote diei cujusdam roseicolo rutilius. »
(4) « Furore venenoso ac ira immitia quaeque omnium bestiarum atque reptilium ferocium superabant. »
(5) « Sic palmis eos qui prius seque ut lapis posili erant, ut sapiens
mains (1), à la page d'exclamations destinée à servir de cadre au miracle dont on illustrait les derniers moments du fondateur de TÉglise de Paris (2). Qu'on lise ce manuscrit (3) , qu'on le compare avec les passions diverses publiées sous le nom de saint Denys, qu'on les rapproche des anciens actes latins, il ne sera point difficile de se convaincre que ce sont toujours les mêmes pensées enchaînées de la même façon, amplifiées avec une abondance stérile, et auxquelles on s'est efforcé de donner une couleur et un tour aréopagitiques.
Hincmar de Reims devait naturellement prendre place parmi les plus ardents défenseurs de l'aréopagitisme. Il avait été élevé dès sa jeunesse dans le monastère de Saint- Denys, et devint plus tard le disciple et l'ami d'Hilduin, dont ses habiles négociations ménagèrent la rentrée en grâce auprès de Louis le Débonnaire. Tout le monde s'accorde à reconnaître que ce prélat, digne de sa réputation sous plusieurs rapports, ne se distinguait nullement comm e
archiiectus conneciens, verbi vinum ad fruendam laelitiara non degeneralum proposuil Diouysius, ita ut assererent omnes qui prope et qui longe eranl, quod suavitale ipsius, et jam lavacrum inebriaveril, et ab admiralione atque fiducia concrepanlis fluclus qui circumdabatur fluvii, sese transferentes et removenles, ad aquam quœ in medio civitatis ex ore novi advense manabat, ac si quolidie mero profuse nectare, sanse, sedulseque doctrinœ vacantes conferrent et miraculis per fidem veluti fruenlibus alerenlur... »
(1) M Is vero qui rêvera est et post obitum et post dormitionem magnus evangelista, suscepturn recisum caput suum, o miraculuml super utramque manum portavit. »
(2) « caput quod adspexit, et odoravit, spiravitque et audivil mandatorum Domini légitima!... »
(3) Nous n'hésitons pas à donner place à ces actes parmi les pièces justilicatives, XII, persuadé que la simple lecture suflira pour convaincre que ce n'est point Ik un document original.
critique historique. Un jour, il prit Isidore Mercator, l'auteur des fausses décrétales, pour le grand Isidore de Séville, dont le nom lui semblait plus illustre et mieux fait pour donner crédit à l'ouvrage (1); puis, comme ces décrétales ne lui étaient point favorables dans ses démêlés avec son neveu Hincmar, évêque de Laon, il les rejeta, sous prétexte que ne se trouvant pas dans les anciens recueils, elles étaient abrogées (2). Nous ne sommes nullement étonné de le voir confondre saint Denys de Paris avec saint Denys de l'aréopage.
Pendant qu'Adon , Usuard , Scot Erigène s'élevaient contre cette opinion et la notaient comme une nouveauté, Hilduin et ses amis cherchaient de leur côté des documents pour établir l'antiquité de l'aréopagitisme. Aux écrits ignorés de Visbius et d'Aristarque, à l'hymne apocryphe de saint Eugène de Tolède,, à la passion de saint Denys, écrite en grec, attribuée à saint Méthode et traduite en latin par Anastase le Bibliothécaire, Hincmar ajouta une nouvelle pièce, les actes du bienheureux Sanctin, évêque de Meaux. Voici la lettre d'envoi qui accompagnait ces actes adressés par Hincmar à l'empereur Charles le Chauve (3) :
«Au seigneur glorieux Charles, empereur 9,uguste,
(1) Hincmar, Remens. archiep., Opusc. adversus Hincmarmn Laudun., Epist, vji, c. 12,
(2) Siilvagi, Institut, canon., Dialriba isagog., P. in, vn. « Verum quum poslea hic idem Hincinarus in causa, quam cum Bincmaro Lauduucnsi habebal, Isidorianas decrelales sibi nosias cernerel, eas respuit quideni, at non alio noraine, quam quod, quum in antiquis colleclionibus non repcrirenlur, essent obsolète.
(3) Darras, Saint Denys l'Aréop., p. 207.
« Hlncmar , évêque indigne de Reims, et serviteur du t( peuple de Dieu :
« J'ai lu la passion du bienheureux Denys, écrite en « grec par Méthodius, envoyée de ConstantinopleàRome, « et traduite en latin par le savant Anastase, versé dans (c les deux langues, et bibliothécaire du siège apostolique, n J'ai reconnu que cette passion s'accordait avec ce que « j'ai lu moi-même dans ma jeunesse, au sujet des témoins u qui transmirent les actes du martyre de saint Denys et « de ses compagnons à la connaissance de l'Église ro- (I maine, d'où elle passa ensuite aux Grecs. L'année « même de votre naissance, au palais de Francfort, l'évê- II ché de la ville de Meaux fut confié à Hubert, préchantre (1 de la chapelle impéiûale. La vieillesse et les infirmités {i de l'évêque Hlldéric, son prédécesseur, avaient laissé H cette Église dans un assez triste état sous le rapport de « la science et de la piété; les édifices sacrés n'avaient H point été convenablement entretenus. Hubert, pour re- « médier à ces désordres, obtint de mon seigneur et père « spirituel Hilduin, maître des clercs du palais impérial, « qu'on lui adjoignît un clerc nommé Vandelmar, formé à (I la science ecclésiastique au monastère de Saint-Denys, « sous la direction du savant Teugarius. Il le chargea de « l'éducation des clercs de Meaux, et lui donna en béné- (1 fice l'abbaye de Saint-Sanctin, dans son diocèse. Van- (( delmar trouva dans son abbaye des manuscrits fort usés, (1 contenant la vie et les actes du bienheureux Sanctin. « Les caractères en étaient presque effacés. Sa liaison avec « moi, elle goût des manuscrits qu'il méconnaissait, le
(1 déterminèrent à me les envoyer pour les déchiffrer et
« les transcrire sur de nouveaux parchemins. Je le fis avec « soin, et lui envoyai ces actes transcrits par moi. Mais « comme Vandelmar est mort depuis longtemps, et qu'il « termina sa vie avant Hubert lui-même , que d'ailleurs « j'ai appris que l'abbaye de Saint-Sanctin a été dans ces « derniers temps dévastée par les Normands, qui la brû- « lèrent en partie et la pillèrent, je ne sais si les anciens « manusciits ou les copies que j'en avais faites existent en- « core; c'est pourquoi je vous envoie une de celles que « j'avais gardées pour moi-même, afin que s'il restait en- (( core quelques personnes qui pussent mettre en doute « que notre père et seigneur saint Denys ne soit l'Aréopa- « gite, baptisé par l'apôtre saint Paul, ordonné évêque <i d'Athènes, et envoyé dans les Gaules par saint Clément, « le témoignage de l'Église grecque conforaie à celui de h l'Église romaine et de notre Église gallicane, les édifie « sur la vérité et l'antiquité de notre tradition. »
Que faut-il penser de cette lettre et des actes de saint Sanctin? Nous bornerons notre réponse à quelques observations. D'abord c'est un clerc, Vandelmare (1) , a formé à la science ecclésiastique au monastère de Saint-Denys, envoyé à Meaux par Hilduin lui-même, et bénéficier de l'abbaye de Saint-Sanctin, qui trouve dans son couvent des manuscrits fort usés, aux caractères presque effacés (2) , contenant la vie et les actes de saint Sanctin. » Les autres pièces citées par Hilduin à l'appui de son opinion étaient
(1) « Wandelmarum, qui canlilenam optime a Teugario magislro in sanctî Dionysîi monasterio dîdicit, ad erudîendos clericos suos obtinuit. »
(2) Idem Wandelmarus in loco sibi commisse quaterniunculos valde contrites, et quce in eis scripta fuerant pêne deleia, de vita et aclibus beali Sanclini reperîl. n
toutes dans ce même état de vétusté. Ensuite, c'est Hincmar lui-même (1) « qui a reçu ces manuscrits, qui les a déchiffrés et transcrits sur de nouveaux parchemins. » C'est une de ces copies que l'ami d'Hilduin met sous les yeux de Charles le Chauve, copie faite par lui (2) , « et qui doit convertir tous ceux qui peuvent encore révoquer en doute que notre seigneur etpèresaintDenys n'est pas l'Aréopagite baptisé par saint Paul, ordonné évêque d'Athènes, et envoyé dans les Gaules par saint Clément. »
Hincmar et Anastasele Bibliothécaire, l'un à Rome et l'autre en Gaule, se sont, il faut le reconnaître, merveilleusement rencontrés dans l'observation qui termine la lettre adressée par chacun d'eux à Charles le Chauve. « Prétendre, disait Anastase, que saint Denys de Paris n'est pas le même que l'Aréopagite, c'est là une opinion qui doit tomber devant ce document grec d'accord avec les monuments latins. Et avant eux, Hilduin s'écriait : u Que l'on ne dise plus que notre saint Denys est différent de l'Aréopagite ! » Le hasard seul fait-il de ces coups ?
De plus, nous ne pouvons ne pas faire remarquer l'incohérence de deux phrases d^ la lettre d'Hincmar : à la fin, il parle (3) « du témoignage de l'Église grecque conforme à celui de l'Église romaine et de notre Église galli-
(1) (I Quia me sciolum putabat, ad exhaurienda ea quse in eisdera quaterniunculis conlineri videbanlur et ad scribendum aperle in nova pargamena mihi commisit, quod et studiose peregi. »
(2) « Propterea exemplar eorum quod mihi relinui vestro devoto et bono studio offerendum pulavi : ut si quœ sunt illorum reliquite qui negabant doranum et palrem noslrum Dionysium esse Areopagitam... ratum et in hac re recognoscant quod inde anie nos diclum est. »
(3) « Ex his quae Grreca leslificalio et Romanœ sedis asserlio et Gallicana intimât contesialio. »
cane. » Comment donc cet accord n'existerait-il pas? En commençant sa lettre, il affirme (1) « que la connaissance des actes de saint Denys a passé de l'Église romaine aux Grecs. » Au début, il déclare que la passion de saint Denys traduite par Anastase ne diffère point de ce qu'il a lu luimême dans sa jeunesse (2), «au sujet des témoins qui transmirent les actes du martyre de saint Denys et de ses compagnons à la connaissance de l'Église romaine, d'où elle passa aux Grecs. » Est-il possible de concilier cette assertion avec le vieux Martyrologe romain, qui, de son côté, se fondant sur le témoignage d'Aristide, distinguait deux saints Denys et fixait dans Athènes le martyre de l'Aréopagite? Quant aux actes de saint Sanctin eux-mêmes, voici l'exposé sommaire du récit qu'ils renferment. Denys l'Aréopagite, chargé par le pape saint Clément de prêcher l'Évangile dans les Gaules, avait ordonné Sanctin évêque et l'avait envoyé d'abord à Chartres, ensuite à Meaux. Au temps de la persécution de Domitien, pressentant sa fin prochaine, l'apôtre des Gaules manda près de lui Sanctin et Antonin, et les députa à Rome, vers le souverain pontife, pour lui rendre compte des progrès de la religion chrétienne au delà des Alpes. Les deux disciples de saint
(1) « Gesia marlyrii beati Dionysii socioruraque ejus ad Romanorum noliiiam, indeque ad Grsecos pervenerunt. »
(2) « Leclabeali Dionysii passione a Melliodio... grsece diclala, et ab Anaslasio... latine conscripla; sicut in pncfatione sua narrât, recognovi his quse ibi scripta sunt ea quai in adolescenlia legeram consonare; videlicet per quos et qualiter gesla martyrii beati Dionysii sociorumque ejus ad Romanorum notiliam, indeque ad Gnccos pervenirent. » — Voir aux pièces justificatives, XVI, la lettre d'Hincraar îi l'empereur Charles le Chauve.
Denys se mirent donc en route. Déjà ils étaient arrivés en Italie lorsque Antonin tomba dangereusement malade. Sanctin essaya néanmoins de continuer son voyage; mais il apprit bientôt, par révélation, que son compagnon était mort, et que l'hôte aux soins duquel il l'avait recommandé s'était débarrassé du cadavre en le jetant dans un cloaque attenant aux écuries. Sanctin revint aussitôt sur ses pas, fit ouvrir la fosse et ressuscita Antonin, Ils poursuivirent leur marche, et après avoir rempli leur mission auprès du pape saint Anaclet, qu'ils trouvèrent assis sur le saint-siége, ils retournèrent à Meaux. Ils en gouvernèrent successivement l'Église et s'endormirent dans le Seigneur, pleins de jours et de bonnes œuvres (1).
N'est-ce point encore ià une de ces légendes merveilleuses forgées au moyen âge pour entretenir la piété en frappant l'imagination des peuples? La curiosité peut y trouver ses délices, mais il est bien difficile de donner à de pareils documents une importance sérieuse lorsqu'il s'agit d'histoire. Les réserves sont d'autant plus permises que le nom de saint Sanctin, sa carrière apostolique, sa vie et sa mort sont loin de nous apparaître dépouillées de toute obscurité. On s'arrête à demander, et la critique hésite à prononcer si saint Sanctin a été véritablement disciple de saint Denys, si saint Sanctin de Meaux n'est pas le même que saint Sanctin de Verdun, qui envoyait son adhésion au concile de Cologne condamnant Euphratas, vers l'an 3/iO, et enfin si l'apôtre des Meldes est mort en paix, selon le manuscrit d'Hincmar, ou s'il a remporté la cou-
(1) Nous rapportoiis parmi les pièces justificatives le texte entier des actes de saint Sanctin, évêque de Meaux, XVill.
ronne du martyre, suivant certains actes légendaires du moyen âge.
Cent ans. environ après Hilduin, à Constantinople, à la cour de Léon VI le Philosophe, Siméon le Métaphraste rassemblait un certain nombre de vies de saints. Il ne pouvait manquer de réserver dans son recueil place à celle de saint Denys ; mais elle fut composée dans le sens aréop agi tique, auquel les Grecs continuaient à donner faveur (1). « Après « que le grand mystère de notre rédemption fut accompli, « dit Siméon (2) , la conversation corporelle du Sauveur « avec les hommes prit fin , et le règne de l'Esprit-Saint com-
(1) Nous empruntons à M. Darras la traduction de ce lextei Saint JDenys VAréopag,, p. 263.
(2) Siméon Métaphr., Vite S. Bionys. Areopag. Migne, Patrol grœc, t. IV, p. 589 et seq.
« 'E:;£t os To (ji-ya T^ç 5)u.Siv otoxepîaç i;rpaY[Aa"î"jOil [xuuTi^ptov... KÉpaç Ta T^; aufiatiy.îj; Ivorjjxfaç oiyt-ax . ta 5È tou 7:vEÛp.a-oç âpys-at • ym ùi oupavoùç 6 l^j-b; Xp'.trrb; àvasspe-at • ym — poç -bv TzançaCo^ ÏTzivuoi 0p6vov • •/.ai -b i7.-op£u6[x.EVQV aurou HvEupta Irzi Trjv tGv àrArruû-i lOvSJv y.a-a7:é[x~ei -ofç jjLa07]Ta?ç âoTiY^av , oV o\iY.ài ô {j.a/.âpio; IlauXoç à-b|-c^ç aziaç i^stpayuY'50'J T^pb? TTjv àXîJOeiav — 'E-eiSt) oè 'Aûjîvjjai IlauXoç è^éveto, ... Ep^ou El'jrE-OTÔ) t^s àasSEta; aùxouç à::otrn)aai ooY[j.â-cov. "E^eCoiv oûv 6 IlauXo; ou •/.Evaî; X^F^''' ~° iîo6[j.svov • àXX' içE::6[iEVQV xbv npôsôpov te "/.ai xopuçatov ttïç tSjv cocpwTÔiv au[j.[j.op!a; î:apaXa6ibv, Tbv [iéyav xouxov 'ftwù. Aiovûaiov . . . Oùxoç oà XT]V xûiv 'AOrjvGv jZIOxe'jOe'i; irpoEOpfav, xCJv oiâxiov x^; 'E"/.7.Xr,afaç {)~Epy.axÉÇ£xa',,... Kal Et? xouxo ^âpixoç iXOtiv où/, l'xc Saty <5jîxo [j.ta /cdXst xa?ç 'AOrjvafç xbv xoaoîixov —spcYP^^"'^' -Xoîjxov x^î yâçvioç, . . T^v 6acîi).[oa 'Pajfirjv zaTaXa[j.6âvE[, /.al ~pùaBiai KXrjpLEvxt xbv à;:offxoXi7.bv xrjvizauxa 0p6-
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« mença. Mon Sauveur Jésus-Christ remonta aux cieux et « reprit sa place sur le trône de son Père. L'Esprit-Saint, qui « procède de lui, est envoyé aux disciples pour les rendre <i les guides des nations infidèles dans les routes de la foi. « Illuminé par cet esprit, le bienheureux Paul fut amené « des ténèbres de l'erreur à la splendeur de la vérité. Paul « vint à Athènes, et travailla à la conversion des habitants. « 11 ne se retira pas les mains vides; sa parole conquit le « chef le plus illustre des philosophes, je veux dire le grand « Denj's, qui, élevé àl'épiscopat, reçut la mission de gou- « verner la nouvelle Église. Plus tard, comblé de grâces et « de bénédictions, il ne crut pas devoir restreindre à une « seule ville le bienfait de son enseignement. Il se rendit « à Rome, la capitale du monde, et y trouva Clément as- « sis sur la chaire apostolique. Clémentlui confia lamission « d'évangéliser les régions de l'Occident. Saint Denys, acte compagne de Rustique et d'EIeuthère, franchissant la (i Gaule Cisalpine, parvint à une cité nommée Paris, petite « bourgade qui, en importance, en population, en beauté, « le cédait à toutes les grandes villes, mais qui n'en était « pas moins remplie des superstitions et des erreurs païenu nés. C'est ce lieu qu'il évangélisa. Les persécuteurs s'em- « parèrent des saints missionnaires. Denys eut le premier « la tête tranchée, et après lui Rustique et Eleuthère. « Après son supphce, le martyr porta quelque temps dans « ses mains sa tête coupée. »
Tel est le récit du Métaphraste, « qui était, à son époque, dit M. Darras, pour les vies de saints, ce que pourrait être pour nous la collection des Bollandistes. » C'est, à notre avis, faire trop d'honneur à une compilation indigeste, sans
discernement et sans critique. Mais lorsque M. Darras signale ce document comme une pièce à laquelle le seizième concile œcuménique, tenu àFlorenceenl438, aurait ajouté une irrécusable autorité, il paraît se risquer fort à l'aventure et compromettre à la légère le jugement des évêques assemblés. La discussion portait sur la procession du Saint- Esprit : André, évêque de Rhodes, l'un des orateurs du concile, prit la parole et dit (Ij : « Comme vous tenez avant tout à rencontrer le mot même de procession, je veux reproduire les passages de quelques-uns de vos docteurs, qui affirment que le Saint-Esprit procède du Fils, me réservant de vous en fournir un plus grand nombre en temps opportun. Qu'on lise donc en ce moment un texte qui est récité chaque jour dans nos églises : je veux parler dutexte de Siméon le Métaphraste.Vous avez sa vie de saint Denys, Ecoutez les paroles qu'elle renferme. Vous prononcerez ensuite votre jugement. »
Est-ce vraiment l'occasion de chanter victoire et d'écrire : « Certes la légitimité, l'authenticité, l'autorité de la passion de saint Denys l'Aréopagite par Siméon le Métaphraste ne pouvaient être plus solennellement afiîrmées (2), » Qui donc ne voit pas que l' évêque de Rhodes rapportant le texte du Métaphraste détaché de la vie de saint Denys, lui emprunte seulement cette
(1) Labbe, Sacros. Concil., conciliu m Florent., t. XIII, p. 118. « Nam quia loia difCcullas in eo est, ut ila dicam, procedere inveuiatur, afferemus quosdam ex vestris doctoribus, qui aperte dicunt Spiritum sancium ex Filio procedere. Et primum legatur ille qui a vobis quolidie legitur in ecclesia, Siméon, inquam, Meiaphrasles ; habelis vitam beati Dionysii; quid ergo ille dicat, audite : et postmodam ferelis judicinm. »
(1) Darras, Saint Denys VAréopag., p. 266.
phrase (1) : « Mon Sauveur Jésus-Christ remonta aux deux et reprit sa place sur le trône de son Père ; l'Esprit-Saint, qui procède de lui, est envoyé aux disciples pour les rendre les guides des nations infidèles dans les routes de la foi. » C'est pour le mot procède, qu'il fallait faire accepter, que l'orateur citait la vie de saint Denys, sans qu'il entrât dans sa pensée de porter en aucune manière les Pères du concile à décréter la confusion des deux saints Denys, ou à marquer d'un caractère d'infaillibilité la légende qui montre l'illustre martyr portant sa tête entre ses mains.
« On ne répond pas à l'évêque de Rhodes, dit M. Barras (2) , que le témoignage si décisif est emprunté à une source altérée par l'ambition d'un abbé de Saint-Denys nommé Hilduin, qui a falsifié les traditions, inventé des croyances inconnues avant lui, imposé à la crédulité de son siècle et légué aux âges suivants les fables absurdes dont il avait été le propagateur téméraire ! » Là n'était point la question, et les Pères du concile n'avaient rien à répondre; la citation offrait un argument pour défendre l'expression dogmatique joroeèd'e; mais elle n'ajoutait rien à la valeur historique du récit et des légendes qu'il renferme, de telle façon qu'il nous est impossible de voir dans ce fait k la preuve la plus convaincante du crédit universel de la croyance à l'aréopagitisme dans les deux Églises grecque et latine.
L'Église de Paris, dominée par l'influence de l'abbaye de Saint-Denys, avait ainsi changé ses origines ; elle se for-
(1) « Kai tb ly.-opsuô[i£Vov àurou ïlvsïjjjia Izt ttjv -Biv àj^ÎTCtov sOvGJv yjxta- T.i\x-t\. -o?ç [jLoOrjTaïç oBriyEav. »
(2) Saint Denys l'Aréopag. , p. 267.
geait un âge non moins antique qu'Arles et Narbonne ; elle prêtait à sa fondation une date plus vénérable que Lyon et Autun. Les autres Églises des Gaules, chacune de son côté, tentèrent d'ajouter quelques feuillets en tête de leurs annales, quelques noms d'évêques.au commencement de leurs diptyques, afin de se façonner des origines apostoliques, afin de suspendre leur berceau aux bras même de la croix. Les moines de Saint-Martial de Limoges imitèrent Saint- Denys, et leur patron apparut un jour, en dépit des résistances de l'évêque Jourdain et de ses clercs, transfiguré en apôtre (1) et séparé à ce titre de la compagnie de saint Gatien, de saint Austremoine et de saint Denys.
Les évoques et les conciles ne voyaient, au moyen âge, aucun motif sérieux de s'opposer à ces saintes fictions, qui semblaient imaginées pour nourrir et développer la piété des fidèles. Toutefois, dans l'Église d'Occident, nous pouvons citer, de distance en distance, des noms illustres qui échappaient à l'engouement général. Au dixième siècle, le savant et pieux Fulbert de Chartres écrivait la vie de saint Piaton , apôtre de Tournai ; il le présentait comme un des douze compagnons de saint Denys, et le faisait mourir au temps de la persécution de Maximien (2) , montrant par là qu'il ne partageait en rien le sentiment de l'auteur des Aréopagitifjues.
Ceux qui essayaient de protester ne s'en trouvaient pas toujours mieux, témoin Abélard, qui soutint un jour, au monastère de Saint-Denys, que leur patron n'était pas le même que l'Aréopagite, « pour quoi, disent les BoUan-
(1) Voir ci-dessus Saint Martial de Limoges, p. HO.
(2) Voir ci-dessus, chapitre VI, p. 182.
distes (1) , il fut maltraité par les moines et par l'abbé. » Abélard parle en deux endroits de ses écrits, des affaires désagréables que lui suscita la dispute au sujet de saint Denys. 11 avait dû prendre la fuite, et dans une lettre adressée par lui de Provins, sa retraite, à l'abbé de Saint- Denys, Adam (2), il dit que cette disgrâce avait pour cause le refus qu'il avait fait de confondre saint Denys de l'aréopage avec saint Denys de Corinthe. Mais, dans Y Histoire de ses malheurs, il raconte que les moines furent surtout irrités de ce qu'il ne partageait pas leur sentiment sur l'aréopagitisme de saint Denys leur patron. Ils y tenaient beaucoup, et "Abélard avait déclaré qu'au demeurant « il importait peu que Denys fût venu de l'aréopage ou d'ailleurs, pourvu qu'il eût reçu de Dieu la couronne du martyre. Les moines, poursuit Abélard (3), s' empressèrent alors de courir à leur abbé pour m'accuser du propos qu'ils me prêtaient. Il les écouta, et les frères furent aussitôt réunis en chapitre. On me menaça d'en référer au roi pour qu'il me fît châtier comme si je venais d'enlever à son royaume et sa gloire et sa splendeur. »
Deux faits éclatants, qui se produisirent au commence-
(1) Bolland., Acte Sanctorum,t. IV, oclob., p. 718. — BoUand., Ada Sancforum, t. IV,-9. S. Diohysii Areopag. § iv, p, 722. « Quod S. Dionysium, monasterii Sandionysiani patronum, eumdeni non esse cum Areopagita, asseruissel, a Sandionysianis monachîs, horumque abbale, pessime est habitus. »
(2) Abélard, Episl. xi. — Migne, Patrol. lat., t. CLXXVIII, p. 341 et seq.
(3) Id., Eistoria calamitaium, c. x. « Non multum curanduin esse ulrum ipse Areopagita, an aliunde fuerit, dumraodô tantum apud Deum adeptus sit coronam, » — « Graviter mihi comminatus est, et se ad regem cùm festinatione missurum dixil, ul de me vindiclam sumeret, lanquam regni sui gloriam et coronam ei auferente. »
ment du treizième siècle, prouvent plus clairement encore que l'on était loin, en Grèce, à Rome et dans les Gaules, de considérer la question de l'aréopagitisme comme définitivement résolue.
Vers l'an 1206, l'évêque de Soissons Nivelon de Cerisy revint en France après la quatrième croisade, où il avait figuré parmi les principaux chefs. Nous avons vu (1) qu'il rapporta de Constantinople une grande quantité de reliques, entre autres la tête de saint Denysl'Aréopagite, qu'il donna à l'abbaye cistercienne de Longpont (2) . On comprend aisément quelle émotion causa dans l'abbaye de Saint-Denys la nouvelle de la translation de cette relique, et surtout des honneurs qu'on lui rendait comme à la tète du premier évêque d'Athènes. Depuis Hilduin, on avait si bien pris l'habitude de confondre saint Denys de Paris avec l'Aréopagite : c'était le patron, et le monastère se glorifiait si fort d'en posséder les reliques ! Que faire devant le témoin qui arrivait si mal à propos accuser Hilduin et protester contre l'aréopagitisme? Les moines trouvèrent un moyen de sortir d'embarras, sans se désister en rien de leurs prétentions : ils soutinrent que la tête apportée de Constantinople était celle de saint Denys de Corinihe. La preuve de leur assertion, et ils n'en pouvaient trouver d'autre, c'est qu'ils déclaraient posséder la vraie tête de l'Aréopagite, mort premier évêque et martyr à Paris.
(1) Voir ci-dessus, p. 224, le rapport du prieur de Longpont, en 1698, au général des Cisterciens. Nous avons renvoyé le texte latin aux pièces justificî^tives, XVIII.
(2) Cette précieuse relique, déposée par l'évêque Nivelon dans l'abbaye cistercienne de Longpont, a échappé au désastre de ce monastère ; elle
Par une singulière coïncidence, la vérité ne tarda pas à sortir de ces nuages, et les anciennes traditions reprirent leur cours. La lumière vint encore de Rome ; c'était dix ans plus tard, en 1216, le grand pape Innocent III déclara, dans une circonstance solennelle, que saint Denys de l'aréopage pouvait bien ne pas être saint Denys de Paris. Le concile de Latran venait de finir ; l'abbé de Saint-Denys, Henri Troon, n'avait pu se rendre à Rome. Retenu par l'âge et les infirmités, il avait envoyé en son nom le prieur Hémery et quelques députés du monastère. Le pape leur remit pour l'abbaye le corps d'un saint Denys que le cardinal Pierre, légat du saint-siége, venait d'envoyer à Rome. Innocent III accompagna ce don inestimable de la bulle suivante (1). Nous l'empruntons à Félibien, qui l'avait copiée sur l'authentique :
« Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à l'abbé et au monastère de Saint-Denys de Paris, salut et bénédiction apostolique.
o On est fort partagé d'opinion au sujet du glorieux martyr et évêque saint Denys, dont le vénérable corps repose dans votre église, savoir si l'on doit croire que ce soit l'Aréopagite converti par l'apôtre saint Paul ; car quelques-uns disent que saint Denys l'Aréopagite mourut et fut enterré en Grèce , et que ce fut un autre saint Denys qui aononça la foi de Jésus-Christ aux peuples qui habitaient pour lors la France. D'autres, au contraire, assurent
fut transférée dans l'église paroissiale de Longpont, près Villers-Collerets, où on la vénère encore aujourd'hui.
(3) Félibien, Histoire de Vahbaye de Saint-Denys, pièces justificatives, 1" partie, page cxvn. Bulle du pape Innocent III.
— àU ~ que saint Denys Aréopagite vint à Rome après la mort de saint Paul, et que saint Clément, pape, l'envoya en Gaule; que ce fut un autre saint Denys qui mourut en Grèce, et qu'ils ont été tous deux de grands hommes en œuvres et en paroles.
« Pour nous qui désirons honorer votre monastère immédiatement soumis à FÉglise romaine, sans néanmoins donner la moindre atteinte à l'une ou à l'autre de ces deux opinions, nous vous envoyons par nos très-chers fils Hémery, prieur, et les autres députés de votre monastère, le sacré corps de saint Denys, que Pierre de Capoue, d'heureuse mémoire, prêtre et cardinal du titre de Saint-Marcel, a rapporté à Rome au retour de Grèce, où il avait été envoyé comme légat du siège apostolique, afin que possédant les reliques des deux saints Denys, on ne puisse plus désormais douter que celles de l'Aréopagite ne soient dans votre abbaye.
« Recevez-les donc avec tout le respect qu'elles méritent ; et que ce présent de notre part vous engage à ne nous oublier jamais devant le Seigneur. Nous espérons de plus qu'après notre mort vous célébrerez tous les ans notre anniversaire dans votre église, selon que nous l'ont promis vos députés.
«Al'égard de ceux qui par piété iront visiter les reliques que nous vous envoyons, nous leur remettons, en vertu de l'autorité apostolique, quarante jours de pénitence. Que personne n'ait l'audace de toucher à cette bulle ou de s'y opposer. Quiconque le ferait encourrait l'indignation du Dieu tout-puissant et celle des bienheureux apôtres Pierre et Paul.
« Donné au palais de Latran, le deuxième des nones de janvier, la dix-huitième année de notre pontificat (1). »
La lettre du pape Innocent III n'ébranla point l'opinion enracinée parmi les religieux de Saint-Denys. Le premier évêque de Paris, qu'ils honoraient comme leur patron, n'en demeura pas moins l'Aréopagite aux yeux de la communauté, et ils continuèrent à croire que ses restes vénérés étaient conservés à l'abbaye depuis l'époque de sa fondation. Ils décidèrent que les ossements sacrés qu'ils recevaient de Rome par une délicate attention du souverain pontife, appartenaient, ainsi que la relique de Longpont, à saint Denys de Corinthe, et ils établirent dans leur Église une fête en l'honneur de ce nouveau Denys.
Quoi qu'il en soit de la manière de penser et d'agir des moines de Saint-Denys, il demeure constant, par la lettre d'Innocent III, que l'aréopagitisme n'était pas le sentiment conforme aux anciennes traditions romaines. Ces conclusions nous semblent invincibles, surtout lorsque devant cette lettre nous nous remettons en mémoire une observation que nous avons déjà faite (2). La puissante abbaye qui portait le nom du premier évêque de Paris se glorifiait d'avoir reçu des pontifes romains des témoignages multipliés d'estime et de faveur, bulles, diplômes, rescrits, brefs, privilèges apostoliques; ces pièces sont de tous les siècles, et, s'il y en a beaucoup de supposées et d'apocryphes, il en reste un certain nombre d'une authenticité parfaitement reconnue. Or est-il possible d'expliquer que
(1) Nous rapportons le texte de la bulle d'Innocent III aux pièces justificatives, XIX.
(2) Voir ci-dessus, chapitre "VIII, p. 287.
dans le recueil de ces documents émanés du saint-siége, on ne remarque nulle part l'affirmation, au moins transitoire, que le patron de l'abbaye de Saint-Denys n'est autre que l'Aréopagite? Dans quelques-unes de leurs lettres les souverains pontifes, suivant en cela l'opinion accréditée au moyen âge, attribuent les œuvres de saint Denys au disciple de saint Paul, au membi'e de l'aréopage ; mais ils se gardent bien d'ajouter qu'il est le fondateur de l'Église de Paris. Nous ne craignons même pas de dire qu'ils supposent le contraire. Comment, par exemple, le pape Adrien, écrivant à Charleraagne et lui citant l'autorité de Denys, « qui fut aussi évêque d'Athènes m , ne fait-il aucune allusion qui rapporte au même saint la fondation de l'Église de Paris?
Malgré la translation solennelle de la tête de saint Denys d'Athènes au monastère de Longpont parl'évêque Nivelon, à son retour de Constantinople, malgré cette bulle où, sans paraître se prononcer, et tout en déclarant qu'il ne veut porter atteinte à. aucune des opinions, le pape Innocent III frappe d'un si rude coup Hilduin et son aréopagitisme, le sentiment de l'abbé de Saint-Denys, à la fin du moyen âge et au commencement des temps modernes, se glissa dans la plupart des esprits, qu'il charmait par la poésie du récit et l'originalité de la fiction.
Nous n'hésitons pas à reconnaître qu'on cessa même pendant un temps de discuter la question de l'aréopagitisme de saint Denys de Paris. Les scolastiques parurent adopter les Aréopagitiques d'Hilduin comme une source historique. Saint Thomas d'Aquio, l'Ange de l'école, dans un sermon sur saint Denys, suivit le sentiment accepté par
ses contemporains, sans songer aucunement à le soumettre à la discussion. La belle prose composée par Adam de Saint- Victor, et longtemps insérée aux missels parisiens, est inspirée de la croyance à l'aréopagitisme, et elle rappelle le miracle du saint martyr portant sa tête entre ses mains. « Tressaille d'une sainte joie, ô Grèce, s'écrie le poëte (1), et que la France s'honore de son patron saint Denys! » Et il continue, racontant dans les strophes suivantes les ti-avaux et le martyre du premier évêque de Paris (2).
Mais la vérité historique gardait ses droits contre lesquels on ne saurait prescrire ; ils nous apparaissent affirmés de la façon la plus péremptoire, dans des monuments d'une incontestable autorité. Il est constant que le Martyrologe d'Usuard demeura longtemps le seul en usage à Rome et dans les Églises des Gaules : il maintenait la distinction entre saint Denys d'Athènes et saint Denys de Paris. Nous avons trouvé par la meilleure des fortunes, d'abord, que du dixième au quinzième siècle, les missels, les martyrologes et les bréviaires manuscrits des Églises de la Gaule n'étaient pas tous rédigés dans le sens de l'aréopagitisme; ensuite, ces vieux livres liturgiques nous ont démontré que l'opinion d'Hilduin n'avait même pas été acceptée
(■1) CeUe prose fui insérée dans le missel parisien imprimé ea 1S42, par ordre de Jean de Belley. Elle commence par ceUe strophe :
Gaude pie, Graecia !
Glorieiur Gallia Paire Dionysio !
('2) CeUe prose fut ensuite remaniée; mais on ne saurait sérieusement reprocher a nos évoques d'avoir supprimé plusieurs strophes qui ne s'accordaient pas avec le sentiment suivi dans, le reste de l'oriice.
dans tous les monastères de l'ordre de Saint-Benoît, auquel appartenait l'abbaj'e de Saint-Denys (1).
(l) Personne n'ignore quelle était au moyen âge la splendeur de l'abbaye, bénédictine de Sainl-Vaast. La bibliothèque municipale d'Arras s'est enrichie des nombreux manuscrits de l'ancien monastère. Grâce à rexcelleni catalogue qui nous les a fait connaître, et surtout à l'extrême obligeance de l'auteur, M. Caron, qui nous a permis de passer en revue tous ceux qui pouvaient jeter quelque lumière sur la question de saint Denys, nous avons constaté que les manuscrits les plus anciens, les plus beaux et les mieux soignés, soit de Saint-Vaast, soit de l'Église d'Arras, établissent la distinction entre saint Denys d'Athènes et saint Denys de Paris.
Les missels manuscrits n° 309, in-fol., xm' siècle; n" 334, in-fol., beau \élin, xni° siècle; n° 297, in-fol,, vélin choisi, xiv' siècle jn" 303, in-fol., .XIV' siècle; no 391, petit in-fol., xiv^ siècle; n° 886, in-fol., vélin jaune, xiv° siècle; n° 271, in-fol., beau vélin, xv« siècle; n°27S, in-fol., magnifique vélin, xV siècle, portent tous :
Au 3 octobre :
Noir DiOKYSii EPI ET 3IART. Mem.
Au 9 octobre :
Rouge DiONTSii ET sociis. Duplex
avec les variantes : Dionysii epî et mart. cura sociis suis, — Dionysii cum sociis suis, — Dionysii sociorumque ejus, — Dionysii Rustici et Eleutherii, mart. — Le n° 391 a ceci de remarquable qu'au 3 octobre il dit expressément : Dionysii Areopagilîe epî et mart, — Mem.
Au martyrologe manuscrit, n" 290, Xiii" siècle, dont nous avons parlé, nous devons joindre l'Obituarium Ecclesiœ Airebatensis,n° 3{i5,\n-fol., vélin magnifique, aussi du xm' siècle, et marquant également.
Au 3 octobre :
Noir DyoNjsii epî et mart. Mem.
Au 9 octobre :
Rouge DiOiSYsu sociorumque ejus. Duplex.
Enlin, les bréviaires manuscrits n*» 356, in-fol. , xv° siècle; n° 768, in-4, vélin jaune, xv° siècle; n° 776, in-4, très-beau vélin, xV siècle,, disent également :
Au 3 octobre :
Noir Dyonisii epî et mart. Mem.
Au 9 octobre :
Rouge DiosYsn sociortoiqde ejds. Duplex.
Nous avons observé, non sans quelque surprise, que dans plusieurs de
Sur ces entrefaites, la mode était revenue aux Grecs; on se trouvait en pleine renaissance. La Fable, qui avait peuplé l'Olympe de ses aimables mensonges, tenta de forcer notre ciel , et ne pouvant toucher au Dieu des chrétiens, n'essaya-t-elle pas de s'attacher à ses saints? Les exilés de Constantinople achevèrent-ils à Rome ce que leurs ancêtres avaient commencé cinq ou six siècles auparavant en France, à la cour de Charlemagne ou auprès de Louis le Débonnaire? Baronius, dans la révision du Martyrologe, crut devoir briser avec les anciennes traditions , pour rendre hommage aux Grecs et assurer, semblait-il , par un acte solennel le triomphe des idées de l'abbé de Saint-Denys.
Voici comment on fut conduit à ce résultat.
La légende qui avait été insérée dans les livres liturgiques adoptés soit par l'Eglise de Paris, soit dans un certain nombre des Églises de la Gaule, à dater du neuvième siècle, après l'apparition des Âréopagitiques d'Hilduin , ne contenait qu'un abrégé de cet ouvrage.
Cependant le bréviaire imprimé à Paris en lZi92, sous le titre de Breviarium magnum, laissa de côté l'opinion d'Hilduin pour admettre seulement un saint Denys envoyé dans les Gaules par saint Clément.
Nous lisons dans ce bréviaire, à la fête de saint Denys (1 ) :
P° Leçon. — « Les saints missionnaires partirent en même temps : ils prêchaient rÉva,ngiIe de côté et d'autre, et vinrent aborder au port de la ville d'Arles. »
IP Leçon. — « Là, ils se partagèrent les différentes réces manuscrits, n" 339, par exemple, le feuillet du mois d'octobre manque au calendrier.
(1) Breviarium magnum ad usum Parisiensium. — Pro oclava S.Dionysii.
gions de la contrée ; Denys ^ qui par une faveur du saintsiége avait reçu de saint Clément (1) , successeur de Pierre, la mission de prêcher la parole de Dieu dans les Gaules , Denys, conduit par le Seigneur, se rendit à Lutèce, capitale des Parisiens. »
IV° Leçon. « Le préfet Fescenninus Sisinnius leur dit : « Si vous voulez obéir aux ordres de l'empereur Domitien « rendre hommage aux dieux immortels... »
Des livres liturgiques, missels, bréviaires, livres des offices, lectionnaires, ont été rédigés pour différentes Églises des Gaules, d'après les actes latins de saint Denys, et ne renferment aucune allusion, ni à la mission de l'apôtre par saint Clément, ni à l'aréopagitisme (2). D'autres sont composés dans le sens de l'opinion qui attribue à saint Clément, successeur de saint Pierre, la mission de saint Denys dans les Gaules (3).
Au contraire, un bréviaire de Sens, imprimé en 152S, et que nous avons eu sous les yeux , présente en neuf leçons un long extrait textuel des Aréopagitiques.
Il en est de même de ceux que nous avons pu consulter
(1) Breviarium magnum ad usum Parisiensum, n Lect. u Exindp, quibusdam in partes necessarias, prout et visum fuerat, deslinatis, idem Dionysius, qui sedis Apostolicse privilégie, tradente sibi beato Clémente,
■ beati Pétri successore, verbi divini Gallicis gentibus eroganda semina susceperat, Lutetiam Parisiorum, Domino ducente, perveuit. — Paillon, Mémoires inédits, t. il, p. 3SS.
(2) Le manuscrit \\° 269 de la bibliothèque d'Arras, Liber officiorum S. Vedasti, in-foL magno, xii' siècle, est de ce nombre. L'antienne de laudes est textuellement empruntée aux actes : « Tali namque ad Dominum meruerunt professione migrare, ut amputatis capitibus adhuc putaretur lingua palpitans Dominum confiteri. »
(3) Le manuscrit n° 417, de la môme bibliothèque, Breviarium Bethuniense, appartient à cette catégorie.
à la bibliothèque de Sainte-Geneviève de Paris et à celle d'Arras (1).
C'est donc de nos bréviaires français, de ceux qui confondent saint Denys de Paris avec saint Denys d'Athènes, que ce sentiment passa très-tard dans le bréviaire romain d'abord, ensuite dans le Martyrologe. Chose remarquable, les anciens bréviaires romains, même ceux qui furent publiés aux premiers temps de l'imprimerie, ne donnaient pour la fête de saint Denys de Paris, au 9 octobre, que la reproduction textuelle du Martyrologe d'Usuard, portant « que Denys avait été envoyé dans les Gaules par le pontife romain. » Ils ne fournissent pas la moindre allusion ni à l'aréopagitisme, ni même à la mission de saint Denys par le pape saint Clément (2).
Vers l'an 1543 seulement on a inséré dans le bréviaire romain la légende que nous y lisons aujourd'hui. Personne ne reste surpris de voir qu'elle fut conservée lors de la révision de ce livre liturgique ; pour en avoir l'explication, il suffit de connaître les principes adoptés par les correcteurs relativement à ces légendes. Écoutons et méditons ce que dit à ce sujet le docte Gavantus, l'un des membres de la commission chargée, sous le pape Clément VIII, de faire au bréviaire romain un travail de révision qui fut adopté en 1602 : « Les correcteurs, dit-il (3),
(^) Les bréviaires manuscrits de Saint- Vaast, n^ 229, in-8, véliu choisi, XIV* siècle; n» M2, in-/i, beau vélin, xiv* siècle, ont emprunté leurs leçons aux Aréopagiiiques^ à'RMuin, soit en les résumant, soit en citant textuellement.
(2) La bibliothèque de Sainte-Geneviève possède un de ces anciens bréviaires romains imprimé en 1477 à Venise.
(3) Gavantus, Thésaurus sacrorum riiuum. Comment, in Breviar.
jugèrent bien difficile de rétablir les leçons des saints selon la vérité historique, dans les parties qui étaient controversées, c'est pourquoi, en présence de tout récit appuyé par le témoignage de quelque auteur grave et ayant quelque probabilité, ils prirent le parti de le conserver tel qu'il était, quand on ne pouvait constater sa fausseté, alors mênae que le sentiment contraire était admis par un plus grand nombre d'auteurs. »
Or, vingt ans environ avant le bréviaire, le Martyrologe avait été soumis, à Rome, au même travail de révision et de correction. Un Martyrologe conserve difficilement la forme de sa rédaction première ; c'est un ouvrage auquel il est facile de faire des additions qui, par une conséquence presque nécessaire, ne tardent pas à entraîner des altérations. C'est ce qui était arrivé au Martyrologe d'Usuard, adopté, comme nous l'avons dit, dans presque toutes les Églises de Rome : il s'était profondément modifié, et des en-eurs graves y avaient été glissées par des mains maladroites. Le souverain pontife Grégoire XIII jugea nécessaire de le corriger, afin d'obtenir un texte qui serait uniforme et qui se lirait plus convenablement à l'office. La commission choisie à ce propos se composait d'hommes très-distingués, et l'on nommait, entre les autres, le barnabite Gavantus, le jésuite Bellarmin et l'oratorien Baronius. En prenant Usuard pour guide principal, les correc-
roni. sect. v, c. 12, De lectionibus, 16. « Qua in re perdifficile visum est illis ad Hisloriœ verilalem bona fîde restituere SS. Lecliones, idque minima, qua fieri potuit mutatione, imo, quœ controversa erant, alicujus ' lamen gravis aucloris teslimonio suffulta, aliquam habereni probabilitalem, relentii sunt eo modo, quo erant, cum falsilalis argui non possent : quamvis ferlasse altéra senleulia sit a pluribus recepta. »
teurs ne négligèrent pas les anciens recueils du même genre usités chez les Latins et parmi les Grecs : seulement, on s'accorde à regretter que, dans une œuvre aussi délicate, ils n'aient pas toujours eu entre les mains les meilleures copies, les exemplaires les mieux épurés par une sage critique. Après plusieurs essais peu satisfaisants, il parut, en l'année 1585, une édition définitive, qui cependant reçut encore plus tard différentes modifications.
Baponius paraît avoir eu la plus large part dans la rédaction de l'article du Martyrologe romain qui concerne saint Denys. Il avait déjà, dans le premier volume de ses Annales ecclésiastiques, embrassé le sentiment d'Hilduin, entraîné dans cette voie par l'exemple d'Hincmar et surtout par ses allégations. Baronius a écrit sur le Martyrologe un commentaire étendu où il expose les motifs qui l'ont déterminé a suivre l'opinion aréopagitique. Ce sont la tradition des Grecs, le témoignage du saint-siége et la croyance des Gaules. Rien ne nous paraît plus faible que ce qu'il dit à ce sujet. Les Grecs ont reconnu l'Aréopagite dans le fondateur de l'Eglise de Paris, d'abord parce que les députés de l'empereur Michel le Bègue ont fait présent à Louis le Débonnaire des œuvres attribuées à saint Denys, ensuite parce que saint Méthode a écrit sa vie ; le témoignage du saint-siége consiste en ce que le pape Etienne II ayant bâti à Rome une église en l'honneur de saint Denys, son successeur Paul I" en confia le soin à des moines grecs ; de plus, les souverains pontifes avaient à différentes reprises approuvé les messes anciennes découvertes par Hilduin •dans les archives de la cathédrale de Paris ; la croyance des Gaules est établie par ces mêmes messes, par les actes
-^ 424 — de saint Denys et par les récits du Parisien Visbius. Nous • avons discuté ces preuves et démontré l'insuffisance de ces témoignages.
Baronius se laissa convaincre par ces raisons. Devant elles, le vieux Martyrologe romain, remontant au berceau de l'Église et célébré par saint Grégoire le Grand, fut mis de côté. Baronius se contenta d'exprimer ses regrets de ne le connaître que par ouï-dire, et de ne l'avoir rencontré dans aucun exemplaire du Martyrologe d'Adon (l'). Les traditions du Libellus apostolorum, les enseignements d'Adon, d'Usuard, deNotker furent abandonnés. L'antique croyance de Rome et des Gaules fut changée, la légende prit la place de l'histoire, et le nouveau Martyrologe romain offrit au 9 octobre cette notice commémorative (2) : « A Paris, fête des saints martyrs Denys de l'aréopage, évêque. Rustique, prêtre, et Éleuthère, diacre. Denys, baptisé par l'apôtre Paul, fut ordonné premier évêque d'Athènes, Dans la suite, il vint à Rome et fut envoyé par le pape saint Clément en Gaule pour y prêcher l'Évangile. Il se rendit à Lutèce, où, après avoir pendant quelques années rempli fidèlement sa mission, il fut condamné par le préfet Fes-
(1) Baronius, Proleg. ad Martyrol. Rom., c. 8. « In omnibus quœ viderim Martyrologiis Adonis impressis, illud ipsum, Roma accepium desideratur. Egregiam cerle, ac viris erudilis dignam, optatamque navasset operam' Mosander, si ejusmodi illu&lre veluslalis monumenlum, quod in sue manuscripto Adone haberi lestalur, una cùm ipso mariyrologio Adonis, edidisset. «
(2) Mari. Rom., vu idus oclobris : « Lulelise Parisiorum nalalis SS. martyrum Dionysii Areopagiise episcopi, Rusiici presbyteri, et Eleu- •iherii diaconi : ex quibus Dionysius ab Aposlolo Paulo baptizalus, primus Alheniensium episcopus est ordinalus; deinde Romam veniens, a beaio Clémente Romano poniifice in Gallias praedicandi graiia direclus est. j> .
cenninus à souffrir divers supplices, puis à avoir, avec ses compagnons, la tête tranchée. » Depuis, l'Église romaine n'honore plus qu'un saint Denys, l'évêque d'Athènes et le premier évêque de Paris, dans l'Aréopagite. Hilduin montait au Capitule.
La roche Tarpéienne n'est pas loin. La question ne tarda pas à être de nouveau soulevée ; l'aréopagitisme fut battu en brèche et bientôt percé à jour. Nous passons sous silence les auteurs protestants et les écrivains obscurs qui, avant la fin du seizième siècle, ranimèrent la discussion.
Le jésuite Jacques Sirmond fut, parmi les savants catholiques, un des premiers qui attaquèrent, avec autant de liberté que de science, l'aréopagitisme du fondateur de l'Eglise de Paris. Dans une note insérée au tome second de son édition des anciens conciles de la Gaule, il disait : « La distinction de saint Denys de Paris et de saint Denys d'Athènes est si évidente, qu'on éprouve la plus vive surprise à rencontrer des hommes qui ne voient pas un point si lumineux. » Cette observation déplut à des personnages constitués en haute dignité ; ils abusèrent de leur crédit pour forcer le père Sirmond à la supprimer et à la remplacer par un carton. Ceux qui eurent connaissance de cette petite intrigue ne se montrèrent que plus empressés à recueillir la feuille incriminée.
Laguerrecommença. Un moine de Saint-Denys, le P. Millet, fit paraître un gros volume (i) pour réfuter la proposition du P. Sirmond. Celui-ci la soutint dans une dissertation remarquable par sa force et sa concision (2). De
(1) Yindicalio Ecclesiœ Gallic. de suo Dionys. Areopag, 16£8.
(2) Dissertatio iu qua Dionysii Parisiensis et Dionysii Areopagilœ dis-
nombreux champions étaient entrés en lice. Les plus célèbres furent, d'un côté, le bénédictin Hugues Ménard (1), les jésuites Chifllet et Halloix (2), le dominicain Noël Alexandre, qui soutinrent de leurs efforts réunis la cause ébranlée de l'aréopagitisme. D'autre part, après les attaques discrètes et modérées du P. Sirmond, Launoy, esprit hardi jusqu'à la témérité, se jeta dans la mêlée armé de toutes pièces, et frappa de ses coups redoublés l'opinion inventée en France et mise en honneur par Hilduin, Fabbé de Saint-Denys.
Sirmond et Launoy furent sans contredit les plus rudes adversaires de l'aréopagitisme. Il est bon de savoir comment leurs travaux ont été jugés par M. Darras, dans son livre sur saint Denys l'Aréopagite. « On sait, dit-il (3), que la dissertation du P. Sirmond fut le bélier qui renversa la tradition et fît prévaloir, depuis 16Zil jusqu'à nos jours, la croyance contraire. Les pamphlets de Launoy, presque tous mis à l'index aussitôt leur apparition (4) , nous avaient présenté une demi-science noyée dans un torrent d'injures, et à peine relevée par des traits d'esprit et par des plaisanteries d'un goût plus ou moins suspect. Le succès
crimen oslendilur. Brochure in-l8 de 7o pages, 21 lignes à la page, dit M. Darras, p, 13Zi. Cette dissertation, publiée en 1641, fut de nouveau présentée dans le recueil de Duobits Dionysiis.
(1) De Unico S. Bionysio Diatriba, 16/!|3.
(2) S.Dionysii Areopogitœ vita, 1633. Migne, Patrol. grœc, t. IV.
(3) Saint JDenys l'Aréopag. , p. 134.
(i) Les principaux écrits de Launoy sur les origines de nos Églises sont réunis, avec la dissertation du P. Sirmond,-dans un recueil intitulé de Duohus Dionysiis. Nous ne voyons pas que les opuscules contenus dans ce volume aient été mis à l'index, auquel le célèbre docteur a fourni bien d'autres matières.
Un systèaie de Launoy, observe ailleurs M. Darras (1) , a fait croire que ce docteur fameux avait dû écrire de nombreux In-folios pour réussir à renverser une croyance de quatorze siècles. Il n'en est rien. Launoy n'a écrit que ce que l'on appellerait de nos jours des brochures.
« Mais nous attendions du P. Sirmond une vaste érudition, une critique approfondie sur tous les points de la controverse, une de ces discussions lumineuses où la vérité, cherchée patiemment, ressort enfin triomphante dans une conclusion que les faits et les monuments seuls ont amenée. Grande fut donc notre surprise quand, au lieu d'un travail complet et étendu, nous trouvâmes une simple brochure in-18 de 75 pages, d'un format tel qu'elle ne fournirait pas un texte suffisant pour un article de la Revue dei deux-mondes. »
Et pourtant ces brochures, suivant l'expression dédaigneuse de M. Darras, amenèrent un grand résultat. Il demeura constant que des actes de saint Denys, les uns n'étaient qu'une fiction (2j ; les autres, publiés par Bosquet, avaient été interpolés, car ils ne disaient d'abord mot de la mission de saint Denys par saint Clément, De ces actes, que la critique la plus bienveillante ne fait point remonter à une haute antiquité (3) , les six premières éditions, publiées d'après les meilleurs manuscrits, étaient conçues en ces termes [K] : « Saint Denys, qui, suivant la tradition, avait
(1) Saint Denys l'Aréopag. , p. 84.
(2) « Acla fabulosa, disent les Bollandistes, sanclo Dionysio Areopagitœ aflicla. »
(3) Nous avons rapporté, p. 152 et 1S3, l'opiDion émise par Félibien ■et par Lebeuf sur l'antiquité et surl'autbenlicité de ces actes.
(i) Bosquet, Hist. Eccles. Gall., pars ii, p. 68 : « Sanctus ijitur
été envoyé par les successeurs des apôtres porter aux gentils les semences de la parole divine, arriva à Paris, conduit par le Seigneur. » Dans la suite, pour les besoins de la cause, on avait jugé à propos de remplacer l'expression trop vague « successeurs des apôtres» ou « pontife romain (J)» , par le nom plus significatif de saint Clément ("2).
A mesure que l'esprit de critique se dévelo})pait, il védaisait à néant les Aréopagùtques dULilduin et les monuments divers qui avaient servi à élever cet édifice. Les écrits de Visbius etd'Aristarque s'en retournèrent en poussière ; les hymnes attribuées à Fortunat et à saint Eugène de Tolède furent reconnues d'origine suspecte, et les autres témoignages déclarés pour la plupart nuls et sans valeur.
En France, on ne tarda pas à laisser de côté la fable pour la léaJité, la légende pour l'histoire.
La distinction entre les deux Denys recouvra ses droits et reprit possession des intelligences. Le bréviaire parisien imprimé en l/i92, se fermant à l'histoire et aux anciens souvenirs, s'était ouvert à la légende et à la nouveauté, pour admettre la mission de saint Denys par saint Clément.
Dionysius, qui, ul ferunt, a sucessoribus aposlolorum verbi divini semina genlibus eroganda susceperat,... Parisios, Domino ducenle, pervenit. » — Bolland, t. IV, ociob, 9, SS. Dionysii, Rusiici el Eleulh., § III, p. 86o.
(1) Nous en avons donné la preuve en rapportant ci-dessus, p. 383, le manuscrit du dixième siècle du Martyrologe de l'Église d'Auxerre, dans lequel le mot « pontife romain » avait été raturé et remplacé par « saint Clément, n
(2) Le manuscrit de la bibliothèque d'Arras, n° S73, in-fol., max., vélin gratté, Xiu* siècle, contient, au nombre de ses quarante-cinq vies de saints, celle du pape saint Clément. Elle ne renferme, quoique assez détaillée, rien qui rappelle les relations de ce pontife avec saint Denys de l'aréopage ei surtout la mission dans les Gaules.
En 1643, sous l'archevêque Jean -François de Gondy, une des leçons du bréviaire avait été rédigée en ces termes (1) : « Denys fut baptisé par saint Paul et sacré évêque d'Athènes. Il vint ensuite à Rome, et le pape saint Clément l'envoya dans les Gaules prêcher l'Évangile. »
En 1680 des théologiens de la sacrée faculté de Paris furent choisis par Mgr de Harlay pour apporter quelques corrections au bréviaire parisien; l'aréopagitisme fut commis à leur examen. On parla pour et contre. Le bréviaire fut modifié, et l' Aréopagite un peu traité comme les poètes dans la république de Platon : on l'avait banni, non pas en le couronnant de fleurs, mais en passant sous silence tout ce qui pouvait affirmer la confusion de l'évêque d'Athènes dans l'évêque de Paris. De plus, le nom du pape qui avait envoyé notre premier évêque ne fut pas exprimé, et on lut au premier nocturne cette antienne (2) ; « Saint Denys, qui avait reçu du pontife romain la mission de prêcher la parole divine dans les Gaules. »
En 1700, Mgr le cardinal de Noailles adopta nettement pour le bréviaire de Paris la distinction entre les deux saints Denys; il ordonna le premier de faire au 3 octobre, dans tout le diocèse, la fête de l'Aréopagite, tandis que le 9 du même mois, on célébrait celle du fondateur de l'Église de Paris.
Enfin, trente ans plus tard, Mgr deVintimilie donnait la
(1) « Ilaque et baptizaïus est ab apostoJo Paulo et Ailienierisiuni Ecclesiîe prsefecius. Qui cum poslea Romam venisset, a Clémente pontifice missus est in Galliam prtedicandi Evaugelii causa. »
(2) « Sanctus Dionysius tradente Romano poniilice, veibi divini semina gentibus erogacda suscepit. 1)
confirmation la plus formelle et l'adhésion la plus complète à cette distinction (1):
IV« Leçon. « Denys, ordonné par le pontife romain évoque des nations, partit avec Trophime, Saturnin et quatre autres apôtres, prêcher l'Évangile dans les Gaules avant le règne de Dèce. »
V* Leçon. «Denys envoya ses douze disciples dans différents pays des Gaules; ils les arrosèrent de leur sang au temps de la persécution de l'empereur Maximien. »
Les vieilles traditions de Rome et de l'Église des Gaules triomphaient.
Cependant le Martyrologe et le bréviaire romains nous enseignent l'opinion contraire. Nous avons dit comment et pourquoi.
L'observation de Gavantus explique les embarras de ceux qui furent chargés de corriger ces livres liturgiques : « Ils prirent le parti de conserver tel qu'il était tout récit appuyé par le témoignage de quelque auteur grave et ayant quelque probabilité, alors même que le sentiment contraire était admis par un plus grand nombre d'auteurs. » Nous apprenons ainsi pour quelle raison les correcteurs ont séparé les évêques réunis dans une même mission par saint Grégoire de Tours (2). On ne fixa rien pour la venue de Martial, d'Ursin et de Strémoine; Gatien et Saturnin, envoyés par
(1) Lectio IV in feslo sancii Dionysii. — « Diouysius a Romano pontifice genlium episcopus ordiuatus, cum Trophimo, Saturnino el aliis quatuor ad prsedicandum in Gallias, anie Deciorum imperium missus est. »
Lectio v. — « Dionysius duodecim discipulos emisit... quasregiones sanguine suo consecrarunt, in persecutione Maximiani imperatoris. »
(2) Nous avons réuni les mémoires du Martyrologe romain touchant les évêques aux pièces justificatives, XX.
le pape Fabien, arrivèrent dans les Gaules sous l'empereur Dèce. Quant à saint Denys de Paris, Baronius était assurément un auteur assez grave, comme dit Gavantus, pour amener ses collègues à tenir bon compte de son opinion et à décider la question du Martyrologe et du bréviaire en faveur de l'aréopagitisme qu'il avait embrassé.
La même indécision se manifeste lorsqu'il s'agit de fixer la date du martyre des douze compagnons associés à saint Denys dans des documents sérieux. Le Martyrologe romain renvoie la mort de Fuscien et Victoric, de Piaton, de Rufîn et Valère, de Crépin et Crépinien et de Quentin, après l'année 286, au temps de la persécution de Dioclétien et de Maximien 5 Piégulus ou Rieul n'a qu'une commémoration très-vague, et de Marcel il n'est fait aucune mention, tandis que Lucien de Beauvais est présenté comme compagnon de saint Denys de l'aréopage (1) .
Sans doute les souverains pontifes ont imprimé un caractère officiel au Martyrologe, en ce sens qu'il n'est point permis à chacun de le modifier à sa fantaisie; mais ils n'ont nullement prétendu marquer du cachet d'une certitude absolue tout ce qui est contenu dans ce recueil, ou affirmer qu'il ne renferme aucune erreur. C'est ce que Benoît XIV explique parfaitement dans son grand ouvrage sur la béatification et la canonisation des saints (2). L'illustre pontife a donné lui-même une nouvelle édition du Martyrologe,
(1) Nous avons étudié celte question dans noire chapitre VI. Quant aux notes commémoratives du martyrologe sur chacun de ces saints, nous les avons rassemblées à la fin de nos pièces justificatives.
('i) Benedictus XIV, de Servorum Dei heatificatione. et canonizatione, 1. IV, p. II, c. 11, 8.
et il indique, dans une préface très- développée, plusieurs corrections qu'il jugeait nécessaires.
Nous croyons aussi qu'en autorisant et même en imposant le bréviaire romain, le saiut-siége n'a nullement eu la pensée de mettre les faits purement historiques, et surtout les légendes des saints, à couvert sous le sceau de l'infaillibilité de l'Église. Nous devons observer que celle de saint Denys est ordinairement citée pour prouver qu'il n'est pas interdit de contester la véracité de certains récits contenus dans les leçons du bréviaire. C'est l'exemple choisi par Benoît XIV lui-même, dans le livre le plus estimé quand il s'agit de ces matières.
« II n'est, dit le pontife (1), nullement défendu d'exposer, avec la réserve qui convient en pareil sujet et en s'ajiptfyant sur des raisons sérieuses, les difficultés qui peuvent se rencontrer touchant les faits historiques, et de les soumettre au jugement du saint-siége, qui en estimera la force et la valeur, si l'on procède à une nouvelle correction du bréviaire romain. »
En quoi ce grand pape nous parait suivre fidèlement les traces de ses prédécesseurs Etienne II, Adrien P% Innocent III, qui tous prirent à tâche de se tenir en dehors de ces débats, et de ne pas intéresser le saint-siége à la question de l'aréopagitisme.
(1) Benedicius XIV, de Servoruin Dei beatificatione et canonizaiionc, 1. IV, p. II, c. 17. « lia ut velilum exislimari non possit, debila cum modeslia, et gravi fundamento, qiiœ occurrunt in (aclis historicis, difficultaies exponere, «asque judicio sedis aposlolicœ supponere, iit earum veritatem et robur perpendat, si qiiando nianus itenim admoveatur ad Breviarii Romani correciionem. » Et ailleurs il dit encore : K Una cum permissione bénigne indulta ei^udiiis difliculiaies excitandi non levés super iis quoe in lectionibus narran'.ur. » '
Le jésuite Sirmond, confesseur du roi Louis XIII, et Launoy, docteur en Sorbonne, n'avaient pas eu peur de passer pour des dénicheurs de saints en dirigeant contre l'aréopagitisme toutes les forces de leur érudition. Les Adrien de Valois, les Morin, les Lecointe, les Pagi, les Tillemont, les Baillet ont suivi leur exemple. Les maîtres de la science, chez nous, ont étudié les origines de nos Églises. Les auteurs du Gallia Christimia repoussent formellement l'opinion d'Hilduin et inclinent à placer la mission de saint Denys sous le consulat de Décius ; les bénédictins de Saint-Maur se rangent expressément de l'avis de saint Grégoire de Tours, de Sulpice-Sévère et des actes de saint Saturnin ; les Bollandistes n'hésitent pas à distinguer l'évêque d'Athènes de notre premier évêque; ils affirment qu'à la fin du siècle dernier il ne restait presque plus personne à défendre l'aréopagitisine ; enfin ils déclarent beaucoup plus vraisemblable et à peu près certaine (2) l'opinion qui fixe au troisième siècle l'arrivée de saint Denys dans les Gaules et la fondation de l'Église de Paris.
Au bord des marais, de la terre humide échauffée par un soleil d'été, l'on voit vers le soir se dégager des langues d'un feu bleuâtre, pâle et terne; ces flammes légères courent, s'agitent et se croisent, s'éteignent et se rallument soudain au plus léger souffle, tant qu'elles ne se dé-
(1) Bolland., Acia Sanctorum, t. IV, oclob. 9. S. Dionysii Areopagilîe, § xni. Opinionem de duobus Dionysiis tam apud Grtecos quatn apud Lalinos, anliquilus viguisse, Dionysiiimque Areopagilum a Parisiensi cerlissime esse divcvsuni concluditur.
(2) SS. Dionysii, Riisiici et Eleiilliprii, § vu, p. 891. Opinio quai Dionysium sxculo ni missiim staïuit longe verisimilior ac propemodum eiiam certa pronuncialur.
434 — tachent pas de ces bas-fonds qui leur donnent naissance et leur fournissent aliment. Mais il suffit que ces flammes fantastiques cessent d'adhérer au sol et qu'elles s'élèvent au grand air pour qu'on les voie sitôt se dissiper, s'évanouir sans espoir de reparaître. L'aréopagitisme a eu le sort de ces feux follets ; la science et la critique, l'histoire et Tépigraphie l'ont pris et détaché de terre pour l'étudier en pleine lumière : à l'instant il a cessé d'exister.
Notre saint Denys est assez illustre par ses travaux et par son influence, par la fondation de l'Église de Paris et par son action sur les premiers apôtres de la Gaule Belgique, pour qu'il ne soit pas nécessaire de lui attribuer le renom de l'Aréopagite.