CHAPITRE m
lies progrès «lu cbristianîsme dans les Gaules ne se sont pas, au deuxième siècle, étendus jusqu'au Parieiis.
L'établissement en Gaule du christianisme sur un fond solide, son développement régulier par un ministère apostolique, ses progrès soutenus et continués par des institutions permanentes, présentent un ensemble de questions également intéressantes sous le double aspect de la religion et de l'histoire. Pourquoi, chez nous,a-t-on pris à tâche de transformer chacune d'elles en un problème dont on multiplie à plaisir les inconnues et les données insolubles ? Pour arriver à dégager la vérité sans se perdre dans de vaines recherches ni s'égarer dans de stériles hypothèses, il faut, en étudiant ce vaste sujet, avoir sans cesse présente à l'esprit la marche de la civilisation romaine à travers les Gaules, L'Évangile la suit pas à pas, comme l'on voit dans nos campagnes le laboureur qui jette la semence parcourir l'un après l'autre les sillons creusés par le soc de la charrue. Ces deux grandes choses, l'une le plus magnifique présent du ciel, l'autre la plus belle œuvre accomplie par les hommes sur la terre, sont intimement unies dans les conseils de la Providence. Nous n'en voulons apporter qu'un exemple. Lorsque l'Église s'est occupée de régler l'administration des peuples convertis à la foi, elle n'a trouvé rien de mieux à faire que de transporter dans le
domaine de ses affaires spirituelles l'organisation temporelle créée par les empereurs ; elle a conservé la division du pays en provinces et en diocèses, et placé à côté du proconsul un archevêque dans chaque métropole, et auprès du président un évêque .dans chaque cité.
Or, depuis l'an 1*25 avant noire ère, Rome possédait au delà des Alpes, sur les bords de. la mer Intérieure, le territoire de quelques peuples vaincus et dépouillés par la force de ses armes. Elle l'avait appelé sa province (1), et l'environnait de toutes ses complaisances.
Strabon lui-même cédait à ce sentiment quand il s' arrêtait à parler du beau pays où ses concitoyens se montraient si fiers de régner en maîtres, et le géographe de l'empire mettait plus de temps et de soins au tableau de la Narbonnaise qu'à la description de l'Aquitaine, de la Lyonnaise et de la Belgique réunies (2). Les Romains établirent dans cette partie de la Gaule le centre de leurs opérations militaires, guettant, comme l'aigle du haut de son aire, les régions environnantes et le moment de s'emparer de cette proie ardemment convoitée : la province était pour ainsi dire leur quartier général, et elle ne tarda pas à étendre ses limites par l'annexion de Marseille et de ses dépendances. Là, à côté de la cité phocéenne, l'Athènes des Gaules, illustre déjà par ses écoles de science et de sagesse (3) , et entourée de la couronne de ces colonies, Agde, Nice, Antibes, Olbie, Taurence (A),
(1) Ce pays s'appelle encore aujourd'hui de ce nom Provence.
(2) Sirabo, lib. iv, c. I.
(3) Id., c. 1, 5.
(4) Id., c. i, 9. Strabon y joint encore Fréjii?.
s'élevaient Narbonne, selon Strabon, la plus importante des villes du pays (1), qui donna son nom à la province, et qui, par rner, entretenait des relations commerciales avec l'Espagne, l'Italie, l'Afrique et la Sicile; Arles, la petite Rome des Gaules, disait Ausone (2) ; Vienne , dont Martial vantait les goûts littéraires (3) , et qui tenait les auteurs latins en aussi haute estime que les grecs ; Nîmes, la première honorée du droit de bourgeoisie roaiaine (Zi) ; Aix, fondée l'an 128 par le consul Sextius, qui l'appela de son nom Aquœ Sextiae ; Valence, Orange, Avignon, Béziers, cités romaines comblées de faveurs et jouissant de tous les privilèges de la mère patrie, parlant grec et latin, possédant des amphithéâtres pour se réunir; pour s'instruire, des chaires déjà célèbres du temps d'Auguste (5), et pour s'illustrer, de grands hommes qu'elles envoyaient à Rome, avant le règne de Claude, prendre part aux affaires de la république (6).
Si les Gaulois de la Narbonnaise jouissaient, sur les bords
(V) Id. , c. 1, l'2. tt Le marché de toute la Gaule. »
(2) Ausou. Clarœ Urbes, Vlii.
Pande, duplex Arelale, tuos blanda hospila porlus, Gallula Roma Arelas ; quam Narbo Martius, et quam AccolU Alpinis opnlenla Vienna colouis.
(3) Maniai., lib. vu, ep. 87.
Feriur habeve meos, si vera est fama, libelles
Inter delicias pulchra Vienna suas.
Me legit omnis ibi senior, juvenisque, puerque, Et corarn letrico casta puella viro.
(h) Sirabo, id., c. i, 12.
(5) Tacit. A)in.,\ih. iv, c. M. Auguste envoya son neveu Lucius Antonius à Marseille, où le prétexte de son éducation couvrit un véritable exil.
(6) Tacit. Ann., lib. xi, c. 24 « Num pœnilet... insignes viros e Gallia Narbononsi transivisse? »
du Tibre, d'une aussi belle renommée, tout porte à croire que ce pays, avec ses peuples civilisés et ses villes honorées du titre de municipeSjUe put échapper à la sollicitude des apôtres, de saint Pierre surtout, et le vicaire de JésuSr Christ ne manqua pas, durant son séjour à Rome, de diriger et de pousser au delà des monts l'œuvre de la conversion des gentils. Nous ne doutons pas que les apôtres' Paul et Luc, spécialement envoyés aux nations de l'Occident, n'aient annoncé l'Evangile et fondé, soit en. personne, soit par leurs disciples, des Églises dans les. cités si florissantes de la Gaule, sur le littoral de la mer Intérieure. Aussi la tradition qui vénère dans Lazare le premier évêque de Marseille fait-elle remonter l'établissement des chrétientés de Vienne à Crescent, d'Aix à Maximin, de Narbonne à Sergius Paulus, d'Arles h Trophime. Ces dernières croyances en particulier nous paraissent reposer sur des témoignages que l'on ne saurait récuser.
Nous nous sentons ici plus à l'aise, car nous sommes en présence d'un sentiment unanime qui vénèi-e, de temps immémorial, dans le premier évoque de Narbonne le proconsul de Chypre, dont nous lisons la conversion miraculeuse au livre des Actes (J). Le nouveau disciple du Christ, laissant là les grandeurs de ce monde et abandonnant la haute position qu'il occupait dans l'empire, s'attacha désormais à saint Paul, qui venait de le baptiser en lui donnant son. nom ; il se mit à sa suite pour l'accompagner chez les nations et l'assister dans la prédication de l'Évangile. Le grand Apôtre avait accompli son œuvre dans
(1) Act. aposl. xui, 7.
l'AcHaïe, et de Corintlie il écrivait 'aux Ramains qu'il se préparait à passer en Espagne (l^'. Il n'existe aucupe'raiison sérieuse qui permette- de révoquer en doute ce voyage annoncé par saint Paul. Le pape saint Clément (2) , saint: Athanase, saint Cyrille de Jérusalena, saint Epiphane,) saint Jean Chrysostome et- Théodoret affirment qu'il s'esta accompli, et nous croyons devoir ajouter foi plutôt à leur témoignage qu'au texte d'un canon attribué au pape] saint. Gelase et inséré dans le décret de Gratien, oùnousr lisons que des obstacles imprévus ont empêché saint Paul d'accomplir son dessein (3).
L'Apôtre se rendit donc en Espagne ; mais celui qui disait (Zi) : «De Jérusalem en Illyrie, je 'Suis allé de tous côtés répandant la bonne nouvelle», prit son chemin par la Gaule Narbonnaise, et après y avoir, comme ailleurs, re-cueilli les fruits de salut dus à l'ardeur de son zèle, il laissa son compagnon Sergius Paulus- comme évêque à Narbonne, avec la mission d'étendre les progrès du christianisme aux autres villes de la province.
Cette tradition est appuyée par le vieux Martyrologe romain, qui annonce au xi des calendes' d'avril : « A Narbonne, la fête de saint Paul, évêque, disciple des apôtres (5). » Ce témoignage, à nos yeux d'une valeur incontestable, puisqu'il nous vient de Rome même, est
(1) Ep. ad Rom. xv, 28 : « Per vos proficiscar in Hispaniam. «
(2) Ep. ad Corinlh. — Ep. ad Dracont. — Catecli. xvii. — Iferes, XXVII.
(3) DecrRl. GraU, Causa xxil, q. n, c. 5.
(4) Ep. ad Hom. xv, 19.
(o) Velus Marlyrol. Romanura, XI kal. april, : « Narbonœ, sancli Pauli episcopi, discipuli aposlolorum. >•
encore confirmé par l'autorité d'Adon, le 22 mars (1) : CI A Narbonne, dans les Gaules, fête de saint Paul, évêque et confesseur, disciple des apôtres » , et par celle d'Usuard, le 12 décembre (2) : « A Narbonne, fête de saint Paul, confesseur, ordonné par l'apôtre saint Paul , et établi évêque de cette ville. Il accompagnait l'Apôtre des nations se rendant en Espagne, et fut laissé par lui à Narbonne. 11 poursuivit avec ardeur l'œuvre de la prédication de la foi, et mourut ilîusti'e par ses miracles. »
La propagation de l'Évangile ne se concentra pas exclusivement entre les mains de l' évêque Sergius Paulus à Narbonne. Cette ville était citée par Strabon comme la plus importante de la province ; mais à ses côtés florissait Arles, la petite Rome des Gaules, qui ne pouvait dès lors ne pas attirer sur elle, avec les regards des apôtres, quelques rayons de la lumière qu'ils répandaient de toutes parts dans l'empire romain. Le livre des Actes nous fait connaîti'e un disciple de saint Paul, du nom de Trophime, d'Ephèse (3) ; il s'était converti du paganisme à la religion chrétienne, et suivit son maître dans ses voyages à travers la Syrie, par Ptolémaïs et Césarée, pour se rendre à Jérusalem, aux fêtes de la Pentecôte. Pendant son séjour dans la ville sainte, Paul emmena Trophime au temple; la pré-
(1) Ado, Marlyrol., xi kal. april. « In Galliis civilale Naibona, natale sancii Pauli episcopi et confessons, discipuli apostoloruni. »
(2) Usuard, Manyrol., pridie idus decembris : « Apud Narbonam, uatalis sancii Pauli confessoris, quem beatus Paulus aposiolus ordinatum, eidbm urbi destinavit aulistilem ; quique cum eodem apostolo ad Hispanias prœdicandi gralia pergens, ibidem relictus est, ubi prœdicalionis officie non segniier impleio, clarus miraculis quievit. »
(3) Act. Apost.jC. XXI, 29. « Yiderant enim ïrophimum Ephesinum in civitate cum ipso, a
sence de cet étranger, de ce gentil, excita soudain un grand tumulte, et Paul faillit être victime de la colère des Juifs. A quelque temps de là, ils se remirent en chemin ; mais Trophime tomba malade à Milet, et saint Paul dut continuer sans lui ses courses apostoliques (1). Rendu à la santé, il vint à Rome et fut envoyé par saint Pierre dans la Gaule Narbonnaise, où il espérait sans doute rencontrer le grand Apôtre à son retour d'Espagne. Trophime se livra tout entier dans ce pays à la conversion des gentils, et fut placé à la tête de l'Église d'Arles, tandis que Sergius Paulus gouvernait les fidèles de Narbonne, etCrescent, si nous en croyons Adon (2) , les chrétiens de Vienne.
Le vieux Martyrologe romain, dont nous apportions le témoignage à l'appui de la mission de saint Paul de Narbonne au premier siècle, fait également mémoire « de saint "Trophime, disciple des apôtres (3).» Nous lisons aussi dans le Martyrologe d'Adon, à la date du 29 décembre {II) : « Arles, fête de saint Trophime, évêque et confesseur, disciple des apôtres Pierre et Paul. » Usuard est encore plus explicite (5) : « Le 29 décembre, Arles, fête de saint Trophime, dont parle saint Paul dans sa lettre à
(1) II ad Timolh., c. IV, 20 : « ïrophimuin reliqui inlirmum Mileti. »
(2) Ado, Martyr. , iv kal. jan. m S. Gresceniis, aposloli Pauli discipuli, Viennensis ecclesiai primi docloris. »
(3) Velus Martyr. Rom., iv kal. jan. >< Trophimi episcopi, discipuli aposlolorum, »
{U) Ado, Martyr., iv kal. jan. « Apud Arelalem, natalis S. Trophimi, episcopi et confessoris, discipuli aposlolorum Pétri et Pauli. »
(5) Usuard, Martyr., iv kal. jan. : « Apud Arelalem, nalidis S. Trophimi, cujus meminil Paulus scribens ad ïimotheum, qui ab eodem apostolo episcopus ordinalus. prEefaiœ urbi primus ad Chrisii evangelium prœdicandum direclus est. Ex cujus fonte, ul papa Zosimus scribit, lola Gallia lidei rivulos accepit. »
Timothée. Jlfut sacré évêqjie par l'Apôtre, et envoyé dans vcette -ville pour- prêcher lia 'bonne nouvelle. De cette «oiircejiditle-pape Zozim,e, lafoii-sejcépandit dans 'toute la •Çl-aule.i»
Un petit livre ^publié, d'autres disent rédigé par l'ar^çhevêque de Vienne, Adon, vers l'an 850 (1), offre comme en '.raccourci, à la piété des fidèles, le nom, la fête et les principaux titres de gloire des apôtres-et de leurs disciples. Ce petit livre, d'une ^importance égale .à peu près à celle du vieux Martyrologe romain, dont il n'est que le développement, semble avoir été composé. pour défendre l'entrée du. collège apostolique contre 'les invasions du moyen âge. Nous y trouvons à leur place jPaul de Narbonne. (2) et Trophime d'Arles, rangés au nombre des disciples des apôtres (3). Ce témoignage des temps anciens en faveur des deux évêques est confirmé par le passage suivant de lachronique d' Adon,. disant du premier siècle (A) : « On
(1) Libellus de Festivitatibus Apostolorum, et reliquorum qui.discipuU aul vieilli successoresque ipsoruni aposloloruin fuerunt.
(2) Libellus de Fest. AposL, D. xi kal. apr. « Nalalis S. Pauli,qiiRm beali aposloli ordinalum tirbi Narbonaî episçopum rniserunl. Quera iradunl eumdeni ipsim fuisse Sergium Paulum proconsulem, virum prii-
, denleni, a quo ipse Paulus sorliliis psi noraen, quia eum fidei Clirisii
-.subegeral: .quique ab eodem sancto apostolo cura ad Ilispanias prpcdi-
candi gratia per;,a'ret, apud prœfalamunbern Narbonam reliclus, p.ra;di-
calionis oflicio non segniler implelo, clarus mira.culis coronalus sepc-
litur. »
(3) Lib. de Fest. AposL, F. iv kal. jan. « Nalalis S. Tiophimi, de quo scribil apnst. ad Timolli. : Trophimum aulem reliqui infirmuni
- MilelLllic ab aposlolis Romai ordinatus episcppus,,prinius ad Arel.aieni urbem G:dliai ad Chrisii Evangelium prœdicandum direclus est. Ex.cujus fonle, ulbeauispapa Zosimus scribit, lol.œ, Galliae lidei rivos accepur.un.l ; qui, apud eamdem urbem in pace quievil. u .
{ti) Ado, Chronicoii., Mlzs sexla, an. (S9 : .« Quo lempore credilur
croit que Paul, se rendant en ce temps-là eh Espagne, laissa Trophime à Arles et Crescent à Vienne, poui* prêcher l'Évangile. »
En présence de ces textes que nous avons voulu reproduire intégralement, est-il nécessaire de faire observer en quelle estime Usuard tenait le Lihellus de Festiv. Apost.; qu'il lui prête toute sa confiance, et se contente d'y prendre à la lettre les notices insérées dans son Martyrologe sur Paul de Nxirbonne et Trophime d'Arles ?
Il serait plus que téméraire de repousser cette tradition et de n'admettre pas que l'Eglise d'Arles a été fondée au premier siècle de l'ère chrétienne. En eflet, dès le milieu du. troisième siècle, nous voyons un de ses évêques dénoncé à Rome pour s'être engagé dans les voies de l'hérésie. Saint Cyprien écrivait au pape saint Etienne : « Faustin, notre collègue, m'a écrit deux fois de Lyon, où il réside, pour me faire connaître ce que je sais vous avoir été déjà dénoncé à vous-même par les autres évêques de la province, que Marcien, résidant à Arles, s'est joint à Novatien et s'est séparé de l'unité de l'Église catholique. C'est pourquoi il est nécessaire que vous adressiez des lettres pleines d'autorité à nos collègues de l'épiscopat établis dans les Gaules, afin qu'ils ne souffrent pas plus longtemps Marcien, ennemi obstiné et orgueilleux de la divine piété. — Ainsi, qu'après avoir écarté Marcien..., on prenne soin de substituer un autre évêque à sa place (1). 1) Le schisme de Novatien dont il est ici question
Paulus ad Ilispaiiias pervenisse et Arélataî Tropliimum, Viennae Cres- «eniem discipulos suos ad prœdicanduin reliquisse. » - (1) S. Cypriani opéra, Ep. LXViiad-Siephanum de Marciauo.
avait commencé en 252; la lettre de saint Cyprien est de l'année 254; on ne peut donc pas supposer qu'à peine
fondée l'Église d'Arles ail été gouvernée par un évêque hérétique.
Il est plus raisonnable d'admettre que Marcien prenait rang parmi des pontifes dont la succession remontait au premier siècle. •« Cette date de la fondation de l'Église d'Arles par saint Trophime n'est pas indiscutable (1), dit M. le.Blant dans ses admirables études sur les inscriptions chrétiennes delà Gaule ; mais les preuves de l'épigraphie sont en sa faveur », témoin l'inscription dix fois séculaire gravée sur la statue de saint Trophime, qui décore le portail de l'église métropolitaine (2); témoin le sceau des anciens archevêques d'Arles Imbert d'Aiguières, en 1193, et ses successeurs Michel de Moriez, Hugues, Jean de Baux, Bertrand de Saint-Martin (3), portant l'effigie de saint Trophime avec ces mots :
t SA.NCTI TROI'HIMI lUV. XPI DISCIPVL[
De plus, nous avons sous les yeux les lettres échangées, au quatrième et au cinquième siècle, entre les papes et les
(1) M. le Blaut, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, préface, p. S4 et 56.
(2) Suarez, Gallia christiana, t. VIII. « Cliristi discipulum probal marmorea D. efligies in alrio metropoleos collocala anle annos mille, ciijus pallium, slylo veiusiioris œvi, inscribilur hoc epigrammate :
Ceniiur exiiiiius Vir, Clirisli discipuloruin De numéro, Trophimus, Sepiuaginta duorum.
(3) Monuments inédits, l. II, p. 348.
évêques de la province d'Arles : elles attestent que tous, d'un commun accord, reconnaissaient l'antiquité des originies de cette Église, déclarant hautement, les uns et les autres, que « le grand évêque d'Arles, Trophime, envoyé par le siège apostolique, a été la source d'où les ruisseaux de la foi ont coulé sur les Gaules ('1). » Ce sont les paroles du souverain pontife ; nous en recueillons l'écho sur les lèvres des évêques disant : « C'est une chose connue de toutes les provinces des Gaules, et la sainte Église romaine n'ignore pas que la cité d'Arles a mérité, la première d'entre les ci! es des Gaules, d'avoir un évêque, qui fut saint Trophime, envoyé par le bienheureux apôtre Pierre, et que c'est de là que le bien de la foi et de la religion s'est étendu peu à peu dans les autres contrées des Gaules (2) . » Ces documents précieux et incontestabllÈs établissent tout d'abord et mettent bien en luniière un premier point, que l'Évangile a été, dès le premier siècle, prêché dans la Narbonnaise par des disciples des apôtres, entre lesquels on distingue Crescent de Vienne, Paul de Narbonne et Trophime d'Arles; ensuite ils démontrent que, dans noire pays, les commencements du christianisme ont été difficiles, ses progrès lents, pénibles, et, pour continuer
(1) Ep. I, Zosimi ad Episc. Gall. — Sirmond. Conc. antiq. GalL, 1. 1, p. 42. « Ad quam Arelatensem urbem prirauin ex hac sede Trophimus summus anlisies, ex cujus fonte totœ Galliœ iidei rivulos acceperunt, direclus est. »
(2) Preces Episc. prov.. Arelat. ad Leonem pap. — Sirmond, id., p. 89. « Omnibus Gallicanis regionibus nolum est, sed nec sacro sanclie Romanœ Ecclesiie habetur incognitum, quod prima intra Gallias Arelatensis civitas, missum a bealo Petro aposiolo S. Trophimura habere raeruii sacerdotem , et exinde aliis panlalim regionibus Galliarum bonum fidei et religionis infusum. »
^'image du pape Zozime, plus semblables à la source qui Lcoule, se déversant en faibles ruisseaux, qu'à un grand fleuve ,qui couvre en un moment toute la contrée de ses ondes débordées (1).
Nous apprenons encore par ces textes authentiques quelle était, en l'année 417, l'opinion accréditée à Rome et en Gaule sur les origines de la religion chrétienne dans notre pays. Comme il s'agissait, dans la discussion qui -nous a fourni les lettres échangée^ entre le pape et les évêques de la Narbonnaise, de décider la question de haute juridiction que Patrocle, évêque d'Arles, prétendait inhérente à son siège depuis la venue de saint Trophime, nous lie voyons pas qu'aucun des évêques qui refusaient de se soumettre à cette suprémaitie ait mis en parallèle et invoqué, pour appuyer son indépendance, l'antiquité de leurs .Églises respectives. C'était pourtant l'occasion et en même temps le meilleur moyen de réduire à néant les prétentions de Patrocle. Ils ne l'ont pas fait, quoiqu'ils fussent évêques de Marseille, de Vienne et de Narbonne. Tous, de
(1) Mamachi, Origines et Antiquitates Christian., t. II, lib. ii, c. 22, embrasse pleinement celle opinion sur l'élablissemenl du dirislianisme dans les Gaules. Le savanl dominicain, professeur à la Minerve, montre saint Pothin et la mission asiatique conlinuanl l'œuvre apostolique de saint Trophime, et il ajoute, à la page 243 : « Quid obstabal, quo minus Trophimus primus chrislianisnium -in |Galliam introducere, lameisi Pothinus Polycarpi discipulus Lugdunensem deinJe ecclesiam moderalus
-sit, in qua perpaucos chrislianos reperisset ? Nam exiguum fuisse luneœlalis in Gallia numerum noslrorum facile palior. » Un peu plus loin,
,p, 2i7, le P. Mamachi énumère les prélenlipns des Églises des Gaules et les traditions locales des fidèles de Limoges touchant saint Martial, de Toulouse au sujet de saint Saturnin, de Paris sur saint Denys l'Aréopagiie, etc., et il observe : « Alii aliis discipulis aposlolorum inslilulo-
-ribus glorianlur. Hoccerlum est : perpaucos floruisse primis temporibus in ea regione, qui christianam religionem profîterenlur.- »
part et d'autre, s'accordaient donc à croire que dela.Narbonnaise, d'Arles en particulier, puis des autres cités, des missionnaires se seraient peu à peu avancés dans l'intérieur des terres, du côté de Lyon, Besançon,, Toulouse, AutuM, Bordeaux (1), et vers les plus rapprochées des villes bâties par les soins d'Auguste dans la Lyonnaise, l'Aquitaine et la Belgique. Ainsi se seraient fondées les Églises qui, au dire de saint Jérôme (2) , existaient déjà au deuxième siècle sur les bords de la Garonne. •
Les travaux des llomains et la marche de leur civilisation entraînaient le progrès du christianisme dans les Gaules. Les quatre grandes voies ouvertes par Auguste s'achevaient sous ses successeurs, et sur les différents points de leur long parcours on voyait des cités importantes s'élever sur les ruines des pauvres villages, à la place des enceintes grossièrement fortifiées. Ces voies romaines partaient de Lyon, et trois d'entre elles auraient été, dit-on, percées surla proposition d'Agrippa (-3) . « Dans leur ensemble elles coupaient, dit M. Thierry {h) , le territoire transalpin au nord, au nord-ouest, au sud-ouest et au sud. Celle du nord aboutissait au Rhin et à l'Océan
(1) Ces villes sont présentées par Strdbon comme les pliis considérables des Gaules. D'après saint Jérôme, dès l'an S9, Chron.„\e célèbre Ursulus ou Suroulus enseignait la rhétorique à Toulouse. Auiun lut la première "a rechercher l'alliance et l'amitié, des" Romains, et s'appela Julia, de Jules César, au lieu de .Bibracle, «puis Aùgustodiinum, d'Auguste. Lyon, fondée ou agrandie par le gouverneur de la province, Munalius Plancus, l'an "So avant J. -C, acquit promptement, grâce à sa position au confluent du Rhône et de la Saône, une 'imporiance particU- Miôre.
' (2) Ep. LUI, ad Theodoram.
(3) Hist. littéraire des Gaules, t. I, p. 51. . : .
(4) Hist. des Gaules, t. I, ch. i.
germanique par Chalon-sur-Saône, Langres, Metz, Trêves et Coblentz; celle du nord-ouest gagnait par Autun, Sens et Beauvais, les grands ports de l'Océan et le détroit de Bretagne. La voie sud-ouest conduisait par les montagnes d'Auvergne au golfe Aquitanique, en traversant Limoges et Saintes. La quatrième, enfin, longeait le Pvhône sur sa rive gauche et, se bifurquant à Tarascon, allait rejoindre Narbonne et Marseille. »
Les Romains remplissaient ainsi leur tâche en vérifiant à la lettre la parole de l'Évangile (1). « Toute vallée sera comblée et toiite colline abaissée. » La Gaule avait entendu les échos de la voix qui criait au désert (2) : « Préparez les voies au Seigneur, rendez "droits ses sentiers. » La plaine s'ouvrait au loin sous les pas des apôtres ; ils ne tardèrent pas à entrer dans la carrière qu'ils devaient parcourir en héros et ne quitter qu'en vainqueurs. L'an 152 de l'ère chrétienne, une mission grecque, partie des rivages de l'Asie Mineure, vint s'établir à Lyon pour donner à cette Église un évêque et des prêtres avec une organisation définitive. Nous ne sommes pas surpris de la voir de là rayonner à son tour du côté de la Narbonnaise, vers Valence, et dans les différentes directions de la Gaule Celtique, vers Besançon, vers Chalon-sur-Saône, Autun, Dijon et Langres. Les Églises de Lyon et de Vienne ont conservé jusqu'à ce jour le souvenir d'une alliance plus intime et d'une communion plus étroite; le sang de leurs martyrs, si glorieusement répandu sous la persécution de Marc-Aurèle, vers l'an 177, fut le premier, au témoignage
(1) Luc, c. III, 5.
(2) Marc, c. i, 3.
— Gicle Sulpice-Sévère (1), qui vivifia dans les Gaules les germes féconds de la semence évangélique.
Les chrétientés récemment établies travaillaient à leur tour à la propagation de la foi, élargissant autour d'elles le cercle de ses conquêtes, et envoyant de leur côté des apôtres jeter les fondements de nouvelles Églises dans les régions environnantes. Le zèle et l'activité de ces missionnaires ne demeuraient point. stériles; car, enl'annéelSO, saint Irénée pouvait réunir à Lyon un premier concile tôt après suivi d'un second, et à chacune de ces assemblées l'on vit siéger douze ou treize évêques. Ces prélats, il est vrai, appartenaient à la province romaine, à la Narbonnaise, et venaient des villes voisines ; car on continuait à regarder la Gaule Celtique comme un pays perdu derrière ses bois et ses marais. Lyon, qui en était la métropole, conservait elle-même, en dépit de son athénée, de ses chaires et de ses écoles, un accent barbare que ses rhéteurs ne parvenaient pas à lui enlever. Si saint Irénée se plaignait encore, vers l'an 190, des embarras qu'il éprouvait à parler au peuple lyonnais dans la langue harmonieuse des Athéniens, combien plus empêchés ne se seraient point sentis les chefs d'une mission grecque députés cent ans plus tôt, sur les bords de la Seine, parmi les Parisiens, au cœur même du pays des Celtes?
La mission asiatique, qui fixa son centre à Lyon et jeta, grâce à saint Irénée, un si vif éclat sur l'Église des Gaules, étendit ainsi les progrès du christianisme au delà de la Narbonnaise (2) , où jusqu'alors il s'était tenu renfermé. Le
(1) Ilist. sacra, lib. ii, p. 150.
(^) Manmchi, Orig. et Anliq. Christ., L II, p. 2-i7, raconte de la
zèle et l'énergie des nouveaux ouvriers, disciples de sdnt Jean par saint "Poljrcarpe,. opéraient des merveilles ; porté par eux, l'Évangile quitta les bords de la mer Intérieure, et, remontant la vallée du Rhône, il pénétra plus avant dans la Gaule Celtique, à travers les plaines fertiles du bassin de la Saône, jusqu'à Langres et Dijon. Ces généreux élans de la charité apostolique furent trop tôt comprimés par la violence, et l'ardeur des missionnaires s'éteignit dans leur sang. Lyon et Vienne ne furent pas seules à souffrir des édits de Marc-Aurèle. La rage des bourreaux s'acharnait contre les chrétiens partout où la foi s'était établie. Toutes les Eglises des Gaules furent décimées; un grand nombre même, soit dans la Narbonnaise, soit dans la Celtique, furent anéanties, les pasteurs ayant été mis à mort et les brebis égoi-gées ; il ne restait , deçà , delà , que quelques fidèles dispersés par la terreur, qui attendaient dans l'angoisse qu^il plût à Dieu de calmer la tempête et de leur envoyer d'autres chefs, pour rétablir le règne du Christ aux lieux où il venait d'être si violemment détruit. Trente ans aprèsMarc-Aurèle, l'empereur Sévère renouvelait la persécution et' poursuivait la ruine de la religion chrétienne dans les Gaules. Le grand Irénée périt dans les supplices ; on put croire son œuvre dévastée, les fruits de sa mission dispersés, et la destruction du christianisme complète. Mais cette fois le sang des martyrs fut vraiment pour toute la contrée une semence de chrétiens, et les
même façon le progrès dé la religion dans les Gaules : « Secundo saeculo, dil-il, auclum raagis magisque eornm fuisse numerura, adeo ut Lugduni ac Viennaj permnlli rapli ad suppliciiim, variisque lormenlorum generibus excruiali, martyres démuni magno Ecclesiarum commodo aique ulililale decesserint, »
peuples les plus reculés furent à leur tour appelés à la recueillir pour la faire fructifier au centuple. Ainsi voit-on dans les champs les habitants, surpris par un orage, chercher un refuge sous leurs grands arbres : les premières gouttes s'arrêtent absorbées par l'épaisseur du feuillage ; mais si les nuages s'amoncellent, si le ciel se fond en eau, la pluie ne tarde pas à pénétrer l'abri, et ceux qu'il couvrait naguère trouvent bientôt les branches les })Ius touffues impuissantes à les garantir.