‹ Les origines de l'Église de Paris [microform]; établissement du christianisme dans les gaules; Saint Denys de ParisChapitre 7 sur 48 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

IVouvelle mission apostolique dans les Gaules au troisième siècle.

FONDATIOJN" DE l'ÉGLISE DE PARIS

Saint Grégoire de Tours commence son histoire en résumant à grands traits les principaux événements qui remplissent les premiers siècles de l'Eglise avant l'arrivée des Francs dans les Gaules. C'était certes une grande et belle idée de chercher dans le berceau même du christianisme les origines du royaume très-chrétien, de montrer la religion associant dès le principe ses intérêts à la cause de la France, pour établir ainsi les destinées providentielles de notre nation, et permettre à un autre historien, à Mézeray, d'inscrire en tête de nos annales : Gesta Dei per Frmicos. L'évêque de Tours esquisse rapidement et d'un crayon léger le tableau des persécutions. Arrivant à celle de l'empereur Marc-Aurèle, après avoir cité les noms de deux illustres victimes, saint Justin l'Apologiste et saint Polycarpe, le disciple de saint Jean, il ajoute (J) : «Dans les Gaules surtout, un grand nombre de martyrs ont remporté pour le nom de Jésus-Christ la céleste couronne ; nous

(1) Hist. Franc, 1. i, c. 26. Ce lexie est digne de remarque : « Quorum passionum hisloriaeapud nos fideliter usque hodie relinentur. )»

conservons encore fidèlement la relation de leurs souffrances. Parmi ces vaillants soldats se trouvait le premier évoque de l'Église de Lyon, Pothin, qui plein de jours expira dans les supplices. Son successeur, le bienheureux Irénée, qui avait été envoyé à Lyon par saint Polycarpe, convertit par ses prédications la ville presque tout entière au christianisme. Dans une nouvelle persécution, la cinquième, ordonnée par Sévère, le démon se servit du tyran pour déclarer à la religion du Christ une guerre si cruelle que l'on vit égorger une multitude innombrable de fidèles, et des fleuves de sang inonder les places publiques. »

S'il faut vi'aiment admettre et compter dans les Gaules tant d'Églises fondées dès le premier siècle par les soixante-douze disciples, par les apôtres eux-mêmes ou par leurs envoyés immédiats ; si nous devons ajouter foi aux traditions particulières qui leur décernent à tous les palmes du martyre, comment expliquer le silence que saint Grégoire de Tours fait peser sur ces héros de la foi? Comment a-t-il pu les laisser dans l'oubli quand il a parlé de Néron, de Domitien, de Trajan? Comprend-on qu'au sanglant souvenir de ces trois premiers persécuteurs, il n'ait pas songé à rattacher les noms de saint Denys de Paris, de saint Martial de Limoges, de saint Saviuien de Sens, de saint Nicaise de Rouen, de saint Catien de Tours, s'il est vrai, comme le disent certains auteurs s' appuyant sur des légendes, que ces saints et beaucoup d'autres ont souffert le martyre sous l'un ou l'autre de ces tyrans? Cependant c'étaient là des saints du pays, qui devaient naturellement accourir sous la plume d'un évêque racontant

— elles origines de sa nation; chacun d'eux avait sa place glorieusement marquée autour du berceau de nos Églises, et leurs victoires ne pouvaient que jeter un éclat immortel sur les premières pages de notre histoire. De plus, parmi ces noms, un surtout intéressait assez l'évèque de Tours pour qu'il ne négligeât pas l'occasion qui s'offrait à lui de célébrer la gloire et les triomphes du fondateur de son Église. S'il ne l'a pas fait, c'est que ce n'était point la vérité.

Saint Grégoire n'ignorait pas qu'avant la mission d'Asie, dont il rapporte les conquêtes et les épreuves, l'Évangile avait été, au premier siècle, annoncé au delà des Alpes, mais seulement sur des points isolés de la contrée, par quelques apôtres dont la prédication porta d'abord peu de fruits, et dont les travaux ne furent point arrêtés par les supplices ou par une mort violente. Répondantà l'avance à ceux qui devaient l'accuser d'ignorer ou de négliger les traditions locales, l'évèque de Tours raconte celle qui commençait à prendre cours au sujet de saint Eutrope, martyr et apôtre de Saintes (1) . « Il passait, écrit notre historien, pour avoir été envoyé dans les Gaules avec la dignité d'évêque, par le pape saint Clément. » Il ne lui était pas difficile de consigner dans ses ouvrages les mêmes traditions sur les évêques dont il fixait l'arrivée au troisième siècle, si déjà elles avaient eu quelque faveur dans les Eglises de Paris, de Toulouse, de Clermont, de Bourges, de Limoges et de Tours. Grégoire n'en dit rien, parce que

(1) De Gloria Martyr.,]. \, c. 36 : « Eutropius marlyr Sanlonicœ civitaiis, a Cleraenle episcopo ferlur direclus in Gallias, ab eodem etiam poniificalis ordinis gratia conseeralus. »

de son temps personne n'y songeait, et son livre ne rappelle la mémoire d'aucun martyr en Gaule durant les premières persécutions, parce qu'à cette époque il n'y en avait pas encore eu dans nos contrées. C'était si bien le sentitiment en honneur à Rome, que le vieux Martyrologe romain présentait à la vénération des fidèles, sous le simple titre d'évêque, Paul de Narbonne et Trophime d'Arles, disciples des apôtres (1) .

Le témoignage de Sulpice-Sévère est sur ce point aussi formel et aussi explicite que possible ; il acquiert une nouvelle force en nous donnant la raison du silence de Grégoire de Tours. L'auteur de l'Histoire sacrée écrivait quatrevingt-neuf ans après la conversion de Constantin, c'est-àdire vers l'an ZiOO ; il présente, lui aussi, dans son ouvrage un résumé succinct des faits relatifs aux premières persécutions, et quand il arrive aux cruels édits proclamés de nouveau par l'empereur Marc-Aurèle, il ajoute cette remarque ('2) : (I Ce fut alors que pour la première fois l'on vit des martyrs dans les Gaules, parce que la vraie religion ne fut embrassée que plus tard au delà des Alpes. » Ces paroles sont d'un Gaulois, de celui que, pour son élégance et sa gravité consciencieuse, la critique appelle à juste titre le Salluste chrétien. Pour nous, accoutumé au respect des vieux historiens de l'Église, nous ne comprenons pas que l'on fasse avec si peu de souci litière d'un texte clair, net, précis, parce qu'il ne saurait se concilier avec la fondation, au premier siècle, de soixante-quinze Eglises au delà des

(1) Velus Martyr. Roiii., xi kal. aprilis, iv kal. janiiar.

(2) « Tum primum Intra Gallias martyria visa, serius irans Alpes Dei religione suscepla. »

monts, et parce qu'il contredit les actes légendaires de tant de saints pontifes qui sont presque tous présentés comme des martyrs solennellement immolés en Gaule sous Néron, Domitien ou Trajan, avec un grand nombre des néophytes qu'ils avaient convertis au christianisme. L'observation de Sulpice- Sévère renverse toutes ces croyances, car elle signifie qu'avant Marc-Aurèle la persécution n'avait pas été officiellement organisée, et qu'elle ne sévissait pas encore dans les Gaules en vertu d'un ordre directement émané de César; il ne pouvait y avoir eu que quelques martyrs isolés, quelques chrétiens exécutés, à l'instigation des prêtres des idoles, par le peuple ameuté, ou par des magistrats zélés, présumant'la volonté de l'empereur, pour satisfaire leurs haines personnelles contre les serviteurs de Jésus-Christ.

L'autorité de saint Jérôme n'est pas à dédaigner dans ce débat. Or le savant ermitede Bethléem écrit également, dans la Chronique d'Eusèbe, à l'année 169 : « Dans les Gaules un grand nombre de chrétiens sont glorieusement mis à mort pour le nom du Christ, et aujourd'hui on conserve encore la relation de leurs héroïques combats (i). •> Jusque-là le saint docteur n'a point parlé des Gaules ; il ne dit mot des efléts des premières persécutions au delà des Alpes. Denys de Paris, l'Aréopagite surtout. Saturnin de Toulouse, Martial de Limoges n'étaient cependant point des victimes ordinaires. Oserait-on l'accuser d'ignorance après ses voyages dans les Gaules, son séjour prolongé dans notre pays, ses relations intimes avec ce qu'il y avait de plus illustre parmi les Gaulois pour la science et la sain-

(l) S. llieron. Chronicon,, an. 1G9.

teté? Pourrait-on l'accuseï' d'un oubli, quand il se souvenait de rappeler à Théodora (1) la fondation, vers la fin du deuxième siècle, de plusieurs Eglises dans l'Aquitaine, sur les bords de la Garonne?

Les actes de saint Saturnin de Toulouse jettent une nouvelle lumière sur la question des origines de nos Églises, et ils achèvent de confirmer les témoignages de Grégoire de Tours, deSulpice-Sévèreet de saint Jérôme. Nous en détachons ce passage remarquable : « Après l'incarnation de Notre-Seigneur Jésus-Christ, lorsque le soleil de justice, luisant dans les ténèbres, commençait à illuminer des splendeurs de la foi les régions de l'Occident, peu à peu et par degrés l'Évangile se répandit sur toute la terre, A la prédication des apôtres, ses progrès se firent avec la même lenteur dans notre pays. De rares Eglises s'élevaient dans quelques cités, grâce à la dévotion d'un petit nombre de fidèles. Au contraire, les temples des idoles ne pouvaient se compter, et partout les déplorables égarements du paganisme les remplissaient de la fumée des sacrifices. Il y a cinquante ans, les actes publics en font foi, sous le consulat de Décius et de Gratus, ainsi que l'on en garde le fidèle souvenir, la ville de Toulouse reçut son premier évêque, saint Saturnin (2). » De ce texte il résulte encore clairement, d'abord, que l'Evangile se propagea lentement et difficilement dans les diverses parties du monde-, ensuite, qu'au commencement du troisième siècle il n'y avait en Gaule que quelques Églises et un nombre de chrétiens irès-restreint eu égard à la population du pays. '

(1) Ep. LUI, ad Theodoram.

(2) Ruinan, Act. mart. sincera, p, 109.

Telle était, dès le principe, la tradition unique de nos pères sur les' origines de la religion chrétienne au delà des Alpes. Les esprits ne s'étaient pas encore divisés au bénéfice de certaines croyances locales; l'ère des légendes n'avait pas pris naissance. Les évêques des principales Églises du nord et de l'ouest de la Gaule ne pensaient pas autrement au sixième siècle : ils croyaient à la prédication de l'Évangile sur les confins de la Gaule au premier siècle ; mais ils reconnaissaient, dans une circonstance des plus solennelles, que les origines du christianisme dans nos contrées avaient été pénibles et ses progrès aussi lents que difficiles. Sept évêques, Eufronius de Tours, Prétextât de Rouen, Germain de Paris, FéUx de Nantes, Domitien d'Angers, Victorius. de Ptennes, Domnolus du Mans, réunis en concile, écrivaient à sainte Radegonde (1) : « Dès son apparition sur la terre, la foi rayonna sur les confins de la Gaule; mais bien peu d'esprits s'ouvrirent à la connaissance de ses mystères, o

C'est avec ses documents authentiques, et en se fondant sur leur incontestable autorité, que saint Grégoire, poursuivant son récit, ajoutait au l" livre de Y Histoire des Firmes (2) : « Sous l'empereur Dèce, la guerre fut de nouveau déclarée au nom chrétien, et l'on fit'un si grand carnage des fidèles que le nombre des martyrs ne saurait se calculer. — En ce temps-là, sept hommes investis de

(J) Concil. Gall., t. I, p. 3i8. — Grég. de Tours, HisL Franc, lib. IX, c. 39 : « Ilaque cum ipso calholicai religionis exortu cœpissenl Gallicanis in finibus venerandai lidei primordia respirare, et adliuc ad paucorum noliiiam tum inellabilia pervenissent Trinilaiis dominicœ sacrameiila. n

(2) Hint. Franc, lib. i, c. 28.

la puissance épiscopale furent envoyés dans les Gaules, comme on l'apprend des actes du saint martyr Saturnin. Nous y lisons en effet que sous le consulat de Décius et de Gratus, ainsi qu'on en garde le fidèle souvenir, la cité de Toulouse reçut son premier évêque, saint Saturnin. Voici les noms de ceux qui vinrent dans notre pays : à Tours, l'évêque Gatien ; à Arles, l' évêque Troplume ; à Narbonne, l'évêque Paul: à Toulouse, l'évêque Saturnin: chez les Parisiens, l'évêque Denys; parmi les Arvernes, l'évêque Strémoine; à Limoges, l'évêque Martial. De ces pontifes, Denys, évêque de Paris, souffrit divers tourments pour le nom de Jésus-Christ, et termina sa vie sous le tranchant du glaive. L'évêque Saturnin, attaché aux pieds d'un taureau furieux, fut précipité du Capitole et trouva la mort dans ce supplice. Gatien, Trophime, Strémoine, Paul et Martial s'élevèrent à la plus haute sainteté, et après avoir conquis à l'Église des peuples divers, en étendant au loin le règne de Jésus-Christ, ils sont morts dans une heureuse confession. Ils ont ainsi quitté la terre, les uns en martyrs, les autres en confesseurs, pour se trouver ensemble réunis dans les cieux.

« Un disciple de ces évêques, Ursin,se rendit à Bourges dans le dessein d'y prêcher le nom de Jésus- Christ. Un très-petit nombre d'habitants se convertit. L'apôtre commença par en faire des clercs et leur apprit la psalmodie. Mais il fallait bâtir une église et pourvoir à la célébration des saints mystères. Comme les ressources étaient trèsbornées, les fidèles demandèrent la maison d'un citoyen pour la transformer en église. Or les sénateui's et les plus riches habitants de la ville restaient engagés dans l'idolâ-

trie, tandis que les pauvres seuls avaient cru à l'Évangile ; la maison leur fut refusée. Alors ils s'adressèrent à Léocadius, le premier sénateur des Gaules, descendant du martyr de Lyon, Vettius Épagathus. Lorsqu'il connut leur religion et l'objet de leur requête, Léocadius répondit : « Si la maison que je possède à Bourges est digne de servir à ces lins, je ne refuse pas de la donner. » Aussitôt ils se prosternèrent à ses pieds et lui présentèrent trois cents pièces d'or dans un plat d'argent, en disant que la maison convenait parfaitement. Le sénateur ne prit que trois pièces d'or comme gage de bénédiction, et laissa le reste. De païen qu'il était il se fit chrétien, et sa maison fut changée en église. C'est aujourd'hui la première de Bourges, décorée avec un art merveilleux et enrichie des reliques du premier martyr saint Élienne. »

Tel est le récit de Grégoire de Tours ; voilà dans quels termes il raconte et à quelle époque il rapporte la fondation de l'Église de Paris, en l'associant à l'établissement, ou à la restauration (1) des sept autres qui comptent parmi les plus illustres des Gaules. Est-il possible d'exiger dans une page d'histoire plus de netteté, plus de précision? L'accord le plus parfait ne règne-t-il pas entre celte narration et les témoignages antérieurs? Mais ceux qui récusent le texte de Sulpice-Sévère et qui n'acceptent pas l'autorité des actes de saint Saturnin, refusent également leur confiance à saint Grégoire de Tours : ils ne remarquent point que c'est là s'engager dans des voies nouvelles et briser témérairement avec la tradition unanime de l'épis-

(1) Arles elNarbûnne,'foudées au premier siècle, furent, comme nous le verrons, seulement restaurées à cette époque.

copat des Gaules au sixième siècle (1). Cependant il serait meilleur d'y prendre garde et de se montrer moins difficile; car ce fragment, tel que nous l'avons traduit, est détaché d'une œuvre authentique et sérieuse, la seule que l'on puisse consulter sur les origines de la nation française. Notre premier historien n'est pas seulement recommandable par son antiquité, à d'autres titres encore il mérite considération ; les critiques anciens le tenaient en grande estime, et les modernes, Scaliger à leur tête, n'ont tous qu'une voix pour attester que dans Grégoire de Tours la véracité de l'écrivain n'est égalée que par la sainteté de l'évêque (2),

Aussi ne se rendrait-on pas compte de la sévérité excessive avec laquelle on a vu tout à coup repousser le témoignage de saint Grégoire, discuter ses assertions, révoquer en doute sa connaissance des faits, jeter, en un mot, le discrédit sur son ouvrage, et ne lui laisser plus à lui-même que le mérite d'un aimable conteur, si l'on ne remarquait proraptement que notre vieil historien heurte de front et bat en brèche certaines opinions encore aujourd'hui défendues avec une constance et un dévouement dignes de servir une meilleure cause. Ces mêmes Églises dont il fixe la fondation au milieu du troisième siècle, vers l'an 250, on veut à tout prix faire dater leur établissement du premier siècle ;

(1) Voir les leUres au pape Zozime et à la reiue Uadegonde, témoignages irréfragables de ceUe tradition, p. 37 et 71.

(2) Scaliger dit : « Nos neque meliorem, neque velustiorem in Hisloria Francorum habemus. » — Le cardinal Bona l'appelle « lidelis hisloricus. » — Yalois le déclare « virum pium et sapientem, ac liistoricorurn nostrorum principem, et laude dignissiinum. » Il appelait iiiême ses ouvrages des Comnieutaires de Grégoire de Tours.

ces évêques qu'il dit avoir été envoyés en Gaule du temps de l'empereur Dèce, on soutient qu'ils ont tous reçu leur mission de saint Pierre lui-même ou tout au moins de saint Clément. Admettre la narration de saint Grégoire, c'est attaquer à la fois toutes ces origines avec les légendes qui s'y rattachent et les croyances qui les appuient.

On n'a donc pas craint d'avancer que l'évêque de Tours n'avait rien de précis à nous dire sur les origines de nos Eglises, de la sienne en particulier. Certes l'assertion nous semble au moins audacieuse, et nous nous étonnons que douze siècles plus tard, avec des documents du neuvième ou du dixième siècle, sur le témoignage de quelques auteurs de la même époque, de Raban-Maur, par exemple, ou d'Hincmar, que l'on regarde comme mieux informés que saint Grégoire, on puisse avoir quelque chose de plus certain à nous apprendre. En effet, la situation personnelle de notre historien, sa haute position, ses relations nombreuses ne permettent pas de s'arrêter même à la pensée qu'il ait ignoré les traditions de cinq au moins des Églises dont il raconte l'établissement. Comment pourrait-on supposer que le savant prélat qui gouverna vingt et un ans l'Eglise métropolitaine de Tours n'ait pas su que le fondateur de cette Église avait été envoyé par saintPierre? Comment a-t-il osé écrire, sans preuves certaines, que saint Galien n'était venu de Rome que vers le milieu du troisième siècle? Commentsaint Grégoire, issu d'une des plus illustres familles du pays des Arvernes, fils du sénateur Florent, neveu de saint Gall, évêque de Clermont, élevé par lui et par saint Avit, son archidiacre et son successeur, n' a-t-il pas été instruit du temps où saint Strémoine annonça

l'Évangile dans sa patrie? Ces observations ont frappé plusieurs esprits hostiles au récit de Grégoire, et ils se sont ralliés à son sentiment en ce qui regarde les origines de Tours et de Clermont.

Nous croyons que ces remarques s'appliquent avec la même justesse à la fondation de l'Église de Paris. Nonseulement la ville de Tours, dont notre historien occupait le siège épiscopal, était voisine de la capitale des Francs et entretenait avec elle des relations de toute sorte, mais saint Grégoire nous apprend de sa propre bouche qu'il vint à plusieurs reprises visiter Paris, et qu'il y fit un assez long séjour (1). Il fut le contemporain et l'ami de saint Germain de Paris, l'un des plus grands hommes de cette époque, qu'il eut l'honneur et la joie de recevoir dans son Église de Tours; les mêmes liens, plus intimes peut-être, l'unirent également à Ragnemode, successeur de saint Germain sur le siège de Paris. Est-il admissible, lorsqu'il lui était si facile de prendre des informations à la source même, que saint Grégoire, avant d'écrire son histoire, n'ait pas su les croyances de l'Église de Paris sur ses origines, ou bien est-il probable que dans son récit il ait osé s'écarter du sentiment alors en honneur sur l'époque de la mission du premier évêque de Paris? L'hypothèse est d'autant moins vraisemblable qu'en divers endroits de ses ouvrages il parle de saint Denys, de son martyre, de son culte, de sa basilique et des serments que l'on avait, à Paris, coutume de prêter sur son tombeau ("2). Faudrait-il supposer qu'au

(1) Hist. Franc, lib. ix, c. G. — Id., lib. v, c. ik, 19, 33. — Id. , lib. X, e. iU. — De Miraculis S. Mart., c. l'i.

(•i) Hist. Franc, lib. v, c. 33. — Id., lib. x, c. 29. — Lib. i, de Gloria mari. , c. 72.

commeiicenient du sixième siècle l'Église de Paris ignorait l'époque de sa fondation, et que cette date essentielle ne devait être révélée qu'au huitième ou au neuvième siècle? Pour le dire et 'le prouver, il ne serait besoin de rien moins que des pièces les plus authentiques, des documents les plus clairs et les plus positifs. Nous ne voyons pas qu'on les ait encore produits.

Le contraire a lieu. Chaque jour apporte de nouvelles preuves à l'appui de notre sentiment, et les découvertes de la science confirment de plus en plus les données de l'histoire. Les Insanptions cJirétiennes de la Gaule, de M. le Blant, en font foi. « Il est un conflit, dit M. Viiet (1) , auquel Tépigraphie se croit justement appelée à mettre un terme : c'est celui que soulèvent dans toutes nos provinces les origines de notre Eglise. A quelle époque la foi chrétienne s'est-elle répandue dans les Gaules? Si vous ne consultez que les traditions locales et certains historiens qui s'en sont faits les échos complaisants, l'introduction du christianisme aurait été chez nous des plus précoces et des plus spontanées. Il n'est guère de diocèse qui n'ait la prétention d'avoir reçu la semence divine presque au premier moment de sa propagation, et de l'avoir reçue sinon de saint Pierre ou de saint Paul, du moins de leurs premiers disciples. D'où il suit que cet heureux sol gaulois serait devenu chrétien non-seulement dès la première heure, mais à peu près partout et en même temps. En regard de ces traditions, si vous interrogez l'histoire proprement dite et ses représentants les plus anciens, les plus voisins de l'époque en litige, Sul-

(1) Journal des savants, mars iSG", p. liO.

pice-Sévère, par exemple, ou bien encore Grégoire de Tours, ils vous répondront que la foi ne s'est introduite dans les Gaules que très-tardivement; qu'elle a suivi d'abord le littoral de la Méditerranée, puis remonté la vallée du Rhône et pénétré au centre et vers le nord, mais avec des fortunes très-diverses et des progrès très-inégaux. Voilà deux versions en présence. A laquelle l'épigraphie donnera-t-elle raison? Qu'elle soit en droit d'intervenir, personne, ce nous semble, ne le peut contester.

(( Les monuments antiques trouvés jusqu'à ce jour, d'oii nous sont-ils venus? De terrassements, d'excavations que l'exploitation de la propriété privée, les travaux d'utilité publique, les besoins de la vie sociale, en un mot, rendent sans cesse nécessaires, dans une mesure à peu près égale, sur tous les points du territoire. Si donc, de province à province, la différence est grande en ce genre de richesse, cette différence signifie quelque chose. Les découvertes ont dû se multiplier là surtout où la terre avait gardé des monuments en plus grand nombre, et les lieux qui n'en ont point fourni assurément en avaient peu reçu. L'épigraphie, sur ces questions, est donc fondée à rendre des arrêts, et des arrêts à peu près souverains. Or que dit-elle ici ? Que dans la Narbonnaise, dans la Viennoise, dans la première Lyonnaise, les monuments chrétiens sont infiniment plus nombreux et plus anciens que dans les provinces du centre, du nord et même du sud-ouest. Les données de l'épigraphie concordent donc exactement avec celles de l'histoire et opposent un démenti formel aux prétentions des traditions locales. »

«L'une des œuvres les plus considérables de l'érudition

— 79 ^ française, écrit M. le Blant (1) , le Gallia christiania, réunit les noms, trace l'histoire de.s hommes qui gouvernèrent et servirent l'Église de notre patrie; cà côté de cette liste des pasteurs, inscrire celle des fidèles, c'est demander aux monuments antiques en quels temps, dans quels lieux de notre sol la foi chrétienne a paru, a grandi ; dans quelle mesure nos frères ont écouté la voix, suivi l'exemple de leurs vénérables guides. Interrogée avec un soin patient, i'épigraphie peut aider à reconstituer une part de ce tableau.

a Restituer exactement à chaque contrée les inscriptions chrétiennes qu'elle a fournies, c'est constater la marche, le progrès de la foi (2). » Le savant auteur a pleinement tenu sa promesse. « Il est impossible, observe M. Vitet (3), de contester le rapport étroit et direct que voit M. le Blant entre les données de I'épigraphie et les témoignages de l'histoire, contrairement à ceux des traditions locales. Comment ne pas admettre que les lieux où se rencontrent aujourd'hui le plus grand nombre d'épitaphes et de débris de sculptures chrétiennes doivent être ceux où l'Évangile fut le mieux accueilli, rencontra le moins de résistance et recruta les plus nombreux adeptes?

« Ce qui ressort pour nous, ajoute M. Vitet, de l'heureuse coïncidence de ces travaux simultanés et de l'accord encore plus heureux des résultats qui en découlent, c'est plus qu'un progrès notable, c'est un changement complet dans l'étude et dans la connaissance des premiers siècles

(1) M. le Blant, Inscrîpt. chrét. de la Gaule, préface, i.

(2) Id., p. 37.

(3) M. Vilel, id., p. l-io, l-iS.

— sodé l'Église. On peut dire que cette grande époque était restée jusqu'à ces derniers temps presque à l'état légendaire ; elle passe franchement aujourd'hui dans le domaine de l'histoire. L'ère des récits traditionnels, des assertions sans preuve, des controverses dans le vide a désormais pris fin : nous procédons sur un terrain solide. La multitude des monuments que la terre nous avait rendus et que nous possédions dans nos dépôts publics, mais plutôt comme de vénérables restes de temps obscurs et presque inconnus que comme de sûrs témoins qu'il importait d'interroger, les voilà, grâce aux savants efforts d'une méthode rigoureuse, qui prennent une vertu et une vie nouvelles. Ils se classent, se coordonnent, se rangent chacun à sa date, et par là même dissipent les obscurités, rectifient les erreurs, et nous apportent sur tous les points en litige d'incontestables preuves, des faits, des certitudes^ Ainsi les origines de nos Eglises se dégagent de leur enveloppe mythique; la date de leur établissement ne demeure plus à l'état de fiction ; « nos marbres, dit M. le Blant (Ij , gardent le souvenir de ceux qui les premiers apportèrent dans la Gaule, avec la semence de l'Évangile, le germe des nobles vertus. »

Ces marbres ont parlé; les savants exercés à pénétrer la concision du style lapidaire déclarent que l'épigraphie n'apporte à l'histoire aucun démenti en ce qui touche à rétablissement de la foi dans notre pays. Les inscriptions chrétiennes de la Gaule nous sont offertes comme des pages lumineuses, vierges de toute interpolation maladroite, pour éclairer les relations obscurcies de nos anciens actes ;

(I) M. le Blant, Inscrip. chréi, de la Gaule, préface, m.

elles dissipent les nuages dont on voudrait envelopper les écrits de nos vieux historiens, Sulpice-Sévère et Grégoire de Tours ; comme eux et avec eux elles font resplendir au milieu du troisième siècle l'époque de l'arrivée des prélats missionnaires et la date assurée de la fondation de TÉglise de Paris.

Ce fut, disent avec raison, et surtout avec l'autorité de leur sage critique et de leur vaste érudition, les savants auteurs de ï Histoire littérah^e de la France (1) , « grâce à la prédication de ces grands évêques, associés par saint Grégoire de Tours dans la môme mission, que la lumière de l'Évangile, qui dès le siècle précédent s'était répandue dans la Gaule Celtique par le ministère des disciples des apôtres et des hommes apostoliques de la Grèce (2) , pénétra dans presque tout le reste des Gaules. De sorte que la doctrine que saint Pierre et saint Paul avaient enseignée en Occident, et celle que les apôtres saint Jean et saint Philippe avaient prêchée en Asie, se trouvèrent réunies dans nos Gaules pour y former ce que l'on nomme aujourd'hui l'Église gallicane. »

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