SAINT SATDRNIN DE TOULOUSE
Dans la question des origines de l'Église de Paris, les inscriptions déterrées et classées par la science épigraphi-
(4) Hist. litt. de la France, par les bénédictins de Saint-Maur. État des lettres dans les Gaules au troisième siècle, t. I. p. 304.
(2) Id. État des lettres dans les Gaules au deuxième siècle, 1. 1, p. 225.
que resteraient sans force, et l'argument qui nous est fourni par saint Grégoire de Tours n'établirait pas sur un fondement inébranlable la date de l'arrivée de saini Denys, si nous ne nous arrêtions, en passant, à montrer que l'on ne saurait adopter une époque autre que le milieu du troisième siècle pour la venue dans les Gaules des prélats missionnaires, auxquels on associe le nom du premier évêque de Lutèce. L'obscurité qui couvre de ses nuages les commencements, ou mieux encore la restauration de la foi au pays d'Arles surtout .et de Narbonne, semble protéger à la faveur de ces ombres l'opinion contraire au récit de notre historien. C'est pourquoi aujourd'hui même nous voyons avancer et nous entendons soutenir qu'il n'est pas un seul des fondateurs de nos Églises qui n'ait fait tomber saint Grégoire dans des erreurs manifestes. Des juges ont parlé; mais leur sentence est-elle sans appel, et ne peuton pas en référer à un tribunal plus consciencieux et plus impartial ?
Ouvrons d'abord le livre de M. le Blant. Les épitaphes chrétiennes à date certaine, dans les Gaules, nous reportent seulement aux premières années du quatrième siècle (1). « Parmi les inscriptions sans date, dit M. Vitet (2) , il en est à Rome, suivant M. de Rossi, un nombre assez considérable qu'on peut faire hardiment remonter aux premiers âges, tant elles sont simples et laconiques, tandis qu'on cherche en vain chez nous ces caractères essentiellement primitifs. Noc plus anciennes inscriptions non datées portent toujours les signes d'un âge secondaire. C'est tout au
(1) Iiiicript. chrct. de la Gaule, t. I, p. 2i, J38.
(2) Journal des savants, mars 1867, p. 144.
plus s'il en existe quelques-unes qu'on puisse croire antérieures à la paix de l'Eglise, et plus ou moins voisines du temps des Antonins, encore ne les troave-t-on que sur quelques points du littoral, à Aubagne, à Marseille, à Arles, dans ces contrées qui les prea>ières durent recevoir les germes de la foi. »
Une ère nouvelle s^'ouvrit à la prédication de l'Evangile dans les Gaules, au moment où l'empereuf Philippe prit place sur le trône des Césars. Chrétien, mais de nom seulement, paraît-il, il laissait à l'Eglise quelques instants de répit pour se recueillir et s'apprêter à de nouveaux combats. C'est alors que confiants dans la divine providence, et toujours attentifs à la grande mission qui leur est spécialement confiée d'enseigner les nations, les pontifes romains profitèrent de la paix accordée au christianisme pour lui préparer de nouvelles conquêtes. Ils arrêtèrent leurs regards sur la Gaule, et choisirent des hommes à l'âme apostolique, afin de les envoyer au centre même de cette vaste région, fonder- de nouvelles Eglises, les constituer sur des assises solides, et déposer au cœur de chacune d'elles, avec un ministère étroitement uni à la chaire de Pierre, un principe immortel de vie et de fécondité. Le pape saint Fabien occupait le trône pontifical, présidant aux destinées de la chrétienté ; la mission s'organisa sous ses auspices, et ses bénédictions accompagnèrent au delà des monts les évêques qu'il chargeait de porter le flambeau de la foi jusque chez les peuples les plus reculés de la Lyonnaise et de la Belgique.
Saint Saturnin de Toulouse est le pontife dont l'évêque de Tours, fondé sur d'anciens actes, fixe l'arrivée dans les
Gaules vers l'an 250. Saint Grégoire raconte le fait et inscrit la date, de manière à laisser supposer qu'il a cru trouver dans ces actes des preuves pour renvoyer à la même époque la mission des six autres évêques (1). Mais il n'en est rien, et chacun peut s'en convaincre par la lecture attentive du texte. Grégoire avait sous les yeux les actes de saint Saturnin tels que nous les possédons aujourd'hui, et il ne saurait s'élever à ce sujet la moindre discussion, puisque le récit de notre historien reproduit les mêmes expressions. Là n'est donc point la véritable raison qui a pu le déterminer à réunir les noms des sept évêques, pour ne les faire venir en Gaule que sous le consulat de Bécius. Avant de prendre un parti définitif, avant de se prononcer si nettement, sans exprimer un doute, sans manifester une hésitation, dans une question si sérieuse, surtout pour un évêque, Grégoire avait consulté d'autres documents, et sa conscience historique sur ces origines ne s'était formée que sur des renseignements puisés à des sources différentes.
L^évêque de Tours ne pouvait avoir inventé la distinction qui marque la fin de l'existence de saint Saturnin et celle des autres évêques dont il vient de fixer l'arrivée dans les Gaules au temps de Dèce. 11 savait, et c'était là le
(1) Hist. Franc. ^Yih. i, c. 28. « Hujiis tempore sepleni viri episcopi ordinaii ad prœdicandutn in Gallias missi sunt, sicut historia passionis S. martyiis Saturnini denarrai. Ail enim : Sub Decio et Gralo consulibus, sicut lideli recordaiione reiinelur, priniura ae summum Tolosana civitas S. Salurninum habere cœperal sacerdolem. Hi ergo missi sunt : Turouicis Gaiianus episcopus ; Arelaiensibus, Trophimus episcopus ; Narbonse, Paulus episcopus; Tolosse, Saturninus episcopus; Parisiacis, Dionysius episcopus, Arvernis, Slremonius episcopus; Lemovicinis, Martialis est deslinalus episcopus. »
fruit de ses recherches, le résultat de ses investigations, que saint Denys de Paris, après avoir souffert divers genres de supplices, avait eu la tête tranchée ; que saint Saturnin avait également cueilli la palme du martyre ; et les détails qu'il rapporte sur les derniers moments de l'évêque de Toulouse ne se trouvent pas consignés dans les actes du généreux pontife. Saint Grégoire avait donc consulté d'autres récits; il s'était instruit à d'autres traditions, « Saturnin, dit-il, assuré de remporter la couronne du martyre, parlait à ses deux prêtres : « Je vais être immolé, et le moment de mon sacrifice approche. Je vous en prie, jusqu'à ce que j'aie fourni ma carrière, ne m'abandonnez pas. » Il fut pris et conduit au Gapitole. Ses prêtres avaient manqué de courage et s'étaient enfuis. Se voyant seul, il fit, dit-on, cette prière : « Seigneur Jésus, exaucez-moi du haut des cieux. Que jamais un citoyen de la ville ne soit évêque de cette Église. » Jusqu'à présent, observe saint Grégoire, c'est ce qui est arrivé. On attacha le saint évêque aux pieds d'un taureau furieux, et, précipité du sommet du Gapitole, il mourut dans ce supphce (1) . »
Saint Grégoire avait appris d'ailleurs que Gatien, Trophime, Strémoine, Paul et Martial ne s'étaient pas illustrés dans leurs Églises par ces glorieux triomphes ; mais il déclare que la sainteté de leur vie, leur zèle et leurs travaux apostoliques leur méritèrent de partager au ciel la même récompense. L'évêque historien avait donc eu recours à tous les moyens de s'instruire; il avait interrogé les voix de la tradition avant d'écrire la page qui a soulevé tant de discussions.
(1) Hist. Franc, lib. i, c. 28.
Saint Grégoire n'a point rappelé ces témoignages divers qui appuyaient son sentiment ; il les a tous confondus dans l'autorité des actes de saint Saturnin, dont personne, au cinquième siècle, ne songeait à discuter la valeur ou l'authenticité, et que tous, jusqu'à nos jours, regardaient comme l'un des monuments les plus précieux de l'histoire ecclésiastique des Gaules. Dora Ruinart les a insérés dans le recueil qu'il a publié sous le titre de Acta marlyrum selecta et sincera, collection très-estimée, dans laquelle le savant bénédictin ne voulut admettre aucune pièce d'une authenticité douteuse (1). Il nous avertit lui-même qu'il avait pris ces actes édités autrefois par Surius, vers l'an 1570 ; qu'il s'était fait un devoir de les coUationner avec de nombreux manuscrits, dont il donne toutes les variantes, et principalement avec un manuscrit de l'abbaye de Saint-Maur les Fossés, qui comptait plus de neuf cents ans d'antiquité, c'est-à-dire qui remontait au commencement du neuvième siècle. Cette phrase, que de son temps Grégoire de Tours lisait dans ces actes : « Sous le consulat de Décius et de Gratus, ainsi que l'on en garde le fidèle souvenir, la ville de Toulouse reçut saint Saturnin, son premier pontife » , phrase que Surius avait également lue, se retrouve dans tous les manuscrits soumis par Ruinart au plus minutieux examen.
La leçon suivie par l'évèque de T-ours paraissait donc bien établie; et d'ailleurs cette manière de présenter la date d'après les tables consulaires indiquait assez son antiquité. Mais, en 1793, deux érudits espagnols, Menabrea
(1) D. Ruinarl, Acla moriynim selecta et sincera, p. 109, Passio S. Saiurnini, — ïillemoBt, Mémoires ecclés., l. lll, p. -442.
et Macedo, découvrirent, dans la bibliothèque Riccardi de florence, un manuscrit du dixième siècle, dit-on, qui contenait les mêmes actes de saint Saturnin avec une différence essentielle. En effet, cette copie ne porte point la date du consulat de Décius et de Gratus ; elle assigne à la venue de saint Saturnin une époque antérieure qu'elle ne précise que par ces mots : « Sous Claude, successeur de Caligula. » On veut conclure que c'est là le texte authentique, plus digne de foi que celui qui servit de guide à Grégoire, et que nous trouvons reproduit par le plus grand nombre de manuscrits. N'est-ce point une assertion téméraire et, à coup sûr, gratuite? Il faut des preuves à l'appui; jusquelà nous ne pensons pas que l'on doive attribuer à cette version plus d'importance qu'aux autres variantes signalées par Piuinart comme n'ayant aucune valeur.
Ce manuscrit, seul à ce qu'il paraît de son espèce, contredit la tradition de l'Église romaine sur saint Saturnin. Nous ne voyons aucune mention de l'évèque de Toulouse au vieux Martyrologe ; mais Adon écrit au 29 novembre (1) : (( A Toulouse, fête de saint Saturnin, évêque. Pendant la persécution de Dèce, les païens l'enfermèrent au Capitole, parce que sa présence rendait les dieux muets et les empêchait de fournir aux sacrificateurs les réponses accoutumées. Ils l'attachèrent ensuite à un taureau que l'on allait immoler. L'animal furieux fut précipité le long des degrés, du sommet du Capitole. Saturnin eut la tête brisée, le corps mis en pièces ; il rendit ainsi son âme à
(1) Ado, Jlarljrol., m kal. dec. t Apud Tolosam, natalis S. Saturnini episcopi; qui temporibus Decii, in Capilolio ejusdem urbis a paganis •lenlus...»
Dieu. Ses saintes reliques sont environnées, dans l'Église de Toulouse, des honneurs qui sont dus à sa mémoire. »
Usuard, au 27 novembre, reproduit la dernière partie de cette commémoration de saint Saturnin (1), et le Martyrologe romain, au même jour, dit (2) : « A Toulouse, saint Saturnin, évêque. Pendant la persécution de Dèce, il fut pris par les païens et enfermé dans le Capitole. 11 fut précipité du sommet le long des degrés ; il eut la tête brisée et le corps mis en pièces, et rendit ainsi son âme à Dieu. »
Une autre objection formulée contre la date des actes de saint Saturnin se tire des écrits mêmes de l'évêque de Tours. Dans un de ses ouvrages, saint Grégoire est amené par son sujet à parler de saint Saturnin, et il s'exprime en ces termes (3) : « Saturnin, ordonné, dit-on, par les disciples des apôtres, fut envoyé à Toulouse. » De ce passage quelques auteurs ont conclu que, dans le livre de la Gloire des martyrs, qu'il avait composé le premier, Grégoire s'était montré partisan d'une tradition différente de celle qu'il a ensuite adoptée dans son Histoire des Francs. Nous pensons, avec le savant éditeur des œuvres de saint Grégoire de Tours, dom Ruinart, que notre historien ne s'est point donné à lui-même un démenti, et qu'il n'y aucune contradiction dans son langage. Lorsque Grégoire a écrit que Saturnin avait été ordonné par les disciples des apôtres,
(1) Usuard, Marlyrol, m kal. dec.
(2) Mart. rom., m kal. dec. « Tolosa;, S. Salurnini episcopi, qui teraporibus Decii in Capilolio ejusdem urbis a paganis lenlus, atque a summa capitolii arce per omnes gradus praecipilalus, capile colliso, excussoque cerebro, et loto corpore dilanialo, dignam Christo animam reddidit. »
(3) De Gloria martyrum lib. c. 48. « Saturninus martyr, ut ferlur, ab aposlolorum discipulis ordinatus, in urbem Tolosalium est direclus. »
il entendait que l'évêque de Toulouse avait reçu sa oaission des successeurs des apôtres. Et ce qui nous confirme dans cette opinion, c'est que saint Grégoire se sert des mêmes expressions pour parler de saint Ursin de Bourges (1). En effet, dans son livre de la Gloire des confesseurs, il dit qu'Ursin avait été ordonné par les disciples des apôtres, et dans son Histoire des Francs, il présente, sans toutefois le désigner par son nom, le premier évêque de Bourges comme l'un des disciples des sept pontifes envoyés dans les Gaules sous le consulat de Dèce (2). Et puis, quand luême il serait vrai que dans un premier ouvrage écrit plusieurs années avant Y Histoire des Francs, Grégoire eût, en passant, fait mémoire de cette tradition différente de son sentiment, dont les premières rumeurs commençaient à frapper les oreilles, ces bruits incertains, ce dit-on vague et indécis, qu'il n'appuie d'aucun témoignage et sur lequel il ne revient plus, ne sauraient ébranler un seul instant notre conviction de la vérité et de l'authenticité des actes de saint Saturnin, qu'il a fidèlement cités dans le plus important de ses livres.
Quant aux traditions diverses que l'on oppose à ces documents primitifs, il ne peut entrer dans notre esprit de les discuter ; elles ne sont pas, comme dirait Montaigne, de notre gibier, et il n'en est point parmi celles que nous avons recueillies qui nous paraissent mériter quelque attention. C'est un parti malheureusement pris, semblerait-il, de réhabiliter aujourd'hui tout ce que les légendes
(1) De Gloria confessorum lib. c. 80. « Biiuriga urbs primum a S. Ursino, qui a discipulis apostolorum episcopus ordinatus, la Gallias deslinalus est, verbum salutis accepit, »
(2) Eist. Franc, lib. i, c. 29.
surannées offrent de plus invraisemblable. « Saint Saturnin était fils d'Egée, roi d'Achaïe, et de Gassandre, fille de Ptolémée, roi des Ninivites ; attiré en Palestine par la réputation de saint Jean-Baptiste, il avait d'abord suivi le précurseur, puis il le quitta pour s'attacher à Jésus-Christ. Il fut placé parmi les soixante-douze disciples que le Sauveur envoyait devant lui préparer les voies ; il fut présent au lavement des pieds de la dernière cène. Après la descente du Saint-Esprit, il alla d'abord prêcher l'Évangile chez lesMèdes et chez les Perses; puis, venli à Rome avec saint Pierre, il fut envoyé dans les Gaules, où non-seulement il évangélisa Toulouse etla NovempopuJanie, mais étant passé en Espagne, il baptisa quarante mille personnes à Pampelune... » Avons-nous besoin de relever ce que ces assertions ont d'étrange? Un pareil récit peut-il être sérieusement opposé au premier livre àQ Y Histoire des Francs? Cette généalogie de l'évoque de Toulouse n'est qu'un mythe à renvoyer parmi les fables de la Grèce, et l'idée d'avoir rangé saint Saturnin, lui un étranger j-écemraent arrivé en Judée, au nombre des soixante-douze disciples, est une erreur grossière aussi contraire à l'histoire qu'à l'Évangile.