Voir plus haut, p. 362 et
2. Ch. XXXVII et suiv. De même, cb^ -xlvi, 6-7 : « N'avons-nous pas
en particulier. Il n'est encore fait aucun appel à l'autorité de l'organisme général de l'Église, représentée par l'ensemble de ses conducteurs. Les épiscopes sont bien les successeurs des hommes placés à la tête des églises par les apôtres, mais ils n'ont cette autorité que dans leurs communautés respectives et ils ne sont pas encore des dignitaires de l'Église dans sa généralité; bref, ils n'ont pas encore le caractère spécifiquement catholique.
Mais, par contre, l'auteur, en véritable Romain, réclame pour eux l'autorité du commandement comme personne ne l'avait fait jusqu'alors et comme, en dehors d'Ignace d'Antioche, bien peu d'écrivains chrétiens oseront le faire jusqu'à la fin du second siècle. La première vertu du chrétien, à ses yeux, est la soumission. Les fidèles schismatiques de Corinthe sont invités à courber l'échiné et à s'acquitter complètement du devoir d'obéissance \, La discipline militaire leur est donnée en exemple : « Considérez les soldats qui » obéissent à leurs chefs; avec quel ordre, avec quelle doci- » lité, avec quelle soumission ils exécutent les ordres ! Tous » ne sont pas préfets ou chiliarques, ou centurions, oudécu- » rions ou officiers à un titre quelconque, mais chacun à son » poste exécute les commandements du roi et des chefs. » (xxxvir, 2-3.) Bien plus, l'obéissance aux chefs est assimilée à la soumission envers Dieu : en se refusant à suivre leurs épiscopes et leurs presbytres, en ne suivant pas les instruc-
» un Beul Dieu et un seul Christ, et un seul esprit de grâce répandu sur » nous et une seule vocation en Christ ? Pourquoi donc écartelons-nous » et déchirons-nous los membres du Christ et nous insurgeons-nous » contre notre propre corps, et pourquoi en arrivons-nous à ce degré d'in- ^> sanité d'oublier que nous sommes membres les uns des autres ? »
1. LXiii. 1 : uTcoôeTvat -cov ipdc^TjXov y.ai tov -zr^ç uTîaxo'^ç tottov àva-nrXrp pwaat. Cfr. v. 2: uTî-ff/ooi Yevopievoi. — lvii. 1 : « Vous donc qui avez » suscité les troubles, soumettez-vous [àTZG-zâyrizz) aux presbytres et » apprenez à faire pénitence en pliant les genoux de votre cœur (sic). » Apprenez à vous soumettre ([aâSe-ue ÔTtoTâaaeaôai). » Voir plus haut, p. 406-407, et ch. lviii et lix.
tions de Clément, les Corinthiens s'insurgent contre la volonté même de DieuM Que peu l-on trouver de plus fort dans les Épîtres d'Ignace?
Ainsi le ritualisme, le sacerdotalisme naissant, l'autorité souveraine de la tradition, l'institution des épiscopes et des diacres par les apôtres, l'autorité ecclésiastique fondée sur la succession régulière des conducteurs des églises, l'obéissance aux chefs érigée en vertu suprême, jusqu'à l'assimilation de la soumission au gouvernement ecclésiastique avec l'obéissance à Dieu, tous ces principes caractéristiques de la conception catholique romaine de l'Église se trouvent déjà dans la plus ancienne lettre signée de l'Église de Rome. Il n'y a pas jusqu'au fait même d'intervenir dans les affaires intérieures d'une autre communauté qui ne soit déjà foncièrement romain. Le parti épiscopal de Corinthe, il est vrai, a sollicité cette intervention*; il est allé chercher un appui auprès de l'église où les principes d'autorité sont le plus en honneur. Mais cette démarche même ne prouve-t-elle pas le prestige dont la chrétienté de Rome jouissait déjà à cette époque? Et avec quelle aisance la communauté romaine accepte-t-elle l'étrange mission qui lui est confiée, commela chose du monde la plus naturelle! Quel curieux mélange de ton paternel et de remontrances où perce le sentiment de la supériorité du maître qui a le droit de rappeler à l'ordre ses
1. XIV. 1 et 2 ; xxi, 5 ; lvi. 1 ; lviii. 1 ; lix. 1 : sàv SI tiveç àTcstôrlawcfi. ToTç iiTu' a'J-où (i. c. S^so'j) 8i'r,ijiwv slpripivotç (!). Lxm. 2.
2. Il n'est pas douteux que l'intervention de l'Église de Rome avait été sollicitée par les dignitaires corinthiens dépossédés. Au ch. i, l'auteur s'excuse d'avoir tardé à s'occuper irepl tcôv ETriÇriToufjLivwv itap' 6fj.Tv Trpayjjt.â'ccov. Quelques interprètes ont déduit de ce qu'il y a Tiap' ofJiTv et non pas 6fJiwv, que les Corinthiens n'avaient pas demandé conseil aux Romains. Une intervention spontanée de l'Église de Rome n'en serait que plus significative. Mais pourquoi^ dans cette hypothèse, l'auteur éprouverait-il le besoin de s'excuser de n'avoir pas écrit tout de suite? La vieille version latine a : « tardius videmur curam aegisse de quitus desideratis. »
élèves ! Quelle mesure caractéristique que cet envoi de trois délégués chargés de porter la lettre, de rétablir la paix à Corinthe et de rapporter aux Romains la nouvelle réjouissante que l'ordre est rétabli! (ch. lxv).
Décidément la Rome chrétienne, dès son berceau, a bu le lait de la Rome impériale et reçu en héritage le caractère de la vieille Rome, dépourvue de science, d'art, de distinction spirituelle originale, mais sachant clairement ce qu'elle se veut, persévérante, pratique, se sentant appelée à régner et à exploiter le monde. L'épiscopat monarchique pourra naître en Orient; il ne trouvera qu'à Rome son véritable terrain, la sève qui le nourrira et l'atmosphère propice dans laquelle il grandira jusqu'à supplanter un jour la Rome de César et d'Auguste.
L'AVÈNEiMENT DE UÉPISCOPAT MONARCHIQUE DANS LES ÉGLISES D'ASIE-MINEURE
LES ÉPITRES d'IGNACE D'anTIOCHE ET DE POLYCARPE
Nattu^e et valeur des Documents.
L'analyse minutieuse des textes à laquelle nous nous sommes livré dans la section précédente prouve, de la façon la plus claire, à quel point il importe de distinguer la provenance géographique des documents qui nous renseignent sur la situation ecclésiastique, dans les communautés chrétiennes à la fin du premier et au commencement du second siècle. Quelle différence entre les idées et les institutions qui ont cours chez les judéo-chrétiens de Palestine, chez les héritiers de la tradition proprement évangélique dans les régions syro-palestiniennes, dans les communautés pauliniennes d'Asie- Mineure ou dans l'Église de Rome! Confondre, comme l'ont fait presque tous les historiens, les données valables pour l'un de ces groupes de la chrétienté primitive, avec celles qui se rapportent à un autre groupe, c'est se condamner à en fausser le sens et à en dénaturer la portée ; c'est sacrifier la vérité historique au préjugé de l'unité et de l'uniformité de la première sociétéchrétienne. Dans l'histoire des idées ou de
l'avènement de l'épiscopat monarchique 443
la théologie apostolique cette vaine idole de l'unité primitive a depuis longtemps été renversée parla critique. Il importe non moins de l'écarter, si l'on veut comprendre la formation des institutions ecclésiastiques. Non seulement il n'y a pas eu à l'origine institution d'un type unique de gouvernement ecclésiastique, mais les diverses formes primitives adoptées par les communautés chrétiennes ne se sont pas développées toutes d'une manière uniforme.
Si au début du second siècle l'esprit gouvernemental, le sentiment de l'autorité qui doit appartenir aux conducteurs des églises, ne sont nulle part plus développés qu'à Rome, c'est dans les églises si profondément troublées d'Asie- Mineure que nous avons vu apparaître, d'après le témoignage des Pastorales, l'orthodoxie chrétienne et l'épiscopat uninominal.. C'est là que pour la première fois les chrétiens furent amenés à concentrer entre les mains d'un episkopos unique pour chaque communauté les pouvoirs administratifs, financiers et surtout disciplinaires, qui avaient été exercés antérieurement par une pluralité de dignitaires épiscopaux. C'est là aussi que retentit la première proclamation éclatante en faveur de Vêpiscopat monarchique, réclamant non plus seulement la substitution d'un administrateur unique à une collectivité d'épiscopes, mais l'établissement d'une véritable royauté spirituelle dans chaque église au profit de l'évéque unique, auquel les fidèles doivent respect, obéissance et soumission. Cette première charte de l'épiscopat nous a été conservée dans les Épitres d'Ignace d'Antioche.
On comprend aisément que des lettres pareilles aient suscité la défiance de la critique. A première vue, le contraste est grand entre ces manifestes exaltés et les autres documents, à peine plus anciens de quelques années, que nous venons de passer en revue. La tentation est grande de les repousser comme des plaidoyers inauthentiques, par lesquels les défenseurs de l'autorité épiscopale, durant la deuxième moitié du second siècle, auraient cherché à légitimer leurs
prétentions despotiques en les mettant à couvert sous la renommée d'un des premiers martyrs et des plus illustres conducteurs d'une antique communauté. La critique a pu se croire d'autant plus encouragée à entrer dans cette voie, qu'il existe des lettres d'Ignace très certainement inauthentiques et que les autres nous sont parvenues en deux et même trois recensions, abrégées ou amplifiées les unes d'après les autres. Puisqu'un faussaire avait fabriqué de toutes pièces, au I Ve ou au V« siècle, des lettres apocryphes d'Ignace et refait pour l'édification des fidèles une nouvelle édition de celles qui avaient déjà cours sous ce nom, un autre faussaire plus ancien avait bien pu mettre sous le nom vénéré du martyr d'Antioche les premières lettres elles-mêmes, pour la plus grande gloire de l'épiscopat encore mal affermi. La section de la littérature chrétienne qui comprend les documents relatifs à l'institution et aux pouvoirs des autorités ecclésiastiques, partage avec la littérature apocalyptique et l'hagiographie le fâcheux privilège d'être particulièrement riche en textes apocryphes, retouchés ou amplifiés. A mesure, en efïet, que les attributions et les droits des diverses fonctions ecclésiastiques se sont augmentés et centralisés, à mesure aussi les défenseurs de cette extension de pouvoir ont cherché à la justifier en faisant valoir des titres anciens à l'appui de leurs prétentions. L'hypothèse de l'inauthenticité de toutes les Êpttres d'Ignace est donc légitime à tous égards. S'ensuit-il qu'elle soit fondée?
Nous ne le pensons pas. Si l'on aborde l'étude de ces Épitres sans idée préconçue, soit pour, soit contre la haute antiquité de l'institution épiscopale, et si Ton a bien saisi toute la portée du témoignage des Pastorales et de VÉpttre de Clément aux Corinthiens concernant la situation ecclésiastique à l'entrée du second siècle, on est amené à reconnaître que le contraste, si choquant au premier aspect, entre ces documents et les Épttres Ignatiennes est plus superficiel que profond, c'est-à-dire qu'il porte plus sur la forme que