Les Èoangiles. Introd., p. xxi et suiv
qu'ils prononçaient sur les précédentes. Il est vrai que d'autres critiques, surtout M. Vôlter, se fondant sur les mêmes différences, en ont conclu que c'étaient les Lettres aux églises d'Asie qui étaient, sinon authentiques, du moins les plus anciennes, tandis que VÉpître auœ Bomains aurait été composée plus tard pour faire passer toute la collection sous le nom d'Ignace\ S'il faut absolument séparer celle-ci des autres, il n'est pas douteux que M. Renan ait raison contre ses adversaires. Avec le tact littéraire exquis dont il a donné tant de preuves, il a fort bien vu que cette belle Lettre, au moins dans ses parties essentielles, n'est pas une œuvre fictive. Il suffit de la comparer avec les produits si nombreux de la littérature hagiographique, presque tout entière apocryphe, pour reconnaître tout de suite qu'elle s'en distingue
1 . D. Vôlter, Die Jgnntianischen Briefe, p. 4-25. Je ne puis accorder aucune valeur à ses arguments. Il est inexact de prétendre qu'Ignace, dans les Lettres aux églises d'Asie, aurait dû s'appuyer sur sa propre dignité épiscopale. Pour lui, comnae pour ses contemporains^ l'évêque ne possède encore qu'une autorité toute locale, nullement une autorité catholique. Son véritable titre à la déférence de ses lecteurs, c'est d'être martyr. En écrivant aux Romains qui ne le connaissent pas, il est, au contraire, tout naturel qu'il se présente, à eux comme évêque de son église. — Si M. Vôlter compare VÉpître aux Romains avec la plupart des Acta ou Passiones. il constatera aisément combien sont peu fondées ses observations sur le caractère factice des expressions et du style d'Ignace. II est bizarre, extraordinaire, tant qu'on voudra, mais il a un cachet individuel très nettement marqué. — Quant à des arguments comme ceux-ci: au ch. x Ignace aurait dû désigner nominativement les porteurs de sa lettre et ne pas se borner à dire qu'il l'envoie par des délégués éphésiens; ou bien: VÉpître aux Romains est datée, les autres ne le sont pas, — je me demande en vain ce qu'ils peuvent bien signifier. — De même comment peut-on trouver une preuve en faveur de la différence d'auteur dans le fait qu'il y a dans VÉpître aux Romains: au^T'^^M-'n^ \ioi s'este (ch. v), [i.vYijJiovsije'cs sv Tfi ■KQo<^t'^j^-^ (ch. ix), un emploi fréquent du verbe GsXstv, tandis que dans les Epîtres aux églises d'Asie il y a: (TUYYV(i>[i.ov£TT£ ^oi{TraU., v); Trpoçeuyeaôs (passim) ou un emploi moins fréquent du vevbé ôiXeiv, etc.?
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à tous égards. L'hypothèse de M. Vôlter seheurteà la même objection capitale d'ordre psychologique, à laquelle nous avons déjà fait droit on réfutant l'inauthenticité de VÉpître de Polycarpe. On comprend, au besoin, qu'un fabricant de Lettres destinées à soutenir la cause épiscopale, mette sa marchandise à Tabri sous le nom vénéré d'un martyr dont les chrétiens connaissent déjà la belle tLpître aux Romains, quoique cette supposition ne soit pas non plus bien vraisemblable. Mais ce qui est tout à fait inadmissible, c'est qu'un auteur se proposant d'illustrer par un exemple la sainteté du martyre aille choisir, parmi les personnages déjà nombreux qu'il pouvait prendre comme héroS;, un évéque connu seulement par des Lettres où il plaide chaleureusement la cause de l'épiscopat, la condamnation du docétisme et autres thèses semblables^ et que, dans la pseudo-lettre, il ne fasse pas la moindre allusion aux sujets traités dans les Lettres authentiques ni la moindre tentative pour défendre les mêmes causes. Ce qui est inadmissible, c'est qu'un faussaire, écrivant à l'Église de Rome à une époque plus tardive que celle d'Ignace^ ignore absolument Té vêque de cette église, alors qu'il se couvre du pavillon le plus épiscopaliste qui ait encore flotté dans le champ de la littérature' chrétienne . Ce n'est pas ainsi que procèdent les faussaires. Pour faire accepter de pareilles invraisemblances il faudrait de fortes raisons; or, les arguments que l'on a fait valoir contre l'authenticité de VÉpître aux Romains sont misérables. Dans l'hypothèse de l'authenticité, au contraire, l'absence de toute mention de Tévêque de Rome et de toute exhortation à la soumission envers les conducteurs de Féglise romaine s'explique fort bien. Nous avons vu, en effet, qu'il n'y a pas encore à Rome d'évéque uninominal et que nulle part l'esprit gouvernemental et le sens de la discipline ecclésiastique ne paraissent avoir été plus développés aux premiers temps de l'Eglise que dans la communauté romaine.
Mais, si VÉpître aux Romains est authentique, s'ensuit-il,
comme le veut M.Renan, que les autres ne le soient pas? En aucune façon. Il convient d'observer tout d'abord que la critique n'a pas conclu de l'authenticité de VÉpître aux Romains à rauthenticité des autres comme à un corollaire inévit;able. Elle a procédé en sens inverse. Elle a commencé par refuser à Ignace d'Antioche toutes les épîtres ayant cours sous son nom ; ensuite elle a reconnu qu'il fallait faire exception pour celle aux Romains, parce qu'il n'était pas possible de lui contester une valeur originale et un cachet de vérité historique. Ainsi Tauthenticité de VÉpître aux Romains, bien loin de nuire à la cause des autres Lettres du même auteur, crée plutôt une présomption en leur faveur. Si l'on ne peut pas, en effet, alléguer de raisons suffisantes pour attribuer la paternité de ces dernières à un écrivain différent, il en résulte qu'elles bénéficient du certificat d'authenticité que leur sœur a arraché, même aux critiques les moins bien disposés à l'égard de la littérature ignatienne.
Or, les raisons pour séparer VEpître aux Romains des Lettres aux Églises d'Asie, dans la courte recension grecque, sont vraiment bien faibles. La seule qui ait quelque valeur, c'est que cette Épître n'a été jointe au groupe des autres Lettres qu'après avoir circulé isolément dans les églises. Les manuscrits en font foi. Toutefois, il ne faut pas donner à ce fait des proportions exagérées' et surtout ne pas en tirer des
1. Voir mon étude sur la Valeur du témoignage d'Ignace {Rec. de CHist. des Rel., t. XXII, p. 150 et suiv.; tirage à part, p. 54, où s'est glissée une regrettable confusion entre V Épître aux Tralliens et VÉpître aux Tarsiens). Dans la collection des treize lettres, c'est-à-dire dans la recension interpolée vers la fin du 1V° siècle, VÉpître aux Romains n'occupe pas la place qu'elle devrait avoir, si elle avait fait partie du recueil de lettres formé à Smyrne par Polycarpe ou par un . autre. De plus elle manque dans les manuscrits qui ont conservé le texte grec primitif des épîtres. Mais ces manuscrits dépendent d'un seul et môme type, où trois épîtres de l'édition du IV' siècle sont jointes aux six épîtres authentiques et où le texte est interrompu accidentellement au milieu d'un mot du ch. vu dç la 9' Épître, celle aux Tarsiens
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conclusions qu'il ne comporte pas. De ce que VÉpître aux Romains n'aurait pris place dans le « Corpus Epistolarum igaatien » qu'après les autres, il ne résulte pas qu'elle n'ait pas pu être composée en même temps. Cette conclusion n'a de valeur, en effet, que si l'on part de cet a priori: le recueil des Épîtres d'Ignace a été formé par Poly carpe ou par un pseudo-Polycarpe, et transmis de génération en génération tel que celui-ci l'avait envoyé aux chrétiens de Philippes. C'est là une supposition toute gratuite. Dans le passage de VÉpître de Polycarpe aux Philippiens que nous avons cité plus haut il est dit : a Nous vous envoyons les épîtres qu'Ignace nous a adressées et d'autres, pour autant que nous les aidons chez nous. » Il n'est pas possible de réserver plus nettement l'existence d'autres lettres d'Ignace, dont l'auteur de ce passage a connaissance, mais dont il ne possède pas le texte. Comme VEpître aux Romains traitait une question que les chrétiens de Rome seuls pouvaient résoudre^ il n'y a rien d'étonnant à ce que ceux de Smyrne n'en aient pas reçu copie. Elle répondait à d'autres préoccupations, elle était destinée à satisfaire par la suite d'autres besoins spirituels; il n'est donc pas étonnant qu'elle ait pen-
(cfr. Lightfoot, t. I, p. 73 et suiv.). La relégation de VÉpître aux Romains à la fin de la collection dans le recueil des treize lettres s'explique aisément par le fait que cette collection a été évidemment composée, avec ses interpolations et ses compléments, dans ]e but de développer la déférence des fidèles envers l'Église et ses conducteurs. Comme VÉpître aux Romains avait un but tout différent, elle ne fut ajoutée qu'à la fin, en appendice, parce qu'elle émanaitdu même auteur; Ce qui prouve bien que déjà "avant la rédaction de cette édition revue et corrigée de la Littérature ignatienne VÉpître aux Romains était jointe aux six autres, c'est le témoignage formel d'Eusèbe (H. E. , IIL 36. 5 et suiv.). De même la Version arménienne, qui paraît ancienne, place VEpître aux Romains au septième rang, immédiatement après les six Lettres aux églises d'Asie et avant les épîtres apocryphes, ce qui suppose un original grec groupant ces sept épîtres.
dant longtemps été lue et recopiée à part des autres et ne leur ait été adjointe que plus tard., lorsqu'on a recueilli et groupé les écrits attribués à Ignace devenu un personnage célèbre. Encore ce temps ne doit-il pas avoir été bien long, puisqu'Origène connaît déjà, comme provenant du même Ignace, VE pitre aux Éphêsiens et VEpitre aux Romains.
Assurément le sujet traité dans VÉpîtve aux Romains est tout à fait différent de ceux qui font l'objet des six Lettres aux églises d'Asie ou à Polycarpe. Le condamné est très soucieux de ne pas être privé de la gloire du martyre par la sollicitude des chrétiens de Rome à son égard. Sur tous les tons il les supplie de le laisser mourir pour Dieu, et cette préoccupation lui tient si fort à cœur qu'il ne leur parle guère d'autre chose. Il n'est plus question ni du danger des erreurs docètes ou judaïsantes, ni de la nécessité de s'unir dans une soumission complète, à l'évêque, aux presbytres et aux diacres. Mais il nous semble plaisant de refuser à un homme le droit de traiter deux sujets tout à fait distincts dans des lettres destinées à des lecteurs différents et qui se trouvent dans des conditions absolument différentes aussi. Il n'y aurait donc qu'un faussaire qui jouirait de cette liberté? Quiconque est familiarisé avec la littérature ignatienne a dû observer que l'un des caractères particuliers de cet écrivain, c'est de ne pas avoir beaucoup d'idées à la fois, mais de s'attacher avec passion à celle qui le possède au moment où il écrit, à tel point qu'il ne voit plus guère autre chose. Ignace u l'esprit simpliste des intransigeants qui ne voient jamais qu'un côté d'une question à la fois et pour lesquels les nuances n'existent pas. Quand il écrit aux Romains au sujet de son prochain martyre, il ne pense à rien d'autre et l'on avouera que le sujet était de nature à l'absorber. Quand il écrit aux églises d'Asie il ne voit que les dangers de leur état plus ou moins anarchique, et il ne songe plus qu'à les convaincre de l'excellence de son autoritarisme ecclésiastique. Il reste dans son caractère. D'ailleurs., pourquoi eût-il écrit
aux Romains pour les mettre en garde contre le docétisme, les judaïsants ou l'indiscipline? Tout ce que nous savons de la première histoire des chrétiens romains, nous montre qu'ils avaient moins que d'autres besoin de pareilles exhortations et que leurs dispositions, en tout cas, étaient telles que certainement le bruit de leurs discordes et de leur indiscipline n'avait pas pu parvenir aux oreilles de l'auteur syrien qui ne les connaissait pas encore personnellement.
Si à la différence des sujets traités se joignait une différence de style et de terminologie, le grief serait de plus grande portée. Mais il n'en est rien. Assurément le style de VÉpître aux Romains est plus chaleureux, plus éloquent, plus accentué que celui des autres Lettres ; c'est que le sujet inspire davantage l'écrivain : il ne s'agit de rien moins que de son salut éternel. Ses qualités littéraires y ont atteint leur plus grand épanouissement. Les défauts sont les mêmes : c'est le même langage incorrect, embrouillé, la même terminologie % les mêmes anacoluthes, les mêmes métaphores hardies et bizarres, le même penchant à l'hyperbole perpétuelle dans l'expression, la même exagération fatigante des idées et des
1. Voir Valeur du témoignage d'Ignace, p. 153, n. 3 (tirage à part, p. 57) : Ép. aux Rom., suscription (même abus des adjectifs composés avec ai'.oî ; ii Çiao\j.ai «fiovr], métaphore obscure); m (E'jpeôîjvat sic Sjo-'.v) ; iv{a'?'Loç el[Ji.t, etc.; comparez l'antithèse de ce chapitre avec celle d'^'pAés., xii; usage du mot j^ptaTtavtffjjt.ôi; comme dans les Ép. aux Magnésiens et aux Philadelp /liens)] v (exagération; les soldats assimilés aux léopards ; la lutte avec les bêtes; construction irrégulière avec oîçTrep); vi (antithèse du martyre assimilé à la vie et de la grâce du condamné assimilée à la mort); vu (ô èfjioç l'pcoç laxaupwcat; l'eau vive qui paille); viii (OeXi^aaTs "va xat ùfAeTç GEX'/ieTJTe ; ellipse' et obscurité de la fin) ; xi (exTptofjia).— Voir la comparaison très minutieuse et péremptoire de la terminologie de VÉp. aux Romains et des autres épîtres, par M. Lightfoot, t. I, p. 295 à 312.
Que l'on compare avec cette abondante moisson d'expressions ou de tournures communes la maigre liste des différences relevée par M. Vôlter, O. c, p. 22 et suiv. (et quelles différences! voir ci-dessus, p. 460, n. 1). La conclusion ne sera pas douteuse.
sentiments. Il en est du style d'Ignace comme de celui de TertuUien: il a un cachet trop individuel pour qu'il soit possible de s'y tromper.
Non seulement VÉpître aux Romains est de la même
famille littéraire que les autres ; elle est aussi de la même
école théologique. On y retrouve la même doctrine pauli-
nienne exaltée, le même réalisme dans l'insistance sur la
vie vraiment humaine et la mort véritable du Christ, joint
à la glorification la plus idéaliste du Christ divine les
mêmes thèses en un mot à défaut des mêmes adversaires.
Elle implique le même voyage d'Ignace, d'Antioche à Rome
à travers l' Asie-Mineure ; elle présente le même mélange
d'humilité hyperbolique et de glorification par le martyre,
la même appréhension de ne pas être capable d'accomplir
jusqu'au bout la glorieuse destinée qui s'ouvre devant le
prisonnier, c'est-à-dire les mêmes circonstances ambiantes
et le même genre de sentiments prépondérants*. Enfin elle
mentionne une série de lettres adressées par Ignace aux
églises ^; elle est datée d'Éphèse et cite le même Crocus qui
1. Ép. aux Romains, m; iv; v; vi, vu; ix ; même insistance sur la chair et le sang du Christ, sur la descendance de David. Mêmes expressions pauliniennes exagérées par antidocétisme : to iràSoç xpû ôsoû fjiou (eh. vi) et ô ôsôç -îjfxijiv 'Irjaoù; XpLaxôç (eh. ni). Même doctrine de la ■^^(li^-ri ôeoù (ch. viiij cfr. Éph.. in; Smyrn., vi; Polycarpe, vm), avec le sens de « volonté » ou « commandement » de Dieu, à la fois abstraite en Dieu et concrète en Jésus-Christ. Voir aussi ropposition, toute conforme à la métaphysique des six É pitres, de Xôyoç et cpwvv] (M. Zahn maintient le terme t^x,'*^).
2. Êp. aux Rom., ii et v; cfr. Éphès., i; xxi; Smyrn., xi. — Rom., i; IV ; v; IX ; cfr. Éphès., i; m; viii; xi; xxi; Magn., i; ix; xiv; Trall., IV ; xii; xiii; Philad., v; Sm:yrn., xi.
3. Rom., IV : « J'écris à toutes les églises et je leur mande à toutes » que je meurs de bon cœur pour la cause de Dieu, si du moins vous ne » m'en empêchez pas. » Voilà bien le bout de l'oreille du faussaire, s'est-on écrié! Ignace n'écrit pas à toutes les églises, et dans les autres Lettres il ne dit pas qu'il redoute d'être sauvé de la mort par les frères de Rome. Or, il faut noter que dans VÉp. à Polycarpe, ch. viii, Ignace
l'avènement de l'épiscoçat monarchique 467
paraît dans VÉpître aux Éphésiens ; elle contient tout comme les autres la demande d'adresser à Dieu une prière d'intercession en faveur de l'Église de Syrie% de telle sorte que pour échapper à ces concordances il faut admettre^ sans aucune preuve à l'appui, qu'elles sont l'œuvre d'un interpolateur postérieur voulant fondre dans une seule symphonie la nostalgie du martyre et les plus anciens liymnes à la gloire de Tépiscopat.
En vérité, la position de ceux qui conservent VÉpître aux Romains en repoussant les autres est insoutenable. Elles ne peuvent pas être séparées les unes des autres. Ou bien elles sont toutes authentiques; ou bien elles sont toutes pseudépigraphes.
L'étude spéciale qui vient d'être consacrée aux deux Épîtres qui se détachent le plus nettement sur le groupe des sept Lettres, ceWe à Polt/cujpe et celle aux Romains, crée déjà de bien fortes présomptions en faveur de l'authenticité de toute la collection, du moment qu'il a été recormu
se plaint d'avoir été empêché d'écrire à toutes les églises par suite de son départ subit de Troas. De plus, les mots sâvnsp up-sT;; fxr, -/.toX'jaïjrs sont une restriction au verbe àTtoôvvîcjxa). Ignace ne prétend pas avoir écrit à toutes les églises qu'il mourrait, si les Romains ne l'en empêchaient pas, ce qui ne regarde pas les autres églises, mais il dit qu'il a annoncé à tout le monde sa mort prochaine, et il ajoute, pour lui-même et pour les Romains : « Si du moins vous ne m'en empêchez pas. » Cette réserve est destinée à montrer aux chrétiens de Rome quel tort ils lui feraient, s'ils l'empêchaient de mourir martyr, comme le prouve clairement le contexte. Or, dans les autres Lettres Ignace fait souvent allusion à ses chaînes et à sa mort prochaine; Êphès., xr; xxi ; Màgn., i; XIV; Trall., iv [à'^onztb [jièv yxp 'zo TraOsTv) ; xii; Philacl., v; Smyrniens, IV ; xi; Polyc, vu.
1. Ép. aux Romains, ix; x. — Éphés., xxi; Magn., xiv; Trall., xin. Voir aussi Philad.,x; Smyrn., xi ; Polyc, vu.
impossible de les attribuer à des auteurs difiérents. Des arguments qui portent sur l'ensemble des Épîtres igiiatiennes (dans la courte recension grecque, bien entendu) il n'y en a qu'un de vraiment sérieux : c'est l'objection tirée du caractère tendancieux de ces écrits. Nous ne reviendrons plus sur le style et la terminologie de l'auteur. Certaines expressions, où l'on a cru trouver une preuve d'une origine plus tardive que ne le comporterait la rédaction des Lettres par Ignace, comme les mots j^piaxtavô;, ^pt(Tt'.aviiT[jit5ç % -^^i xaOoXr/.r, èxxX-iritTîa *, s'expliquent de la façon la plus naturelle. Le style, en qui l'on reconnaît un certain air de parenté avec celui de l'apôtre Paul*, a les qualités et surtout les défauts de la
1. L'usage courant du mot j^ptaxiavôç, dès le début du second siècle est établi par des témoignages irrécusables : Tacite, Ajinales, XV. 44 Suétone^ Néron, xvi; Pline, Epist.^ 96; 97; Actes, xi. 26; xxvi. 28 / Pierre, iv. 6. — Voir mes Études, etc. {Rev. de VHist. des ReL, XXII, p. 125 et suiv.).
2. Cfr. ibidem, p. 127 et suiv. — É'p. auxSmyrniens, viii : ottou oîv cpavïi ô sTTÎaxoTtOi;, sxsT xô ttX-^ôoç ecttio, &çTzep ô'ttou av -^ Xpiaxoç 'iTjaoùi;, ExeT -^ -/.a6oX'./.7^ Èxy.X-iri{Tia = « partout où parait l'évèque, la foule des fidèles » doit y être avec lui, de même que partout où il y a Jésus-Christ, il y a » l'église universelle. » Les mots -^ xaÔoXtxïj ÈxxXviaîa ont été employés dans leur sens vulgaire avant de devenir un nom propre. L'un des caractères les plus frappants des Épîtres que nous étudions, c'est justement que l'on n'y trouve pas la moindre trace de la notion classique d' « Église catholique». la'Êpttre de Clément Romain est bien plus catholique que celles d'Ignace. — 11 n'est pas non plus invraisemblable que les mots incriminés aient été rajoutés plus tard dans le texte, comme M. Conybeare a prouvé qu'ils ont été rajoutés dans la Lettrée des Smyrniens relative au martyre de Polycarpe dont le texte a été conservé par Eusèbe, H. E., IV. 15. Voir Academy dn 1" juillet 1893.
3. On a reproché à Ignace sa tendance assez marquée à imiter saint Paul, non seulement en écrivant comme lui ses lettres aux Églises d'Asie, mais encore en récherchant le martyre à Rome, après une longue transportation d'Orient en Occident. L'observation est juste. Le fait luimême s'explique bien mieux chez un disciple de Paul, dominé par le sentiment et par lltnagination, que chez un faussaire cherchant à couvrir ses idées épiscopalistes par l'autorité d'un évêque d'Antiôche. De
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rédaction hâtive: la vie, le mouvement, la passion, l'imprévu des images et des comparaisons, mais aussi le désordre, l'incorrection, l'encombrement des métaphores, les anacoluthes, la. répélition des mêmes expressions, l'absence de toute espèce de mesure. Au lieu de la dialectique de la pensée qui se déroule à travers l'enchevêtrement de la composition chez saint Paul, on trouve chez Ignace la dialectique, tout extérieure^ des images et des métaphores s'engendrant les unes les autres. Que Ton compare ses Lettres avec les Ê pitres pastorales et l'on verra la différence entre l'œuvre d'unpaulinien exalté, écrivant sous Tinspiration du moment, et l'œuvre d'un disciple qui entend placer sous le patronage d'un grand nom ses propres principes ecclésiastiques \
Les vives attaques de l'auteur des Épîtres ignatiennes contre le docétisme ne sauraient en aucune façon passer pour une preuve d'inauthenticité. Tout au contraire. Nous avons suffisamment montré à quel point les communautés pauliniennes étaient exposées à tomber dans le docétisme et combien cette conception christologique était dangereuse pour la sotériologie paulinienne\ Nulle part les deux pôles de la pensée du grand apôtre ne se dressent aussi nettement l'un en face de l'autre que. dans les Lettres d'Ignace. Le caractère divin du Christ y est accentué, comme il ne l'est dans aucun écrit de ce temps, et le réalisme de la mort du Christ y est prêché avec la plus extrême énergie ; l'expression « Jésus-Christ, notre dieu' », côtoie les affirmations les plus
tout temps les disciples ont eu une tendance à imiter leur maître. De tous les Pères apostoliques Ignace est de beaucoup le plus paulinien, le seul peut-être qui le soit entièrement.