Les Évangiles, p. xix
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dance, il ne s'ensuit pas que toutes les œuvres de tendance soient des écrits apocryphes^ . Un pareil principe mènerait loin. De tous les produits de la littérature chrétienne au IIP siècle, il n'y en a pas où la thèse de l'Église catholique soit plaidée avec plus d'insistance que le célèbre traité de saint Cyprien De Unitate ecclesiae. Cependant personne ne songe à le soupçonner d'inauthenticité. Le propre des écrits apocryphes ou pseudépigraphes, c'est d'attribuer à un personnage vénéré du passé, dont le nom fasse autorité, des idées, des principes, des manières d'être ou de faire qui sont chers à l'auteur véritable et auxquels il veut assurer le bénéfice de l'auguste provenance qu'il leur attribue. Aux époques dénuées d'esprit critique de pareilles attributions sont faciles. Les lecteurs n'y regardent pas de si prés. Durant les siècles qui précèdent et qui suiyent immédiatement le commencement de notre ère, les mœurs littéraires non seulement tolèrent, mais encouragent expressément ce que nous considérons aujourd'hui comme un faux. Les auteurs de ce temps écrivent aussi bien sous le nom d'un patriarche ou d'un apôtre que sous le nom d'un personnage plus rapproché d'eux, mais à la seule condition que ce nom jouisse d'une grande notoriété dans le public auquel ils s'adressent. Ce qui les trahit ordinairement, c'est justement l'incompatibilité de leurs idées, de leur style ou de leurs préoccupations, avec les idées, le style ou les préoccupations du personnage auquel ils se substituent, c'est qu'ils lui attribuent des connaissances qu' il ne pouvait pas avoir, le font parler d'événements ou d'institutions qui lui sont postérieurs et qu'il ne pouvait par conséquent pas connaître, bref, qu'ils ne parviennent pas à identifier si bien leur personne et leur temps avec l'individualité et l'époque du patron choisi, que l'on ne puisse pas reconnaître la supercherie.
1. Voir mes Études, dans Rev. de l'Hist. des Rel., t. XXII, p. 123 et suiv.
480 T,ES ORIGINES DE l'ÉPISCOPAT
Dans le cas dont nous nous occupons ici, comme toutes les autres preuves alléguées contre les Épîtres ignatiennes sont dépourvues de valeur, il s'agit de rechercher si les principes de Fauteur relatifs à l'institution épiscopale et si ridée qu'il se fait du fonctionnement de l'épiscopat; sont incompatibles avec l'état des églises de l'Asie hellénique à l'époque où vécut Ignace, ou s'il est possible que, entre Tan 110 et l'an 120 de notre ère, un partisan passionné du gouvernement épiscopal ait pu s'exprimer ainsi sur la mission de l'épiscopat.
Cette. question ne pourra être résolue qu'après l'examen des déclarations épiscopalistes incriminées. Mais, avant toute analyse des passages suspects, il importe de constater deux faits : 1" A l'époque où Ignace d'Antioche a subi le martyre, non seulement il y avait depuis longtemps des épiscopes dans les associations religieuses chrétiennes, mais de plus le régime de l'épiscopat uninominal s'est déjà substitué à celui de l'épiscopat plural dans certaines communautés de l'Asie hellénique, tandis que dans les églises de la Grèce proprement dite, de Rome et probablement aussi de la Syro- Palestine, les fonctions épiscopales sont encore exercées par plusieurs dignitaires simultanément. Cela ressort de tout ce que nous avons vu jusqu'à présent, spécialement du témoignage des Épîtres pastorales. — 2° Il a pu .exister, dès l'origine de l'épiscopat, des partisans exaltés de la concentration du pouvoir directeur dans les associations chrétiennes entre les mains de l'évêque. Il n'est pas nécessaire d'être faussaire pour être passionné et intransigeant.
Ce qui importe encore plus peut-être, c'est de ne jamais perdre de vue le caractère de l'auteur pour apprécier son témoignage d'une façon équitable. Justement parce qu'Ignace est passionné, intransigeant, il voit les choses à travers son imagination ardente plutôt que d'une façon conforme à la réalité. Prendre à la lettre les renseignements que ses Épîtres fournissent sur l'état ecclésiastique de son temps.
c'est à peu près aussi raisonnable que de se représenter l'état de notre société moderne d'après les violentes diatribes d'un clérical militant contre la République des francsmaçons ou d'un socialiste révolutionnaire contre les bourgeois. Nous l'avons déjà dit, à propos du contraste entre VEpttre aux Romains et les autres Lettres: Ignace a l'esprit simpliste des fanatiques qui ne voient jamais qu'un côté d'une question à la fois. La même passion exclusive qu'il met à aimer la souffrance et à rechercher le martyre, il la met aussi à prôner ce qui lui apparaît comme la panacée de tous les maux dont souffrent les églises : la soumission à l'épiscopat. Mais l'analyse réfléchie de son témoignage même prouve que la réalité était bien loin de répondre à son rêve et, que s'il est obligé d'insister avec une si grande énergie sur l'obéissance envers le gouvernement ecclésiastique, c'est que les églises auxquelles il s'adresse sont encore bien loin de la mettre en pratique.
La Mission de l'épiscopat et le gouvernement des com.mufiautés chrétiennes d'après les Epîtres d'Ignace.
Le principe générateur de toutes les exhortations adressées par Ignace aux églises d'Asie, c'est le sentiment profond de la nécessité pour les membres d'une même église d'être unis, et de conserver l'unité ecclésiastique extérieure qui doit être la manifestation sensible de cette union spirituelle. C'est là pour lui un besoin dont la satisfaction s'impose et dont la légitimité ne se discute même pas. Il faudrait transcrire la plus grande partie de ses Épîtres si l'on
voulait reproduire tous les passages où il l'ënonce. « Ayez
» soin, écrit-il aux Philadelphiens (ch. iv), d'user d'une
» seule et même eucharistie, car il n'y a qu'une seule
» chair de notre Seigneur Jésus-Christ, et une seule coupe
)) en vue de l'union de son sang (r. e. dans son sang), un
.)) seul autel de même qu'un seul évêque avec le conseil
» des presbytres et les diacres, mes coesclaves, afin que,
» ce que vous ferez, vous le fassiez selon la volonté de Dieu. »
Et un peu plus haut (ch. m): « Si quelqu'un suit un auteur
» de schisme, il n'héritera pas le royaume de Dieu. » Aux
Smyrniens il dit : « Je vous mets en garde contre les bêtes
» fauves qui affectent des formes humaines [i. e. les héré-
» tiques)^; non seulement il ne faut pas les admettre parmi
)) vous, mais, si possible, ne pas même les approcher ;
» bornez- vous à prier pour eux» (ch. iv).... « Voyez à quel
w point ceux qui professent une doctrine différente (toù? sTepo-
» SoÇoùv-caç) en ce qui concerne la grâce de Jésus-Christ venue
)) pour nous, sont en opposition avec la révélation de Dieu'' ;
» ils n'ont aucun souci de l'amour fraternel, ni de la veuve,
» ni de l'orphelin, ni de celui qui est tourmenté ou qui est
)) prisonnier, ni de celui qui. souffre de la faim ou de la soif ;
» ils se tiennent à l'écart de l'eucharistie et de la prière,
» parce qu'ils ne confessent pas que l'eucharistie est la chair
)) de notre Seigneur Jésus-Christ, laquelle a souffert pour
)) nos péchés et que le Père, dans sa bonté, a ressuscitée
» (ch. vi). Ceux donc qui se mettent en contradiction avec
» le don de Dieu, meurent à force de discuter. Il leur eût été
1, Cette aimable manière de traiter ceux qui ne pensent pas comme lui, est familière à Ignace. De même dansl'B/). aux Éphésiens (ch. vir) il dit : « Il faut les éviter comme des bêtes sauvages; car ce sont des » chiens enragés, qui mordent furtivement et dont il faut vous garder » comme de gens difiBciles à guérir. » — Dans VÉp. aux PhiL, ch. ir, ils sont traités de loups.
2. La Yvwp.ï) Toû Sreoù est la pensée ou la volonté de Dieu manifestée. C'est une expression chère à Ignace.
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)) bienfaisant d'éprouver de l'amour fraternel, afin de ressus- )) citer, eux aussi. Il convient de se tenir à l'écart de ces » gens-là et de ne pas parler d'eux, ni entre soi, ni en )) public (ch, vil)... Fuyez les divisions comme le principe » des maux ; suivez tous l'évêque, comme Jésus-Christ a » suivi le Père, et le conseil des presbytres, comme (si vous » suiviez) les apôtres ; respectez les diacres comme un com- )) mandement de Dieu. Que rien de ce qui concerne l'église » ne se fasse en dehors de l'évêque. La (seule) eucharistie » qu'il faille tenir pour bonne, c'est celle qui est présidée » par l'évêque ou par celui qu'il a lui-même délégué. Que la » foule (des fidèles) soit là où paraît l'évêque, de même que » partout où il y a Jésus-Christ, il y a l'église universelle. » Il n'est pas licite de baptiser ou de tenir l'agape à l'écart » de l'évêque. Mais ce que celui-ci jugera bon, c'est là ce )) qui est agréable à Dieu, — ct/in que tout ce que vous )) faites, vous le fassiez en sécurité et comme une chose » sûre (ch. vin). »
Aux Magnésiens il adresse les exhortations suivantes : (( Qu'il n'y ait rien parmi vous qui puisse vous diviser, mais » identifiez-vous avec l'évêque et avec ceux qui vous pré- » sident pour être un modèle et un enseignement d'incor- » ruptibilité (ch. vi). De môme, en eiïet, que le Seigneur » n'a rien fait sans le Père, ni par lui-même, ni par l'inter- » médiaire de ses apôtres, de même, vous non plus, ne faites » rien.sans l'évêque et les presbytres. Ne vous mettez pas » en tête de prendre vos propres inspirations pour des » choses raisonnables ' , mais que d'accord et réunis ensemble )) vous ayez une seule invocation, une seule prière, un seul )) entendement, une seule espérance, dans l'amour, dans la » joie pure qui est Jésus-Christ. Il n'y a rien de meilleur que » lui. Assemblez-vous, comme dans un seul temple de Dieu,
1. Traduction libre de: \x-r^oï Trs'.pào-rjTE s'jXoyôv t'. <paîv£a6x'. lo'.a. ufxïv> àXX' STT! -70 a'JTO, etc.
)) comme auprès d'un seul autel, autour de l'unique Jésus- » Christ, qui est venu du Père unique/ qui a vécu pour «l'unique et qui est retourné vers l'unique (ch. vu). Ne )) vous laissez pas induire en erreur par les doctrines diffé- » rentes (-uaiç sxepoSoÇîatç) ni par les anciennes fables qui » n'ont pas d'utilité^ (ch. viii). »
La conscience de l'union spirituelle qui doit exister entre les chrétiens et le besoin qui en découle de maintenir l'unité extérieure entre les membres de chaque communauté, ne sont pas des nouveautés introduites par Ignace dans le christianisme primitif. Ces sentiments sont inhérents à tous les premiers disciples du Christ; nous avons eu l'occasion de le faire remarquer plusieurs fois^ Ils sont tout particulièrement développés dans les Épîtres de Paul, et l'on ne saurait donc pas trouver étrange qu'ils soient très vifs chez l'écrivain le plus paulinien de la première littérature chrétienne. Or, cette unité chrétienne si chère à Ignace, comme elle l'est à l'auteur de la Didachê, au rédacteur des Pastormles et à Clément Romain, est singulièrement menacée dans les communautés helléniques d'Asie. Nous avons déjà trop souvent
1. Voir encore : Ép. aux Magnésiens, i (svtocri!;) ; xiii; xiv; Èphès., v (« Que tout s'accorde dans l'unité; que l'on ne s'y tronape point, qui- » conque n'est pas à l'intérieur du sanctuaire est privé du pain »); xiii; XIV ; xx; Trait. , xi; Ad Polyc, i (« L'unité vaut mieux que toute autre chose»); m; vi; PhilacL, vu («Aimez l'unité »); viii (« Où il y a division et colère, Dieu n'y habite pas »), etc. — Les fablesviinciennes dont il est parlé ci-dessus (p.uesufjt.a'ra TcaÀatâj ne sont pas, comme on pourrait le supposer, les mythes grecs ou païens, mais les pratiques traditionnelles juives. Cela résulte clairement du contexte.
2. Voir plus haut, p. 113 et suiv. (pour Paul); p. 237 et 260 (pour la Didachê); p. 280 et suiv. et 323 (pour les Pastorales)', p. 438 et suiv. (pour Clément). — On peut y ajouter le IV" Éoangile où l'affirmation de l'unité des fidèles avec le Christ et par le Christ avec Dieu est énoncée en termes magnifiques, dont il y a comme un écho imparfait dans le langage d'Ignace (voir Jean, vi. 41-58, si nettement anti-docète; XIV. 9-11, 20; XV. 1-11; xvii. 20-26, à comparer avec les passages d'Ignace cités ci-dessus dans le texte).
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donné les preuves de cette assertion pour qu'il soit nécessaire d'y revenir encore une fois'. Le docétisme et les multiples éclosions de l'esprit gnostique*, d'une part, la persistance des traditions et des pratiques d'origine judaïque'., d'autre part, y exercent de furieux ravages. Le double danger qui a menacé l'évangile paulinien, dès l'origine et par le fait même de sa nature spéciale, est plus redoutable que jamais dans ces communautés de l'Asie hellénique, où les croyances et les rites de l'Orient se croisaient avec le rationalisme et les habitudes sophistiques des Grecs. Éphèse, Smyrne, Philadelphie, toutes ces villes situées sur les principales voies de transit entre l'Orient et l'Occident, étaient les foyers par excellence, où l'individualisme paulinien s'alimentait mieux que partout ailleurs et éclatait; chaque fois à nouveau, en gerbes de feu infiniment variées, comme un incendie qui se répand à travers un magasin d'essences diverses, toutes plus inflammables les unes que les autres.
On prétend, il est vrai, que de l'aveu même d'Ignace la situation n'est pas si mauvaise dans les églises auxquelles il s'adresse et que l'ardeur de ses objurgations destinées à combattre les hérésies est aussi théorique, aussi artificielle, que le plaidoyer en faveur du pouvoir épiscopal, inspiré par les prétendus ravages de ces funestes doctrines. Ne dit-il pas lui-même aux TralUens (ch. vin), après les avoir mis en garde contre les propagateurs d'erreurs: « Ce n'est pas parce » que j'ai connaissance de quelque chose de pareil chez vous » [que je vous écris ainsi], mais je vous mets en garde, vous
1. Voir plus haut, p. 200 à 203 ; 205; 210; 267, 278 et suiv.
2. Les docètes gnostiques sont combattus partout; voir: Éph.^w\\ XVI ; xvni à xx; Trall.^ viii à xi; Smt/rn., i à vu.
3. Les judaïsants, probablement gnostiques aussi, sont combattus dans les Ép. aux Magnésiens (viii à x) et aux Philadelphicns (vi à ix). Il n'y a pas le moindre doute que les hérésies dominantes à Magnésie et à Philadelphie sont distinctes de celles qui paraissent le plus dangereuses à Éphèse, à Tralles ou à Smyrne.
» qui m'êtes chers, parce que je prévois les pièges du )) diable? » Ne s'excuse-t-il pas auprès des Éphésiens de leur adresser des exhortations de ce genre, alors que c'est bien plutôt lui qui devrait recevoir d'eux l'onction de la foi, de la patience, de la longanimité (Éphés., vi)' ?
Il y a, semble-t-il, une certaine naïveté dans ces remarques. Quand on veut donner des conseils aux gens, on ne commence pas par leur dire qu'ils ne valent rien, qu'ils sont perdus à tout jamais et qu'il n'y a plus rien à tirer d'eux. Ce serait le meilleur moyen de n'avoir sur eux aucune action. Tous les éducateurs savent cela: lorsqu'on ne dispose d'aucune sanction pour ses remontrances, il faut gagner les coupables par la persuasion. Comme dit le proverbe : « On ne prend pas les mouches avec du vinaigre. » Qu'un voyant, tel que l'auteur des Lettres de V Apocalypse aux églises d'Asie, parlant sous l'inspiration même du Christ, se permette de rudoyer quelque peu ses correspondants, passe encore. Mais l'exemple de Paul, dans sa correspondance avec les chrétiens de Corinthe, prouve suffisamment quels ménagements le fondateur même d'une de ces églises helléniques devait observer envers ses enfants spirituels. S'il y a dans la littérature chrétienne des appels spontanés et jaillissant tout droitd'une conviction passionnée, ce sont bien ceux qu'Ignace adresse à ses coreligionnaires d'Asie-Mineure.
Il ne faut pas, d'ailleurs, s'imaginer que les chrétiens auxquels il s'adresse soient eux-mêmes devenus victimes des erreurs docètes ou judaïsantes. Ignace ne s'adresserait plus à eux, s'il en était ainsi, car ils ne seraient plus pour lui des chrétiens, mais des enfants de Satan, plus redoutables et plus indignes que les païens ou les Juifs eux-mêmes. Toute l'histoire de l'Église ne prouve- t-el le pas que les haines les plus violentes des hommes d'Église ont toujours eu pour
]. Cfr. Ad Matin., xi; Ad Smj/rn., iv. — Voir M. Van Loon, dans Theologlsch TijdschrIJï (1893), p. 305-306.
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objet les adeptes de la secte d'à côté, bien plutôt que les adhérents de telle autre religion bien nettement différente de la leur ? Irénée éprouve beaucoup plus d'aversion pour les gnostiques que pour les adorateurs de Sérapis ou de la Mère des dieux. De même Ignace est beaucoup plus irrité contre les docètes que contre les adorateurs de la Diane d'Éphèse. Les chrétiens à qui sont destinées ses Lettres sont ceux qui sont demeurés fidèles à l'évêqiie avec lequel l'auteur se sent en communion. C'est à ceux-là qu'il envoie les pressants appels à l'unité et les avertissements contre l'hérésie, parce qu'ils sont exposés chaque jour à être débauchés par les propagateurs de mauvaises doctrines qui parcourent les églises ou qui ont déjà établi, à côté de la communauté fidèle, une communauté rivale, schismatique. Il n'y a rien dans tout cela qui soit factice, abstrait, ou qui se déroule en un monde théorique ; c'est pris en pleine réalité, en pleine mêlée des partis qui se disputent les âmes.
A Éphèse, où les chrétiens groupés autour de l'évêque Onésime recueillent de si beaux compliments, l'église est travaillée par des StSâaxaXot, qui feraient mieux de se taire, qui ne se conforment pas eux-mêmes à leurs propres principes et qui se réclament du Christ sans en avoir aucun droit, oubliant que le Seigneur lui-même est le seul véritable 8i8àa>'.aXo;\ Au ch, IX Ignace déclare connaître les
TrapoSe'jaav-câî -tva<; syovTa? x.axTiv 8iSaj^ï)v qul Viennent à Epllèse
répandre la mauvaise semence. Il semble donc que dans cette ville les fauteurs d'hérésies docètes n'aient pas encore réussi à dresser une communauté rivale à côté de celle présidée par Onésime, ou à gagner la majorité dans cette dernière; mais ils y travaillent, et c'est là aux yeux d'Ignace le grand dan-
1. Ad Eph., vu; xv (cfr. Didachê, Kl. 10, sur le prophète qui ne fait pas ce qu'il enseigne; voir plus haut, p. 250). Au eh. xvi ils sont appelés otvtotpôôpo', c'est-à-dire ceux qui entrent dans la maison pour la détruire.
ger. Même situation à Trallés ; à peine Ignace a-t-il dit aux clirétiens de cette localité qu'il les sait jusqu'à présent préservés du danger contre lequel il les met en garde, qu'il s'empresse d'ajouter: ((Fermez donc les oreilles, quand quel- » qu'un vous parle à l'écart de Jésus-Christ'. » Il y avait par conséquent à Tralles des gens qui propageaient l'erreur. A Philadelphie, au contraire, ils ont réussi à créer un schisme, après le départ d'Ignace, peut-être à la suite de l'impulsion autoritaire que son passage a imprimée au gouvernement de cette église et que l'état des esprits ne comportait pas *. Ces détails, pris sur le vif, prouvent justement à quel point les églises helléniques d'Asie étaient troublées, exposées à de perpétuels déchirements, suivant qu'un prédicateur plus ou moins habile ou éloquent "réussissait à gagner les fidèles. La nécessité de l'unité ecclésiastique, en effet, ne s'était pas encore sufiSsamment imprimée dans les consciences et le vieil esprit de liberté, d'individualisme, d'inspiration prophétique
1. Ad TralL, ix (cfr. xwcpwOïi'cs avec Éph., ix : ^uffavxsç xà w-ca). — Cfr. Ad Smyrn., iv, où il est recommandé aux fidèles de Smyrne de ne pas même se rencontrer avec les hérétiques. Il y en avait donc dans leur entourage.
2. Ad Philad., vu; Ignace avait prévu le schisme. On a voulu voir une preuve d'inauthenticité dans le fait que ce schisme ait éclaté entre le moment du séjour d'Ignace et le moment où il a écrit sa Lettre. Nous ne comprenons pas la portée de cet argument. Voir mgs Études, etc., Reçue de l'Hist. des Rel., t. XXII, p. 273. — Il ne faut pas assimiler les dissensions et les divisions de ces petites communautés, indépendantes encore les unes des autres et en pleine ébullition, aux grandes hérésies duIVou du V° siècle, qui portaientsur l'universalité des églises et qui étaient le résultat de solennelles controverses. Les divisions d'une association telle que celle des chrétiens de Philadelphie pouvaient être bien passagères. Elles naissaient vite, disparaissaient non moins vite, quitte à reparaître sous une forme quelque peu modifiée peu de temps après, suivant que telle on telle personnalité réussissait à prendre de l'influence. Il en était d'elles comme des brouilles des enfants; au bout de quelques heures ils n'y pensent plus, mais ils recommencent le lendemain. — Voir aussi les divisions incessantes des groupements socialistes modernes.
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ou gnostique, y soufflait de toute sa force. De même qu'à Corinthe, dès les premiers jours de l'église^ les uns tenaient pour Paul, les autres pour Apollos, d'autres, au contraire, se réclamaient directement du Christ : de même dans les églises helléniques d'Asie-Mineure, quelque soixante ans plus tard, les uns tenaient pour tel docteur, les autres pour tel autre. Il en a toujours été ainsi dans ces régions. Plus tard, les badauds d'Éphèse ou de Constantinople se passionneront pour Arius ou Athanase et discuteront la Trinité en se faisant raser, comme les bateliers des côtes asiatiques et des côtes égyptiennes s'anathématiseront à propos de la coexistence des deux natures en Christ!
Les communautés réelles, vivantes, historiques, ce sont celles que nous fait connaître Ignace et non les églises idylliques de la tradition courante où tous vivent dans la paix et la béatitude, ni les églises abstraites des théologiens où la thèse judaïque et l'antithèse paulinienne se déroulent suivant toutes les exigences d'une bonne dialectique pour aboutir à la synthèse catholique, sans que rien vienne troubler et compliquer la régularité de cette évolution logique. Si l'auteur des Lettres aux églises d'Asie s'élève si vivement contre le désordre causé par les hérésies docètes ou judaïsantes, c'est que le désordre est grand. Et il n'est pas le seul à en souffrir. La violence de son langage dépasse, assurément, celle des auteurs que nous avons étudiés jusqu'à présent. Pour apprécier la valeur de son témoignage historique il faut toujours tenir compte de l'exaltation du personnage et de l'exagération perpétuelle de son style. Mais, cette réserve faite, ne trouvons-nous pas déjà dans les Épitres pastorales les éléments d'une situation toute semblable à celle que visent les Épitres d'Ignace ? Dans les premières comme dans les secondes l'erreur de doctrine est déjà assimilée à la corruption morale, la ixepoSo^t'a ou E-uspoStSaaxaÀîa est déjà présentée comme la source de tous les maux, l'interdiction d'avoir aucun rapport avec l'hérétique est déjà proclamée, Fins-
piration individuelle déjà condamnée au profit de la saine tradition \ UEpitre de Clément Romain aux Corinthiens ne traite-t-elle pas les fauteurs de désordres à Corinthe d'une façon assez analogueu celle dont use Ignace àl'égard des propagateurs de fauses doctrines dans l'Asie grecque'? Tous les témoignages historiques dont nous disposons s'accordent à prouver que la lutte entre les partisans de l'autorité ecclésiastique naissante, gardienne de la saine tradition, de la vraie discipline et des institutions liturgiques primitives, d'une part, les adeptes de l'individualisme prophétique^ gnostique ou cultuel, les défenseurs attardés des pratiques judaïsantes ou les propagateurs de principes antinomiens, d'autre j)art, bat son plein au commencement du second siècle de notre ère, surtout dans les églises de l'Asie hellénique.
Pour Ignace il n'y a qu'un seul moyen d'échapper à tous les dangers que cette situation comporte, un seul remède pour guérir tous les maux qu'elle a déjà engendrés. C'est de se grouper autour des dignitaires ecclésiastiques, notamment autour de l'évêque dans chaque communauté. L'évêque, en effet, est le représentant de cette unité ecclésiastique, à laquelle Ignace attache une si grande importance; il en est non seulement le garant, il la personnifie, il est l'unité vivante. Les passages transcrits plus haut en ont déjà fourni la preuve, mais il en est beaucoup d'autres |j1us explicites encore.
Comment le simple fidèle se reconnaîtra-t-il au miheu de toutes les doctrines, de toutes les révélations, de toutes les pratiques différentes, recommandées par toute sorte de personnages qui se réclament de leurs inspirations divines, de leur science, des traditions particulièrement recomman-
1. Voir plus haut, p. 263, surtout les passages cités n. 1, et p. 267, à coin parer avec les fragments d'Ignace, cités p. 482 et suiv.