Voir plus haut, p. 493 et suiv
3. Ad Ephes.y ii : Burrhus, diacre à Éphèse, est appelé par Ignace ô (T'jvoouXôç fjiou ; le prisonnier demande aux chrétiens d'Éphèse de le laisser auprès de lui. La même expression o-jvooliXoç est souvent appliquée par Ignace aux diacres : Ad Magn., ii (Apollonius); Ad Philad., IV ; Ad Smr/rii., xn. Ce dernier passage prouve que Burrhus accompagna, en effet, Ignace jusqu'à Troas. Les autres passages s'appliquent à des diacres qui appartiennent à des églises où Ignace a séjourné. — Cette explication du terme œ'jvoouXoç est préférable à celle de Lightfoot, qui y voit une allusion à l'intime association des fonctions du diaconat avec les fonctions administratives de l'évéque.
des aliments et des boissons, c'est-à-dire du service matériel des agapes et de l'eucharistie, mais ils sont aussi des ministres des mystères du Christ, des serviteurs de l'église, des agents de Dieu et du Christ\ Le témoignage d'Ignace confirme ainsi les indications déjà fournies par les PastoraZes sur le rôle à la fois spirituel et matériel du diaconat. Et celui de Poly carpe est en tous points semblable: « Que les » diacres, est-il dit au chap. v, soient irréprochables au » regard de la justice divine, étant ministres de Dieu et du » Christ, et non des hommes ! Qu'ils ne soient ni médisants, » ni portés à la duplicité, ni intéressés, mais modérés en » toutes choses, miséricordieux, pleins de sollicitude, qu'ils I) marchent selon la vérité du Seigneur, qui a été serviteur )) de tous. » Pour être subordonnés soit aux épiscopes, soit aux presbytres, pour n'être que les agents du gouvernement ecclésiastique, ils n'en ont pas moins une tâche religieuse et morale très importante à remplir, soit auprès des fidèles avec lesquels leur ministère les met constamment en rapports, soit lorsqu'ils sont envoyés en mission auprès d'autres communautés. C'est pour cela que, d'après Polycarpe comme d'après Ignace, ils ont le droit d'être respectés et obéis comme le Christ et comme Dieu.
Le rapprochement du témoignage de Polycarpe et de celui d'Ignace est indispensable pour déterminer la valeur des données fournies par ce dernier sur la situation ecclésiastique dans le premier quart du second siècle. Si l'on tient compte des différences de tempérament et de style entre
1, Ad TralL, n; Ad Smyrn., x; Ad. Polyc, v, — Cfr. plus haut, p. 333 et suiv.
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les deux auteurs, l'un posé, modéré, d'inspiration morale élevée, mais avec une portée d'esprit médiocre, l'autre exalté, enthousiaste, passionné, intransigeant, s'exprimant toujours par hyperboles et ignorant la mesure, on ne fera pas diflBculté de reconnaître qu'ils réclament l'un et l'autre la même soumission envers l'autorité ecclésiastique, considérée comme dépositaire de la vérité divine et de l'esprit du Christ. Polycarpe insiste moins qu'Ignace, d'une part à cause des dispositions différentes de son caractère, d'autre part, très probablement, parce que dans la petite communauté macédonienne de Philippes, l'anarchie doctrinale et disciplinaire avait fait moins de ravages que dans les églises helléniques d'Asie. Mais, au fond, une même conception ecclésiastique se dégage de leurs écrits. La différence capitale, c'est que dans les églises auxquelles nous reporte Ignace l'autorité ecclésiastique se personnifie déjà dans un évêque unique, en qui et par qui s'affirme l'unité du gouvernement paroissial, tandis que dans l'église de PMlippes cette autorité s'exerce encore directement par le conseil des presbytres. Nous avons suffisamment expliqué la genèse de cette différence.
Nous constatons ainsi une fois de plus combien il y a eu de variétés à l'origine entre les organisations ecclésiastiques des diverses associations chrétiennes, suivant les régions auxquelles elles appartenaient, et combien peu l'évolution des institutions ecclésiastiques a concordé dans les différentes parties de la chrétienté primitive. Les Épîtres d'Ignace et dePoly carpe confirment la conclusion à laquelle nous avaient déjà conduit les Pastorales, c'est que l'épiscopat monarchique a pris naissance en Asie-Mineure et que, notamment dans les communautés helléniques de cette région de l'Empire, il s'est développé rapidement, alors qu'il n'existait même pas encore ailleurs.
L'intensité des principes épiscopalistes d'Ignace autorisela supposition qu'ils lui étaient déjà familiers avant son
passage à Philadelphie ou à Smyrne et que, par conséquent, il les professait déjà à Antioche. Il est donc probable que dès cette époque l'épiscopat monarchique fonctionnait déjà dans la principale église de Syrie. Le fait même qu'Ignace semble être le seul chrétien d' Antioche qui ait été condamné et transporté à Rome, confirme l'hypothèse qu'il avait été reconnu par l'autorité païenne comme le chef de la communauté syrienne. Mais par contre, son É pitre aux Romains atteste bien clairement qu'il n'y avait pas plus d'épiseopat monarchique à Rome qu'à Philippes. Il est extrêmement significatif, en efïet, qu'il ne soit pas du tout question de l'évêque de Rome dans cette Lettre, alors que dans toutes les autres il est perpétuellement parlé de l'évêque local, de l'obéissance qui lui est due et de la prépondérance qui lui revient de droit. On allègue, il est vrai, qu'Ignace, n'ayant pas encore été à Rome, ne connaît pas les autorités ecclésiastiques de l'église romaine et qu'il ne peut donc pas s'adresser à elles personnellement. Mais ce n'est là qu'un mauvais échappatoire^ Dans les autres épîtres il ne s'adresse pas davantage à l'évêque personnellement; elles sont toutes adressées à des collectivités, aux églises, mais cela n'empêche pas qu'elles sont pleines de déclarations en faveur de l'évêque, de compliments à son adresse, d'appels à son autorité, même lorsque l'auteur ne connaît pas personnellement le titulaire de la fonction. La vérité, beaucoup plus simple, c'est
1. Ignace n'est pas du tout aussi ignorant de la situation de l'Église de Rome qu'on le prétend parfois. Les éloges hyperboliques qu'il lui décerne dans la suscription, prouvent qu'il en faisait grand cas et la considérait comme une des communautés les plus remarquables par sa foi et ses vertus. Il sait fort bien également que l'Église de Rome occupe une situation prépondérante en Occident : tjT'.i; irpoxàÔTjTai sv tôttco ^(^loptou 'Pwjjiatwv (le pléonasme tôttoç et j^coptov n'est pas plus extraordinaire que tant d'autres bizarreries du style d'Ignace; il est probable que c'est un syriacisme; voir la note de Lightfoot, dans son édition, II, p. 191). C'est l'église de Rome qui est dite présider, dans toute la région romaine, et non résèque de Rome, voilà ce qui est caractéristique dans ce passage.
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qu'Ignace ne peut pas parler d'évêque là où il n'y -en a pas encore^ et tous les documents antérieurs où nous avons pu trouver des renseignements sur le gouvernement ecclésiastique à Rome, attestent, en effet, que jusqu'à une époque très rapprochée de celle où Ignace écrivit ses Épîtres il n'j^ avait pas encore d'évêque de Rome. UÉpître aux Romains nous apprend qu'il en était encore de même aux abords de l'an 115 après Jésus-Christ.
Tout ce que les Épîtres d'Ignace aux églises d'Asie nous apprennent sm* le rôle et les obligations de l'évêque ne peut donc avoir de valeur que pour ces églises mêmes, peut-être aussi pour celles de Syrie, mais non pour les communautés d'Europe. En dehors des très nombreux passages où l'évêque est représenté comme le représentant de l'unité chrétienne dans chaque communauté, comme le garant et le dépositaire de la vérité salutaire, le détenteur par excellence de l'esprit de Dieu et du Christ, il y a dans VÉpître à Poly carpe une belle et curieuse description de ce que doit être d'après Ignace l'évêque accompli :
Ch. T. ... Je t'invite à progresser dans la grâce dont . tu es revêtu et à exhorter tout le monde afin que tous soient sauvés. Justifie ta position par toute sorte de sollicitude dans les choses matérielles et spirituelles. Aie à cœur l'unité; il n'y a rien de meilleur. Sois un soutien pour tous comme le Seigneur l'est pour toi. Supporte tout le monde avec amour, comme (d'ailleurs) tu le fais. Consacre-toi à d'incessantes prières. Demande une intelligence [scil. : des choses divines) supérieure à celle que tu as. Veille d'un esprit qui ne s'endorme point. Parle à chacun selon la conformité de Dieu. Supporte les maladies de tous comme un lutteur accompli. Où il y a plus de travail, il y a aussi beaucoup de profit.
Ch. II. Si tu n'aimes que les bons disciples, il n'y a point de grâce [divine] en toi. Amène bien plutôt à la soumission par la douceur ceux qui sont pestiférés. Toute blessure ne se guérie pas par le même emplâtre. Calme les maux aigus par des lotions. Sois en toutes chqses prudent comme le serpent et toujours simple
comme la colombe. Tu es à la fois charnel et spirituel pour faire bon accueil -à tout ce qui se présente devant ta face. Demande que les choses invisibles te soient manifestées, afin que tu ne manques de rien et que tu aies en abondance toute espèce de dons. Le temps [présent] te réclame, pour avoir part à Dieu, comme les pilotes réclament le vent et comme le navigateur tourmenté par la tempête soupire après le port. Sois sobre comme un athlète de Dieu. . . .
Ch. III. Que ceux qui s'imaginent être dignes de confiance et qui enseignent autre chose [que toi] ne t'épouvantent pas. Sois ferme comme l'enclume sur laquelle on frappe. ...
Ch. IV. Que les veuves ne soient pas négligées. Après le Seigneur c'est toi qui dois être leur protecteur. Que rien ne se fasse sans ton avis; et toi, ne fais rien sans l'avis de Dieu; ce que (d'ailleurs) tu ne fais pas. Tiens-toi ferme. Que vos assemblées ((TuvaYWYa!) soient plus fréquentes [ou : plus fréquentées]. Recherche chacun par son nom. Ne dédaigne pas les esclaves, hommes ou femmes; mais qu'à leur tour ils ne s'enorgueillissent point et qu'ils rendent gloire à Dieu en servant davantage afin d'obtenir de Dieu une liberté meilleure. Qu'ils ne cherchent pas à se faire libérer sur la caisse commune, afin qu'ils ne se trouvent pas être esclaves de leurs désirs.
Ch. V. Fuis les mauvaises pratiques (probablement : les pratiques de théurgie ou de purifications magiques). Que tes homélies soient davantage consacrées à cette question. Exhorte mes sœurs à aimer le Seigneur et à se suffire matériellement et spirituellement avec leurs conjoints. De la même façon recommande à mes frères, au nom de Jésus-Christ, d'aimer leufs compagnes, comme le Seigneur aime son Église. Si quelqu'un peut vivre dans la chasteté en vue d'honorer la chair qui est au Seigneur, qu'il s'y tienne sans jactance; s'il cherche à en tirer gloire, il est perdu, et s'il aspire à être connu plus que l'évêque, il est corrompu\ Il convient à ceux
1 . Tout ce chapitre est extrêmement diflQcile à interpréter. Ignace y combat successivement ceux qui mettent leur confiance, en vue du salut, dans des pratiques secrètes, de magie, de théurgie ou de purifications, ceux qui ont des tendances antinomiennes (les hommes ou les femmes qui ne se contentent pas des satisfactions légitimes du mariage, c'est-àdire les partisans de l'amour libre dans ce temps-là) et ceux qui font
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et à celles qui veulent se marier, de s'unir après avoir pris l'avis de révêque, afin que le mariage soit selon le Seigneur et non selon la passion. Que tout se fasse pour honorer Dieu 1
Ainsi nous retrouvons chez l'évêque des Epîires ignatiennes les mêmes fonctions que nous avons déjà reconnues comme spécifiquement épiscopales : l'administration financière, la gestion de la caisse commune qui devait déjà avoir une certaine importance, puisqu'elle fournissait les fonds pour le rachat d'esclaves chrétiens, le patronage des veuves ou des assistées, Torganisation et la présidence des assemblées, qui ne sont pas aussi fréquentées que le voudrait Ignace, la surveillance disciplinaire à l'effet d'écarter les ïT£po8i8ajxaXoùvTEç et Ics xaxoTejç^vîaç, les propagateurs de fausses doctrines et de pratiques malsaines, en d'autres termes la garde de la saine doctrine et des rites authentiquement chrétiens. Aussi n'y a-t-il pas de baptême ni d'eucharistie valables en dehors de l'évêque \ Comme il fallait s'y attendre de la part d'un autoritaire comme Ignace, il centralise aussi en la personne de l'évêque les fonctions de l'instruction et de l'édification des fidèles; l'évêque prononce des homélies; l'évêque prie Dieu de lui accorder des charismes abondants, et quels que soient les charismes que Dieu dispense à de simples fidèles, fût-ce même celui de sainteté, ces individualités privilégiées ne sauraient s'en prévaloir pour élever leur autorité au-dessus de celle de l'évêque. Il y a sous ce rapport chez Ignace une accentuation notable de la prépotence épis-
consister la sainteté dans l'ascétisme, au point de considérer l'état de chasteté comme supérieur à la dignité épiscopale elle-même. C'est l'ancien point de vue de la supériorité du charisme sur la fonction oflBcielle qui s'affirme une fois de plus chez ces derniers.— L'interprétation de M. Lightfoot qui traduit : xal sàv YvwaÔTi tîXéov toO Ittioxottou l'cp6apTa'. par : « Et si c'est connu en dehors de l'évêque, il est corrompu, » me paraît grammaticalement insoutenable et condamnée par le contexte. 1. Ad Stnyrn., vin. — Voir plus haut, p. 483, le passage in extenso et sa justification.
copale par rapport à ce que nous ayons constaté dans les Pastorales, mais dans ces dernières déjà nous avons signalé l'accaparement des fonctions spirituelles par les dignitaires ecclésiastiques et la substitution de l'autorité doctrinale ou morale des magistrats chrétiens à celle des inspirés ou des charismatiques de tout ordre ' . Ignace, suivant son tempérament, exagère cette tendance; il ne l'a pas créée. La lutte entre les représentants officiels de l'esprit de Dieu et les inspirés ou les saints, qui se sentent pénétrés de l'esprit divin, non pas en vertu de leurs fonctions, mais par les grâces mêmes dont le Seigneur les a favorisés, ne fait que de commencer, et elle se déroulera pendant tout le second siècle en Orient pour se résoudre au IIP siècle, en Occident, par le triomphe de la discipline ecclésiastique sur l'inspiration individuelle.
Ce qui paraît le plus caractéristique dans la conception de l'épiscopat patronnée par Ignace, c'est l'accaparement par l'évêque des fonctions que nous avons désignées sous le nom de la cure d'âmes et qui semblaient jusqu'à présent incomber d'une façon plus spéciale aux presbytres. Assurément les relations étroites entre le presbytérat et l'épiscopat, telles que les Actes et les Pastorales nous ont permis de les reconstituer % impliquent de fréquentes confusions entre les fonctions des uns et des autres. Si, comme nous l'avons dit, les presbytres des églises helléniques réservaient en général les positions d'épiscopes à l'un ou à plusieurs des leurs, il en résulte qu'en devenant épiscopes leurs élus ne cessaient pas d'être presbytres. Mais nulle part nous n'avons pu constater aussi clairement, à quel point la surveillance ecclésiastique et la mission disciplinaire confiées à l'évêque devaient avoir pour conséquence de faire de lui le conseiller morale le directeur spirituel des fidèles. Cette partie des fonctions épis-