‹ Les origines de l'épiscopat [microform]Chapitre 14 sur 163 · Cf. Schùrer, O. c, II, p. 158 et suiv · texte numérisé non relu

Cf. Schùrer, O. c, II, p. 158 et suiv

aspire à l'être non seulement pour les chrétiens de cette ville et de la Judée, mais pour tous les chrétiens de la Dispersion. La dénomination ol àTuôcrToXot xal ol -KpEuSu'cspoi, qui revient à plusieurs reprises pour désigner la réunion chargée de délibérer sur la question des observances légales et de la résoudre, rappelle de bien près les formules usuelles en ce temps-là pour désigner le Sanhédrin de Jérusalem ^ . L'assimilation des chrétiens d'origine païenne aux adhérents religieux de la synagogue à l'étranger, par opposition aux chrétiens purs, observant toute la Loi et formant à proprement parler le peuple de Dieu, la prétention de déterminer de sa propre autorité en quoi consistera le minimum d'exigences légales qu'il est indispensable d'imposer à ces chrétiens de seconde catégorie pour ne pas être obligé de rompre avec eux comme la Loi l'ordonnait à l'égard des impurs^ tout cela n'est pas moins significatif.

Il ne faudrait pas, cela va de soi, pousser cette comparaison à l'extrême et prétendre retrouver une copie serviie du Sanhédrin de Jérusalem dans ce conseil de synagogue.

1. Josèphe emploie les formules: àp-/^izptîç xal Suva-col (BelL Jud., II, 14. 8) ; àpy^iepziç xal :?) ^ouXt] (Ibid., II, 15. 6) ; àpj(^tspet(; xai ol Yviiptfjiot (II, 17. 2) ; o'( TE ap;(ovrs!; xai ol ^ouXEU-cat (II, 17. 1) et autres formes analogues. Dans les évangiles on trouve les dénominations : ol àpj^^tepsTç xaî ol -jrpeuS'j'cspot (Maiih., XXVI. 3 et 47 ; xxvii. 1, 3, 12, 20; xxvni. 11 et 12) ; ol àpj^tepeTç xai ol ^poLixiLcczziç y.at ol Txpsffê'jxspot (Marc, xi. 27 ; XIV. 43, 53 ; xv. 1) ; lo TrpEaêuTsptov toù Xaou, àp-/^izpBÎ<; te Y.od ypafJtp-aTETç (Luc. XXII, 66); ol àpy^ispsl:; y.otl ol '(pxiJ.iiaxBÎc; (Marc, xi. 18; xiv. 1; Luc, xxiii. 10; AcÉes, vi. 12). — Outre cette dernière formule l'auteur des Actes emploie aussi les suivantes ; ol àp^^tEpslç xal ol irpEaSû-cspot (iv. 23; xxui. 14 ; xxv. 15) ; xo truvsSptov y.od irâo-a -Jj Y^pot^'^''^' (v. 21) ; ol àûvtEpETi,- xal To dovÉoptov oXov (xxil. 30) ; ô àpj^tspEÙç xal itôcv to Tipsaêuxsotov (xxii. 5). — La correction du terme irpsaSu-uEpot, dans le langage dn Nouveau Testament, pour désigner les membres non sacerdotaux du Sanhédrin, quoique cette expression ne soit pas usitée par Josèphe, résulte de la suscription de la lettre écrite par le Sénat de Sparte et rapportée dans / Macch., xiv. 20: S(|jtwvt \&pt~. fji£YâXt|j xal toTç Ttpeo-êuTÉpo'.ç xal loTç Ispeûat xal xq) Xonrq!) 8ï)|Ji<j^ "^^^ 'louSat'wv. '

Les principes démocratiques des origines, alors que Dieu même régissait l'Église en communiquant aux frères son esprit saint, ne sont pas encore éliminés : l'Église entière est invitée à approuver la décision de son conseil directeur (v, 22) et la lettre aux chrétiens d'Antioche, de Syrie et de Cilicie est écrite au nom a des apôtres, des anciens et des » frères » (v. 23). Ce qu'il importe de constater, c'est l'esprit, le caractère général du récit ; or, celui-ci est manifeste, et c'est lui justement qui est cause de toutes les altérations que présente la version des Actes comparée à celle de l'apôtre Paul.

La responsabilité de ces altérations doit-elle être attribuée au rédacteur des Actes personnellement ou a-t-il simplement enregistré une tradition déjà altérée avant qu'il l'utilisât ? En d'autres termes, l'écrivain biblique a-t-il modifié les documents dont il disposait pour les faire servir à la démonstration de la cause qui lui tient à cœur : la réconciliation des chrétiens d'origine païenne et des chrétiens d'origine juive, l'unité de l'Église apostolique, — ou bien les chrétiens de Jérusalem et leurs successeurs avaient-ils déjà répandu cette version éminemment favorable à leurs prétentions, et n'avons-nous dans notre livre sacré que le dernier écho des idées ambitieuses qui hantaient les imaginations ardentes de la petite société chrétienne dans la ville sainte, avant que la révolte des zélotes juifs contre les Romains ne les forçât à quitter Jérusalem ? La question n'est pas susceptible d'une réponse catégorique. Il est fort possible, en effets que notre récit se ressente à la fois des deux altérations successives. L'auteur des A c/fes n'aura pas manqué de mettre en lumière et d'accentuer au besoin les traditions qui permettaient de placer sous le patronage des apôtres primitifs l'évangélisation des païens. Mais de là à lui imputer l'invention des éléments du récit qui ne concordent pas avec la version paulinienne, il y a loin. On a trop abusé dans l'histoire du siècle apostolique de ce que les Allemands appellent

72 LES ORIGINES DE l'ÉPISGOPAT

les documents tendancieux. Il me paraît infiniment plus probable que la conception d'une communauté chrétienne dirigeante à Jérusalem et l'assimilation du conseil directeur de l'Église de Jérusalem au grand Sanhédrin juif remontentaux chrétiens mêmes de la première Église dans cette ville. N'oublions pas, en effet, que, si l'acceptation des prosélytes d'origine païenne par les apôtres à des conditions réduites était favorable à la thèse de l'auteur des Actes, la manière dont le document du chapitre xv présente l'autorité des chrétiens de Jérusalem comme supérieure à celle des autres chrétiens, réduits à ne plus être que des fidèles de seconde classe, n'est pas du tout conforme aux idées de l'écrivain sacré ^ . S'il avait inventé le document de conciliation, il l'eût façonné autrement et l'on en retrouverait quelque trace dans son récit ultérieur, ce qui n'est pas\

On conçoit au contraire fort bien que les chrétiens juifs de Jérusalem aient eu les prétentions que ce document leur prête. L'analogie du grand Sanhédrin devait se présenter d'elle-même à leur esprit, alors qu'il s'agissait de préparer en vue du prochain retour du Messie un Israël réformé;, distinct de l'ancien désormais réprouvé, mais constitué sur un type analogue. On s'explique aussi l'insistance que met l'apôtre Paul à défendre son œuvre contre les ingérences de ces autorités de Jérusalem, qui se prétendaient un droit supérieur à diriger l'ensemble de la chrétienté. Nous avons vu que, pour le fond même de la question, la version de Paul et celle des Actes ne sont pas inconciliables. N'est-il pas vrai-

1. L'évangile de Luc, œuvre du même auteur, est le plus universaliste des évangiles synoptiques, et nulle part, dans les Actes, il n'est fait la moindre différence entre les chrétiens qui observent toute la Loi (par exemple, xxi. 20) et ceux qui ne l'observent pas,

2. Dans Actes, xxi. 25, les termes du décret de Jérusalem reparaissent, mais dans la bouche de Jacques et des judaïsants. Nulle part Fauteur ne mentionne la moindre instruction de Paul en faveur de ces observances, si ce n'est dans la recommandation toute générale de xvi. 4, qui appartient à un fragment des Actes d'allure particulièrement judaïsante.

semblable que les chrétiens judaïsants de Jérusalem, étant données les prétentions que nous savons^ ne purent pas assister au rapide et brillant succès de la mission paulinienne parmi les païens, sans chercher à rattacher d'une façon quelconque ces nouvelles recrues à leur autorité ? Ne pouvant pas prétendre à les ramener directement à l'observance complète de la Loi, ils ont recours à un moyen terme qui leur est encore suggéré par analogie avec la propagande juive dans le monde païen : ils les assimilent à des (poêoujjievoi ou (jEêofjievoi xov eeov et Sauvegardent ainsi leur autorité en sanctionnant ce qu'ils ne peuvent empêcher. N'est-ce pas la méthode que les législateurs rabbiniques ont à chaque instant employée dans des circonstances semblables ? Interpréter dans ce sens favorable â la Loi l'accord conclu en termes généraux avec l'apôtre Paul^ présenter comme un décret solennel, inspiré par le Saint-Esprit, une concession que l'on ne pouvait pas refuser parce que l'autre partie était parfaitement décidée à passer outre si l'on refusait, il n'y avait là rien que de très ordinaire et qui s'est vu ailleurs mainte fois.

De cette longue discussion sur des textes rendus plus obscurs encore par le nombre infini des explications qui en ont été données, nous concluons qu'après les premières années de démocratie théocratique, ou peut-être, plus exactement, d'absence de toute organisation sociale, après l'élimination de l'élément helléniste, il se constitua spontanément dans la communauté de Jérusalem un groupe de presbytres, semblable à ceux qui existaient dans les synagogues juives partout où la synagogue n'était pas directement gérée par le conseil des anciens de la commune civile juive, et que ce groupe, s'inspirant des idées qui avaient cours dans la communauté dont il émanait, aspira de très bonne heure à être le conseil ou le tribunal suprême de la chrétienté naissante, par analogie avec le grand Sanhédrin de Jérusalem. -Il y a là une conception sociale du christianisme primitif,

très particulière, dont l'influence directe a été à peu près nulle dans le développement ultérieur de l'Église, parce qu'elle était condamnée d'avance à l'impuissance par son caractère exclusivement judaïque, mais dont on aurait grand tort néanmoins de dédaigner l'importance. Si l'action du conseil presbytéral de Jérusalem fut restreinte et courte, par suite de la rapide dispersion de la communauté chrétienne aux approches du siège et de la destruction de Jérusalem en 70, comme aussi par suite de la prépondérance de plus en plus considérable des fidèles d'origine païenne, plus nombreux, moins pauvres et moins menacés dans leur liberté religieuse que les faibles communautés de la Judée, Tinfluence de la conception ecclésiastique, dont il fut la première incarnation et que la tradition conserva, que le livre des Actes des Apôtres consacra, s'est perpétuée à travers l'Église comme un germe puissant, d'origine judaïque, étranger à l'évangile de Jésus et néanmoins destiné à s'épanouir dans son Église après s'être dégagé de l'écorce parti culariste juive. Le conseil directeur de l'Église, composé des apôtres et des anciens, que la réunion presbytérale de Jérusalem voulut être, à la fois tribunal suprême, autorité suprême pour l'enseignement et législateur suprême pour la discipline, les conciles l'ont été dans la suite, jusqu'au jour où la papauté, reproduisant pour l'universalité de l'Église l'évolution qui s'était produite bien plus tôt dans chaque église particulière, a substitué l'autorité monarchique de l'épiscopat central unique à l'autorité aristocratique des conciles.

6, Le recrutement des Presbytres dans les premières communautés palestiniennes . — Nous sommes mieux renseignés, semble-t-il, sur ce que le conseil presbytéral de Jérusalem voulut être que sur ce qu'il fut en réalité. Il n'y a sans doute jamais eu de documents où ses délibérations aient été consignées. Il faut avant tout se garder de con-

cevoir cette organisation comme un gouvernement complet, réglé par une constitution, en un mot comme un organisme social achevé. Ne transportons pas dans ces ardents petits cénacles qui vivaient dans l'attente de la révolution la plus prodigieuse que les croyants à un avenir meilleur aient jamais conçuCj les institutions des sociétés civilisées modernes avec nos principes d'administration régulière et nos scrupules constitutionnels. Il ne s'agit que d'organisations ébauchées, semblables à ces comités directeurs de sociétés révolutionnaires ou de groupes socialistes qui se sont constitués on ne sait trop comment, par autodélégation, par le fait seul que les membres les plus actifs, les plus dévoués ou les plus marquants, se sont réunis pour traiter des intérêts communs, qui ne cessent d'aflSrmer qu'ils ne sont rien par eux-mêmes, que la souveraineté réside dans la totalité des citoyens, mais qui ne s'arrogent pas moins dans la société générale et dans leur propre parti, un véritable pouvoir directeur, non moins effectif que celui des ministères les plus régulièrement constitués.

Voilà comment il se peut expliquer que l'apôtre Paul ne fasse nulle part dans ses épîtres mention de ces anciens de de Jérusalem et se borne à parler des « hommes considérables ». L'existence des presbytres à Jérusalem n'en est pas moins certaine ; ils sont expressément nommés dans l'un des fragments des Actes où l'on s'accorde à reconnaître le témoignage direct d'un compagnon de l'apôtre (xxi. 18). Et l'on voit bien dans ce récit, qui n'émane plus des chrétiens judaïsants de Jérusalem, combien l'attitude réelle de ces anciens à l'égard de Paul était différente de celle qu'ils adoptent dans les documents où se reflètent leurs prétentions. Cependant ils devaient bien savoir que Paul n'avait tenu aucun compte de leurs décisions. Il est vrai qu'il leur apportait de l'argent (xxiv. 17) et que les Juifs devaient se charger de les débarrasser du missionnaire récalcitrant.

Comment se recrutaient ces anciens ? Nous ne le savons

pas. La seule chose certaine au milieu de toutes ces obscurités, c'est que le nom de Tzpza&ûxzpoç, quoiqu'il signifie littéralement « ancien », comme le terme correspondant hébreu c?!?!, ne désigne pas nécessairement des hommes âgés, pas plus que les dénominations usitées chez les Grecs et les Romains, -^z^o^im, ysqovxsç, senatus, patres conscripti,etc., ne s'appliquent nécessairement à des vieillards. Philon dit fort bien à la fin du traité De Abrahamo : « Ce n'est pas la lon- » gueur du temps, mais une vie louable qui fait le véritable » ancien. Ceux qui ont usé de nombreuses années dans la » vie du corps sans vertu, il faut dire qu'ils traînent une » longue enfance, ignorant entièrement les connaissances » qui conviennent aux cheveux blancs. Mais ceux qui s'atta- ))^ chent avec ardeur à la prudence et à la sagesse, à la foi en » Dieu, on dira d'eux avec raison qu'ils sont anciens. » Les presbytres, ce sont les Soxoùvtteç de Paul, les hommes les plus considérables de la communauté, ceux qui se sont le plus distingués parleur zèle, par leurs lumières, par leur dévouement à la cause commune, ou bien ceux que leur position sociale met à même de rendre le plus de services à la communauté. Ce sont, en langage moderne, les notables ^ .

Si nous savions d'une façon plus précise comment se recrutaient les anciens de la synagogue juive, nous serions peut-être autorisés à étendre ce même mode de recrutement aux premières communautés chrétiennes de Palestine. Malheureusement il n'y a que fort peu de renseignements à ce sujet pour les temps qui seuls peuvent être pris en consi-

1. Vide supra, p. 70, note 1, les dénominations du grand Sanhédrin de Jérusalem. Ceux que le Nouveau Testament appelle -jrpsffê'jTspoi, Josèphe les appelle ouvaxoî ou Yvtiptfjiot. Il emploie dans une acception analogue les expressions ol -TrpwToi (Vita Josephi, éd. Dindorf, § 44 et 64). Au § 61 les délégués de Jérusalem qui intriguent contre Josèphe, réunissent -loùç èx Tïjç ^ouX'^ç Twv Tiêsptswv, touç zs Trpwxe'jovxaç FaSâptov. — Du reste le mot hébreu ta'^pfsi est employé de la même façon avec le sens du latin joroceres (Dict. de Gesenius, s. »•)•

dération ici. La tradition talmudique veut que le grand Sanhédrin de Jérusalem déléguât des représentants sur toute la terre d'Israël, pour rechercher les plus sages et les plus vertueux afin de les instituer comme membres du sanhédrin de leur cité \ Mais il est tout à fait invraisemblable que cette tradition soit exacte ; on n'en trouve pas la moindre trace dans les documents contemporains de cette assemblée, et il est aisé de voir que nous avons ici une de ces nombreuses thèses rabbiniques, inventées à l'époque où le Sanhédrin était devenu une puissance idéale en qui toute sagesse et tout pouvoir avaient dû se concentrer ^ De même l'esprit rabbinique dont s'inspire le Talmud assigne aux anciens de la synagogue, d'une façon beaucoup trop exclusive, le caractère doctoral de personnages très versés dans toutes les arguties de la Loi. Les anciens y constituent, avec les rabbins dont ils sont les élèves et les émules, la classe des sages, des û'')i?3D». A Tépoque où les communautés juives étaient encore des communautés civiles ayant une certaine autonomie locale, alors que le judaïsme ne s'était pas encore blotti auprès des écoles rabbiniques comme auprès des seuls foyers subsistants de son indépendance nationale et religieuse, il n'en était pas ainsi. Certes, les fonctions judiciaires que les anciens, ou tout au moins une partie d'entre eux exerçaient*,

1. Talmud Jeriisch., Sanhédrin, i. 5; Vitringa, De Syn. <set.j 2° éd., p. 830 et suiv. ; Hamburger, Realencuklopœdie fur Bibel und Talmud, II, p. 1149.

2. Dans un autre passage du même traité talmudique la vérité se fait jour (x. 1 ; cf. Selden, De Sr/nedrils, IL 6, p. 262, qui a le tort de prendre le renseignement à la lettre). Il y est dit que le Sanhédrin envoya partout des lettres et des émissaires pour que les hommes sages et approuvés dans leur pays fussent nommés juges, et pour que ces juges locaux pussent servir ensuite au z'ecrutement du grand Sanhédrin. Le choix des presbytres par leurs concitoyens se trouve ainsi rattaché à l'autorité du Sanhédrin par une simple instruction générale.

3. Voir les nombreux passages à l'appui dans Weber, O. c, p. 121 et suiv.

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