LES ORIGINES JUDÉO-HELLÉNIQUES
1. Le Judaïsme de la Dispersion. — Tandis que les chrétiens de Jérusalem, groupés autour de Jacques, s'abandonnaient aux ardentes visions de la parousie et rêvaient d'une révolution surnaturelle qui devait amener auprès d'eux, aux pieds du Messie glorifié, Thumanité purifiée, un disciple de ces Pharisiens quij suivant le mot de l'Évangile, couraient les terres et les mers pour faire un prosélyte, s'engageait hardiment en pleine société païenne pour annoncer aux Grecs comme aux Juifs l'avènement d'une ère nouvelle, le salut par la foi en Christ ressuscité, en dehors de toutes les observances légales, de tous les rites traditionnels^ par la simple puissance de la régénération intérieure. De ce qui n'était encore qu'une secte juive Paul faisait une religion nouvelle.
L'idée de propagande religieuse qui se réalise avec une si rare puissance dans l'activité missionnaire de l'apôtre Paul n'était pas une innovation de son ardent génie. Depuis longtemps les Juifs dispersés en Egypte, en Asie-MineurCj en Syrie, en Grèce, tout autour de la Méditerranée, s'efforçaient de gagner à leurs croyances et à leurs rites les populations païennes chez lesquelles ils avaient élu domicile. Par une sorte de nécessité inhérente à la foi monothéiste, l'oeuvre de la conversion des Gentils s'imposait à eux. Leur dieu ne se prêtait pas aux combinaisons ni aux associations dans les-
quelles les dieux païens se complaisaient. Il n'admettait pas un culte partagé : dieu unique^ créateur du ciel et delà terre, il était en principe le dieu de tous les hommes, et s'il avait fait alliance spéciale avec son peuple d'Israël, il n'avait pas renoncé à faire reconnaître sa souveraineté par les autres nations. Son peuple était même, à proprement parler, son témoin au milieu de la grande masse des hommes, devenus infidèles à leur Créateur, mais destinés à lui revenir un jour, ou à périr. Chaque fois qu'un Juif avait gagné un païen à la foi en Jahveh, il avait fait œuvre pie et cet hommage rendu par un être, exclu de l'alliance, à la souveraineté absolue de l'Éternel était à ses yeux comme une confirmation de sa propre assurance religieuse. Les religions monothéistes sont par nature des religions missionnaires. Quels que fussent la puissance du particularisme juif et le caractère national du Judaïsme strict, la logique interne de sa foi obligeait le Juif à faire de la propagande, à partir du moment où il était devenu véritablement monothéiste.
Cette propagande se heurtait à de graves difficultés, du fait des Juifs eux-mêmes comme du fait des populations où elle s'exerçait. L'orgueil insupportable de ces intrus qui prétendaient être les seuls sages et les seuls justes, l'isolement dédaigneux qu'ils affectaient à l'égard de tous les autres hommes dont le contact était considéré par eux comme une souillure, le contraste choquant entre leurs prétentions exorbitantes et la médiocrité de leur pouvoir ou de leur situation sociale, toute leur manière d'être en un mot à l'égard des païens indisposait au plus haut degré contre eux les populations chez lesquelles ils s'étaient établis, et la sécheresse, la tristesse de leur culte, la nudité de leurs temples, la pauvreté de leurs légendes, l'absence d'art dans toute leur vie religieuse repoussaient singulièrement les imaginations nourries de poésie antique, les gens habitués au décor perpétuel des cultes païens, attachés à leurs traditions, à leurs coutumes, et pour lesquels une foi abstraite, qui ne se
traduisait pas en cérémonies extérieures^ ni dans la dévotion domestique, ni dans le culte public, ne représentait guère autre chose qu'un athéisme à peine déguisé \
Malgré ces conditions défavorables, le zèle des Juifs de la Dispersion pour la propagation de leur foi fut couronné de suçcèSj tout au moins dans les villes. Sans doute, il ne faut pas se représenter qu'au milieu du P^" siècle de notre ère une proportion notable des habitants de l'Empire romain fussent gagnés au Judaïsme, mais il est certain que, presque partout où il y avait des colonies juives, il y avait aussi des prosélytes en nombre plus ou moins considérable et que chacune des nombreuses synagogues répandues à travers l'Empire était un foyer de propagande monothéiste. Cela ressort non seulement du livre des Actes des Apôtres où l'on nous montre l'apôtre Paul accueilli j)ar des prosélytes partout où il arrive et des convertis de tous pays réunis à Jérusalem, à l'occasion des grandes fêtes religieuses 'j mais encore du témoignage formel d'auteurs juifs et latins. « Il n'y a pas » de cité chez les Hellènes, dit Josèphe, il n'y a pas non » plus de cité barbare quelconque, il n'y a pas un seul iDeuple . » où notre coutume d'observer le repos du septième jour ne » se soit répandue et où nos jeûnes et nos lumières sacrées et » beaucoup de nos lois prohibitives pour la nourriture ne )) soient pas en honneur ^ » — « Les pratiques de cette race
1. Hostilité contre les Juifs à Alexandrie : Philon, Adv. Flaccum, en entier; Josèphe, Bell. Jud., II. 18. 7; VU. 3. 3; — à. A.ntioohQ,ibid. et VII. 5. 2; Ant. Jud., XII. 3. 1 ; — à Laodieée, Milet, Haliearnasse, Sardes, Ant. Jud., XIV. 2; XVI. 2. 3 à 5 et 6.2 à 7;— à Damas, 5eZ/. Jud., II. 20, 2; —à Tyr, C. Apton., I. IH; — àRome,Tacite, Jïis/;.,V. 2 à 5; Juvénal, Sat, m. 13; xiv.96; Martial, I. 41. 3; IV. 4. 7; XII. 57. 3. — L'hostilité de la foule n'implique pas celle des autorités romaines ; auprès du gouvernement, les Juifs, au contraire, jouissent en général d'une situation privilégiée.
2. Acies, II. 9 à 11 ; xiii. 16, 26, 43, 50; xiv. 1 ; xvi. 1 et 14 ; xvii. 4, 12,17; xvm. 4,7.