Josèphe, C. Apioii., II. 39; cf. II
LES PREMIÈRES COiMMUNAUTÉS EN TERRE PAÏENNE 91
» scélérate par excellence, « s'écrie Sénèquè, « se sont déve- » loppées à tel point, qu'elles sont admises aujourd'hui sur )) toute la terre : les vaincus ont dicté leurs lois aux vain- » queurs \ »
Pour obtenir un pareil résultat le Judaïsme avait dû s'adapter au milieu nouveau où il était appelé désormais à vivre et, sans rien abdiquer dé l'intransigeance de ses principes, s'accommoder aux besoins de la propagande. Non seulement les Juifs " de la Dispersion avaient adopté la langue grecque, traduit en grec leurs livres sacrés et procuré ainsi aux propagateurs de leur foi comme aux missionnaires chrétiens qui allaient bientôt prendre la place, l'instrument indispensable de toute œuvre tant soit peu générale, la langue internationale qui seule était capable de tout exprimer et qui seule était comprise partout ; mais de plus ils avaient peu à peu infusé dans leur Judaïsme lui-même tout un ensemble d'idées grecques. Ce n'était pas uniquement du judaïsme prêché en grec, c'était du judaïsme "prêché à la grecque, enrichi, fécondé par cet admirable esprit grec, non nioins puissant pour vivifier les éléments de civilisation qui lui viennent du dehors que pour les tirer de son propre fonds; c'était un judaïsme élargi, qui, sous prétexte de montrer que Moïse et les |)rophètes avaient déjà enseigné tout ce qu'il y avait de meilleur chez les jphilosophes de la Grèce, s'assimilait par une sorte d'endosmose les idées morales les plus hautes delà sagesse grecque en leur donnant une sanction religieuse, . .
On conçoit aisément que cette religion où se fondaient les enseignements des prophètes et les plus beaux préceptes de la morale stoïcienne sous les auspices de la spéculation platonicienne, ait exercé une vive attraction sur des esprits auxquels la seule philosophie ne suffisait pas et auxquels les
1, Citation du De Superstitionibus de Sénèque dans saint Augustin, De Cic. Dei, VI. 11.— Voir aussi Josèphe, Ant. JucL, XIV. 7. 2; Dion Cassius, XXXVII. 17.
cultes païens ne donnaient pas l'aliment moral qu'ils réclamaient. Les œuvres de Pliilon font revivre sous nos yeux ce judaïsme alexandrin ou hellénistique, absurde., si Ton veut, au point de vue historique, mais d'une singulière élévation morale et d'une forte et généreuse piété. Ce qui nous choque dans cette philosophie religieuse, l'absence totale de sens historique, l'idéalisme naïf auquel manquent entièrement la notion du concret et le sentiment de la réalité positive, la méthode allégorique appliquée sans mesure à l'interprétation de tous les textes, le parti pris évident de retrouver dans les traditions sacrées des Juifs la philosophie morale des interprètes, toutes ces infirmités spirituelles ne répugnaient nullement à l'esprit du temps. Les Juifs hellénistes n'en. étaient pas seuls affectés ; déjà les philosophes et les sages, les prêtres des divers cultes appliquaient les mêmes méthodes, avec les mêmes dispositions psychologiques, aux mythes et aux traditions de l'antiquité païenne. L'esprit judéo-alexandrin n'est pas un produit spontané de l'intelligence juive, mais l'application d'une forme alors générale de l'esprit humain au Judaïsme. Les Alexandrins, juifs, païens ou chrétiens, se faisaient gloire, comme d'une supériorité intellectuelle sur les esprits grossiers ou vulgaires, de ce que nous appelons leurs infirmités.
Le grand obstacle au succès de la propagande religieuse du judaïsme alexandrin, c'était le poids mort des observances légales qu'il traînait après lui sans oser le détacher. Dans tout Juif hellénistique il y avait deux hommes : le philosophe qui n'accordait de valeur qu'à la signification profonde des symboles, à l'idée morale exprimée par les rites ou les observances, et le Juif qui jugeait néanmoins nécessaire de conserver dans la pratique toutes les formes extérieures du légalisme traditionnel. La proportion de ces deux tendances opposées variait infiniment de l'un à l'autre, car rien n'était moins uniforme que ce monde composé d'éléments si étrangement hétérogènes. Officiellement le Judaïsme de la
Dispersion, tout infesté qu'il fût de l'esprit d'indépendance, n'en conservait pas moins la fidélité à la Loi mosaïque. Il admettait, il est vrai, des temporisations et des accommodements imposés par les circonstances et que le Judaïsme palestinien n'accordait pas aussi facilement ; mais le vrai Juif, le Juif complet, n'en restait pas moins le circoncis qui observe toute la Loi ^ .
Seulement dans la synagogue de la Dispersion ce Juif, ce circoncis légaliste, apprenait à coudoyer tous les jours des adorateurs de l'Éternel, moins asservis aux pratiques du bigotisme mosaïque, plus logiques dans l'application de leurs principes idéalistes, plus attachés par conséquent aux dispositions religieuses et morales, dont les rites ou les observances étaient l'expression symbolique purement extérieure, qu'a ces formes légales en elles-mêmes dénuées de valeur. Il se déroulait ainsi dans la société judéo-hellénistique un procès analogue à celui qui devait se débattre quinze siècles plus tard dans l'Église catholique à l'appel de la Renaissance chrétienne. Érasme et ses amis ne manquaient pas une occasion de proclamer que les pratiques de la dévotion catholique, telles que les jeûnes, les pèlerinages, les processions, n'avaient aucune valeur religieuse en elles-mêmes, que seules, la contrition, la repentance, la communion spirituelle avec les saints et avec le Christ, dont ces pratiques dévotes étaient la manifestation extérieure, contribuaient au salut des âmes. A force d'entendre de pareils enseignements, beaucoup des meilleurs esprits en vinrent à se demander pourquoi l'on conservait ces inutiles observances, et nombre d'âmes pieuses furent prises d'indignation à la pensée que le pauvre peuple chrétien était éloigné de la foi vivifiante par le cérémonialisme stérile et creux de l'Église. Mais quand les premiers réformateurs, se fondant sur les déplorables conséquences du matérialisme religieux dénoncé par