‹ Les origines de l'épiscopat [microform]Chapitre 29 sur 163 · ROMAINS · texte numérisé non relu

ROMAINS

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On observe à première vue qu'il ne peut pas s'agir ici d'énumérations limitatives et complètes. L'apôtre se propose simplement de montrer la variété des dons répandus parmi les fidèles ; il ne prétend pas en épuiser la liste, ni établir des distinctions nettement tranchées entre ces formes diverses de l'activité chrétienne, comme s'il eût été interdit à celui qui avait le don de l'enseignement de présider. Il faut se garder avant tout de traiter ces passages d'une correspondance apostolique comme des textes législatifs ; l'irrégularité de la construction où par deux fois l'auteur confond dans une même énumération les noms génériques des fonctions et les désignations des individus qui s'en acquittent, suffirait déjà à prévenir une interprétation strictement juri-

dique \ Il n'y a pas dans ces communautés quelqu'un qui soit officiellement chargé de faire des miracles ou dont la fonction sociale soit d'exercer la miséricorde. Cela va de soi, mais c'est justement ce caractère spirituel des aptitudes distinguées par l'apôtre qui nous oblige à ne pas attribuer une signification trop ecclésiastique aux expressions susceptibles de désigner des fonctions organiques de la communauté.

De là les différences si frappantes entre les trois listes. La plus précise est celle de VÉptire aux Éphésiens ; il est facile de distinguer les fonctions qui y sont énumérées, et c'est là peut-être un symptôme de rédaction un peu postérieure, comme aussi l'emploi du terme éuangéliste à côté de celui à!apôtre. Deux dénominations sont communes aux trois textes avec une légère variante : le prophète et le didaskalos ou didaskôn. Une fonction identique s'y retrouve sous trois noms différents: les frères qui ont le don de xugspvrja'.ç dans VÉpître aux Corinthiens se rapprochent singulièrement, en efîet, du TrpoïffTâfJLEvoç de VEptù^e aux Romains et des iroijjiÉvsç

1. M. H. Bois, Adoei^saria critica de I ad Cor. Epistula (Erlangen, Deichert, 1887), propose de supprimer l'irrégularité de la construction dans / Co}\, xii. 28, en supprimant ou? [jt,£v comme doublet de [Jt.£pouç du verset précédent. Cette correction hardie ne fait pas disparaître l'irrégularité de construction analogue du passage correspondant de VEpître aux Romains (xii. 7). Sans chercher ici des intentions cachées chez l'auteur, il me semble préférable de reconnaître que, probablement par une adaptation spontanée et en quelque sorte inconsciente du langage à la pensée intime de l'apôtre, ce mélange des noms de charismes impersonnels et de noms désignant les chrétiens qui en sont dotés, répond justement au désir de Paul d'enlever tout prétexte à glorification individuelle ou à rivalités personnelles entre les détenteurs de ces dons, qui ne sont rien par eux-mêmes et ne valent que comme membres de la société chrétienne et organes du Christ. — Voir des énumérations analogues à celles de notre tableau comparatif dans : Die Lehrc der XII Apost'el nebst Unlerstuhungcn sur àltesten Geschichte der Kirchenverfassuiig und des Kirchenrechts, par Adolf Harnack {Texte und Uiitersuchungen s. Gesck. d. altchristl. Literatitr, II. 2, p. 111 et suiv.).

12G LES ORIGINES DE l'ÉPISCOPAT

de celle aux Éphésiens. Observons encore que le terme à7zô(TToXo<; manque clans la liste cle la lettre aux Romains et que dans le passage de la première aux Corinthiens, comme dans le fragment de VÉpître aux Éphésiens, il n'j a rien qui corresponde à la Staxovîa. Enfin les termes ^rpeaSkepo; et iTJ.a-Aor^oc ne se trouvent dans aucun des trois documents, pas plus qu'une dénomination quelconque rappelant celles en usage dans la synagogue juive.

Il n'y a pas lieu de s'arrêter aux charismes de bienfaisance. La signification en est claire, et ils n'ont, d'ailleurs, aucun rapport avec le gouvernement des premières communautés pauliniennes. Les dons de faire des miracles, de guérir les malades, d'exhorter ceux qui ont besoin d'être encouragés ou consolés, d'assister ceux qui ont besoin de secours ou d'exercer la miséricorde envers les malheureux, sont des manifestations de la charité intense et de la foi naïve qui animaient la première société chrétienne. Le « parler en langues » est un parler extatique, dont la description donnée par l'apôtre Paul au ch. xiv delà I^ É pitre aux Corinthiens permet de se faire une idée. Les autres expressions, au contraire, sur lesquelles nous avons attiré l'attention, ont besoin d'être serrées de plus près, parce qu'elles désignent des personnes qui prennent une part plus ou moins active à la direction des communautés.

Le prophète et le didaskalos sont l'un et l'autre des prédicateurs, mais de nature différente. Le prophète est un inspiré ; il ne tire pas de son propre fonds ce qu'il dit à la communauté ; cela lui vient de Dieu : Il connaît les mystères, les choses cachées au commun des mortels. Il parle avec chaleur, avec enthousiasme, mais sans tomber en extase. C'est là justement ce qui le distingue de celui qui « parle en langues » ; celui-ci émet des sons inarticulés, des paroles incohérentes, prononce des phrases brisées et incompréhensibles ; il faut qu'elles soient traduites en langue intelligible par un interprète, sous peine de ne contribuer en rien à

rédification de la communauté \ Le prophète, au contraire, s'exprime dans un langage compréhensible pour tous ; il reste maître de son inspiration. Il est un révélateur. Sa mission ne consiste pas â expliquer des textes sacrés ou à enseigner d'une façon méthodique ; il doit remuer les âmes, bouleverser les pécheurs en leur faisant sentir l'énormité de leur déchéance et les amener contrits, vaincus, à se prosterner devant Dieu ; il doit élever les cœurs par la divulgation des secrets de la sagesse et de la bonté divines, leur communiquer une ardeur nouvelle et les encourager par la description des mystères de l'avenir ^

Le didaskalos a des visées moins hautes. Il enseigne, il instruit ; il fait connaître aux nouveaux venus ce qu'ils ont besoin de savoir pour devenir chrétiens en connaissance de cause ; il explique à tous les choses difficiles à comprendre dans les traditions des anciens ou dans les préceptes de la foi nouvelle ; il est le pendant chrétien du rabbi juif et, très probablement aussi, de bonne heure l'émule du sophiste grec, l'homme des spéculations savantes, les prémisses du théologien '. Nous retrouverons l'un et l'autre plus loin, notamment dans les communautés dont nous parlent les Actes et la diâachê.

Le didaskalos est appelé à une destinée bien autrement considérable que le prophète. A Corinthe, — et sans doute aussi dans les Églises primitives de Rome et d'Éphèse,

1. / Cor., XII, 10, 28, 30 ; xm. 1, et surtout xiv. 2-23. —. Dans toutes les religions de rantiquité l'extase a été considérée comme une manifestation de la possession de l'esprit humain par l'esprit divin. Voir A. Réville, Prolégomènes de l' Histoire des religions, p. 211 et suiv., avec les observations destinées à établir la distinction entre ce qu'il y a d'irrationnel et de sérieux dans cette disposition générale des religions antiques.

2. / Cor., XIV. 24-33, surtout vers. 25, 30 et 32. — Cf. Luc, vu. 39; Jean, iv. 19, où se trahit bien l'idée populaire.

3. Voir, outre les passages cités: Rom., ii, 20; / Cor., iv. 17; cf. Jean, I. 39; Col., ni. 16.

puisque les prophètes sont mentionnés au premier rang avec les apôtres dans les trois listes précitées, — le don de prophétie semble avoir été le plus estimé. C'est le charisme auquel tout le monde aspire. Il est, en effet, plus facile, dans un milieu exalté comme celui de la chrétienté primitive, de laisser parler Tabondance du cœur que de donner un enseignement qui suppose des recherches antérieures et des connaissances acquises. Et comme chaque membre de la communauté a le droit de prophétiser ou d'enseigner, dès qu'il estime avoir quelque chose à dire à ses frères, comme il n'y a pas de personnages spécialement affectés à ces fonctions en vertu d'une délégation permanente de l'association, il est fort naturel qu'il y ait plus d'amateurs pour la prophétie que pour l'enseignement. A l'Église de juger si les discours des uns et les instructions des autres procèdent réellement de Dieu ou s'ils ne méritent pas d'être écoutés ^ . Plus tard, lorsque l'organisation ecclésiastique aura commencé à se constituer, lorsqu'une tradition sera formée et que les gouvernants comme la tradition réclameront pour eux l'autorité de la « chose établie », l'inspiration du prophète provoquera de plus en plus de défiance chez les conducteurs des Églises, à cause de son indépendance même. Le prophète est destiné à entrer en lutte avec l'Église, tandis que le didaskalos deviendra, comme son prototype, le grammateus de la synagogue juive, le principal interprète, défenseur et propagateur de l'institution ecclésiastique, des écrits consacrés par elle et de la règle de foi dans laquelle elle résumera ses principes. Il sera absorbé par le clergé, mais pour reprendre une vie nouvelle, plus intense.

1. / Cor., XVI. 26: « Comment les choses se passent-elles donc, » frères ? Quand vous vous assemblez, chacun de vous apporte son can- » tique, son enseignement, sa langue, c'est-à-dire son « parler en langues», » sa révélation, son interprétation. » — Et v. 29 : « Que deux ou trois » prophètes prennent la parole et que les autres soient juges. » — Cf. V. 31. — Voir plus haut, p. 120, n" 4, les passages qui attestent la souveraineté de la communauté corinthienne.

UApostolos

Le titre à^ apôtre, dans les Épîtres de Paul comme dans les documents évangéliques précédemment étudiés, désigne un « envoyé », « celui qui est chargé d'une mission », « un délégué ». C'est le sens propre du mot\ Il apparaît clairement dans la seconde Épître aux Corinthiens (viii, 23), où les deux inconnus, envoyés à Corinthe avec Tite pour recueillir des subsides en faveur des pauvres de Jérusalem, sont qualifiés de àitôffToXot Èy.xXï)(jiwv; quelques lignes plus haut, Paul a . spécifié que l'un des deux a été désigné par le suffrage des églises pour apporter à Jérusalem le produit de la collecte organisée en Macédoine. De même dans Y Épître aux Phi- Uppiens, Épaphrodite est appelé « apôtre et liturge » des chrétiens de Philippes, parce qu'il a été chargé par eux de porter à Paul leurs offrandes pour subvenir à sa détresse".

1. Voir plus haut, p. 27 à 30; p. 51. Le sens n'est pas douteux. Le verbe àTroaTÉXXco est employé très fréquemment dans le Nouveau Testament et le terme àTioaxoXoç y figure 79 fois, dont 68 dans lès écrits émanant de Paul ou d'auteurs paulinîens. Voir la belle étude de J.-B. Lightfoot, évêque de Durham, sur l'acception du mot apostolos chez les premiers chrétiens, dans son Commentaire sur l'Épître aux Galates, Saint Pauls Epistle to the Galatians {T éd.), p. 92 à 101. Tout en admirant l'érudition de l'auteur, on doit se garder de chercher dans le grec classique du IV° siècle avant J.-C. ou dans le langage des auteurs chrétiens du IV' siècle après notre ère des analogies pour déterminer le sens du mot apostolos dans la langue de saint Paul, trois ou quatre cents ans plus tard ou plus tôt. Ce n'est pas d'une bonne méthode scientifique.

2. Ep. aux PhiL, li. 25 : 'ETuatppoStxov, xov àôsXoov, xai auvep^ov xal CTUcrpaTicoTiriv (Jiou, ôjjiôiv 8e à'KÔ'J'zoAo^/ xai XeiToup^ov xîjç y^pslccç [J^ou... Cfr. IV. 14 et suiv. C'est ainsi que Philon (De Monarchia, IL 3) appelle tspÔTiojzTrot les délégués élus par les communautés juives de la Dispersion pour porter le tribut au Temple de Jérusalem. Plus tard, ce furent les délégués envoyés par le Patriarche juif de Palestine pour

130 ORIGINES DE l'ÉPISCOPAT

Dans les deux cas le terme apostolos désigne des délégués, ayant reçu mission de faire parvenir à destination un message et un cadeau, comme des ambassadeurs sont chargés de transmettre les présents de leur souverain à qui de droit et de faire connaître ses instructions. Aussi bien Paul lui-même se qualifie ailleurs, à deux reprises, d' « ambassadeur pour Christ ^)).

On voit déjà par ces exemples que dans les Épîtres pauliniennes le titre d'apôtre n'est pas réservé « aux Douze » et à Paul. Non seulement il est attribué à Épaphrodite et aux compagnons de Tite, mais il est appliqué expressément à Andronicus et à Junias'. Jacques, frère de Jésus, est aussi rangé parmi les apôtres; Barnabas et ApoUos sont traités comme s'ils en faisaient partie*. Enfin, comment Paul pourrait-il qualifier de « faux apôtres » (4^£uoaTC6(jxoXot) les personnages qui sont venus à Corinthe, en son absence, pour détourner de lui ses disciples au nom du Christ, s'il n'y avait pas eu dans la chrétienté primitive bien d'autres missionnaires que les Douze pour se parer du titre d'apôtre? Il n'est pas un instant admissible, en effet, que dans cette magnifique

récolter le tribut dans les diverses régions de la Dispersion qui furent appelés apostoli : Code ThèocJosien, XVI. 8. 14; Épiphane Hœr., xxx. 11 (éd. Oehler, t. I, p. 258). Cf. Lightfoot, O. c, p. 93.

1. 77 Cor., V. 20; Épkès., vi. 20 [biàp XptffToù Trpsa-êsueiv).

2. Rom., XVI. 7 : sTîtffïjp.oi Iv loTç àizoïyzô'koii;. Nos versions rendent en général ce passage d'une façon inexacte : « avantageusement connus des apôtres » (Oltramare), « distingués parmi les missionnaires » (Reuss), tant cette attribution du titre d'apôtre à d'autres qu'à Paul et aux Douze a paru inadmissible aux traducteurs. — Junias est un nom d'homme; il ne s'agit pas d'une femme; cfr. Lightfoot, O. c, p. 96, n. 1.

3. Ép. aux Galates, i. 19. Cfr. 7 Cor., ix. 5, où l'auteur distingue « les autres apôtres et les frères du Seigneur et Céphas ». Ici le mot « apôtre » ne désigne pas non plus exclusivement les Douze; autrement l'auteur n'aurait pas ajouté nominativement Céphas. — Barnabas, mentionné au v. 6, fait aussi partie des « autres apôtres ». — Pour ApoUos, voir I Cor., iv. 6 à 9.

apostrophe de la seconde Épître aux Corinthiens « aux ouvriers astucieux qui se déguisent en apôtres de Christ comme Satan se déguise en ange de lumière», Paul s'adresse aux Douze ou à l'un quelconque d'entre eux\ Il ne pouvait lui venir à l'esprit de leur contester le titre d'apôtre, et rien ne nous autorise à soupçonner Tintervention personnelle de l'un des Douze à Corinthe. A l'exception de Pierre et de Jean, ceux-ci n'ont exercé nulle action en dehors du monde palestinien; ils étaient probablement bien incapables d'en exercer aucune. Or, ce n'est ni Pierre, ni Jean que l'auteur de la IP Épître aux CoîHnthiens combat avec une pareille ardeur. Son argumentation eût été tout autre à leur égard. Ce sont des gens qui se prétendent bien plus authentiquement apôtres que lui et qui se réclament du Christ lui-même pour arracher les chrétiens de Corinthe aux doctrines pernicieuses de Paul ou d'ApoUos '. Qu'ils soient des émissaires des judéo-chrétiens de Jérusalem, où l'élément légaliste dont Jacques, frère du Seigneur, est le représentant, domine dès lors de plus en plus, ou que ce soient des judaïsants indépendants, peu importe ici. Leur grand argument est celui que Paul rencontre partout chez ses adversaires : on l'accuse de n'être pas un véritable apôtre du Christ, d'être un orgueilleux qui prêche ses propres spéculations au lieu de prêcher Jésus ; on lui reproche de trahir celui qu'il prétend servir et d'exploiter à son profit les naïfs qui se laissent gagner par son enseignement. Il n'a pas connu le Christ, et par conséquent il ne peut pas rendre témoignage de lui, ni avoir reçu de lui sa mission apostolique ^

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