V[ PREFACE
générale des origines de l'épiscopat, sans rompre le fil de l'exposition et compromettre l'harmonie du récit.
Plusieurs années se sont écoulées avant que j'aie pu réaliser le plan formé dès 1890, En publiant aujourd'hui dans la Bibliothèque de V École pratique des Hautes Études, section des sciences religieuses, le travail d'ensemble que j'annonçais alors, je reprends en cjuelque sorte, dans la collection où nous présentons au public quelques-uns des fruits de nos étudeSj l'enquête à laquelle je me suis livré dans nos modestes et tranquilles conférences de la Sorbonne pendant les années 1886 à 1889. Tous les documents qui seront étudiés dans ce travail ont été dépouillés et interprétés de concert avec les élèves. Ce livre est né à la section des sciences religieuses. Puisse- t-il ne pas être trop indigne de la maison qui a abrité sa naissance, de cette maison vraiment moderne où l'histoire religieuse est étudiée dans la pleine liberté de l'esprit scientifique, sans entraves confessionnelles, avec le respect que la science doit aux plus hautes manifestations de la vie morale de rhuraanitc !
ÉTUDE SQR LA FORMATION DU GOUVERNEMENT ECCLÉSIASTIQUE AU SEIN DE L'ÉGLISE CHRÉTIENNE
1. Les Solutions confessionnelles. — De tous les gouvernements qui exercent aujourd'hui leur empire clans le monde occidental Tépiscopat chrétien est le plus ancien. Si la légitimité du pouvoir devait se mesurer à sa durée, aucune forme gouvernementale n'aarait de titres plus imposants à faire valoir. Voici dix-huit siècles que les premiers évoques firent leur apparition dans le monde antique, au sein des petites communautés agitées -et troublées du christianisme naissant ; et depuis ces modestes débuts Tinstitution épiscopale n'a cessé de s'étendre. La société antique est entrée dans son repos ; l'Empire romain s'est écroulé ; la face du monde s'est renouvelée à plusieurs reprises ; les Barbares ont bousculé la civilisation ; l'isilamisme a fauché la moitié de la chrétienté ancienne ; la découverte de nouveaux continents a brisé les cadres étroits où se renfermait le monde catholique du moyen âge; la Renaissance a balayé la science de l'Église triomphante et fait éclore l'esprit moderne ; la
Réformation a enlevé à TÊglise romaine la moitié de son domaine et la Révolution française lui a ravi ses privilèges : répiscopat catholique est toujours debout, survivant à toutes ces révolutions, aussi fortement organisé que par le passé, étendant son pouvoir sur un domaine plus vaste qu'autrefois et compensant par une concentration plus rigoureuse que jamais l'affaiblissement de son pouvoir matériel.
Cette durée exceptionnelle, à laquelle on ne pourrait guère opposer que la longévité plus grande encore du pouvoir exercé en Chine parle Fils du ciel, contribue certainement à l'autorité de l'épiscopat, même de nos jours. Si dans certains milieux on repousse volontiers ce qui est ancien;, comme indigne d'être conservé dans le monde moderne, ailleurs, dans la grande masse comme parmi les esprits cultivés, par instinct ou en vertu d'un raisonnement réfléchi, on est au contraire porté à considérer comme nécessaire ce qui existe depuis si longtemps. Aux nouveautés discutables on préfère les institutions qui ont fait leurs preuves séculaires, sans se demander si l'organisation qui convenait aux conditions sociales du passé s'adapte encore aussi bien aux conditions toutes différentes de la société actuelle. Pour un grand nombre de nos contemporains la religion est inséparable du christianisme traditionnel, le christianisme inséparable de l'Église du passé, l'Église inséparable de l'épiscopat. Et de même que l'on ne conçoit pas un christianisme différent de celui que l'on professe actuellement, de même on n'imagine pas que l'épiscopat ait jamais été différent de ce qu'il est de nos jours. Spontanément l'esprit associe à l'idée d'une si longue durée l'idée d'immutabilité.
L'Église romaine elle-même, il faut le reconnaître^ ne pousse pas ses prétentions jusque-là. Elle professe que, dans ses institutions comme dans son enseignement, il y a eu développement, épanouissement progressif des vérités religieuses que Dieu lui a confiées et croissance régulière de
LE PROBLEME à
l'organisme ecclésiastique dont les fondements ont été posés par les apôtres. Mais, si elle ne prétend pas à l'immutabilité, elle ne saurait admettre qu'il y ait contradiction entre les diverses phases de son évolution dogmatique ou ecclésiastique, et elle est obligée de retrouver à ses origines, au moins le germe de son développement ultérieur. Cette obligation est particulièrement pressante lorsqu'il s'agit de l'institution du gouvernement épiscopal. L'épiscopat, en efîet, est la clef de voûte de tout l'édifice ecclésiastique dans le catholicisme romain. Qu'est-ce qui garantit la vérité de l'enseignement de l'Église, l'efficacité de ses sacrements, la valeur de ses pratiques, l'excellence de ses rites ? C'est la régularité de la succession épiscopale. Les dogmes, les sacrements, les institutions de l'Église ne sont pas des inventions humaines ; le pouvoir surnaturel que s'attribue l'Église, de définir la vérité religieuse et de communiquer aux hommes pécheurs la grâce divine qui les sauve, elle ne le tient pas d'elle-même. Toute cette puissance lui vient de Dieu par Jésus-Christ qui a révélé la vérité à ses disciples, et transmis le pouvoir de conférer la grâce divine à ses apôtres, lesquels à leur tour ont légué ces trésors aux évoques institués par eux pour être leurs successeurs. Ces premiers évoques ont transféré leurs pouvoirs à d'autres, de génération en génération jusqu'à nos jours, et c'est ainsi que l'Église catholique, aujourd'hui encore, se déclare en possession de la vérité absolue et prétend seule faire bénéficier les hommes du salut apporté par Jésus-Christ.
Ce sont là choses connues de tous. L'autorité de l'Église repose uniquement sur la régularité de la succession épiscopale et sur le caractère apostolique de l'institution épiscopale. L'Église^ donc, peut bien accepter que nous ne retrouvions pas à l'origine toutes les attributions que le droit canon confère aux évêques et qui ont varié avec les temps ; mais elle ne peut pas admettre qu'il n'y ait pas eu d'évêques dès le temps des apôtres, ni que ces évêques n'aient pas eu domi-
nation sur les simples presbytres comme sur les fidèles, ni même qu'ils n'aient pas reçu la consécration apostolique. Car, s'il en était ainsi, le fondement même de son autorité s'écroulerait.
Dans le catholicisme Tévêque est le successeur des apôtres, le dépositaire de la vérité chrétienne ; il est investi des pouvoirs apostoliques; il est d'institution divine; il est supérieur aux simples prêtres ^ ; en dehors àe^ jura communia, c'està-dire communs â tous ceux qui ont reçu Tordination, il possède les jura resei^vata ou pontijicalia. A ce point de vue, par conséquent, Tépiscopat a dû exister dès l'origine comme institution à part. On peut avec la plupart des docteurs du moyen âge " et pour ne pas repousser trop brutalement les textes anciens qui parlent d'une égalité de droits spirituels entre les prêtres et les évêques ^ considérer l'épis-
1. Concile de Trente, Scës.^ XXIII^ c iv: « Prseter caeteros ecclesias- » ticos gradus Episcopos, qui in Apostolorum locum suceesserunt, ad » hune hierarchicum ordinem prsecipue pertinere et positos a Spiritu » sancto regere Dei Ecclesiam eosque presbyteris superiores esse. » — De sacramento orditiis, c. vu : « Si quis dixerit episcopos non esse pres- )) byteris superiores. . . anathema sit ! »
2. Thomas d'Aquin, Summa, II, ii, qusest. 184, art. 6, dit, après avoir cité saint Jérôme {Epîtrc à Tite): «De presbytero et episcopo dupliciter » loqui possumus. Uno modo quantum ad nomen : et sic olim non dis- )) tinguebantur episcopi et presbyteri. . . Sed secundum rem semper » inter eos fuit distinctlo, etiam tempore Apostolorum. » — Gratien, Decr., P. 1, Dist., 95, c.5, s'appuie sur saint Jérôme (Epist. I ad Titum) pour déclarer : « Presbyter idem est qui episcopus, ac sola consuetudine » prsesunt episcopi presbyteris. » — Cf. néanmoins ibid., Dist., 21, art. 12 : « Apud veteres iidem episcopi et presbyteri fuerunt, quia illud » nomen dignitatis est et non setatis. Ideo autem et presbyteri sacerdotes » vocantur, quia sacrum dant, sicut et episcopi ; qui^ licet sint sacer- » dotes, tamen pontiflcatus, apicem non habent, quia nec chrismate » frontem signant^ nec Paracletum spiritum dant, quod solis deberi » episcopis lectio Actuum Apostolorum demonstrat. » — Cf. Dist., 93, art. 24 (toujours d'après saint Jérôme).
3. Pour les temps primitifs cq travail en offrira de nombreux
copat comme une extensio ou. perfectio presbyteratus ; mais la dignité épiscopale n'en reste pas moins spéciale et d'un degré supérieur à celle du simple prêtre.
La doctrine catholique, sur ce point, est-elle d'accord avec l'histoire ? Dés que les études historiques ont commencé à fleurir au souffle de la Renaissance, le contraste entre l'organisation de l'Église primitive et la constitution de l'Église romaine du moyen âge s'est imposé à tous les esprits non prévenus. L'application à la Bible de la nouvelle méthode d'interprétation, qui n'isolait plus les textes bibliques de leur contexte pour leur infliger un sens abstrait sans aucun rapport avec le reste de l'écrit auquel ils appartiennent, mais qui permettait de reconstituer un enseignement biblique et une image des premières communautés chrétiennes, l'ardeur renaissante pour les antiquités chrétiennes comme pour les lettres profanes du monde antique, révélèrent aux libres esprits de la Renaissance des origines chrétiennes bien différentes de celles que la doctrine officielle impliquait. Et lorsque ce conflit entre la Bible et l'Église eut fait éclater la Réformation, lorsque les hommes du centre et du nord de l'Europe, plus logiques et plus consciencieux que la majorité des humanistes italiens, ne pouvant supporter davantage le divorce entre leurs convictions et leurs croyances, furent amenés par la force même des choses à opposer l'autorité de la Bible à l'autorité de l'Église, ils ne manquèrent pas d'exploiter à leur profit ces révélations de la science biblique naissante. Car l'autorité de l'Église,
exemples. A une époque plus tardive le principal témoin est saint Jérôme. On connaît ses célèbres déclarations : Epist., CXLVI, 1 (éd. Vailarsi, t. I) : (( Nam quum apostolus perspicue doceat eosdem esse presbyteros » quos episcopos, etc. . , Quod autem postea unus electus est, qui ceeteris » prseponeretur, in sehismatis remediura factum est : ne unusquisque » ad se trahens Christi ecclesiam rumperet. . .» Et chap. ii : « Presbyter » et episcopus aliud œtatis, aliud dignitatis est nomen... in episcopo » et presbyter continetur. » — Cf. Epist., LXIX, c. m.
c'était l'autorité des papes, des conciles, de la tradition codifiée, en d'autres termes l'autorité des évêques et de la succession épiscopale régulière. Montrer qu'elle reposait sur une erreur, c'était infirmer sa légitimité et justifier le refus d'obéissance qu'on lui opposait.
Aussi les réformateurs et leurs disciples proclament-ils le sacerdoce universel, l'égalité primitive du prêtre et de l'évêque, le caractère laïque du presbytre qui, pour eux, est un ancien et non un prêtre disposant après l'ordination d'un pouvoir surnaturel. L'épiscopat, d'après les archives mêmes de la révélation, n'est pas d'institution divine. La distinction du prêtre et de l'évêque, sauf pour les théologiens de l'Église anglicane, est une simple différence de nom à l'origine, variant selon les pays ou selon les fonctions, mais sans que cette difEérence implique une subordination hiérarchique \
1, Calvin nomme indifféremment ceux qui ont le gouvernement de l'Église : évêques, prêtres, pasteurs et ministres « suyvant l'usage de )) l'Escriture, laquelle prend tous ces mots pour une mesme chose ». (Inst. chrèt., IV, 3, 8.) — La Confession gallicane (1559), art. xxx : « Nous croyons tous vrais pasteurs, en quelque lieu qu'ils soient, » avoir même autorité et égale puissance sous un seul chef, seul sou- » verain et seul universel évêque, Jésus-Christ. » Art. xxxi : « Nous » croyons que nul ne se doit ingérer de son autorité propre pour gou- » verner l'Église, mais que cela se doit faire par élection, en tant qu'il )) est possible et que Dieu le permet. » — Cf. Seconde confession helcéiique (1566), ch. xviii, art. 6. — L'Église luthérienne, ici comme sur plusieurs aunes articles de la doctrine ou de la discipline, a appliqué les principes de la Réforme d'une manière moins rigoureuse que les églises zwingliennes et réformées. Luther, dans sa période révolutionnaire, avait bien aflarmé la sacriflcature universelle de tous les chrétiens et le droit pour les communautés d'élire leurs conducteurs spirituels (cfr. Von cler Freiheit eines Christenmenscken et un opuscule de 1523 : Dass eine chinstliche Versammlung oder Gemeine Recht und Macht hahe aile Lehre su urteilen iind Lehrer za herufen), mais la Confes- 'sion d'Augsbourg est muette sur ce point et se borne à contester aux évêques, au nom de l'Évangile, toute juridiction de jure divino en dehors du ministère de la Parole et de l'administration des sacre-
Les ministres protestants, même dans les églises où l'on conserve une certaine variété de dignités ecclésiastiques, ont tous les mêmes droits spirituels et n'ont aucun caractère surnaturel. Ils sont avant tout les ministres de la Parole de Dieu, des instructeurs chargés de faire connaître, comprendre et observer les enseignements de Dieu dans la Bible, des otSàaxaXoi ^ , Le gouvernement de l'Église ne leur appartientpas en vertu d'une autorité sacramentelle. Tantôt ils sont délégués de la communauté, conjointement avec des laïques, dans le système calviniste synodal ; tantôt ils détiennent leur pouvoir de l'Église ou même d'une délégation du prince temporel comme dans le système luthérien. La science biblique, ainsi, n'a pas seulement fourni des armes à la Réforme pour combattre l'autorité de Tépiscopat catholique, mais encore un type idéal d'après lequel les églises protestantes se sont constituées avec plus ou moins de fidélité , avec plus ou moins d'accommodations aux circonstances politiques et sociales, plus rigoureusement chez les calvi-
ments (art. v, De potestate ecclesiastica). Les Articles de Smalkalde portent : « Paulus extequat ministres et docet Ecclesiam esse supra » ministres » (p. 342). . . et « omnium confessione etiam adversariorum » liquet, potestatem jure divine communem esse omnibus qui prsesunt » Ecclesiis, sive vocentur pastores, sive presbyteri, sive episcopi » (p. 352). Mais après avoir supprimé les privilèges de l'épiscopatjare dlvino, l'Église luthérienne les rétablit /«re htimano. L'Apologie de la Confession d'Augsbourg (p. 204) dit : « Saspe testati sumus, nos summa » voluntate cupere conservare politiam ecclesiasticam et gradus in » Ecclesia factos etiam humana auctoritate. Scimus enim bono et utili » consilio a Patribus ecclesiasticam disciplinam hoc modo ut veteres » canones describunt, constitutam esse. » — Cette indétermination eut bientôt pour conséquence le transfert des pouvoirs administratifs des évêques aux princes temporels qui imposèrent leur autorité de jure huinano.
1. Les sacrements mêmes qu'ils ont mission d'administrer n'ont d'efficacité que pour autant qu'ils sont reçus par des fidèles instruits de la Parole de Dieu qui met ceux-ci en état de les recevoir avec la foi indispensable.
nistes que dans toutes les autres variétés du protestantisme.
Voilà pourquoi depuis la Réformation les études sur les origines de l'épiscopat n'ont pas été uniquement inspirées par le souci de la vérité historique. Des intérêts confessionnels de la plus haute importance dominent le débat pendant deux siècles, à l'insu même des érudits qui le mènent. Suivant que l'historien est catholique, protestant ou anglican, on peut dire d'avance quel sera, dans les grandes lignes, le résultat de son enquête. Il fait de la controverse plus encore que de l'histoire \ Nous aurions peut-être tort de nous en plaindre. C'est au stimulant de ces passions confessionnelles que l'histoire ecclésiastique a dû l'avance qu'elle a eue pendant longtemps sur l'histoire profane, et l'honneur d'av-oir été pour beaucoup une admirable école de critique et d'érudition. En outre, on voit que la question qui nous occupe n'est pas simplement un objet de curiosité historique, un sujet académique. Elle a été et elle est encore aujourd'hui pour un grand nombre de nos contemporains une question vitale, puisque l'institution dont il s'agit de rechercher les origines est encore aujourd'hui l'un des facteurs les plus importants de l'organisation sociale.
Néanmoins il est bien clair qu'au point de vue scientifique
] . Cette controverse fut vive surtout au XVIP siècle. Il ne rentre pas dans le plan de notre étude d'en retracer les détails. On peut citer comme particulièrement remarquables, du côté catholique, les deux ouvrages du Père Petau : Dissertationum ecc lestas ticarum libri duo in c/uibus de cpiscoporuin digniiate et potestate, etc., disputa ttœ {1Q41), et surtout: De ecclesiasticn hierarchia libri quinqae in quibus potissimum de episcopis et presbyteris deqtie eorum dijferentia disputatur (Paris, 1641, in-fol.). Et du côté protestant : Saumaise, De episcopis et presbiiteris (1641), et Blondel, Apologia pro sententia Hieronrjmi de episcopis et presbijteris (Amsterdam, 1646). Les savants théologiens anglicans ne furent pas les derniers à prendre la défense de l'institution épiscopale. Les Ussher, les Pearson, les Dodwell, les Bingham, dans la seconde moitié du XVIP et au commencement du XVIIP siècle, déploient toute leur érudition à la fois pour montrer l'institution apostolique de l'épiscopat et pour réfuter la primauté catholique de Pierre.
les préoccupations confessionnelles doivent être absolument bannies de Tenquê te. C'est là justement ce qui donne à un certain nombre de travaux modernes une autorité plus grande, quels que soient du reste les mérites des recherches plus anciennes.. Ceux-là seuls sont vraiment qualifiés pour parler des origines de l'épiscopat, qui se sentent parfaitement indépendants à l'égard de la solution que l'étude scientifique leur révélera comme seule vraie ou tout au moins comme la plus probable. Quand même il nous serait prouvé que la doctrine catholique sur l'institution apostolique de l'épiscopat et la régularité de la succession épiscopale est historiquement exacte, nous ne nous croirions pas pour cela obligé de nous incliner devant l'autorité des évêques contemporains ; ce serait pour nous un fait historique intéressant, voilà tout. Il faut absolument que dans les études d'histoire biblique ou ecclésiastique nous nous défassions de toute préoccupation étrangère à l'histoire, quelque respectables que soient les convictions intéressées au débat, avec la profonde conviction que pour la conscience moderne il y a une religion supérieure à celle de l'Église^ du parti politique ou philosophique auxquels on se rattache : le culte de la vérité.
2. Solutions principales de la critique moderne. — On sait quelle prodigieuse abondance de travaux a suscitée de nos jours l'histoire des premiers siècles de l'Église. L'histoire ecclésiastique, comme la plupart des autres disciplines scientifiques, souffre aujourd'hui de pléthore. Sans avoir été l'objet de monographies aussi nombreuses que d'autres sujets de même nature, justement parce qu'elles avaient été si souvent traitées au cours des controverses antérieures, les origines de l'épiscopat ont été étudiées nécessairement dans toutes les histoires des premiers siècles de l'Église, dans un grand nombre de commentaires sur les plus anciens écrits chrétiens et dans les multiples traités sur l'histoire du droit
canonique. Parmi les ouvrages spéciaux de la première moitié du siècle nous nous bornerons à signaler : Der Ursprung des Episkopats (Tubingue, 1838), de F.-C. Baur, qui, sur ce point comme sur tant d'autres, a été un initiateur fécond ; Die Einheit der Kirche (Tubingue, 1843, 2^ éd.), de A. Môhler ; Ignatius und seine Zeit, de Chr. Bunsen (Hambourg, 1847), auquel il faut joindre toute la littérature, si abondante, sur les Épîtres d'Ignace ; Anfànge der christlichen Kirche (Wittenberg, 1837), de Rothe ; Entstehung der altkatholischen Kirche (Bonn, 1857, 2® éd.), ouvrage capital de A. Ritschl, auquel on peut opposer le livre fort intéressant de Dôllinger, Christenthum und Kirche in der Zeit der Grundlegung (Ratisbonne, 1860) \
La variété des solutions préconisées par ces historiens montre bien la complexité du problème. Baur part du fait qu'au début de i'évangélisation du monde païen il y a plusieurs communautés privées en une même localité ; chacune d'elles est présidée par son doyen d'âge, son TrpeagjTepoç, qui est en même temps son gérant ou £Tr(ff-/.oTtoç ; lorsque les réunions privées, constituées au sein d'une même famille ou d'un même groupe de parents et d'amis, se fusionnent, il y a pluralité de presbytres ou d'épiscopes, mais le type primitif est le gouvernement d'un seul ; il prévaut bientôt dans la communauté unifiée ; c'est ainsi qu'au-dessus du conseil des presbytres s'élève l'évêque. On reconnaît dans cette construction historique la méthode hégélienne qui inspire Baur et à laquelle l'histoire moderne doit beaucoup : la thèse, c'est l'unité ; l'antithèse, c'est la pluralité des unités juxtaposées; la synthèse, c'est l'unité dans la pluralité par la subordination du conseil presbytéral à l'évêque. Rothe, tout en admettant
1. On trouvera un bon résumé des points de vue adoptés par ces divers auteurs (sauf Dôllinger), dans un excellent traité allemand de M. Edgar Lôning, professeur de droit à Halle : Die Gcmeindoverfassung des Urchristenthunis. Elue kirchenrechtUche Untersachung (Halle, Niemeyer, 1889).
l'égalité primitive des presbytres et des évoques^ a cherché à prouver, avec peu de succès d'ailleurs, que les apôtres, surtout l'apôtre Jean, avaient institué après la destruction de Jérusalem des évoques pour diriger après eux les destinées extérieures de l'Église et pour gérer ses intérêts, sans que cela impliquât en leur faveur une autorité spirituelle de nature spéciale. Ritschl a distingué deux formes premières de l'épiscopat : la forme judéo-chrétienne, sur le modèle du gouvernement de la communauté de Jérusalem par le frère du Seigneur, et la forme pagano-chrétienne, beaucoup plus importante et plus répandue, qui se serait dégagée tout d'abord au sein de certains conseils presbytéraux pour répondre aux besoins de la discipline, mais dont l'autorité avait originairement un caractère tout local. Cette seconde forme de l'épiscopat surgissant en Asie-Mineure se propage en Grèce et à Rome^ pour devenir enfin au milieu et â la fin du IP siècle une institution catholique, l'organe et la manifestation de l'unité ecclésiastique.
Aucune de ces explications ne suffit à rendre compte des faits et ne peut être acceptée comme satisfaisante. Mais chacune d'elles a apporté son contingent à la solution du problème, en faisant ressortir des éléments dont on n'avait pas assez tenu compte. La pluralité des communautés privées, chez Baur, la naissance de l'épiscopat en Asie-Mineure, et dès les temps apostoliques, pour la gestion des intérêts de la communauté, chez Rothe, les deux formes de l'épiscopat et le caractère tout local de l'institution épiscopale primitive, chez Ritschl, ce sont là autant de données qu'il importe de ne pas négliger. Nous les retrouverons au cours de ces études et il ne faudra pas oublier à qui nous les devons. Le tort des historiens précités est d'avoir trop exclusivement fait valoir la vérité qu'ils signalaient, alors qu'elle ne constituait qu'un des éléments de la solution.
Si Baur a renouvelé l'enquête sur les origines de l'épiscopat dans la première partie de notre siècle, dans la seconde
moitié, c'est à M. Renan que nous devons l'initiative la plus féconde. Plus qu'aucun autre il a fait sortir l'histoire des origines du christianisme du domaine réservé où la mainte^ naient trop volontiers les théologiens^ pour la faire rentrer dans l'histoire générale de ce monde antique où il se meut avec tant d'aisance. L'Église chrétienne ne s'est pas développée d'une façon tout autonome, comme un de ces fruits que l'on met sous cloche pour les préserver des intempéries et leur procurer une croissance anormale. Non seulement elle est née dans le monde juif, ce que les théologiens n'ont jamais oublié ; dès sa première enfance, elle a été transportée en pleine société hellénistique, dans le monde jùdéoalexandrin d'abord, dans le monde syncrétiste gréco-romain ensuite. Elle y a grandi ; elle en a subi les influences variées malgré l'intransigeance de son naturel ; elle a dû s'adapter aux nécessités sociales et morales des divers milieux où elle s'est répandue. Il y a eu, entre cette société ambiante et elle, action et réaction, pénétration réciproque, à tel point que dans l'Empire devenu chrétien on est bien embarrassé de décider ce qui l'emporte, de l'évangile primitif ou du paganisme, de la philosophie et de l'organisation sociale de l'Empire. Certes, il y a longtemps que les historiens ecclésiastiques ont reconnu cette vérité pour l'époque du triomphe de l'Église, lorsque les païens entrèrent en masse dans ses cadres, apportant avec eux leurs habitudes, leur tour d'esprit, leurs besoins religieux et tout le bagage de leurs superstitions. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les érudits, surtout protestants, ont démontré l'altération du christianisme et la dégénérescence de l'Église catholique par suite de l'invasion des païens. Mais cette même vérité s'applique aux trois premiers siècles de l'Église et c'est ici que jusqu'à nos jours elle a été beaucoup trop négligée.
Rien de plus faux que de se représenter la société chrétienne et la société antique comme deux puissances absolument étrangères l'une à l'autre, séparées par une frontière
sévèrement tracée, où personne ne passe sinon pour déserter le camp ennemi, sans relations l'une avec l'autre et sans influence l'une sur l'autre. Les relations, au contraire, sont perpétuelles, alors même que les deux sociétés s'inspirent de principes différents, et, au début surtout, l'Église, avec la facilité d'assimilation des organismes jeunes, fait de nombreux emprunts à la spéculation orientale ou greccjue, aux institutions sociales grecques et romaines, subit l'influence des populations parmi lesquelles elle s'acclimate, et se transforme si bien que dans les doctrines de Nicée et dans l'organisation catholique de l'Église à la fin du IIP siècle on a peine à reconnaître l'évangile et la simplicité des communautés primitives. Les historiens des écoles théologiques modernes ont analysé avec une grande sagacité le développement interne du christianisme primitif, les conflits entre le particularisme de son origine juive et l'universalismedeson principe interne dégagé par saint Paul, Ils n'ont pas suffisamment tenu compte des infiltrations nécessaires de l'esjDrit païen/ qu'il fût oriental, grec ou romain, dans le monde chrétien primitif, ni des adaptations inévitables des petits groupes juifs ou chrétiens, dispersés en terre païenne, aux conditions d'existence des pays où ils étaient établis. De même qu'une grande partie de la doctrine chrétienne, telle qu'elle s'est constituée au cours des trois premiers siècles, plonge par ses racines en pleine philosophie grecque ou, plus loin encore, dans les spéculations religieuses des Égyptiens, des Syriens ou d'autres Orientaux, de même la constitution de l'Église, telle qu'elle s'est élaborée pendant cette même période, porte l'empreinte des institutions sociales et des pratiques administratives qui avaient cours dans le monde gréco-romain. C'est le mérite des plus récents historiens d'avoir fait ressortir cet élément du problème, trop négligé jusqu'alors.
Suivant la voie ouverte par M. Renan \ MM. E. Hatch,
. 1. Il, serait injuste de passer sous silence le nom de M. Ernest Havet. Cependant il ne parait pas avoir exercé sur le développement de This-
en Angleterre, et Adolf Harnack en Allemagne % pour ne citer que les plus remarquables, ont renouvelé l'histoire ecclésiastique des premiers temps en appliquant le principe que nous venons d'énoncer. Tandis qu'auparavant les origines des institutions ecclésiastiques chrétiennes étaient cherchées exclusivement dans la synagogue juive ou dans le sacerdotalisme de la loi mosaïque, les historiens de la plus nouvelle école ont rappelé qu'il existait dans le monde grec et romain, avant l'introduction du christianisme, une grande quantité d'associations religieuses de tout ordre, qu'il y avait dans l'Empire romain une législation relative à ces sociétés religieuses, des traditions plus importantes que le texte même des lois pour la détermination de leur régime intérieur ; ils se sont efforcés d'établir que les premières communautés chrétiennes, en se différenciant de la synagogue juive, avaient été amenées à se constituer, du moins en partie, d'après le type usuel des associations religieuses en terre grecque, et qu'avant d'être l'objet de mesures spéciales de la part des autorités romaines elles avaient été traitées par le gouvernement comme de simples sociétés religieuses
toire ecclésiastique une influence proportionnée à son mérite, à cause de l'exagération manifeste de sa thèse. En se refusant à reconnaître qu'il pût venir quelque chose de bon de Nazareth, en rapportant à la Grèce, directement ou indirectement, par une sorte de conviction dogmatique laïque, tout ce qui a quelque valeur dans le judaïsme et dans le christianisme, il a compromis aux yeux d'un grand nombre la part de vérité historique que renferment ses écrits sur Le Christianisme et ses origines.
1. Edwin Hatch, The organisation of the early Christian churches (Bampton Lectures de 1880; Londres, Rivingtons, 2° éd., 1882). Cet ouvrage a été traduit en allemand, avec des notes et des éclaircissements à l'appui, par M. A. Harnack: Die Gesellschaftsverfassung cler christlichen Kirchen im Alterthum (Giessen, Ricker, 1883). Voir aussi le 1" vol. de la Dogmengeschichte de A. Harnack. M. Eugène Choisy a traduit en français, sous le titre de : Précis de l'histoire des dogmes, le résumé de cet ouvrage à l'usage des étudiants (Paris, Fischbacher, 1893).
privées, analogues à celles qui existaient en si grand nombre dans toute l'étendue de l'Empire.
Ainsi l'enquête sur les origines de l'épiscopat s'est compliquée d'un élément nouveau. Il faut tâcher de reconstituer d'après les inscriptions retrouvées dans les sanctuaires ou dans les lieux de réunion, le régime intérieur, l'organisation des sociétés religieuses dans l'Empire romain, et rechercher si ce type de société privée répandu dans le monde païen n'a pas été, plus que la synagogue juive, le modèle dont se sont inspirés les organisateurs des communautés chrétiennes émancipées du judaïsme. Loin de se simplifier au cours des travaux dont il a été l'objet depuis la Réformation jusqu'à nos jours, le problème des origines de l'épiscopat et, par extension, de l'organisation primitive de l'Église chrétienne, est devenu de plus en plus complexe. En histoire tout tient à tout : plus on approfondit un sujet, plus on constate qu'il est impossible de le saisir dans sa vivante réalité sans évoquer la société entière dont il est une manifestation. Dans les humbles et remuantes petites associations religieuses où, pour la première fois, des évêques chrétiens furent institués, un monde nouveau germait, non seulement une conception nouvelle de la vie et de la destinée, mais encore une conception nouvelle du gouvernement des hommes par l'empire de la puissance morale. Il n'en est pas moins certain que ce monde nouveau plonge par toutes ses racines dans l'ancien monde ? L'arbre gigantesque dont la frondaison couvre une large superjficie n'a-t-il pas puisé son suc dans la terre végétale formée par la décomposition des plantes et des arbustes qui ont poussé avant lui sur cette même terre ? C'est la loi de la nature qui s'applique à l'histoire morale comme à Thistoire naturelle.
3. Position de la question et Méthode de V enquête. — Il y a donc plus qu'un simple problème d'érudition dans cette étude sur les origines de l'épiscopat. Pour les uns les inté-
rets confessionnels^ pour les autres la grave question de la part respective du judaïsme et de la civilisation antique dans la constitution de la société chrétienne y sont impliqués. Un fait incontestable domine le débat, c'est que dès la plus haute antiquité chrétienne^ on constate l'existence, au moins dans certaines communautés^ de presbytres et d'épiscopes ou évoques. Quelle est leur relation réciproque? Y a-t-il eu dès l'origine une distinction bien nette entre leurs fonctions, supériorité hiérarchique des évoques sur les presbytres et institution des évêques par les apôtres pour assurer la transmission régulière des pouvoirs divins et de la vérité révélée? C'est, nous l'avons vu, la solution catholique avec toutes les conséquences qu'elle comporte encore de nos jours pour un très grand nombre de chrétiens.
Les noms de presbytres et d'épiscopes ne sont-ils, au contraire, que de simples dénominations distinctes, usitées suivant les localités, pour désigner une même dignité primitive, sans aucune supériorité inhérente à l'épiscopat ? C'est le fond commun aux diverses solutions protestantes qui, d'accord sur la partie négative, en contestant l'institution apostolique et la supériorité hiérarchique de l'épiscopat, varient' infiniment sur la partie positive, lorsqu'il s'agit d'expliquer la formation de l'épiscopat.
Les presbytres ont-ils été le véritable conseil directeur des communautés primitives et les évêques ont-ils été, à l'origine, simplement les présidents de ces conseils, accroissant peu à peu leur autorité au détriment des simples conseillers ? C'est la solution préconisée par ceux qui cherchent dans le type historique de la synagogue juive, tel qu'il a été généralement décrit jusqu'à présent, le modèle de la première communauté chrétienne.
Les fonctions de presbytres et d'évêques ont-elles été entièrement distinctes au début, de telle sorte que dans certaines communautés il y ait eu des presbytres sans évêques, dans d'autres des évêques sans presbytres, dans d'autres, en-
fin, des évoques et des presbytres, mais avec des missions toutes différentes ? C'est la solution de ceux qui considèrent une partie tout au moins des communautés chrétiennes primitives comme constituées sur le type des associations religieuses grecques et qui admettent de grandes variétés d'organisation dans ces petites démocraties naissantes.
L'étude des textes montrera ce qu'il faut penser de ces diverses solutions ; mais il est un point de la dernière qu'il convient de retenir dès l'abord, c'est la variété d'organisation des communautés primitives. Si l'on s'obstine à vouloir retrouver dans les documents un type unique de constitution ecclésiastique, on est obligé de recourir à des interprétations forcées. Il importe de se mettre en garde contre ce mirage traditionnel de l'unité chrétienne primitive, parce qu'il fausse la réalité historique. L'unité n'est pas à l'origine, elle est au terme de l'évolution catholique. Sans doute, dans l'enseignement de Jésus, pour autant que nous pouvons le reconstituer dans son intégrité, il y a une belle simplicité et unité profonde d'inspiration ; mais cet enseignement a été, dès le premier jour, recueilli par des esprits très différents qui l'ont présenté à leurs auditeurs, chacun à sa manière, dans son langage, après l'avoir coulé dans le moule de sa propre pensée ou de sa tradition particulière, de telle sorte que la première période du christianisme offre un véritable chaos de doctrines et de spéculations mal mûries. Ce qui est vrai de la doctrine, l'est à plus forte raison de la constitution ecclésiastique. Sous toutes les variétés des premières spéculations chrétiennes on retrouve, en effet, un certain nombre de principes et d'idées qui se rattachent k un même enseignement originel du Maître. Mais Jésus ne semble avoir donné aucune instruction à ses disciples sur la constitution des Églises chrétiennes. Il a vécu dans la synagogue juive et, s'il en a modifié l'esprit, il n'en a point changé la forme. Il est par conséquent très facile de comprendre que les premiers groupements de chrétiens se soient constitués diffé-
remment suivant le pays où ils s'établissaient. Grâce aux prédications de l'apôtre Paul et de ses compagnons, le christianisme, en effet, s'est répandu assez rapidement sur une grande partie de l'Empire romain. Comme aucun type d'organisation ecclésiastique ne s'imposait, il n'y a rien que de naturel à ce que ces communautés naissantes se soient constituées autrement en un lieu que dans un autre, en se conformant aux habitudes et aux lois qui régissaient les associations privées ou en s'inspirant des traditions et des besoins de leurs membres. Il serait prématuré d'aifirmer dés le début de cette étude que les choses se sont passées ainsi, malgré la vraisemblance de l'hypothèse ; mais il est indispensable d'établir tout de suite qu'elles ont pu se passer de la sorte, afin de ne pas s'imaginer qu'il y ait nécessairement erreur d'interprétation, lorsque deux documents contemporains nous révèlent deux organisations ecclésiastiques différentes.
De pareilles précautions seraient peut-être superflues en tout autre sujet. Ici elles sont indispensables. Non seulement, en effet, on a besoin de se prémunir contre le préjugé traditionnel de l'unité ecclésiastique primitive et contre la tendance, chère aux historiens^ à ramener la complexité de la vie réelle à la belle et majestueuse simplicité d'une évolution régulière ; mais encore on se trouve en présence de documents insuffisants et extrêmement délicats à manier. La grande difficulté des études sur les commencements de l'Église chrétienne tient à l'incertitude des textes dont nous disposons. Jusqu'au milieu du IP siècle, c'est-à-dire justement pour la période la plus intéressante, nous n'avons que fort peu d'écrits qui soient datés d'une façon sûre. A propos de chaque texte, il faudrait en réalité reprendre l'interminable discussion sur l'authenticité et sur le lieu d'origine et sur la date du livre auquel il appartient. Une pareille méthode serait impraticable. Il est bien clair qu'avant d'entreprendre une enquête sur la constitution primitive de
l'Église chrétienne il faut faire pour soi-même ce travail de critique littéraire, devenu singulièrement compliqué par la surabondance des ouvrages destinés à le faciliter. Dans l'exposition on doit se borner à faire connaître les principales raisons pour lesquelles on attribue chacun de ces documents à l'époque pour laquelle on invoque son témoignage. Quelle que soit l'apparence anarchique des résultats de la critique biblique et de la première histoire littéraire du christianisme, il y a néanmoins une moyenne de conclusions fermes qui se dégagent des exagérations en sens contraire neutralisées les unes par les autres. L'inconvénient le plus notable dans le cas présent, c'est que très souvent l'un des critères les plus importants pour déterminer l'âge de ces premiers écrits, c'est justement la situation ecclésiastique à laquelle ils se rapportent. On fixe la date de l'écrit, suivant que cette situation de l'Église paraît plus ou moins rapprochée des origines. Or, voilà ce qui nous est absolument interdit. Si nous commençons par déterminer la date de notre document d'après la phase de l'évolution ecclésiastique primitive à laquelle il se rapporte, et que nous déterminions ensuite cette même phase de l'évolution ecclésiastique en nous appuyant sur le document ainsi daté, nous tournons dans un cercle vicieux. La date et la patrie originelle des textes consultés ne sont pas les seuls éléments qu'il faille déterminer à l'avance pour apprécier à leur juste valeur les renseignements qu'ils nous fournissent. Il importe encore de bien saisir la nature et le caractère des écrits auxquels ces textes sont empruntés. Selon le but poursuivi par l'auteur, la valeur de ses indications sur la situation ecclésiastique varie. Lorsqu'un écrit a un caractère nettement politique et que l'auteur se propose évidemment de faire prévaloir une certaine conception de l'Église ou une certaine forme de gouvernement ecclésiastique, comme par exemple dans les Épîtres d'Ignace d.'Antioche, il ne faut pas prendre ses déclarations pour une image fidèle de la situation réelle de l'Église à laquelle il s'adresse, sous
peine de fausser la perspective du tableau ; c'est la description de ce qui devrait être et non pas de ce qui est ; c'est le témoignage d'une tendance qui s'affirme au sein de l'Église et qui aspire à devenir une réalité, nullement la reproduction exacte de son organisatioa acquise. On ferait donc fausse route en prétendant reconstituer la situation ecclésiastique contemporaine d'Ignace d'après les doctrines de ce monarchiste enthousiaste. Au contraire, un document comme le livre des Actes des Apôtres où il est impossible de ne pas reconnaître une tendance manifeste à mettre sous l'autorité des apôtres des idées ou des tendances conteinporaines, non pas de ces apôtres, mais de l'auteur des Actes, nous présentera plutôt la situation ecclésiastique déjà établie que l'Église de l'avenir prochain, puisqu'il prétend refléter le passé. Enfin, dans les œuvres parénétiques, comme les Épîtres de Jacques ou de Pierre^, les exhortations adressées aux conducteurs des communautés visent nécessairement des réalités contemporaines des auteurs ; mais ici il faut faire la part de l'exagération dont tout prédicateur doit user, s'il veut frapper l'imagination de ses ouailles, et ramener ainsi à de plus justes proportions l'état réel des Églises visées dans ces écrits. Les œuvres des premiers chrétiens ne sont pas des livres d'histoire, désintéressés et n'ayant d'autre but que de fixer la vérité pour les générations futures; ce sont des écrits de circonstance, destinés à répandre une idée ou une tendance. C'est ce qui fait leur saveur comme textes religieux, mais aussi le danger de leur utilisation comme documents historiques.
Dans le dépouillement analytique de ces écrits pour en extraire tous les renseignements qu'ils contiennent sur l'organisation première des églises chrétiennes et les origines de répiscopat, il paraît préférable de suivre un ordre qui groupe les textes à la fois suivant leur époque et suivant les régions auxquelles ils ressortissent. Toute autre méthode aboutit à la confusion des temps et des lieux, en reconstituant une
sorte d'organisation ecclésiastique idéale et abstraite, composée d'éléments qui, pris à part, ont existé, mais qui n'ont jamais été combinés dans la réalité comme dans l'image qu'on en retrace. Pour donner au lecteur une idée claire de la formation de l'épiscopat il faut lui présenter la synthèse des éléments dégagés par l'analyse, mais éviter de combiner dans cette synthèse des données qui appartiennent à des périodes ou à des régions différentes. Sans doute l'incertitude, déjà constatée, de la date et du lieu d'origine des plus anciens documents ne permet pas d'appliquer toujours cette méthode avec rigueur. Il faut parfois se contenter d'une hypothèse, reconnaître loyalement que l'on ne peut pas toujours donner des conclusions fermes, suspendre son jugement dans certains cas. Mais, à la condition de ne pas exiger des déterminations chronologiques d'une précision absolue et de s'en tenir à des estimations approximatives, tout à fait suffisantes pour Tenquête à laquelle nous procédons, il n'y a pas de raison de renoncer à la seule méthode qui permette de distinguer tous les termes du problème et de les mettre à leur place. Les documents dont la date et l'auteur sont connus avec certitude n'en conservent pas moins une valeur exceptionnelle, mais on évite ainsi d'étendre leur témoignage à des temps et à des pays auxquels il ne convient pas ^ ,
Le christianisme naissant s'est affirmé dans deux milieux bien distincts, qui doivent être étudiés à part : en terre juive, dans sa patrie originelle, et en terre païenne. Ici même il a commencé par être juif, mais dès le début il s'est différencié du christianisme palestinien, soit parce que le judaïsme d'exportation sur lequel il se greffait chez les Gentils était moins étroit que celui de Palestine, soit parce que les recrues d'origine païenne y débordèrent bientôt celles d'ori-
1. Nous insistons sur les avantages de cette méthode, parce que M. A. Harnack, dans un remarquable article de la Theologische Literatur- ^eitung (24 août 1889) sur l'ouvrage déjà cité de M. Loning, les a méconnus.
gine juive. Le développement historique du christianisme palestinien a été d'ordre tout à fait secondaire. Les véritables destinées de l'Église chrétienne se sont élaborées dans les groupes de Juifs dispersés sur toute l'étendue de l'Empire romain et dans les communautés d'origine païenne. Même là cependant l'action du type d'organisation de la patrie originelle s'est fait sentir, bien au delà de ce que comportait l'influence de l'Église palestinienne, et c'est pour cela qu'il convient d'étudier celle-ci en premier lieu.
Le christianisme s'est répandu d'Orient en Occident. Pendant les deux premiers siècles son centre de gravité est en Orient. C'est là que se déroulent les ardentes controverses qui décideront des principes de la doctrine catholique ; c'est là aussi que se forme le type catholique de sa constitution ecclésiastique dont le complet épanouissement s'effectuera plus tard en Occident. L'un des principaux objets de notre étude est de discerner quels ont été les foyers de cette formation, quelles ont pu être les causes locales et nationales qui, jointes aux causes générales inhérentes à la nature même de la religion chrétienne, ont déterminé la constitution du gouvernement épiscopal. Ce gouvernement ne s'est pas établi sans luttes. Les oppositions mêmes dont il a dû triompher feront encore mieux comprendre sa genèse. Il faudra le suivre dans son développement extérieur, sous l'action des causes politiques et religieuses, et s'expliquer comment il a fini par s'imposer partout, non plus seulement comme organisme gouvernemental pour chaque communauté en particulier, mais encore comme expression de l'unité de l'Église catholique dans chaque église locale.
Au commencement du IV® siècle le gouvernement épiscopal est entièrement constitué. Il possède tous ses organes. Les origines sont dépassées. L'Église catholique vit dès lors de sa vie pleine et indépendante d'organisme adulte. Sans doute l'extension des droits, pouvoirs et privilèges de l'épiscopat continue ; l'Église se fortifie, se consolide, augmente
ses richesses et son autorité politique. Mais ce n'est pas notre intention de la suivre dans cette nouvelle période de son histoire. L'histoire de l'épiscopat, sans restriction, ce serait l'histoire de l'Église catholique tout entière depuis les origines jusqu'à nos jours, puisque le dernier terme de l'évolution du gouvernement épiscopal, la suprême affirmation de sa tendance permanente à la concentration, a été le récent dogme de l'infaillibilité du pape proclamé au concile du Vatican en 1870.
L'histoire des origines de l'épiscopat, pour nous, commence le jour où Jésus, sortant de sa demeure, fut pris de compassion à la vue de la foule qui l'attendait, « parce qu'ils étaient comme des brebis qui n'ont pas de berger \ et se termine le jour où se réunit à Nicée le premier concile œcuménique, le premier parlement de l'Église catholique.