‹ Les origines de l'épiscopat [microform]Chapitre 4 sur 163 · JÉSUS ET SES DISCIPLES · texte numérisé non relu

JÉSUS ET SES DISCIPLES

1, Jésus et les Institutions ecclésiastiques. — Jésus de Nazareth a fondé une religion ; il n'a pas créé d'Église nouvelle. Profitant de la grande liberté de parole qui régnait dans la synagogue juive, il a usé du droit qu'avait chaque assistant, après la lecture de la Loi et des prophètes, de commenter le fragment des Saintes-Écritures lu devant l'assemblée des fidèles, le jour du sabbat. Il est venu probablement plusieurs fois à Jérusalem pour prendre part aux fêtes religieuses de son peuple et répandre son enseignement parmi les nombreux pèlerins réunis en ces occasions dans la ville sainte. Il a pour mission, non ]3as d'abolir la Loi, mais de l'accomplir. Il n'a pas songé un instant à remplacer, par de nouvelles institutions ecclésiastiques, celles du judaïsme de son temps : la synagogue, le Temple.

A quoi bon ? Il n'y avait rien dans la nature de ces institutions qui fût incompatible avec son évangile. Elles ont besoin d'être réformées par l'infusion d'un esprit nouveau. Jésus combat avec une énergie croissante, à mesure qu'il se heurte davantage à leur opposition, les scribes et les rabbins littéralistes de la synagogue, les prêtres sadducéens du Temple. Il aspire à purifier le Temple des vendeurs et des changeurs qui ont fait de la maison de prière une caverne de voleurs, il condamne le ritualisme sacerdotal qui subordonne les dispositions morales du fidèle à la régularité extérieure de son offrande. Il cherche à débarrasser la synagogue de

son étroitesse et de son formalisme, mais nulle part nous ne trouvons le moindre souvenir d'une tentative quelconque pour lui substituer un culte ou un organisme ecclésiastique différents.

C'est d'ailleurs bien mal comprendre la personne et l'œuvre du Christ de s'imaginer qu'il ait eu souci de poser les principes d'une constitution ecclésiastique. Les grands idéalistes comme Jésus ont confiance dans la puissance interne de la vérité qu'ils voient, lumineuse, dans leur esprit et qui s'impose à leur conscience. Ils sèment le bon grain à pleines mains et laissent au Père céleste le soin de le faire germer. Qu'importent à Jésus les formes extérieures du culte, qu'importent les dispositions organiques de la société religieuse, pourvu que les cœurs soient remplis de l'amour pour Dieu et pour le prochain, pourvu que ses disciples aient faim et soif de justice, bref, pourvu qu'ils se pénètrent de son esprit ? Jésus se sent appelé, d'abord à préparer, bientôt à fonder luimême le Royaume de Dieu ou le Royaume des cieux, c'est-àdire une société nouvelle, non pas par ses institutions politiques et sociales, mais par ses dispositions morales. Il croit probablement qu'elle se constituera bientôt, soit avant, soit après sa mort, d'une manière surnaturelle; ce sera la fin du monde ancien et pécheur, l'avènement définitif du monde nouveau et saint. Mais, quelle que soit la part qu'il faille faire à ces espérances apocalyptiques dans la pensée de Jésus lui-même, la seule chose importante pour lui dans son ministère terrestre, c'est la transformation morale de ses auditeurs parce que cette transformation est la condition indispensable de l'avènement du Royaume futur. Lorsqu'elle sera opérée et que les temps nouveaux seront inaugurés, les institutions sociales, politiques ou religieuses, s'établiront d'elles-mêmes en conformité avec l'esprit nouveau, puisqu'il n'y aura plus de mauvaises passions, plus d'égoïsme, jdIus aucune des imperfections morales qui provoquent toutes les diflBcultés de la vie sociale. Si tout le monde était parfait,

toutes les formes gouvernementales, politiques ou ecclésiastiques seraient bonnes ; elles ne sont mauvaises que par les abus qu'elles permettent aux hommes mauvais de commettre à l'abri de leurs défectuosités.

Le silence de nos évangiles sur les principes de Jésus en matière de constitution ecclésiastique ne saurait donc être attribué aux lacunes de la tradition qu'ils ont enregistrée. Il ne peut étonner que ceux qui n'ont rien compris à l'histoire évangélique ou qui voient le Christ à travers les préjugés de leur dogmatique. Il ne nous rapportent rien, parce que Jésus n'a rien enseigné en ces matières ; vieille vérité qu'il est indispensable de rappeler au début d'une enquête sur la formation du gouvernement ecclésiastique chrétien, parce qu'elle condamne sans appel toutes les théories qui font remonter jusqu'au Christ lui-même les principes de telle ou telle institution de l'Église.

Jésus a grandi et vécu dans la synagogue juive, sans se préoccuper des questions ecclésiastiques qui, partout où elles ont pris quelque importance, n'ont pas tardé à étouffer la vie religieuse au profit de la vie politique. Il a groupé ses disciples sur les collines de Capernaum ou sur les rives du lac de Tibériade, aussi bien que dans la synagogue, et, de tous les sanctuaires, celui qui convenait le mieux à son enseignement, c'était le grand temple de la nature, orné des lis des champs qui ne tissent ni ne filent, et qui sont mieux vêtus que ne l'était Salomon dans toute sa gloire.

2. Mission des Apôtres. — Tous nos évangiles attestent que, du sein de ses auditeurs, Jésus s'adjoignit un certain nombre de disciples en qualité d'apôtres {à.%6^m\oi). Il est très difficile de reconnaître la vérité historique dans les récits qui les concernent. Les trois évangiles synoptiques nous parlent de 12 apôtres, mais ils ne sont pas d'accord sur tous les noms, et la plupart de ceux qu'ils désignent sont parfaitement inconnus aux évangélistes eux-mêmes. Jésus a-t-il

réellement attaché d'une façon spéciale à sa personne et à son oeuvre 12 disciples, ou ce nombre 12 a-t-il été déterminé plus tard par analogie avec les 12 tribus d'Israël, en vertu du symbolisme si fort goûté dans la société chrétienne primitive ? On serait tenté de le croire quand on voit révangéliste Luc parler, d'autre part, d'un groupe de 70 disciples, qui forment comme un second cercle plus vaste autour de Jésus et qui présentent, eux aussi, un nombre symbolique ^ . Ce qui ne peut pas être mis en doute^ c'est le fait même que Jésus ait eu des apôtres ^

Ces apôtres reçurent-ils de lui une fonction ecclésiastique? On n'en trouve aucune trace. Le nom qu'ils portent signifie « envoyé ». L'appel que Jésus leur adresse les invite à tout quitter pour le suivre et à abandonner leur profession de pêcheurs sur le lac de Tibériade pour se faire pêcheurs d'hommes, c'estr-à-dire pour amener leurs semblables au Christ*. Les instructions que leur donne Jésus, ne visent en aucune façon la constitution d'une Église. D'après l'Évangile de Matthieu où elles sont groupées avec le plus de soin, Jésus leur

1. Cf. Handcommentar sumN. T., I. Die Synoptiker. Die Apostelgeschichte, par A. Holtzmann, p. 163. Les Juifs, se fondant sur l'énumération du chapitre x de la Genèse, pensaient qu'il y avait 70 peuples païens. Le nombre 70, d'après Nombres, xi. 16 sqq., correspondait aussi à une représentation totale de toute la nation d'Israël. Le symbolisme des nombres était très goûté chez les Judéo-Alexandrins et, par conséquent, dans la première tradition chrétienne, aussi bien que chez les rabbins juifs (cf. Philon, De Profugis, 33 ; De Migratione Ahrahami, 36 et suiv.); le nombre 12 est un « nombre parfait » ; le nombre 70 est le symbole de ceux qui se consacrent à Dieu ; voir sur la symbolique des nombres dans les œuvres de Philon : C. Siegfried, Philo von Alexandria als Ausleger des Alten Testaments, lena, 1875, p. 181 et suiv. — Voir aussi F. Weber, Die Lehren des Talmud (nouvelle édition de ; System der altsytiagogalen palâstinischen Théologie, p. 20, 58, 65, 73). — Se rappeler la légende de la version des LXX.

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