‹ Les origines de l'épiscopat [microform]Chapitre 5 sur 163 · Epître aux Galates, i · texte numérisé non relu

Epître aux Galates, i

3. Matth., IV. 18 et suiv.; ix, 9; Marc, i. 16 et suiv, ; ii. 14; Luc, V. 10 et 27.

recommande de ne pas aller vers les païens ni vers les Samaritains, mais vers les brebis perdues de la maison d'Israël pour prêcher et pour annoncer que le royaume des cieux est proche. Ils devront guérir les malades, [ressusciter les morts], rendre nets les lépreux, chasser les démons. Leur ministère sera gratuit. Ils ne se muniront ni d'or, ni d'argent, ni de vêtements de rechange, ni même de chaussure ou de bâton. Leurs auditeurs devront pourvoir à leur entretien, car un ouvrier doit recevoir sa nourriture. Ils devront dans chaque localité rechercher l'habitant le plus digne. S'ils sont bien accueillis, leur bénédiction profitera à cette maison. S'ils sont repoussés, ils devront s'en aller et secouer la poussière de leurs pieds sur la maison inhospitalière qui sera punie au jour du jugement. Qu'ils s'attendent à être maltraités. Ils sont envoyés comme des brebis au milieu des loups. lisseront livrés aux tribunaux, fustigés dans les synagogues^ conduits devant les gouverneurs et les rois où ils feront entendre leur témoignage même aux Gentils. Qu'ils ne soient pas inquiets au sujet de leurs moyens de défense ; l'esprit du Père céleste leur inspirera ce qu'ils devront dire. Il y aura des luttes fratricides à cause de leur témoignage et ils 'seront haïs de tout le monde; mais le salut est assuré à' ceux qui demeureront fidèles. Lorsqu'ils seront persécutés, ils devront fuir dans une autre ville. Qu'ils ne s'attendent pas à être mieux traités que leur maître. Avant qu'ils aient fait le tour des villes d'Israël, le Fils de l'homme sera revenu dans sa gloire. Qu'ils prêchent donc sans crainte l'enseignement de leur maître ; les adversaires peuvent tuer le corps, mais non l'âme. Le seul danger c'est de renier leur maître à la face des hommes, car alors, lui aussi, il les reniera à la face de son Père céleste. Il n'est pas venu apporter la paix sur la terre, mais la guerre jusqu'au sein même des familles. C'est qu'il faut savoir aimer le Maître plus que son père ou sa mère, porter sa croix pour le suivre, savoir sacrifier sa vie pour obtenir la vie véritable. Ainsi quiconque les rece-

vra, accueillera le Maître lui-même en leur personne et quiconque fera du bien au moindre de ses disciples sera récompensé en conséquence ^ .

La simple comparaison avec les passages parallèles de Marc et de Luc ou avec les instructions adressées aux 70 disciples, d'après Luc, montre que le premier évangéliste, selon son habitude, a groupé dans un seul discours un ensemble de préceptes qui se rapportent au même sujet, mais qui étaient épars dans la tradition évangélique antérieure. Et la rapide analyse qui précède suffit à prouver que la rédaction de Matthieu contient des fragments d'origine et de date différentes. Toute la seconde partie, à partir du verset 16, vise les persécutions dont les premiers chrétiens furent l'objet de la part des Juifs et des païens^ et porte la marque d'une époque où les synagogues juives étaient profondément troublées par l'envahissement du christianisme. D'autre part, les premiers versets, qui limitent la prédication apostolique aux brebis perdues de la maison d'Israël, semblent bien anciens et ne se retrouvent ni dans la version de Marc ni dans celle de Luc.

Le discours de Jésus â ses apôtres, dans le premier évangile, est donc essentiellement composite. A côté d'éléments primitifs, il renferme des fragments qui supposent déjà une propagation antérieure de la religion chrétienne. Néanmoins, il n'est pas question d'une Église nouvelle ni d'une autorité à exercer par les apôtres. Ils sont envoyés pour annoncer que le royaume de Dieu est proche, pour guérir les malades et chasser les démons. Ce sont des missionnaires, des porteurs d'une bonne nouvelle^ des témoins du Christ chargés de faire connaître leur témoignage à tous ceux qu'ils

1. Matth., X. 5 à 42. Voir dans la Bible de Reuss, Histoire èv)angèlique, p. 348 et suiv., les parallèles de Marc, vi. 7 à 13 et passim, de Luc, IX. 1 à 6, et les instructions adressées aux 70 disciples d'après Luc, x. 1 à 16.

rencontreront sur leur route. Tant mieux pour ceux qui l'accueilleront avec faveur ; tant pis pour ceux qui le repousseront. Ils n'ont pas à se tourmenter du résultat de leur prédication; c'est Dieu même qui la sanctionnera en bénissant les uns, en condamnant les autres au jour du jugement. Car toute cette conception de la propagande chrétienne est dominée par la croyance en la prochaine révolution messianique \

Ces missionnaires ont reçu de Jésus le pouvoir de chasser les esprits impurs et de guérir ainsi les maladies ou les infirmités que les Juifs attribuaient à l'action funeste de tels esprits. Mais, pas plus que la mission d'annoncer le royaume de Dieu, cette puissance, — que l'on a appelée depuis surnaturelle, mais qui alors était considérée comme l'apanage naturel de tous les hommes saints, — n'est un privilège exclusif des apôtres. Les 70 disciples du troisième évangéliste la possèdent au même titre que les apôtres. Les Pharisiens eux-mêmes chassent les démons. Et quand l'apôtre Jean veut empêcher un inconnu d'expulser les mauvais esprits au nom de Jésus, parce que cet homme ne fait pas partie de la suite habituelle du maître, Jésus le reprend : « Ne l'en empêchez pas, dit-il, car celui qui n'est pas contre nous est pour nous^ »

Il n'y a pas lieu d'examiner ici les célèbres paroles par lesquelles se termine le premier évangile : « Allez enseigner » toutes les nations ; baptisez-les au nom du Père, du Fils et » du Saint-Esprit; enseignez -leur à observer tout ce que je » vous ai commandé..., » puisque leur inauthenticité ne se discute plus. Des instructions données par Jésus en Galilée,' après sa résurrection, ne peuvent faire l'objet d'une enquête scientifique.

1 . Matth., X. 23 : « En vérité, je vous dis que vous n'aurez pas achevé de faire le tour des villes d'Israël avant que vienne le Fils de l'homme.»

2. Matth., X. 1 et parallèles. — Luc, x. 9 et 17; ix. 49 sq. — Matth., xn. 27.

3. Primauté de Pierre. — Bien autrement important est le fameuK passage sur lequel l'Église romaine a élevé toute sa constitution ecclésiastique et qu'elle considère comme la véritable charte de ses privilèges. Pour en apprécier la valeur, il faut avoir sous les yeux le fragment complet de l'évangile de Matthieu, ch. xvi, v"v. 13 à 20 :

« Jésus étant venu dans le voisinage de Césarée de Phi- » lippes, posa cette question à ses disciples : Qui dit-on que » le Fils de l'homme est^ ? Ils répondirent : Les uns disent » que tu es Jean-Baptiste^ les autres Élie, d'autres encore » Jérémie ou l'un des prophètes. Il leur dit : Mais vous, qui )) dites- vous que je suis? Simon Pierre répondit en ces )) termes : Toi, tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. Et » Jésus, reprenant la parole, lui dit : Tu es bienheureux, » Simon, fils de Jonas, car ce n'est ni la chair ni le sang qui » te l'ont révélé, mais mon Père qui est dans les cieux. Et » moi, je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâti- » rai mon Église, et les portes de l'Hadès ne prévaudront pas » contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux; )) ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce » que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. » Alors il enjoignit aux disciples de ne dire à personne qu'il » était le Christ. »

L'intégrité de ces paroles n'est pas à l'abri de tout soupçon. On y distingue à première vue quatre éléments : 1° L'attribution, par Simon Pierre, de la dignité messianique à Jésus ; 2° l'institution de l'Eglise du Christ sur la personne de Pierre ; 3° la promesse de donner à Pierre les clefs du royaume des cieux avec le pouvoir de lier et de délier; 4° l'interdiction de faire connaître en dehors du

1. Les textes parallèles de Marc, viii. 27 : Ttva {xs "kz-^ougi^ o\ avGpwTcot eîvat; et de Luc, ix. 18 : xtva jjle o\ oy\oi Xlyoufftv sTvat; sont évidemment meilleurs. La version de Matthieu : Ti'va X^youaiv ol àvGpcoTrot eivai xh-i ulov xox> àvÔpc&Tcou ne peut pas être authentique,, puisqu'elle met la réponse dans la question.

32 LES ORIGINES DE l'ÉPISGOPAT

groupe des disciples la dignité messianique de Jésus. Or, les déclarations comprises sous les rubriques 2 et 3 manquent totalement dans les autres évangiles, malgré leur importance capitale. Les fragments parallèles des récits de Marc et de Luc font suivre immédiatement la reconnaissance de la dignité messianique par Simon Pierre, de l'interdiction d'en parler à qui que ce soit, sans que l'on constate la moindre lacune dans le texte. Passe encore pour l'évangile de Luc, où l'on pourrait soupçonner une suppression intentionnelle des paroles incriminées, afin de ne pas donner une prépondérance trop marquée à l'apôtre judéo-clirétien. Mais le silence de Marc est inexplicable et nous oblige à reconnaître qu'avant la rédaction de notre Matthieu actuel, il y avait une tradition relative à cette scène capitale, où les privilèges accordés à Pierre ne figuraient pas. Notre seul témoin à l'appui se trouve donc être un évangéliste dont les tendances judéo-chrétiennes, favorables à Pierre, ne peuvent pas être contestées, en sorte que, sans faire abus de la critique conjecturale, on a le droit de supposer que le passage intercalé par lui ne présente pas des garanties suffisantes d'authenticité.

Prenons-le néanmoins tel qu'il est, c'est-à-dire en tant que témoignage d'une ancienne tradition judéo-chrétienne relative à Pierre. Dans quelle connexion se trouve-t-il avec le reste du récit ? Tandis que les populations galiléennes, profondément remuées par la prédication de Jésus, se demandent s'il n'est pas Jean-Baptiste, Élie, Jérémie ou l'un des prophètes, c'est-à-dire s'il n'est pas l'un des précurseurs qui devaient, d'après les croyances populaires juives, précéder l'avènement du Messie et lui préparer les voies, Simon Pierre, le premier, se faisant l'organe des apôtres, reconnaît en Jésus, non pas le précurseur du Messie, mais le Messie lui-même, l'Oint de Dieu, chargé non plus de préparer, mais de fonder le Royaume des cieux. Cette déclaration est un fait décisif dans la vie du Christ. Que Jésus fût

arrivé déjà par lui-même à la conviction intime qu'il était le Messie ou que sa vocation messianique lui ait été suggérée par ses disciples les plus enthousiastes, — ou bien, ce qui nous paraît le plus probable, que Tintuition personnelle de Jésus ait été confirmée en lui et soit devenue certitude pour lui par le témoignage de ses disciples ^ — la reconnaissance de sa dignité messianique ouvrait une ère nouvelle de son ministère. La prédication toute morale de Jésus ne répondait que médiocrement aux idées populaires sur la révolution messianique ; ses enseignements relatifs au Royaume de Dieu ne correspondaient pas aux rêves traditionnels dont se nourrissait l'imagination juive. Sans doute, d'après les croyances populaires, les seuls fidèles devaient avoir part à ce royaume, où il n'y aurait plus ni mal, ni misère, ni impiété ; la condition préalable pour y entrer était la régénération religieuse et morale. Mais cette régénération n'était cependant que la préparation indispensable à la félicité des temps messianiques ; Tessentiel était la transformation politique et sociale qui assurerait enfin aux saints et aux justes, aux adorateurs jusqu'alors opprimés du seul vrai Dieu, la possession incontestée de la terre. Or cet élément politique manquait encore complètement dans Toeuvre de Jésus. Ce qui pour rame juive était la préparation, était pour Jésus la fondation même du Royaume : que tout le monde acceptât son évangile, et le règne messianique était inauguré par cela même.

Dès lors on comprend fort bien que dans les campagnes galiléennes les auditeurs gagnés par les prédications de Jésus saluassent en lui un précurseur du Messie. Pour le reconnaître comme le Messie lui-même, il fallait avoir pé-

1. Voir l'ouvrage de M. W. Baldensperger, Das Selbsthewustsein Jesu im Lichte cler messianischen Hoffiiunçjen seiner Zeit, 2° éd.^ Strasbourg, 1892, et les observations présentées par M. Eug. Picard, dans la Reom de L'Histoire des Religions, t. XXV, p. 370 et suiv.

nétré plus avant dans son enseignement, l'avoir compris mieux que les autres, avoir en lui une confiance encore plus grande et plus exaltée que les autres, bref être son disciple par excellence. Le peu que nous savons du caractère de Pierre nous révèle, chez cet homme simple et inculte, un tempérament ardent^ une nature enthousiaste et versatile, en même temps qu'un attachement profond à son Maître. Il est donc fort probable qu'il a été un des. premiers, sinon le premier, à décerner le titre de Messie à Jésus. Et celui-ci, tout en acceptant la royauté que ses disciples lui offrent, leur enjoint de n'en rien dire, de peur que la foule, moins familière avec son enseignement et avec sa méthode, en apprenant qu'il est le Messie, ne réclame une réalisation immédiate de ses espérances apocalyptiques, une révolution violente. La scène qui a dû se dérouler aux environs de Césarée de Philippes s'explique ainsi de la manière la plus naturelle. Les détails de l'histoire racontée par les trois évangélistes peuvent ofïrir matière à discussion, mais dans ses grandes lignes l'interprétation qui vient d'en être donnée est généralement admise par tous ceux qui étudient la vie de Jésus d'après la méthode historique.

Si Jésus a véritablement prononcé des paroles du genre de celles que le premier évangéliste lui prête dans sa réponse à Pierre, il a simplement constaté un fait, savoir que Pierre, en le saluant le premier du titre de Messie, a été le premier à comprendre sa véritable nature. C'est donc lui, le premier disciple complet, qui sera le fondement de la société nouvelle, la pierre angulaire du Royaume, celle par laquelle on commence la construction et sur laquelle par conséquent toutes les autres reposent. C'est lui qui, mieux que d'autres, a saisi les conditions d'entrée dans ce Royaume et qui est ainsi qualifié par excellence pour accueillir ou pour repousser ceux qui ont la prétention d'y prendre part. Il est probable que le surnom araméen de l'apôtre, Keipha (Ce-

phas), signifiant « roche », a inspiré à Jésus quelque déclaration de ce genre V

La tradition judéo-chrétienne, intercalée par le premier évangéliste dans le récit, peut avoir un fond de vérité historique. La nature de ces documents évangéliques ne permet pas de donner une solution ferme à cette question. Mais il paraît bien certain que le texte même dans lequel elle nous est parvenue porte la marque du milieu judéo-chrétien où elle a pris sa forme définitive. Il suffit d'être un peu familiarisé avec les controverses qui éclatèrent entre les premiers chrétiens et dont les Épîtres de Paul et les Actes des Apôtres nous apportent l'écho, pour reconnaître dans les paroles prêtées au Christ des allusions parfaitement claires à la polémique entre les partisans de Pierre et les partisans de Paul. — Celui-ci faisait grand cas de ce que son évangile d'indépendance à l'égard de la Loi juive lui avait été inspiré par une révélation, et il opposait volontiers cette autorité divine à celle de la tradition apostolique, fondée uniquement sur les souvenirs du ministère terrestre du Christ ^ — Et Pierre donc ! répliquaient les judéo-chrétiens, Jésus luimême n'a-t-il pas déclaré le jour où son Apôtre reconnut en lui le Christ : « Tu es bienheureux, Simon, fils de Jonas, car ce n'est ni la chair ni le sang (c'est-à-dire une autorité humaine) ' qui te l'ont révélé, mais mon Père qui est dans les cieux ?» — Paul et les siens ne reconnaissaient pas l'au-

1. D'après le premier évangéliste lui-môme l'apôtre était déjà désigné sous ce nom bien avant le jour où il proclame la messianité de Jésus. Cf. IV. 18 ; vin. 14 ; x. 2 ; xiv. 28 ; xv. 15.

2. Épître aux Galatcs, i. 11-12: « Je vous a£Brme, frères, que l'évan- ' » gile annoncé par moi n'est pas de l'homme ; car je ne l'ai pas reçu

» d'un homme et personne ne me l'a enseigné, mais [je l'ai recul P^^r » une révélation de Jésus-Christ (8i' àTto/.aXuiJ/sw!; 'I-if)ffoô Xpio-Toù). » Cf. vers. 16.

3. Cf. Reuss, La Bible, Histoire évangélique, p. 396 : « La chair et » le sang est une expression judaïque pour dire ua mortel, en opposi- » tion avec Dieu. »

torité des douze et n'admettaient pas qu'ils eussent le droit d'exclure de l'Église du Christ ceux qui ne suivaient pas leurs instructions \ — Singulière prétention, disaient les judéo-chrétiens ! Jésus lui-même n'a-t-il pas déclaré que Pierre serait le fondement de l'Église? — Les chrétiens émancipés de la Loi se révoltaient contre la prétention des judaïsants de leur imposer toute sorte de pratiques juives, sous peine de ne plus avoir part au salut, et repoussaient les compromis inventés par le tiers parti judéo-chrétien modéré, décrétant que telle observance était obligatoire et telle autre facultative*. — N'était-ce pas enfreindre les instructions de Jésus lui-même, puisqu'il avait expressément déclaré que ce que Pierre lierait ou délierait sur la terre serait lié ou délié dans les cieux, c'est-à-dire que Dieu lui-même ratifierait ce que Pierre aurait permis ou défendu ? ^

Suspecte déjà par son origine, la tradition judéo-chrétienne qui accorde à l'apôtre Pierre une sorte d'investiture officielle comme chef de l'Église ne Test pas moins par son contenu. Que sera-ce donc si elle est isolée dans l'évangile de Matthieu lui-même et en contradiction avec d'autres témoignages du même évangéliste ! Or l'auteur sacré, avec cette naïveté qui compense en quelque sorte pour l'historien l'absence de toute critique dans les documents évangéliques,

1. Ép. aux Galates, ii, tout entier; / Corinth., xv. vers. 16 et suiv.

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