Voir plus haut, p
forces vives de l'association. Avant même d être constitués en conseil d'administration ou en gouvernement de la société, ils en forment déjà, en réalité, le comité directeur. L'accomplissement des fonctions a précédé l'établissement des dignités.
A partir de quel moment le presbytérat est-il devenu une dignité ecclésiastique? Depuis quand a-t-il formé un conseil directeur, une sorte de sénat de la communauté locale? C'est ce que nous ignorons, pour l'excellente raison que cette transformation ou, plus exactement, cette fixation légale d'une prééminence, qui s'était établie tout d'abord d'une façon spontanée, ne s'est pas faite partout en même temps ni dans les mêmes conditions. Dans telle communauté la constitution d'un presbytérat a pu se produire presque dès l'origine; dans telle autre, par contre, elle a pu tarder assez longtemps. Suivant que les habitudes de la synagogue palestinienne ou celles des associations religieuses grecques étaient prédominantes parmi les nouveaux convertis, suivant que l'esprit démocratique était plus ou moins jaloux dans chaque église, cette formation d'un corps presbytéral a dû être plus ou moins prompte. Nous connaissons le terminus a quo et le terminus ad qii'im. Dans les communautés auxquelles l'apôtre Paul a écrit les épîtres à nous connues il n'y a pas encore d'organisation presbytérale; à la fin du P'^ siècle, à l'époque où écrit l'auteur des Actes, à l'époque des Épîtres pastorales, elle existe tout au moins dans un grand nombre d'églises, sinon partout, avec des différences de noms et des variétés de formes que nous relèverons plus loin. Si l'on pouvait accepter sans hésitation le témoignage du chap. xiv des Actes, on aurait la preuve que dès le début il y. eut un presbytérat organisé dans quelques églises de la Pisidie et de la Lycaonie. Mais comment déterminer jusqu'à quel point le rédacteur des Actes a transposé à l'origine le sens que les mots avaient au temps où il écrivait? Au chap. xx, le témoignage du compagnon de route de Paul atteste simple-
ment l'existence de presbytres sans fournir la moindre indication en faveur d'un gouvernement presbytéral organisé.
Un seul fait ressort avec évidence de cette longue et minutieuse analyse de tous les textes qui peuvent nous renseigner sur l'état des premières communautés fondées en terre païenne: c'est qu'il n'y a aucune unité d'organisation, aucune institution d'un type de gouvernement ecclésiastique par les fondateurs des églises; c'est que les communautés semées par l'apôtre Paul à travers l'Empire romain sont de petites sociétés démocratiques, dépourvues de charte constitutive, où règne l'inspiration individuelle, où l'autorité spirituelle appartient aux prophètes, aux apôtres, aux didaskaloi, à tous ceux qui peuvent être considérés comme les organes du Saint-Esprit ou les délégués du Christ glorifié. L'assemblée des fidèles est souveraine en matière de discipline et de doctrine, et les fonctions administratives remplies à l'origine par les frères de bonne volonté, par ceux qui ont le plus de zèle ou de notabilité, y sont réduites au minimum. C'est là, en effet, ce qui donne un caractère tout particulier à ces associations chrétiennes. Il n'y a pas chez elles, comme dans la synagogue juive, une Loi nationale et religieuse à faire observer, une tradition à maintenir, des privilèges à défendre ; tout cela viendra plus tard et rendra nécessaire l'organisation d'un gouvernement ecclésiastique. Il n'y a pas davantage chez elles, comme dans les associations religieuses païennes, des sacrifices à célébrer^ des processions et des fêtes pompeuses à organiser ; il n'y a aucune fonction sacerdotale. Ce sont de petites associations fraternelles, toutes préoccupées de leurs croyances et de leurs espérances, nageant en plein idéalisme, des groupes d'attente à l'approche de la grande révolution qui établira le règne de Dieu et du
Christ sur la terre. Pas de dignitaires spéciaux pour la célébration du culte; celui-ci est d'une simplicité élémentaire et tous les membres de l'église peuvent y prendre une part active. La gestion des intérêts matériels est facile, car ces communautés naissantes, généralement composées de petites gens, sont peu fortunées et leur installation n'est pas compliquée . Une ou deux salles, offertes gratuitement par un des frères ou louées au nom d'un membre de la société, leur suffisent. Ce qui leur importe, c'est de gagner le plus possible d'âmes à la cause du salut; plus que les Juifs de la Dispersion, déjà si zélés pour la propagande, ces Chrétiens de fraîche date poursuivent passionnément la conversion de leurs frères de la veille, attardés dans le judaïsme ou encore plongés dans les erreurs païennes, car les temps sont mûrs et déjà blanchit l'aube du grand jour où le Seigneur recueillera les élus et plongera dans la perdition les pécheurs récalcitrants. Cette œuvre de salut incombe à tous, aux apôtres, aux évangélistes, aux docteurs, aux prophètes qui vont partout où l'esprit de Dieu les pousse, mais dans chaque communauté particulière elle s'impose tout particulièrement aux plus ardents, aux plus notables et aux plus convaincus. A eux de préparer les décisions de l'assemblée populaire souveraine, de prévenir les mesures dangereuses, de soutenir les défaillants, d'empêcher les désertions, de prendre à cœur les intérêts spirituels de tous, en un mot, d'exercer la cure d'âmes, soit auprès des membres individuellement, soit auprès de la société collective \ Telle est la tâche des /?roïstamenoi ou des preshytres '. A une société entièrement
1. Cette activité répond au don de xuêspvTQfftç mentionné par l'apôtre Paul dans la première Épître aux Corinthiens. Voir ci-dessus, p. 124. Les y.uêepvT;arEiç sont mentionnées à la suite des lâ(j(.aT:a et des kvxCkî\^t\.(; . Il s'agit de la direction spirituelle et morale que les plus fermes doivent exercer sur les faibles.
2. Voir plus loin les presbytres de la première Épître à Timothée qui sont également qualifiés de TipoeaTcôxeç (/ Tim., v. 17).
178 ORIGINES DE l'ÉPISCOPAT
consacrée à une œuvre spirituelle il faut des conducteurs spirituels.
Cependant, quelque réduits que soient les intérêts temporels, il y a néanmoins une gestion matérielle à exercer, des services matériels à rendre, surtout en ce qui concerne l'organisation des réunions communes et des agapes et pour l'assistance matérielle qui, dans ces petites sociétés de secours mutuel, accompagne l'assistance morale. A ces besoins répondent les serviteurs, les ministres de la communauté, les diacres, d'abord par bonne volonté, bientôt sans doute (mais sans que l'on puisse préciser davantage que pour les presbytres) par délégation de l'église.
Enfin, toute souveraine que soit la petite démocratie chrétienne dans chaque communauté, il importe que l'exécution de ses décisions soit assurée, que l'emploi de ses modiques ressources soit contrôlé, que les apports de ses membres, en argent et surtout en nature, soient enregistrés, bref, qu'il y ait un contrôle quelconque. Cela est indispensable partout, mais particulièrement dans des associations de ce genre; les démocraties sont ombrageuses et soupçonneuses, chez les Juifs et les Grecs autant et plus qu'ailleurs. Ce contrôle, cette inspection, cette mission d'assurer le respect du droit et de la règle souveraine, voilà l'œuvre des épiscopes\
Telle est la triple catégorie des fonctions administratives
1. C'est ici le point capital sur lequel nous croyons devoir compléter les idées émises par MM. Hatch et Harnack. Les épiscopeis n'ont pas seulement le contrôle administratif matériel, comme le veut M. Hatch. 11 deviennent presque dès l'origine, ainsi que nous le montrerons plus loin, les contrôleurs de toute l'activité sociale de la communauté, — comme l'a fort bien vu M. Harnack, — mais de plus les insi^ecteurs chargés de veiller à l'application de la règle commune,à l'accomplissement normal des fonctions communes. Dans des associations toutes morales comme les premières communautés chrétiennes, le contrôle administratif matériel se double nécessairement d'un contrôle moral. Voilà ce qu'il importe de mettre en lumière, parce que cela seul permet de comprendre la formation de l'épiscopat.
qui se dégagent peu à peu clans les premières communautés fondées en terre païenne. Mais, au risque de se répéter, il importe de spécifier encore une fois en concluant, que la distinction, établie par l'analyse entre ces fonctions, ne dut pas exister partout dans la réalité d'une façon aussi tranchée que nous sommes obligés de l'énoncer pour la clarté de l'exposition. Tant que ces fonctions furent bénévoles, elles se confondirent certainement. Plus tard même, lorsqu'il y a déjà délégation de l'église, il n'y a aucune raison de penser que toutes les communautés délimitèrent les attributions exactement comme nous venons de le faire. Ainsi le contrôle put être confié à des presbytres et la cure d'âmes fut sans doute maintes fois exercée par des épiscopes. Autant il importe de reconnaître à l'origine les germes des institutions ecclésiastiques de l'avenir, autant il est nécessaire, sous peine de fausser entièrement la situation, de ne pas attribuer à cet organisme ecclésiastique en formation la précision et la rigidité que ses membres acquerront seulement plus tard. Tout ce que nous espérons avoir établi, c'est que l'épiscopat et le presbytérat ont des origines distinctes, qu'ils remontent l'un et l'autre aux premie;"s temps du christianisme et que la différence que l'on constate plus tard entre ces deux rouages du gouvernement ecclésiastique, non pas en ce qui concerne la dignité, mais en ce qui concerne les fonctions, est originelle dans l'Église chrétienne. L'épiscopat, pas plus qu'aucune autre fonction ecclésiastique, n'est d'origine apostolique; cela est démontré depuis longtemps pour tout esprit non prévenu. Mais l'épiscopat n'est pas davantage sorti du presbytérat, comme on se le représente trop souvent. Il a ses origines propres; il est aussi ancien que le presbytérat et, comme lui, il est une création de la toute première chrétienté qui a modifié, conformément à ses besoins particuliers, certains types d'organisation sociale dont les associations religieuses contemporaines lui offraient les modèles.
180 ORIGINES DE l'ÉPISGOPAT
LES PREMIERES COMMUNAUTES PAULINIENNES SONT- ELLES DES ÉRANES OU DES SYNAGOGUES?
La connaissance plus précise des associations religieuses grecques, dont nous sommes redevables aux découvertes épigrapliiques modernes, a porté quelques historiens à rattacher, d'une manière beaucoup plus étroite^ l'organisation des premières communautés chrétiennes dans le monde païen à celle des éranes et des thiases ^ . Partant du principe
1. Sur les thiases et les éranes dans le monde grec voir l'ouvrage déjà mainte fois cité de M. Foucart: Des Associations religieuses chez les Grecs (Paris, Klincksieck, 1873). Les thiases avaient toujours eu un caractère religieux; les éranes étaient tantôt civils (sociétés de ci'édit et peut-être de secours mutuels), tantôt religieux; mais à l'époque romaine ils avaient probablement tous un caractère religieux, parce que les autorités romaines ne toléraient guère d'associations d'autre nature. D'ailleurs, même les sociétés professionnelles avaient ce caractère religieux, comme les corporations du moyen âge, puisqu'elles avaient leurs divinités protectrices et que leurs fêtes étaient toujours accompagnées de sacrifices. — Les distinctions qui ont pu exister à l'origine entre les thiases et les éranes ont disparu au I" siècle de notre ère. Déjà Aristote emploie les deux noms indifféremment (Morale à Nicomaque, vm. 9. 7). Cfr. Athénée, Deipnosophistes, vm. 64. — Voir aussi Renan, Les Apôtres, p. 351 et suiv. — Sur les collegia du monde latin voir : Mommsen, De CoUegiis et Sodaliciis Romatwrum (Kiliee, 1843). — G. Boissier, La Religion romaine d'Auguste aux Antonins, t. II, p. 248 et suiv. — W. Liebenam, Zur Geschichte und Organisation des rœmischen Vereinscoesens (Leipzig, 1890, traitant spécialement des associations professionnelles).
fort juste qu'il faut, en histoire, expliquer toute institution nouvelle par ses antécédents et par les conditions qui lui ont donné naissance, frappés de la différence que nous avons déjà signalée^ entre l'état des premières communautés pauliniennes et l'organisation des synagogues juives^ ils ont cru reconnaître dans les sociétés religieuses privées si nombreuses chez les Grecs, le type dont les premiers chrétiens d'origine païenne se seraient inspirés pour l'établissement de leurs églises. De même que l'apôtre Paul avait rompu avec le Judaïsme en dégageant le Christianisme de la Loi, de même il aurait rompu avec la synagogue pour lui substituer un mode d'organisation sociale emprunté à la tradition hellénique et plus conforme à son esprit universaliste^
On a rendu service à l'histoire des origines du christianisme en attirant ainsi l'attention des théologiens sur l'abondance des sociétés religieuses privées dans le monde hellénique et sur la liberté religieuse dont jouissaient