Actes, XV
3. Les expressions lier et délier, "IDX et T'ri.'l, peuvent être entendues soit dans le sens de « fermer » et a ouvrir », par allusion au mode de fermeture des portes en Palestine, soit au sens d« « défendre » et « permettre », selon l'usage rabbinique. Dans les discussions au sujet des observances légales les uns liaient, c'est-à-dire interdisaient, où les autres déliaient, c'est-à-dire autorisaient l'acte contesté. Cf. J. Lightfoot, Horce hcbraicœ et talmudicœ, II, In Evangelium S. Matthœi (CambridgCj 1658). — Holtzmann, HandcommcrUar, I, Die Synoptiker, p. 194. Le second sens paraît préférable ici, mai-s dans les deux acceptions ces paroles attribuent à Pierre le droit de fixer les conditions d'entrée dans l'Église.
enregistre jusque dans le contexte même de son récit des traditions contraires à celle qui reconnaît à Pierre des privilèges aussi exclusifs. A peine Jésus a-t-il déclaré à son apôtre qu'il lui donnera les clefs du Royaume des cieux et le pouvoir d'en accorder ou d'en refuser l'entrée (vers. 19 et 20), que Pierre se montre incapable de comprendre la mission de son Maître et s'attire la sévère apostrophe du verset 23 : (( Arrière de moi, Satan ! tu es pour moi une cause de cliute\ car tu ne conçois pas les choses de Dieu, mais celles des hommes. » N'est-il pas évident que ces paroles, également conservées par Marc avec de légères variantes, faisaient suite à la reconnaissance de Jésus comme Messie ? Pierre, parlant au nom des Douze, a décerné à son Maître le titre de Christ, mais^ pas plus que les autres, il ne comprend encore la conception toute morale de l'œuvre messianique, et lorsque Jésus leur annonce qu'il sera persécuté et mis à mort par les prêtres et les scribes, le même Pierre qui a pris la parole au nom de tous pour le glorifier, proteste au nom de tous contre la monstrueuse hypothèse que le Messie puisse souffrir. Sous cette forme la tradition, commune à Matthieu et à Marc, se tient et constitue un ensemble bien lié. Les privilèges décernés par Jésus à Pierre sont évidemment un hors-d'œuvre qui rompt l'unité du récit et met le Christ en contradiction avec lui-même.
Enfin, comme si ce premier démenti ne suffisait pas, l'évangéliste réunit, un peu plus loin, une série de traditions c[ui vont en sens contraire de celle qui avantageait Pierre. Aux disciples qui lui demandent lequel est le plus grand dans le Royaume des cieux, il montre un petit enfant et leur dit que « quiconque sera humble comme ce petit enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux» ( xviii. letsuiv.; cf.
1. SxàvoaXov se dit de tout objet qui constitue un obstacle sur une route et qui fait tomber celui qui le rencontre. Il s'emploie ainsi au moral comme au physique. Cf. Clasis N. T. de W. Grimm, s. v.
Marc, IX. 33 et suiv.). A propos du péclieur impénitent qui refuse d'écouter l'Église, il annonce à tous ses disciples — qui dans ce passage représentent évidemment l'Église tout entière — que ce qu'ils auront lié sur la terre sera lié dans le ciel et que ce qu'ils auront délié sur la terre sera délié dans le ciel (xviii, 18), sans qu'il soit le moins du monde fait mention d'un privilège spécial pour Pierre. A la mère des deux fils de Zébédée qui vient lui demander pour ses enfants les places d'honneur dans le Royaume des cieux, il répond que cela ne dépend pas de lui, mais de son Père, et comme les dix autres apôtres s'indignent de ce que leurs deux compagnons aient la prétention de s'élever au-dessus d'eux, Jésus leur adresse ces belles paroles : « Vous savez que les » chefs des nations les tyrannisent et que les grands les do- » minent. Il n'en sera pas de même au milieu de vous. Mais » quiconque veut être grand parmi vous, qu'il soit votre » serviteur » (xx. 20 et suiv.; cf. Marc, ix, 35 et x. 42).
Si les déclarations de Jésus àPierre n'avaientpas acquis une si grande valeur dans l'histoire de l'Église chrétienne, il n'y aurait pas lieu de s'y arrêter aussi longuement, La cause serait entendue à moins de frais. Nulle part dans l'histoire évangélique ni dans les plus anciens documents relatifs aux apôtres, on ne trouve la moindre trace de cette délégation d'une autorité hiérarchique à l'apôtre Pierre. Encore bien moins est-il question d'une transmission de cette autorité à des successeurs, pour l'excellente raison que, du consentement unanime des premiers chrétiens, il ne devait pas y avoir de successeurs aux apôtres : la fin du monde était proche ; le retour imminent du Christ devait inaugurer le règne de Dieu sur la terre. Le premier évangéliste lui-même se charge de le rappeler à tous ceux qui prétendent retrouver dans ce seizième chapitre tant discuté le fondement d'une constitution ecclésiastique établie par le Christ, puisqu'il termine la . péricope par ces mots : « Car le Fils de l'homme doit venir » dans la gloire de son Père^ avec ses anges, et alors il don-
» nera à chacun selon sa conduite. En vérité, je vous le dis, » quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront point qu'ils » n'aient vu le Fils de l'homme venir dans sa royauté w (vers. 27 et 28). On se condamne à ne rien comprendre à la situation des premiers chrétiens, si l'on ne tient pas compte de cette conviction qui inspire toutes leurs espérances et domine leur notion de la destinée.
A condition de laisser de côté les considérations ecclésiastiques, tout à fait étrangères à l'interprétation historique du texte, lesens et la portée du célèbre passage sur les privilèges de Pierre ressortent ainsi avec une clarté suffisante de la discussion. Les versets 18 et 19 duxvi^ chapitre de l'évangile selon saint Matthieu appartiennent à une couche secondaire de la tradition évangélique. Ils représentent une tradition judéo-chrétienne inspirée par le désir de fortifier l'autorité de l'apôtre Pierre dans les conflits qui agitèrent la chrétienté primitive. Ils ne peuvent pas être authentiques sous leur forme actuelle, mais il est possible qu'ils soient le développement ou l'altération de quelque parole primitive dans laquelle Jésus reconnaissait en Pierre le premier en date de ses véritables disciples. La tradition primitive et la tradition judéo-chrétienne renforcée présentent ainsi, à des degrés divers d'intensité, un fait qui ne semble guère contestable, c'est que Pierre apparaît dans l'histoire évangélique comme le plus important des douze apôtres. Sans être jamais reconnu comme leur chef hiérarchique, il se présente souvent comme le primus inter pares. En ce sens la primauté de Pierre est fondée dans le cercle étroit de la petite société apostolique, pour autant que nous pouvons en reconstituer la physionomie d'après les évangiles synoptiques, les Actes des Apôtres et les Épitres de Paul. Les judéo-chrétiens accentuent cette primauté en raison de l'opposition que leurs tendances rencontrent dans d'autres régions de la chrétienté primitive, tandis qu'elle est ramenée à des proportions plus modestes ou même contestée par les autres frac-
tions. Pour Paul, l'apôtre Pierre est une colonne de l'Église de Jérusalem, ou du moins il se considère comme tel, mais Jacques et Jean le sont au même titre que lui. Et dans la tradition johannique, c'est Jean qui a pris la place de Pierre comme disciple bien-aimé du Maître \
Mais ce qu'il importe de bien noter, c'est que dans l'histoire évangélique proprement dite cette primauté de Pierre est toute morale et n'a rien de spécifiquement ecclésiastique, pour la simple raison qu'il n'y a pas encore d'Église et qu'il ne saurait en être question. Il ne faut pas se laisser induire en erreur par l'emploi fortuit du mot h/.ylr^aia:. Ce terme ne se rencontre que deux fois dans les évangiles, justement dans deux passages examinés plus haut: Matth, xvi. 18 : « Tu » es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église, » et XVIII. 17: « S'il ne les écoute pas, » — il s'agit du pécheur impénitent qui refuse d'accepter l'arbitrage d'un ou deux frères en la foi, — « parle à l'église, et s'il n'écoute pas l'église, » qu'il te soit comme un païen et un péager )). Dans le premier cas kxX-rjdîa fait partie de ces deux versets où nous avons reconnu une tradition judéo-chrétienne secondaire, qui ne saurait être prise pour une reproduction littérale des paroles du Christ ; d'ailleurs le mot est pris ici dans le sens général et abstrait de « société ou réunion des disciples, » comme synonyme de « Royaume des cieux » qui est employé au verset 19. Dans le second cas, nous avons affaire également à une tradition secondaire, formée à l'époque où il existait déjà des communautés chrétiennes, mais sans aucune règle disciplinaire, en sorte qu'il fallait fixer une méthode pour résoudre les conflits entre membres de l'association. Tant que Jésus vivait, il n'était point nécessaire de se préoccuper d'une pa-
1. Galates, ii. 6-9. — É13. de Jean, xiii. 23-25 ; xix. 26-27 : il y a ici l'intention bien marquée de montrer que l'apôtre préféré de Jésus n'était pas Pierre. L'auteur du IV" évangile a-t-il voulu désigner l'apôtre Jean par ces mots « le disciple que Jésus aimait» ? C'est l'interprétation généralement admise quoiqu'elle soit bien dénuée de preuves.
reille éventualité parmi ses disciples, puisqu'il était leur arbitre naturel et qu'après sa mort la parousie devait survenir à bref délai. Il n'est pas probable que Jésus ait lui-même donné ces instructions sur la meilleure manière d'aplanir les conflits entre membres d'une même communauté '.
Mais que l'on accepte cette interprétation ou que l'on préfère y voir une parole prophétique de Jésus, il n'y a ici aucune institution ecclésiastique établie par le Christ, mais bien plutôt une allusion à l'état encore inorganique des premières communautés chrétiennes. Lorsqu'un frère a commis une faute, il faut premièrement le reprendre en particulier, et l'évangéliste ne spécifie pas que le droit d'adresser cette réprimande privée soit réservé à une catégorie spéciale de chrétiens; il appartient à tous indistinctement. Si le pécheur n'écoute pas cette réprimande privée, il y a lieu d'appliquer la vieille règle de jurisprudence juive formulée dans le Deutéronome, xix. 15 ; il faudra s'adjoindre deux ou trois personnes parce qu'une affaire ne peut pas être réglée sur la déclaration d'un seul témoin et essayer à nouveau de ramener le délinquant à de meilleurs sentiments. Les nouvelles exhortations demeurent-elles infructueuses, alors l'afïaire sera portée devant Yl-AvSkr^ala. ; ce mot signifie nécessairement ici, non plus l'association de tous les chrétiens, dans sa généralité, mais la communauté, selon l'usage des LXX qui rendent ainsi l'hébreu hro , désignant l'assemblée des Israélites ^ Ce sont tous les membres de la communauté qui décideront, en dernier ressort, s'ils veulent conserver l'accusé au milieu d'eux ou le repousser de leur sein et le traiter comme un païen ou un publicain ; car dans chaque communauté, n'y eût-il que deux ou trois frères réunis au nom du Christ,
1. La tradition rapportée par Luc (xvii. 3-4) reflète beaucoup mieux la manière de Jésus. Matthieu lui-même, quelques lignes plus loin, nous ofîre une tradition analogue, en contradiction flagrante avec la tradition secondaire qu'il a intercalée au verset 18.