‹ Les origines de l'épiscopat [microform]Chapitre 50 sur 163 · LA SITUATION GÉNÉRALE. — LES DOCUMENTS · texte numérisé non relu

LA SITUATION GÉNÉRALE. — LES DOCUMENTS

1. Coup d'œil général suj^ cette période. — Au moment où l'apôtre Paul disparaît, profondément ignoré de cette brillante société romaine dont sa foi ardente a prophétisé la déchéance, les petits groupes de chrétiens que ses compagnons et lui ont établis à travers l'Empire n'ont encore aucune organisation fixe. Divisés au sujet des observances légales en judaïsants et en universalistes , livrés à tous les entraînements de l'enthousiasme religieux, sans autre règle de foi que l'inspiration de leurs fondateurs ou de leurs membres les plus exaltés, mais intimement persuadés, à travers toutes leurs variétés de doctrine, qu'ils sont les prémices d'un ordre social nouveau et qu'ils possèdent en Christ le salut, la vie éternelle et bienheureuse, ils vivent dans l'attente de cet avenir glorieux, avant tout préoccupés de se fortifier réciproquement dans leurs assurances religieuses, de s'entr 'aider pendant la période d'épreuve qui précédera le triomphe, de s'éclairer sur les conditions et les mystères du plan divin à leur égard et s'efïorçant de gagner par une infatigable jDropagande le plus grand nombre possible de frères. Aucune trace d'une charte constitutive ni de statuts; il ne s'agit que d'un établissement préparatoire, où

la souveraineté appartient à la communauté des fidèles et rautorité véritable aux membres par lesquels s'exprime l'esprit de Dieu et du Christ.

Cependant les nécessités de l'existence, les exigences de l'organisation matérielle, les obligations de la cure d'âmes et de la propagande, le besoin d'ordre qui apparaît aussitôt qu'une société veut exercer une activité pratique, ont déjà déterminé dans ces églises naissantes mie certaine difîérenciation des fonctions sociales où nous avons reconnu les germes des dignités ecclésiastiques ultérieures.

La grande révolution surnaturelle que l'on croyait imminente tarde à se produire; plusieurs fidèles de la première heure sont morts avant de l'avoir vue\ Le nombre des adeptes augmente. Il faut s'organiser pour durer. Il faut être capable de résister aux attaques du dehors, surtout des Juifs, et prévenir à l'intérieur la dissolution que les innombrables dissidences provoquées par l'individualisme sans frein ne manqueraient pas d'entraîner. Sauvegarder l'émancipation à l'égard du particularisme juif, la précieuse conquête par laquelle l'apôtre Paul a consacré l'évolution spirituelle qui se préparait depuis longtemps dans la synagogue hellénistique, et substituer à la règle de la Loi, abolie, un nouveau contrat social qui assure la cohésion de l'Église chrétienne;, telle est la double tâche qui s'impose désormais aux communautés chrétiennes en terre païenne. Œuvre de longue haleine qui exigera plus de cent ans d'elïorts obscurs, de controverses doctrinales et de luttes disciplinaires et qui aboutira vers la fin du second siècle à la première ébauche de l'Église catholique ! Œuvre en quelque sorte spontanée, en ce sens que les ouvriers qui l'ont accomplie n'ont pas agi

1. Voir dans la Reoue chrétienne du 1" janvier 1894, l'article de M. Sabatier : Comment la foi chrétienne de l'apôtre Paul a-t-elle triomphé de 1% crainte de la. mort ? L'auteur montre fort bien l'inlluence considérable exercée sur la foi de Paul et de ses disciples par le retard do la parousie.

en vertu d'un plan arrêté d'avance, mais qu'ils ont obéi à l'instinct de conservation ou de consolidation sociale qui anime toute collectivité bien portante et à la logique interne du principe évangélique de l'unité du royaume de Dieu! Œuvre dont la condition première est l'établissement d'un gouvernement ecclésiastique; le besoin de l'être vivant crée à la fois l'organe et la fonction, mais la fonction ne s'accomplit convenablement que lorsque l'organe est bien constitué. La période à laquelle est consacrée la quatrième section de notre étude a vu les premiers essais de cette oeuvre de constitution ecclésiastique. A condition de ne pas attacher aux dates indiquées une valeur rigoureuse et étroite que de pareilles évolutions ne comportent pas, elle va de l'an 70 jusque vers l'an 110, c'est-à-dire depuis la destruction de Jérusalem par Titus jusqu'à l'apparition de l'épiscopat monarchique en Orient, dans les épîtres d'Ignace d'Antioche.

Les événements de l'an 70 semblent avoir été d'une importance capitale pour les destinées du christianisme primitif. La prise de Jérusalem par l'armée romaine, la destruction du Temple, les massacres épouvantables qui précédèrent et suivirent, furent encore plus funestes au christianisme j udaïsant qu'au judaïsme lui-même. Celui-ci, en effet, vaincu, humiliéj anéanti dans sa puissance temporelle^ se redressa avec une énergie d'autant plus âpre dans sa puissance spirituelle et, sans renoncer à des espérances dont la réalisation surnaturelle défiait tous les démentis de la réalité matérielle, il se réfugia dans la patrie idéale d.e sa foi, derrière les remparts de la Loi, d'où aucun pouvoir humain n'a jamais pu le déloger. Mais pour le christianisme judaïsant l'anéantissement de la ville qui était son foyer par excellence, la défaite irrévocable de ceux qui avaient mis toute leur confiance dans les observances légales, fut une catastrophe dont il ne se releva pas. Il y eut sans doute encore par la suite des chrétiens attachés à la loi juive, des Nazaréens, des

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Ébionites; nous retrouverons plus loin leur influence à Rome même. Mais leur prestige, leur autorité de représentants attitrés ducliristianisrae de Jésus sont définitivement brisés. Il suffit de comparer les égards que l'apôtre Paul luimême est obligé d'observer envers eux durant sa carrière missionnaire, avec le rôle effacé qu'ils jouent dans presque tous les documents ultérieurs de la première littérature chrétienne pour constater que la situation, en ce qui les con" cerne, a changé du tout au tout.

Ge changement ne tient pas seulement à la proportion toujours plus considérable des recrues d'origine païenne dans l'ensemble des communautés. Il provient surtout du fait que le foyer même du christianisme judaïsant a été détruit. Les chrétiens judaïsants, il est vrai, n'étaient pas solidaires des Juifs; ils purent considérer la destruction de Jérusalem comme la punition divine encourue par les Juifs pour les avoir persécutés. Mais ils devaient leur force au prestige que la cité sainte de Jérusalem exerçait jusque dans les synagogues les plus émancipées de la Dispersion et, par conséquent, sur les chrétiens qui en sortaient; à Jérusalem, ils étaient au centre de toutes les juiveries dispersées à travers le monde, en relations suivies avec toutes les localités où avaient été fondées des communautés chrétiennes. Quand les chrétiens de Jérusalem, même avant le siège, pour fuir le fanatisme des zélotes juifs, furent obligés de quitter la ville sainte, et qu'ils eurent trouvé un refuge à Pella, dans la Décapole, au delà du Jourdain ^ dans une région isolée, ils vécurent à l'écart du vaste monde, loin du milieu où leur patriotisme juif se réchauffait sans cesse. Dès lors, ils n'eurent plus d'action sur les autres églises, parce qu'ils cessèrent d'être en rapports continus avec elles. Peutêtre aussi subirent-ils l'influence adoucissante des groupes de chrétiens qui, déjà auparavant, s'étaient réfugiés dans

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