Eusèbe,T//. E., III
ces parages, oii les souvenirs de la prédication galiléenne du Royaume de Dieu semblent avoir entretenu une piété plus fraîche et plus libre que dans le milieu surchauffé de Jérusalem. En tous cas, si l'on peut accorder quelque créance aux traditions qui attribuent à certains apôtres de Jésus une activité missionnaire dans les pays païens, notamment aux traditions johanniques d'Asie-Mineure, on n'hésitera pas à reconnaître que l'éloignement de Jérusalem eut pour eux, ou pour les disciples qui se réclamaient d'eux, des conséquences singulièrement funestes à leurs convictions judaïsantes.
Les églises chrétiennes dans TEmpire romain se trouvèrent fort bien de cet afîaiblissement du parti judaïsant. 11 ressort des rares documents dont nous disposons que, dès lors^ l'élément judaïsant se présenta bien plutôt sous la forme d'un gnosticisme judaïque, c'est-à-dire d'une spéculation opposée à d'autres spéculations, que sous la forme et avec l'autorité de la tradition légaliste émanant des compagnon$ mêmes de Jésus \ L'organisation naissante du gouvernement ecclésiastique prit définitivement un caractère tout différent de celui qu'elle aurait eu, si les observances de la Loi juive avaient réussi à s'imposer dans un nombre considérable d'églises.
L''afEaiblissement, la déchéance de ce christianisme rivé au judaïsme qui tendait constamment à paralyser l'essor de l'évangile pauiinien, en lui opposant l'enseignement de ceux qui se prétendaient les disciples directs et immédiats de Jésus, débarrassa peu à peu de leurs adversaires les plus dangereux les nombreuses églises universalistes fondées par
1. Voir les Épitres Pastorales, V Apocalypse (chap. ii et ui) et peutêtre aussi les parties secondaires et retouchées des jÉ/jï/îres aux Éphésiens et aux Colossiens.
200 ORIGINES DE l'ÉPISCOPAT
Paul ou par ses compagnons d'œuvre. Mais le triomphe bientôt assuré de l'universalisme, la rupture avec la Loi et la discipline de la synagogue, le rejet de la tradition matérielle et littérale des compagnons de la vie terrestre du Christ au profit d'un enseignement puisé dans les révélations individuelles du Christ glorifié, ne devaient pas tarder à susciter au sein même de ces églises des difficultés non moins grandes que celles auxquelles on venait d'échapper. La tendance spéculative, idéaliste, allégorisante, de la théologie rabbinique libérale de Paul et de tous les premiers missionnaires formés à l'école de la philosophie judéoalexandrine, engendra bientôt une abondance de systèmes où le judaïsme et le christianisme, l'Ancien Testament et la tradition évangélique, la philosophie grecque et les spéculations juives étaient combinés plus ou moins heureusement, à doses fort inégales, par tous ceux qui se piquaient d'avoir l'esprit de Dieu ou du Christ et de connaître les mystères de la Providence. Quand l'apôtre Paul affirmait tenir du Christ lui-même, par révélation, tout un système étranger à la tradition galiléenne et qui faisait du Christ, le second Adam, le Seigneur par qui sont toutes choses ^ quand il interprétait les passages de l'Ancien Testament de la façon fantastique que l'on sait, quand Philon d'Alexandrie et tous ceux qui s'inspiraient des mêmes idées retrouvaient dans les livres de Moïse le Logos de leur spéculation platonico-stoïcienne, pourquoi donc les fidèles enthousiastes des premières communautés chrétiennes auraient-ils hésité à mettre sous le couvert des prophètes ou du Christ toutes les spéculations que leur ardente imagination projetait sur
1 Rom., V. 12-21; / Co7\, vni. 6.; xv. 45. — Je m'abstiens ici de citer les ÉpUres aux Éphésicns et aux Colosslens, parce qu'il n'est pas certain qu'elles soient textuellement de Paul. Mais, si elles ne sont pas entièrement de lui, elles dénotent encore ce que son système est devenu entre les mains de ses disciples immédiats se bornant à remanier des textes authentiques.
la toile juive ou chrétienne? Pour être de valeur religieuse et morale bien inférieure, ces systèmes infiniment variés n'en sont pas moins de la même famille intellectuelle et n'en procèdent pas moins d'une même méthode. De part et d'autre on trouve la même méthode allégorique, le même dédain de la réalité concrète au profit de la réalité spirituelle accessible par intuition aux hommes de nature supérieure .{■K-^B-^^t.x-ziy^oi), [a même conception de l'histoire humaine considérée comme un grand drame de Tordre moral et la même propension à personnifier des abstractions, la même tendance à statuer l'existence d'une multitude d'êtres intermédiaires entre le Dieu unique, absolu, et l'humanité. Chez Philon et chez saint Paul ces éléments du gnosticisme sont encore en germe, tempérés et contenus par une haute culture philosophique ou par un profond sentiment religieux; mais il n'est pas douteux que ces deux maîtres de la première théologie chrétienne sont déjà touchés de cet esprit gnostique auquel la combinaison de la sagesse orientale et de la philosophie grecque a donné naissance, partout où elle s'est opérée, et qui devait bientôt envahir la spéculation païenne aussi bien qu'il s'emparait de la pensée juive et chrétienne. Dépouillez saint Paul de son incomparable intuition de la valeur morale du salut par la foi, prenez-le comme théologien, prolongez les lignes de ses spéculations métaphysiques, et vous arrivez tout droit à un système gnostique. Les Épîtres aux Éphésiens et aux Colossiens en font foi; si elles sont de lui, textuellement, sous la forme où elles nous ont été conservées, elles nous montrent à quel point l'apôtre, lorsqu'il s'abandonnait à la spéculation métaphysique, se mouvait dans le même monde de puissances, de principes, de seigneuries, auquel se complaisaient les gnostiques^ ; si elles ont été retouchées par un de ses disciples, elles montrent de quel côté son système théologique s'est nécessairement développé.