I. VÉpître de Jacques
1. Les Communautés g aliléennes. — Tandis que les plus ardents judéo-chrétiens retournaient auprès des ruines de Jérusalem pour attendre, sous la direction d'un parent de Jésus, le glorieux avènement du Messie, la plupart des exilés qui, à la veille de la guerre juive, avaient cherché un refuge du côté de Pella, restèrent probablement dans la Batanée ou se répandirent dans les contrées voisines, en Galilée et jusqu'en Syrie. Dans les tranquilles régions transjordaniques et dans la contrée, bientôt pacifiée, où Jésus avait accompli la plus grande partie de son ministère, dans les localités syriennes où, dès les premiers jours de FÉglise, s'étaient établis les disciples libéraux du Maître% ils se trouvèrent en contact avec des chrétiens en qui l'évangile galiléen, le véritable évangile de Jésus, s'était conservé à l'abri des spéculations rabbiniques ou alexandrines. Et tiindis qu'une partie d'entre eux, demeurant fidèles à la conception judéo-chrétienne de Jérusalem, s'isolait de plus en plus du reste de la chrétienté jusqu'à former bientôt la secte des Nazaréens, qualifiée d'hérétique par la grande Église universaliste, les autres plus intimement pénétrés de
1. L'apôtre Paul trouve à Damas des chrétiens qui l'accueillent. C'est d'An tioche que part la première mission chrétienne destinée à agir chez les païens (Actes, ix. 10 et suivants; xiii. 1 et suivants).
l'esprit évangélique s'unirent à leurs frères galiléens ou syriens^ et formèrent avec eux des synagogues chrétiennes d'un caractère particulier, à la fois émancipées de la servitude légale du judéo-christianisme et préservées de la métaphysique dont les universalistes helléniques revêtirent dès l'origine l'enseignement de Jésus.
Des renseignements historiques sur ces communautés, il n'y en a guère. Mais nous leur devons d'avoir conservé l'Évangile tel qu'il fut prêché par Jésus. C'est là, en effet, dans ces contrées où le souvenir de la parole vivante du Prophète de Nazareth s'était conservé chez un grand nombre de disciples enthousiastes, dans ces esprits simples, rustiques, moins portés à spéculer sur le Christ qu'à se rappeler et à se répéter les uns aux autres les paroles qui les avaient ravis, c'est là dans ces régions écartées des grands centres d'agitation politique ou intellectuelle, bien plus qu'à Jérusalem ou à Éphèse, que les gestes et les dires de Jésus ont été recueillis, groupés en de petites collections détachées, d'où sont sortis nos évangiles synoptiques. On les oublie trop en général, ces humbles chrétiens qui ne firent pas beaucoup parler d'eux et auxquels nous devons presque tout ce qui nous reste de Jésus lui-même, les admirables appels à la justice et à la charité, la manne de vie morale, de consolation et d'espérance, qui a soutenu et réconforté la chrétienté dans sa misère et qui aujourd'hui encore constitue ce qu'il y a de meilleur au fond de la conscience humaine, la plus grande et la plus belle leçon de sacrifice que Thistoire ait enregistrée, bref tout ce qui dans le christianisme n'est pas sujet à controverse et à dissertations, mais universellement bienfaisant.
Seuls ils pouvaient conserver ce trésor, parce que seuls
1. Les rapports entre Galiléens et Syriens étaient fréquents. L'histoire racontée par Josèphe, Bell. JucL, IV. 1. 5, dénote que des Syriens comprenaient sans peine des conversations entre Galiléens.
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ils l'avaient reçu directement. L'Église de Jérusalem avait été de bonne heure dispersée et de plus en plus envahie par l'étroit messianisme judaïsant. Les églises d'Asie-Mineure et de Grèce avaient été fondées par des missionnaires qui connaissaient beaucoup mieux le Christ glorifié que le Jésus réel, historique et terrestre. Ceux-là seuls qui l'avaient beaucoup entendu pouvaient en rendre un témoignage fidèle. On peut regretter sans doute que les témoins fussent des esprits aussi simples, naïfs parfois, incultes souvent et superstitieux. On est en droit d'affirmer que l'Évangile, tel qu'ils nous l'ont transmis, a dû se compliquer de légendes populaires et se charger d'éléments merveilleux qu'une saine critique doit éliminer pour retrouver l'original. Mais, quand on a vu d'un peu près le profond mépris de la réalité historique et concrète qui anime les rabbins palestiniens ou les métaphysiciens de l'alexandrinisme, on n'hésite pas à se féliciter de ce que les enseignements évangéliques aient été conservés par la simple tradition populaire, sous une forme où l'on reconnaît encore très distinctement la prédication galiléenne primitive ^
1. Voir sur ces questions les chap. m, v et vi de l'Église chrétienne de M. Renan. Nous nous séparons de M. Renan sur la question de l'origine de la tradition évangélique. « La tradition évangélique, dit-il, c'est la » tradition de l'Église de Jérusalem transportée en Pérée. L'Évangile » naît au milieu des parents de Jésus, et, jusqu'à un certain point, est )) l'œuvre de ses disciples immédiats » (p. 87). A notre avis, la tradition évangélique est bien plutôt galiléenne. Ce sont les disciples galiléens de Jésus qui conservèrent le souvenir de son enseignement. Si la tradition de Jérusalem avait été prépondérante, l'Évangile aurait eu un caractère judaïque, messianique et légaliste beaucoup plus accentué. Or, même le plus judéo-chrétien de nos évangiles, celui de Matthieu, tout en comprenant des paroles très élogieuses pour la Loi, nous trace de Jésus et de son ministère un tableau où les obsei'vances de la Loi sont tout à fait reléguées à l'arrière-plan et où la famille de Jésus ne tient en aucune façon la place qu'elle occupait dans la tradition de Jérusalem. M. Renan a le tort d'identifier les transfuges de Jérusalem en Batanée avec les chrétiens de la région transjordanique et de la Galilée en général. Dans
2. L'Épître de Jacques. — De ce même milieu provient ce que l'on appelle VÉpttre de Jacques. Est-ce bien une épître, ce recueil de sentences et de petits tableaux éclairés d'une belle lumière évangéli que? Il semble que ce soit un écho des prédications et des méditations auxquelles se livraient les pieux disciples en qui se continue la lignée des psalmistes hébreux, les amis du pauvre, dédaignant le monde avec ses richesses, sa vaine science, repoussant les rhéteurs des écoles avec leurs langues pernicieuses ou les docteurs avec leur intellectualisme et se consolant de la misérable condition à laquelle ils sont condamnés, par la conviction que le Seigneur accordera la couronne de vie à ceux qui supportent l'épreuve avec constance. En tout cas, ce charmant petit écrit, dont la théologie dogmatique a seule pu contester l'inspiration chrétienne, est bien certainement oriental, du pays de la Bible. D'autre part, il n'est pas l'œuvre d'un judaïsant palestinien. Le fond est juif, mais la forme est grecque. L'auteur lit l'Ancien Testament dans la version des LXX et ne se tourmente pas au sujet des observances légales. La suscription, très vague, comme il convient au début d'une épître qui n'est pas une lettre, mais un composé de livre gnomique et d'agada orientale, en attribue la paternité à Jacques, esclave de Dieu et du Seigneur Jésus- Christ. Rien, absolument rien ne dénote qu'il s'agisse de Jacques, le frère du Seigneur; le contenu, le style qui n'est
sa reconstitution de la première histoire chrétienne les nombreux auditeurs qui furent gagnés par Jésus en Galilée ne jouent aucun rôle. C'est là cependant que la meilleure et la plus authentique communauté de disciples a dû survivre. Il ne faut pas se laisser hypnotiser par le dualisme, parfaitement réel, du paulinisme et du christianisme judaïsant, jusqu'à fermer les yeux sur les formes intermédiaires que revêtit le christianisme primitif. Un certain nombre des disciples immédiats de Jésus, dont l'apôtre Pierre est le représentant le plus en vue, s'engagèrent certainement de plus en plus dans la voie de l'universalisme chrétien, sans pour cela devenir pauliniens (Cfr. Weizsàcker, Das apostolische Zeitalter, p. 465 et suiv.).
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pas d'un Hébreu, tous les critères internes s'opposent à cette attribution, dont l'autorité, même au point de vue traditionnel, est d'ailleurs fort mal établie. L'auteur est inconnu. Il n'est pas plus alexandrin que juif proprement dit. Ni dans sa méthode, ni dans sa théologie, ni dans sa conception religieuse et morale il n'y a la moindre trace de philosophie judéo-alexandrine. Les quelques expressions que l'on a relevées pour le rattacher au philonisme sont d'un usage courant dans le grec hellénistique. Tout nous oblige à chercher l'origine de ce petit traité évangélique dans les communautés galiléennes ou syriennes telles que nous les avons caractérisées, durant la dernière partie du premier siècle, assez longtemps après la guerre juive pour que la commotion provoquée par ces événements se soit calmée, et assez près encore des origines pour que l'attente de la venue prochaine du Messie, qui mettra un terme aux souffrances des fidèles, ne soit pas trop brutalement en contradiction avec les événements (v. 7-8)^.
Pour être à l'écart des écoles alexandrines ou des spéculations gnostiques, ces communautés modestes et retirées n'en connaissent pas moins les luttes et les querelles intestines, tantôt par le fait de ceux qui ont confiance dans leur propre sagesse (m. 13 et suiv.), tantôt par suite des'passions
1. L'Épître de Jacques a eu beaucoup de peine à obtenir une place dans le Canon. Eusèbe la range encore parmi les antilégoinènes. Elle ne prévalut qu'au IV" siècle, d'abord en Orient, plus difîSeilement en Occident. Cependant Origène déjà la connaît. Ce qui dénote bien qu'elle n'est pas de Jacques, frère du Seigneur, c'est qu'Hégésippe ne la mentionnait pas comme telle; car s'il en avait été ainsi, Eusèbe, qui connaît à fond les Mémoires d'Hêfjésippe, n'eût pas manqué de le signaler. La suscription a dû être rajoutée plus tard; elle est sans aucun rapport avec le contenu du livre. Il n'y a pas de salutations à la fin. En tant qw'ÉpUre de Jacques, l'écrit est donc très tardif ; mais la critique littéraire oblige de lui attribuer une origine beaucoup plus ancienne en tant que recueil. gnomique et de le rattacher étroitement à la patrie des premiers recueils évangéliques.
qui les animent (iv. 1 et suiv.). Les riches et les puissants y jouissent d'une considération qui scandalise l'auteur (ii. 1 et suiv.; cf. V. 1 et suiv.). Comme il arrive ordinairement lorsque toute l'existence se concentre dans un petit cercle fermé aux influences du dehors, les fidèles se préoccupent beaucoup les uns des autres et ils sont prompts à se juger réciproquement (v. 9). Ils forment de petites églises de piétistes dont l'organisation devait ressembler beaucoup à celle des synagogues juives. Le local même où ils se rassemblent porte encore le nom de auvaYWY/iMln'y a pas la moindre trace de fonction épiscopale. Non seulement le mot ne figure pas dans l'épître, — ce qui ne tirerait pas à conséquence dans un écrit parénétique de ce genre, — mais la notion même d'un gouvernement ecclésiastique chargé de résoudre les difficultés d'ordre disciplinaire est tout à fait étrangère au rédacteur. Il n'y a pas davantage de fonctionnaires spécialement chargés de l'enseignement. L'instruction est encore libre ; quiconque en est capable peut s'en charger. Mais l'auteur n'est pas favorablement disposé pour les StSàoxaXoi; il n'aime pas plus l'aristocratie intellectuelle que l'aristocratie sociale. « Ne soyez pas en grand nombre instructeurs, mes frères, sachant que vous serez ainsi l'objet d'un jugement plus redoutable » (m. 1). Les didaskaloi, en effet, risquent de propager l'erreur et leur responsabilité sera d'autant plus grande qu'ils auront davantage induit leurs frères en de fausses pensées. Il n'est pas question d'une autorité quelconque ayant pour mission de juger les enseignements.
Les seuls dignitaires mentionnés sont les presbytres. La communauté, — qui en tant qu'association porte le nom grec
1. L'usage du mot « synagogue » est général dans la Syrie, même dans les sectes les moins judaïsan tes. Cfr. Renan, Les Évangiles, ^. 51, note 3. — Voir aussi E.-H. Chase. The Lorcl's prayev in the earhj chiirch (Texts and studies, éd. by J. Armitage Robinson, I. 3), p. 3 et suiv.
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d'èxxXïiffîa, — a des anciens selon le type de la synagogue juive palestinienne. L'Épître ne donne aucun renseignement sur le mode de leur recrutement, mais signale une partie au moins de leurs fonctions. A la fin du dernier chapitre on lit ceci : « Quelqu'un parmi vous est-il malheureux ? Qu'il prie. » Quelqu'un est-il dans la joie? Qu'il chante des cantiques. » Quelqu'un parmi vous est-il malade? Qu'il appelle auprès » de lui les anciens de l'église, afin qu'ils prient sur lui et lui » fassent des onctions d'huile au nom du Seigneur. Et la » prière de la foi sauvera le malade, et le Seigneur le -fera se » relever et, même s'il a commis des péchés, cela lui sera » pardonné. Confessez-vous les péchés les uns aux autres et » priez les uns pour les autres. La prière efficace du juste a )) une grande puissance » -(v. 13-15). Les presbytres, dans ce curieux passage, se présentent une fois de plus comme les membres tout particulièrement chargés de la cure d'âme. L'administration proprement dite de ces petites communautés, pauvres et modestes, est élémentaire. Le gouvernement ecclésiastique est encore nul. La Loi juive n'existant plus, le rôle des anciens ne peut pas être de l'appliquer \
1. Voir plus haut, p. 40 et suiv. — La péricope de V Évangile de Matthieu, xvm. 15-20, émanant du même milieu, confirme entièrement ce point de vue. En cas de conflit avec les frères, si le différend n'a pas pu être réglé à l'amiable ou par l'intermédiaire de deux ou trois arbitres, il doit être porté, non devant les presbytres, mais devant l'Église (on remarquera ici, comme dans YÉpître de Jacques, l'emploi du mot sy./,X-r)CTia pour désigner la communauté des fidèles). Les presbytres n'exercent donc aucune juridiction. Mais les mêmes raisons qui font choisir de préférence des presbytres pour faire les onctions et pour dire les prières sur les malades, doivent aussi porter les fidèles à s'adresser de jb référence à l'arbitrage de leurs frères les plus estimés et les plus zélés, c'est-à-dire aux presbytres. Ce même passage caractérise aussi fort bien l'attitude des communautés galiléennes non judaïsantes àl'égarddela Loi de l'Ancien Testament. Ce n'est plus d'après la Loi que les délits sont jugés. Mais la pratique de l'arbitrage par deux outrois personnes est empruntée au Deuièronome. D'autre part, le premier évangéliste fait dire à Jésus que pas un iota de la Loi ne disparaîtra avant la grande ré-
Leur mission est avant tout morale et religieuse. Ils doivent consoler, fortifier, édifier les faibles et les malades. Comme ils se distinguent par leur foi, ils sont spécialement appelés pour faire les onctions d'huile au nom du Seigneur et pour faire descendre sur les malades le bénéfice de leur prière. L'efficacité de la prière, en effet, est d'autant plus grande que la foi de celui qui prie est plus fervente.
Ainsi dans les communautés galiléennes et syriennes de la fin du P"" siècle les presby très sont les notables spirituels, ceux qui se distinguent par leur foi et par leur zèle. Il est intéressant de constater à quel point ce résultat concorde avec celui que l'analyse des épîtres pauliniennes nous a fourni en ce qui concertie les proïstamenoi\ Ils n'ont pas de privilèges religieux spéciaux en tant que presbytres. L'auteur ne dit pas : « Confessez-vous aux anciens ; » il ne dit même pas : « La prière de l'ancien est efficace, » mais: « La prière du juste est efficace. » Tout juste, qu'il soit presby tre ou non, jouit du môme privilège inhérent à la foi. Tout fidèle peut ramener un autre à la vérité (v. 19). «Mais comme cette efficacité de la prière est proportionnelle à l'intensité de la foi et comme les presbytres ont été promus à cette dignité à cause de l'ardeur plus grande de leur foi, il en résulte que les frères malades ou ayant besoin de secours spirituels s'adressent de préférence aux anciens. Voilà le grand intérêt de ce passage. Il nous montre comment, par la force même des choses, certains services que tous peuvent rendre, sont spécialement demandés aux presbytres, parce que, par leur distinction individuelle, ils sont plus capables que d'autres
novation de toutes choses {Matth., v. 18). Ainsi, théoriquement la Loi reste divine, mais c'est en quelque sorte une grandeur idéale que l'on n'applique plus et à laquelle on substitue déjà par avance la Loi nouvelle, celle du Messie, qui s'établira définitivement lors de son retour triomphant. En attendant, néanmoins, on conserve des habitudes, des traditions de la synagogue, qui procèdent de cette même Loi. 1. Voir plus haut, p. 144, 174, 177.
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de s'en acquitter. A mesure que cette conviction se répandra, il en résultera naturellement un accroissement de dignité pour les anciens et le jour viendra bientôt, où les fidèles seront convaincus que les presbytres seuls peuvent leur rendre de semblables offices; que par le fait seul de leur dignité ils ont le privilège des prières vraiment efficaces, des onctions qui guérissent, des intercessions qui assurent le pardon des péchés confessés. Ce jour-là, le presbytre sera devenu le prêtre; ce ne sera plus la supériorité de la foi individuelle qui vaudra au fidèle la dignité presbytérale, mais la dignité presbytérale qui sera considérée comme la garantie de la supériorité religieuse ; la prière vraiment efficace procédera du pouvoir magique inhérent au sacerdoce. Ij'Épître de Jacques nous fait assister à la première phase de cette évolution.