‹ Les origines de l'épiscopat [microform]Chapitre 66 sur 163 · PASTORALES · texte numérisé non relu

PASTORALES

Nature et valeur des documents.

Les deux lettres à Timotliée et celle à Tite, généralement désignées sous le nom d'Épîtres pastor^ales, nous transportent dans un monde sensiblement différent des petites chrétientés syro-palestiniennes. La fraîche senteur des campagnes galiléennes, la poésie de l'Évangile qui souffle à travers VÉpître de Jacques et la Didachê, ne se retrouvent plus dans ces lettres toutes pénétrées d'un sage esprit ecclésiastique et où la sève, parfois âpre, mais toujours vivifiante, de la pensée paulinienne s'est atténuée jusqu'à perdre ses propriétés les plus savoureuses. Et cependant, si l'esprit qui inspire les deux groupes de textes diffère, les situations auxquelles ils se rapportent ne sont pas sans offrir de notables analogies. Des deux parts il s'agit d'assurer des garanties à la foi chrétienne contre les altérations dont elle est menacée par les fausses inspirations de l'individualisme qui, sous forme de prophétie ou par le moyen de spéculations hasardées, substitue au véritable enseignement et à la véritable vie des doctrines et des pratiques d'origine impure. Mais, tandis que les conseillers des communautés plus rapprochées du berceau évangélique cherchent ces garanties dans une fidélité plus étroite aux paroles de Jésus déjà con-

sacrées par la tradition et appliquent le principe du Christ de jugerTarbre à ses fruits, les disciples de l'apôtre dialecticien s'efforcent plutôt de sauvegarder la vraie doctrine, c'est-à-dire la spéculation de leur maîtres contre les séduisantes inventions des docteurs rivaux, par une discipline et une organisation ecclésiastique mieux réglées. Cette différence ne tient pas seulement aux antécédents religieux dis-, tinets des rédacteurs ; elle provient encore des circonstances différentes avec lesquelles ils sont aux prises. Là bas, dans les régions moins hellénisées et plus retirées d'où est sortie la Didachê, ce sont surtout les faux prophètes qui sont à craindre. On n'y fait pas beaucoup de spéculations ; les didaskaloi n'y sont pas aimés ; la science chrétienne y fait peu de ravages. Les Épttres pastorales, au contraire, s'adressent à des chrétientés où les spéculations, les doctrines savantes ou qui se donnent pour telles, sont nombreuses^ tandis que l'exaltation prophétique y semble moins répandue.

De même que le précieux document syrien peut être considéré comme le manuel du parfait chrétien, de même les Lettres à Timothée et à Tite renferment les instructions du parfait conducteur d'églises. Sous forme de recommandations adressées par l'apôtre à ses collaborateurs les plus intimes, auxquels il délègue pour ainsi dire son autorité,

1. / Timothée, i. 3 ([jltq iTepoStSaffxaXeTv), 6-11; iv. 6 (x^ç xaXîjç 8t§aaxaXtac), 16; vi. 3-5 (ef Ttç l-uepootSaffxaXe'ï xai [iq Trpoçépj^^s'cai uvtatvoutTi XoYotç xoTç toù xuptou -rjjjiwv 'lïiffoù XptaToù xal x-TJ xax' eôarÉêetav

SiSaaxaXt'qt, xsxucftoxai, àcptaxaao otTrô xwv xoiouxwv), 14, 20 (xfjc

iJ'euScùvuiJiou ■^^i!i(jB(a<;). — // Timothée, ii. 15 (op6oxop.oùvxa xov Xoyov x^ç àXTièeîaç) ; iii. 14 ; iv. 2-5 (à noter l'expression y) ôyiaivoutriQ StSauxaXîa). — Tite, I. 9 (même expression; à noter aussi : ô xaxà xr,v ^i^ayji^j ttiuxoç Xôyoç), 11 (oûç SeT ÈTCiaxofJiîÇeiv) ; ii. 1 et suiv. (à noter : ÔYiatvovxaç x'ri uJuxei; xaXoStSaaxàXouç ; sv x-?i StoaaxaXJa àStacpOopi'av); m. 10 et 11 (alpExtxov avôpioTiov [jLExà [x(av xaî Ssuxspav vouOeeriav Trapatxoû, s'tStbç oxt I^Éaxoaiûxai ô xotoùxoç xat àp.apxàv£t îov aùxoxaxàxpixoç). L'ferreur de doctrine est déjà assimilée à une corruption morale, suivant le détestable principe de toutes les orthodoxies religieuses ou politiques.

elles contiennent en réalité des enseignements qui n'ont rien de personnel, mais qui ont une portée ecclésiastique géné- ^ale^ L'auteur s'est proposé de tracer les règles essentielles qui doivent assurer l'ordre et la décence dans les communautés. Avec le sens pratique d'un homme d'expérience il ne s'en tient pas aux préceptes abstraits; il va droit à la réalité des choses : pour prévenir les désordres et les erreurs qu'il redoute, il faut que les églises soient dirigées par- des hommes sûrs. Les communautés vaudront ce que valent leurs conducteurs ; voilà l'idée générale qui se dégage de ses instructions. L'esprit démocratique des origines premières recule devant les nécessités de l'action gouvernementale. Son principal souci est de bien déterminer les qualités que doivent posséder tous ceux qui remplissent des fonctions dans TÉglise et de préciser les obligations que les différentes catégories de chrétiens ont à l'égard les uns des autres.

Voilà des préoccupations bien étrangères au grand missionnaire dont se réclament les Pastorales. Quel contraste entre la foi tout idéaliste de l'apôtre Paul en la puissance de l'Esprit du Seigneur et la sagesse un peu tatillonne de ces lettres! Aussi la critique biblique a-t-elle depuis longtemps contesté leur origine paulinienne'. Il est

1. Seuls quelques passages, tels que la fin de la seconde Épîtrc à Tiiiiothée ou Tite. i. 5-12, visent des circonstances locales. On ne distingue aucun incident particulier, aucun fait spécial, qui ait motivé l'envoi de ces encycliques.

2. Voir sur cette question de l'inauthenticité: F.-Chr. Baur, Die sorjenanntoii Pastoralbricfe des Apostels Patilus (183.5) ; H. Holtzmann, Die Pastoralbrieje {L&i^z\g, 1879); l'Introduction au commentaire des Pastorales par H. von Soden dans le Handcornmentar jzuin NoLicii Testament de l'éditeur Mohr, t. III, p. 151 à 177; l'article Pastorales de M. Sabatier dans l'Eacyelopédie des Sciences religieuses de Lichtenberger, t. X, p. 250 et suiv. Tous les arguments qu'il est possible de faire valoir en faveur de l'authenticité ont été mis en œuvre par M. Bertrand, dans son ouvrage récent : Essai critique sur l'authenticité des Épîtres Pastorales (1888). Nous ne donnons ici qu'une

absolument impossible de leur trouver une place dans la vie connue de l'apôtre. Reste sa vie inconnue, il est vrai, le temps qui se serait écoulé entre une première et une seconde captivité à Rome et où l'apôtre, calmé par l'expérience, refroidi par l'âge et par les épreuves, aurait compris la nécessité de régler d'une façon plus pratique l'organisation de ses chères églises. Malheureusement c'est là une hypothèse toute gratuite, mal assise sur l'hypothèse non moins risquée d'une seconde captivité romaine de l'apôtre Paul. Les Épîtres pastorales, en effet, ne contiennent pas le moindre indice de cette première libération à laquelle seules justement elles eussent pu apporter un témoignage valable \

Mais il y a plus. Elles portent en elles-mêmes les signes révélateurs de leur inauthenticité. Paul est censé écrire à ses collaborateurs les plus intimes, qui l'ont quitté après avoir vécu longtemps avec lui et qu'il espère revoir bientôt',

rapide énumération des principales raisons qui empêchent absolument de les attribuer à l'apôtre Paul.

1. II Tlmothèc, iv. 16-18, est cité à l'appui (v. 16): « Dans ma première défense personne ne m'a accompagné... (v. 17) et j'ai été sauvé de la gueule du lion. » Ces paroles ne visent qu'une première comparution qui n'a pas été suivie de condamnation, non un acquittement définitif. Comnaent l'auteur pourrait-il faire dire à Paul, quelques lignes plus haut, V. 6 et suiv. : « Car moi, je suis déjà consacré comme libation et » le moment de ma mort est proche; j'ai combattu le bon combat, j'ai » achevé la course, j'ai gardé la foi, » — s'il en était autrement ?

2. Cfr. Baur, p. 73; Holtzmann, p. 61 et suiv. Le rédacteur luimême, désireux de mettre ses instructions sous la haute autorité de l'apôtre Paul, insiste sur la conformité de ses lettres avec les recommandations faites oralement aux délégués apostoliques: I Timothèe, 1.3: (( (Je t'exhorte) ainsi que je t'avais déjà exhorté lors de mon départ )) pour la Macédoine, de restera Éphèseafin de recommander à quelques- » uns de ne pas enseigner d'autres doctrines ; » — m. 14; « Je t'écris » ceci avec l'espoir de venir bientôt vers toi. » — TUe, i. 5 : « Voici )) pour quelle raison je t'ai laissé en Crète: pour que tu corriges ce qui » reste (à redresser) et que tu établisses dans chaque ville des près-

pour leur apprendre quoi? Des nouvelles de sa situation présente? Des instructions précises relatives aux églises où ils travaillent? Nullement. Il leur adresse des préceptes généraux sur l'attitude qu'ils doivent observer à l'égard des diverses catégories de fidèles, sur le danger des fausses doctrines, sur la nécessité de demeurer fermes en la foi, et autres généralités du même genre qui n'ont rien de personnel et que l'apôtre, dans la supposition qu'il se soit préoccupé de ces questions, devait avoir eu cent fois l'occasion de leur exposer. Et cela dans un langage qui diffère sensiblement de celui des autres épîtres que nous avons de hiV, avec un style qui, le plus souvent, présente des constructions tout autres que celles qui lui sont habituelles et qui correspond à un mode de pensée singulièrement éloigné du sien! Il n'y a ici plus rien de la dialectique enchevêtrée, mais profondément logique à travers ses multiples incidentes, qui caractérise la phrase de saint Paul et qui imprime à tous ses écrits un cachet individuel si marqué.

Ainsi la forme n'est pas plus paulinienne que le fond. Tout dans ces lettres trahit une époque déjà plus avancée. Sans anticiper sur l'enquête à laquelle nous procédons, il est impossible de ne pas reconnaître que la situation ecclésiastique implique l'existence déjà prolongée des communautés, de même que la nature de la controverse dogmatique suppose que la doctrine chrétienne a déjà un passé '. Sans doute,

» bytres, selon les instructions que je t'ai données. » — m. 12:« Lorsque » je t'enverrai Artemas ou Tychique, hâte-toi de venir vers moi à Nico- » polis; car c'est là que j'ai résolu de passer l'hiver. »

1. Voir les recherches minutieuses de M. Holtzmann, O. c, p. 86 et suiv.

2. Cfr. un passage comme / Timoihée, m. 16 : « Et de l'aveu général » le mystère de la piété est grand ; celui qui a été manifesté en chair » a été justifié en esprit, montré aux anges, annoncé aux nations^ » accepté avec foi dans le monde, élevé dans la gloire. » Ce verset où Ton a pu voir un fragment de liturgie primitive suppose que le christianisme existe déjà depuis longtemps.

les erreurs gnostiques combattues par l'auteur sont désignées en termes trop généraux et trop vagues pour qu'il soit possible de les identifier avec un des systèmes gnostiques connus du second siècle, mais c'est justement cette manière impersonnelle et collective de condamner les enseignements subversifs, r£T£po8tSar/.aXta, pour leur opposer la saine doctrine, qui nous reporte bien loin du temps et du genre de saint Paul, à une époque où^ pour un peu^ on parlerait déjà d'orihodoxie\ Que l'on compare la façon dont l'apôtre, — ou l'un de ses disciples immédiats, — combat les spéculations gnostiques judaïsantes des chrétiens de Colosses à la polémique dirigée par l'auteur des Pastorales contre des doctrines de même famille! Où l'un discute avec vivacité pour sauvegarder la vérité qu'il tient du Christ, l'aufcre met en interdit ses adversaires pour garantir le dépôt spirituel dont il a la garde. La saine doctrine est déjà une tradition et les néophytes sont déjà suspects'. Enfin, — et ceci couronne la dé-

1. Voiries passages cités p. 263, note 1, surtout Tite, m. 10, où se trouve déjà le terrible principe catholique d'éloigner de soi l'hérétique, après un ou deux avertissements, mais sans discuter. — Y joindre / Tim., IV. 7 : « Repousse les mythes profanes et séniles ; » v. 16. — Cfr. Epître aux Colossiens, ii. 8 et suiv.

2. / Ttmothée, 1. 18, après avoir recommandé à Timothée de combattre les fausses doctrines, l'auteur fait dire à Paul: « Voici le mandat » que je te confie, Timothée, mon enfant, conformément aux prophéties » qui te concernent, c'est que tu combattes le bon combat dont elles )) parlaient, conservant foi et bonne conscience; » -- iv. 6 : « En » enseignant cela aux frères tu seras un bon ministre de Jésus-Christ, » nourri des paroles de la foi et de la bonne doctrine que tu as suivie. » — // Timothée, r. 13-14 : (( Retiens le modèle des paroles salutaires que » tu as entendues de moi, dans lafoi et l'amour pour Jésus-Christ; garde » le bon dépôt par le moyen du saint esprit qui demeure en toi; » — ii. 2 : « Et ce que tu as entendu de moi devant de nombreux témoins, » confie cela à des hommes fidèles qui seront aptes à en instruire à leur » tour d'autres; » — m. 14 : « Toi, demeure fidèle à ce que tu as appris » et ce qui est le fondement de ta foi, sachant de qui tu l'as appris et que, » dès la plus tendre enfance, tu as eu connaissance des écrits sacrés

monstration, — l'Évangile de Luc est déjà cité comme r «Écriture' ».

En vérité, il n'est pas possible d'assigner à ces lettres une date antérieure à la fin du premier ou au commencement du second siècle. Le terminus ad quem est VÉpttre de Polycarpe où l'on trouve une citation presque textuelle de la première Epitre à Timothée^ . Le terminus a quo est la ré-

» pouvant te donner la sagesse qui conduit au salut par la foi en Jésus- » Christ. »

11 faut éviter de prendre des néophytes comme évêques. / Timothée, III. 6.

1. / Timothée, v.l8; cfr. Luc, x. 7. — Dans // Timothée, m, 16, il est fort probable que le Ttasa yp»'?'') 2r£ÔTtv£utn:o<;, etc., .vise des écrits chrétiens, dont l'auteur veut assurer l'autorité à côté des lepà Ypâ[x|jia-ca que Timothée a étudiés dès sa plus tendre jeunesse. Peut-être s'agit-il des épitres mêmes de Paul !

2. IV. 1 ; cfr. / Tim., vi. 7, 10. — Les dépendances littéraires que l'on a prétendu établir entre la première Épitre de Clément Romain et les Pastorales sont dénuées de toute portée. M. Holtzmann a raison de penser qu'elles dénotent tout au plus un même milieu. Il n'y a pas autre chose dans ces rapprochements que des expressions propres à une certaine phase de la littérature chrétienne primitive (voir les textes dans Holtzmann, O. c, p. 257 et suiv.). — Nous laissons de côté les dépendances littéraires que l'on a relevées à l'égard de V Épitre aux Hébreux et de / Pierre. Elles nous semblent dénuées de portée. D'ailleurs, la date de ces écrits est-elle même bien sujette à caution. Aucun des arguments allégués pour faire descendre la rédaction des Pastorales jusqu'au milieu du second siècle n'est acceptable. Le pluriel paaàécov (/ Tim., II. 2: « Priez pour tous les hommes, pour les rois et toutes les autorités établies ») est collectif ; cela ressort avec évidence du contexte; il s'agit des rois, des chefs des nations en général, sans que cela dénote le moins du monde une époque où le pouvoir impérial à Rome fût partagé entre deux princes. — Quant aux prétendues allusions à des persécutions (// Tim., I. 6-7; m. 12), elles sont trop naturelles sous la plume d'un auteur qui écrit au nom d'un apôtre martyr, pour que l'on aille y chercher un écho des persécutions ultérieures. — Il n''y a enfin aucune raison de voir une allusion aux Antithèses de Marcion dans un passage tout uniment antignostique comme celui-ci : ty|V TTapa6r]xT)v cpuXa^ov, sy.Tp£7rô[ji.£voç -ïàç peêrjXouç xsvocpiovJaç xa'. àvTtOéastç t'/jç i]/£u8a)V'j-

LES ÉGLrSES A LA FIN DU PREMIER SIÈCLE 269

daction de notre troisième évangile et du livre des Actes des Apôtres, dont l'auteur des Pastorales a eu connaissance et qui appartiennent au même groupe de la littérature primitive que ses épttres ' . Le discours que l'auteur des Actes met dans la bouche de l'apôtre Paul à Milet est d'une inspiration toute semblable à celle des Pastorales, à tel point que le témoignage ecclésiastique des deux documents offre les plus étroites analogies'.

Les trois lettres sont d'un même écrivain ; les tentatives pour détacher la seconde Épttre à Timothée des deux autres et la conserver tout entière à l'apôtre Paul sont vaines'.

VI. 20-21). Le terme àvz'Maiz était d'un usage commun en rhétorique pour désigner les objections d'un adversaire. Quiconque admetavec nous que le gnosticisme est antérieur aux grands systèmes gnostiques du second siècle, ne saurait voir ici une allusion à Marcion.

1. La citation de Luc mentionnée ci-dessus est formelle. — Voir pour la lexicologie commune Holtzmann, p. 95 et suiv., 117-118.

2. Nous nous' sommes déjà expliqué au sujet de la valeur de ce discours (voir plus haut, p. 170). Il ne peut être étudié que comme l'œuvre propre du rédacteur des A ciîes, c'est-à-dire comme datant de la fin du premier siècle (voir plus haut, p. 44, note 1). Les rapports étroits de ce discours avec les instructions des Pastorales seront relevés plus loin au cours de l'analyse qui suit. Cfr. Holtzmann, O. c p. 155 et suiv. : « In » Wahrheit verhâlt sich die ganze Rede, welche Paulus zu Milet an die » Gemeindevorstande von Ephesus richtet, zu unsern Briefen wie Pro- » gramra zur Ausfûhrung und die schriftstelleriscbe Abhângigkeit bestatigt sich von einer neuen Seite » (p. 156). — M. Holtzmann fait ressortir, à la suite de plusieurs autres critiques, le mélange des déclarations prophétiques dans lesquelles les erreurs gnostiques sont annoncées comme futures et des instructions à l'efEet de les combattre comme si elles battaient déjà leur plein (comparez // Tim., m, les versets 1 à 5 et le V. 6; 7 Tint., iv, les versets 1 à 5 et le v. 7). — De même dans VÉpUre à Tite les églises de Crète sont présentées comme de création récente et encore inachevée (i. 5) et, d'autre part, elles sont déjà travaillées par des propagateurs de fausses doctrines (ibicl., 10 à 16).

3. M. Reuss, après avoir admis l'authenticité des trois lettres, a fini par ne plus- retenir que la seconde à Timothée (Voir sa traduction de

Plus digne d'attention est l'hypotlièse d'après laquelle le rédacteur aurait inséré dans son oeuvre quelques fragments de lettres authentiques de l'apôtre % simplement à titre de garantie alors, car ces fragments où l'on croit reconnaître la plume de saint Paul sont de valeur secondaire et ne contiennent aucune des instructions essentielles en vue desquelles les Pastorales ont été écrites. Ils ne fournissent notamment aucun renseignement sur l'organisation des communautés. Cette hypothèse ne peut donc influer en rien sur notre enquête.

Elle paraît à première vue avoir plus d'importance pour la détermination del'origine locale denoslettres. C'est, en effet, en se fondant sur le plus étendu de ces fragments' que l'on a

la Bible avec commentaire). Mais la critique littéraire et lexicologique ne permet pas de les séparer (cfr. Holtzmann, O. c, p. 86 et suiv.; p. 94; Handcommentar, III, p. 152). M. Sabatier conclut également (Art. Pastorales dans VEncyclopédio de Lichten berger, t. X, p. 251) : « Un même rédacteur a passé partout et les a reliées toutes les trois d'une façon indissoluble. »

1. Cette hypothèse, énoncée déjà par Credner, et développée par Hitzig, a été admise par MM. Renan et Sabatier. M. Sabatier, reconnaît des fragments authentiques dans // Ti/nothée, i. 1-18; iv. 6-22; Tite, III. 1-7, 12-15. Pour ce qui concerne VÈpître à Tite^ elle ne paraît pas vraisemblable, mais elle est séduisante comme explication de la seconde à Timothée, d'autant qu'elle fournit le point de suture par lequel les Pastorales ont pu être si facilement rattachées à la littérature paulinienne authentique. Elle est, d'ailleurs, conforme aux habitudes littéraires de l'époque.

2. // Tiin., IV. 6-22; voir les vv. 6 à 8 où Paul parle de sa fin prochaine, et v. 16-18, où il parle de sa première comparution devant ses juges. Ce qui montre bien qu'il s'agit d'une comparution à Rome, et non à Césarée, ce sont les noms tout latins des personnes de la part desquelles il salue Timothée : Pudens, Linus , Claudia (v. 21). D'autre part, le v. 13 : «Quand tu viendras, apporte le manteau que j'ai » laissé à Troas, chez Carpus, et les livres, surtout les parchemins, » ne se comprend plus à Rome, trois ans après le passage à Troas. On voit combien ces questions sont délicates. On serait presque tenté de croire que l'auteur a utilisé plusieurs billets adressés à Timothée à des époques différentes.

établi la provenance romaine de la seconde Epître à Timothée et, par extension pour les partisans de l'inauthenticité, des deux autres lettres. En réalité l'argumentation ne porte pas, à moins que l'on n'attribue le tout à saint Paul. Nous nous trouvons ici en présence de l'alternative suivante : ou bien les détails personnels et les salutations par lesquels se termine la Seconde à Timothée appartiennent à une lettre authentique, écrite par l'apôtre àRome,etont été utilisés parle rédacteur pour servir en quelque sorte de passeport aux instructions précédentes qu'il voulait placer sous l'autorité apostolique; alors l'origine romaine de ce billet authentique n'implique en aucune façon la provenance romaine de la lettre tout entière; — ou bien ces données personnelles et locales sont une libre composition de l'auteur désireux de légitimer un écrit pseudépigraphe selon les mœurs littéraires de l'époque, et alors la fiction en vertu de laquelle il présente l'apôtre adressant de Rome, à la veille de sa mort, ses dernières instructions à son meilleur disciple, n'a aucune valeur historique. Quant aux deux autres lettres, il n'y a absolument aucune raison de penser qu'elles aient été écrites à Rome. Au contraire. Dans VÉpttre à Tite, Paul donne rendez-vous à son correspondant à Nicopolis, soit en Épire, soit en Macédoine (m. 12; cfr. 21). La premièTe Épître àTimothée (m. 14-15) laisse entrevoir le prochain retour du maître auprès de son disciple, et traite celui-ci de jeune homme \ Ces indications montrent clairement que l'auteur n'entendait nullement les faire passer pour des lettres écrites par l'apôtre à Rome pendant sa dernière captivité. 11 faut reconnaître

1. / Tim., IV. 12 : « Que personne ne dédaigne ta jeunesse ; » cfr". // Tim., n. 22 : « Fuis les passions de la jeunesse. » Comme Timothée, d'après Actes, xvi. 1-3, devint compagnon de Paul dans l'œuvre missionnaire à Lystres, en l'an 51 ou 52 au plus tard ; comme d'après / Cor., IV. 17, il avait été chargé de missions de confiance par l'apôtre, il n'est guère admissible que l'auteur le représente encore comme un tout jeune homme en l'an 61 ou 62.

tout simplement que nous ne savons pas où les Épîtres pastorales ont été écrites, ni par qui.

Mais si nous ne savons pas d'où elles émanent, nous savons fort bien à qui elles sont adressées et quelle partie de la chrétienté primitive elles visent. Or, cela seul nous importe réellement . La seconde Épître à Timothée est évidemment destinée à l'Asie-Mineure, puisque l'auteur prie son correspondant de lui rapporter un manteau et des livres qui sont àTroas (iv. 13). Que le passage où se lit cette commission soit un morceau de lettre authentique de l'apôtre Paul ou une fiction littéraire de l'auteur, il se rapporte certainement, dans la pensée du rédacteur, à la dernière période romaine, de Paul (voir les vv. 6 à 8). Or, il est inadmissible. que, dans ce même passage, ce même rédacteur fasse demander par Paul à Timothée de lui rapporter des objets laissés à Troas, si le disciple ne doit pas passer par Troas, ou tout au moins non loin de Troas, pour se rendre à Rome auprès de son maître. Conçoit-on Paul écrivant à Timothée, à Corinthe ou en Épire, et lui disant: « Passez-donc par Troas pour me rapporter mon manteau ? » Il est évident que la seconde Épître à rïmo^f/zée n'est pas destinée à des chrétiens occidentaux; par conséquent la situation ecclésiastique à laquelle elle s'applique n'est pas celle de communautés occidentales. Sans vouloir préciser trop étroitement les églises dont il s'agit, on peut admettre en toute sécurité qu'il s'agit de communautés où Paul est connu, où il a travaillé, où son nom jouit de quelque autorité et où il y a par conséquent quelque utilité à mettre sous son patronage les idées que l'on veut répandre. Comme la Grèce et la Macédoine sont exclues, c'est en Asie qu'il faut les chercher. Les choses d'Asie sont censées être connues du destinataire' ; c'est là qu'il est chez lui. C'est vers

1. // Tint., I. 15-18. 11 s'agit ici évidemment de l'Asie proeonsulaire. Toutes les salutations de l'Épître désignent aussi l'Asie. Qu'elles soient ou non empruntées à une lettre authentique, elles n'en doivent pas

la même région que nous reporte la première Épîtve à Ttmothée, notamment vers l'église d'Éphèse. Dès le troisième verset où l'auteur énonce le but de sa lettre, il rappelle les instructions de même ordre que l'apôtre Paul a déjà adressées oralement à Timothée, en l'invitant à les mettre en oeuvre à Épbèse (i. 3). Enfin VÉpître à Tite vise expressément les églises de Crète, et l'on ne voit aucune bonne raison de soupçonner que l'auteur, s'il avait voulu atteindre d'autres églises, eût été cboisir comme tête de Turc ces communautés Cretoises qui ne figurent pas parmi les églises connues fondées par l'apôtre Paul. Pour avoir une portée générale, les ordonnances des Pastorales n'en visent pas moins en tout premier lieu les régions auxquelles elles sont destinées.

Ainsi les Épîtres à Timothée et à Tite, malgré les incertitudes qui entourent leurs origines littéraires, apportent néanmoins des témoignages précieux et sûrs à l'enquête sur le gouvernement primitif des églises chrétiennes. Elles nous renseignent sur la situation des communautés dans le monde hellénique vers la fin du premier ou le commencement du second siècle de notre ère, spécialement en Asie-Mineure, à l'époque où le christianisme de Paul, dès l'origine menacé par les spéculations gnostiques auxquelles il n'offre que trop de prise, risque d'être submergé par elles et où les disciples les plus sensés du grand apôtre, alarmés par le tlot montant des doctrines subversives, sonnent le ralliement des hommes d'ordre, font appel à la fidélité des chrétiens de la veille pour la conservation du dépôt qui leur a été confié et s'efforcent de constituer, au-dessus de toutes les inspirations individuelles, une tradition apostolique, seule valable, seule authentique, et qui seule mène au salut {ù-(i%'.wj'ya.). Cette situation troublée des églises de l'Asie hellénique est la

moins servir de légitimation à l'Épître tout entière. Par conséquent, elles devaient se rapporter à des personnages appartenant à la région où l'auteur voulait la propager.

même qui se révèle à nous dans les lettres aux églises d'Asie de l'Apocalypse et qui se laisse deviner à travers les deux petites épitres johanniques dont nous avons déjàparlé\ Et rien ne montre mieux quelle abondance de ferments divers et de tendances difiérentes s'agitaient dans ces chrétientés vivantes et désordonnées, que la comparaison des écrits qui y prirent naissance ou qui leur furent adressés dans l'espace de vingt à trente ans : l'Apocalypse, la litiérdXuYe jokannique et les Pastorales, — la plus éclatante manifestation de l'inspiration visionnaire nourrie aux sources mêmes du christianisme judaïque, la plus belle expression de la spéculation alexandrine chrétienne et le premier manifeste de l'orthodoxie chrétienne. Exégètes et historiens, malgré les variétés innombrables de leurs jugements, n'en sont pas moins généralement d'accord pour les rattacher au christianisme de l'Asie-Mineure grecque.

Il importe de bien se représenter cette situation profondément troublée pour saisir les véritables raisons qui déterminèrent la formation du gouvernement ecclésiastique. C'est dans la fournaise ardente de ces églises d'Asie que Tépiscopat monarchique a été forgé. Tandis que les apocalyptiques se complaisent dans leurs rêves et leurs visions, les spéculatifs dans la contemplation des vérités éternelles, les fidèles plus positifs, les hommes de sens rassis comme l'auteur des Pastorales, s'inquiètent du désordre régnant, ne croient pas à l'efficacité des révélations ni à la puissance souveraine de la vérité éclairant le monde pour gagner les malheureux aveuglés par l'erreur. Ils veulent une tradition bien établie, tout comme leurs coreligionnaires de Syrie ou de Palestine, en présence des innombrables paroles du Seigneur que colportent les prédicateurs itinérants, dressent des recueils authentiques des dires du Seigneur et un catéchisme des devoirs du chrétien, pouvant servir de norme jDOur reconnaître ce

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