‹ Les origines de l'épiscopat [microform]Chapitre 70 sur 163 · Ibid., vv · texte numérisé non relu

Ibid., vv

Mais toutes ces déclarations font ressortir aussi jusqu'à l'évidence qu'il s'agit avant tout pour l'auteur des Pastorales de garantir la transmission fidèle de l'enseignement authentique de Paul sur le Christ, bien plutôt que d'assurer la conservation intégrale des enseignements de Jésus de Galilée, et ceci explique peut-être pourquoi l'usage du mot apôtre s'est perdu si vite dans les églises pauliniennes d'Asie-Mineure, tandis qu'il se conservait dans les communautés syro-palestiniennes. Timothée et Tite sont des délégués de Paul, non pas directement du Christ; or, Paul n'a pas d'apôtres. Ils accomplissent le ministère à.'évangélistes en transmettant fidèlement l'évangile tel que leur maître le leur a enseigné. Mais de même que l'évangile de Paul est d'autre nature que l'évangile de Jésus de Galilée, de même l'enseignement transmis par les évangélistes pauliniens a un caractère doctrinal, et non simplement religieux et moral comme celui des évangélistes qui colportaient les (( dires du Seigneur ^ ».

La mission assignée par l'auteur des Pastorales aux délégués apostoliques correspond exactement à leur situation exceptionnelle parmi les disciples de Paul. Puisque Timothée a été solennellement établi dépositaire de l'enseignement paulinien, puisque Tite et lui ont reçu directement, de vive voix et par écrit, ses instructions relatives à l'organisation des églises, leur tâche consiste tout d'abord à répandre la doctrine authentique, la seule qui soit salutaire, à écarter les enseignements malfaisants dont l'apôtre lui-même leur a annoncé l'effrayante diffusion pendant les derniers temps qui précéderont laparousie, et à servir de modèles aux autres fidèles, non seulement par la rectitude de leur doctrine, mais encore par la pureté de leur vie ^ Toutefois cette activité

1. Sur les rapports des termes apôtre et ccangèliste, voir plus haut, p. 125, 137 à 140 et 244 et suiv.

2. // Tlm., IV. 2-5: <.< Annonce la parole, sois pressant, . que les cir- » constances soient favorables ou non, confonds, censure, exhorte par

missionnaire n'épuise pas leur programme. De même qu'ils ont été élus eux-mêmes par leur maître pour recevoir le dépôt delà saine doctrine, de même ils doivent instruire à leur tour d'autres fidèles qui puissent propager et conserver intact ce trésor^; ils doivent veiller à ce que les conducteurs des. communautés, s'il y en a déjà, ne s'écartent pas du droit chemin, en instituer là où il n'y en a pas encore', et régler les diversrouages administratifs des communautésj de manière à assurer après eux la conservation fidèle du dépôt et à prévenir tous les désordres qui pourraient troubler ou discréditer les professants de la saine doctrine.

Voilà ce qui caractérise la conception ecclésiastique de l'auteur des Pastorales. 1\ a déjà le souci d'établir la transmission régulière et officiellement garantie de la saine tradition, qu'il lui importe si fort de maintenir contre les assauts des spéculations individualistes, et c'est dans cette intention

» ton enseignement avec une patience inépuisable (litt. : en toute lon- » ganimité). Car le temps viendra où l'on ne supportera pas la saine » doctrine, mais où les hommes, se conformant à leurs désirs, se donne- » vont nn grand nombre de maîtres séduisants à entendre ; et ils ne » prêteront plus l'oreille à la vérité, mais se détourneront vers les )) fables. Toi, sois réservé en toute chose, (sache) souffrir, accomplis » l'œuvre d'un évangéliste, remplis tout ton ministère. » — Cfr. ii. 14- 17, 22-26 (prêcher d'exemple); / Tiin., i. 4; iv. 1 et suiv. (annonce des faux docteurs pour les derniers temps), 12: « Sois un modèle pour les » fidèles, par ta parole, par ta conduite, par ton amour, par l'inspiration » spirituelle, par la foi, par la pureté; » vi. 11-16. — Tcte, ii. 1, 15; III. 8-10. — Le même point de vue s'affirme dans le Discours de Miiet {Actes, XX. 28-32). "

1. // Tiin., II. 2: « Et ce que tu as entendu de moi en présence de nombreux témoins, transmets-le à des hommes fidèles, qui soient aptes à en instruire d'autres. »

2. Tite, i. 5-9 (il devra installer des presbytres offrant des garanties, afin que l'évêque soit capable d'exhorter selon la saine doctrine et de confondre les adversaires). Cfr., dans / Tlinothèc, les instructions relatives aux presbytres, à l'évêque, aux diacres, aux veuves, etc., spécialement V. 22: « N'impose les mains à personne avec précipitation. »

qu'il met en évidence le rôle de ces délégués apostoliques dont on ne trouve pas trace ailleurs. Il est ainsi le digne contemporain de Clément Romain chez qui l'on voit s'affirmer également le principe catholique de la succession apostolique, c'est-à-dire l'idée que la seule garantie efficace de l'intégrité de la vérité chrétienne, ce n'est ni la consécration spirituelle intérieure dans l'âme du fidèle (ce que les réformateurs du XVP siècle ont appelé le témoignage du Saint- Esprit)j ni la comparaison des divers enseignements pour en dégager la valeur respective, mais la régularité de la filière par laquelle cette vérité s'est transmise. Une pareille idée se comprend du reste fort bien à une époque où renseignement chrétien n'était pas encore consigné dans des livres dont l'autorité fût reconnue, où l'on ignorait profondément ce que nous appelons aujourd'hui « l'esprit critique » et où l'anarchie doctrinale battait son plein. Comment reconnaître la vérité au milieu de toutes ces doctrines fondées toutes plus ou moins sur des révélations et des inspirations divines ? Le seul moyen pratique semblait être d'en rechercher la provenance. Les presbytres tiennent leur enseignement de Timothée ; Timothée^ de Paul ; Paul, du Christ. Voilà qui estf acile à saisir. C'est la substitution d'une autorité religieuse extérieure à l'autorité intérieure et toute spirituelle qu'avait préchée l'apôtre Paul; c'est la négation même, aunom de la tradition, du principe dont s'inspiraient ceux dont elle prétend sauvegarder les idées, mais c'est conforme à la logique interne de toute évolution spirituelle. En vertu du principe formel de l'autorité souveraine de la conscience individuelle éclairée par l'esprit du Christ, l'apôtre Paul a émancipé le Christianisme du Judaïsme et créé un système religieux nouveau ; pour sauver ce système, pour maintenir l'autorité du contenu de cette prédication paulinienne (de ce qu'on appelle, en terme d'école, son principe matériel), ses disciples sont amenés à sacrifier le principe formel et déclarent la fidélité à ce système supérieure aux inspirations de la

conscience individuelle. C'est exactement ce qui s'est passé au XVI^ siècle, quand les disciples des réformateurs proclamèrent infaillibles et intangibles pour la conscience des fidèles, des confessions de foi rédigées parles premiers protestants au nom de la souveraineté de l'Écriture sainte, librement interprétée sous la garantie de l'esprit de Dieu éclairant leurs consciences.

Et Ton peut pardonner aux hommes d'église qui cherchèrent au début du second siècle à constituer une tradition chrétienne certaine, l'illusion dont ils furent victimes en s^imaginant qu'une tradition bien estampillée offre moins de chances d'erreur qu'une autre, quand on voit encore de nos jours un si grand nombre de gens instruits et d'âmes pieuses fermer les yeux à l'évidence, en se refusant à reconnaître les transformations et les variations incessantes de la tradition chrétienne sous le régime ecclésiastique le plus hiérarchisé et le plus traditionnaliste que l'humanité ait jamais connu !

L'originalité des Pastorales, c'est de nous présenter le principe catholique de la transmission régulière et officielle de la saine tradition, sous une forme différente de celle qui a prévalu dans l'Église catholique et dont les origines se retrouvent plutôt à Rome. D'abord, la tradition dont il s'agit dans les Épitres à Timothëe et à Tite n'est pas la tradition apostolique au sens ultérieur, considérée comme l'enseignement collectif des apôtres, ramassée autour des noms de Pierre et de Paul; c'est exclusivement l'enseignement de l'apôtre Paul. L'auteur des Pastorales ne connaît pas d'autre christianisme que celui de Paul, tel qu'il le comprend. En second lieu, la transmission régulière de la vérité chrétienne ne se présente pas encore à lui comme liée à la succession êpiscopale. Il est sur la limite du système qui prévaudra plus tard, quand l'épiscopat sera plus développé et d'autorité mieux assise; il n'y est pas encore parvenu. Pour lui la tradition se transmet de l'apôtre à quelques délégués apostoliques et de ceux-ci aux presbytres et aux épiscopes. Comme

il ne connaît pas encore l'épiscopat monarchique, au sens que le mot prit plus tard, il ne se représente pas encore l'institution des évêques par les apôtres et ne peut par conséquent pas préconiser la transmission de la vérité par la succession des évêques. Il semble savoir, d'autre part, que l'apôtre Paul lui-même ne s'est guère préoccupé d^instituer des presbytres ou des évêques et qu'il n'est par conséquent pas davantage possible de présenter ceux-ci directement comme les dépositaires immédiats de l'enseignement apostolique. Voilà pourquoi il fait intervenir ici un rouage intermédiaire, ces délégués apostoliques, chargés de transmettre aux anciens et aux évêques le dépôt qu'ils ont reçu de saint Paul. Plus tard, quand le principe de la succession épiscopale aura prévalu, ce rouage sera de trop et Ton fera de Timothée et de Tite des évêques, le premier à Éphèse, le second en Crète'. Mais il suffit d'une lecture, même superficielle, des Pastorales pour s'assurer que cette idée est tout à fait étrangère à leur rédacteur. Les évêques comme les presbytres sont pour lui des dignitaires locaux attachés à des églises particulières, et non des missionnaires itinérants. Timothée et Tite sont censés avoir une autorité plus générale qui s'étend aux évêques des diverses communautés locales aussi bien qu'aux presbytres, diacres, veuves, etc. • C'est même pour cela que quelques-uns ont imaginé d'y voir le prototype des archevêques et métropolitains ; mais il est inutile de discuter des suppositions où l'on attribue aux églises du premier siècle des institutions qui ne paraissent pas avant le quatrième.

Quelle part de vérité historique peut-il y avoir dans le système ecclésiastique préconisé par les Pastorales^ Il est fort difficile de le dire. Ces ÉpUres, nous l'avons déjà vu, sont des « écrits tendancieux )) ; elles doivent donc représenter comme déjà établies, reconnues, sanctionnées par la tra-

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