Eusèbe, H. E., III
dition, des institutions qui sont, au contraire, discutées et qu'il s'agit de faire prévaloir. On peut donc fort bien admettre que tout ce qu'elles nous rapportent sur le rôle de Timotliée et de Tite soit une fiction pure et simple destinée à corroborer les principes ecclésiastiques de l'auteur. L'auteur des Actes, qui s'inspire exactement des mêmes principes dans le discours qu'il fait adresser par Paul aux anciens d'Éphèse, ne sait rien de la mission de Timothée. D'autre part, s'il est évident que le système de la transmission régulière de la tradition ne remonte pas à l'apôtre Paul lui-même, il n'y a aucune impossibilité ni même aucune invraisemblance à ce que Paul ait confié tout spécialement à un disciple aussi dévoué que Timothée la mission de continuer son œuvre. Il n'y a rien d'anormal à supposer que d'anciens collaborateurs intimes de Paul, tels que Timothée et Tite, aient été amenés au cours de leurs missions â s'occuper de^ dissensions intérieures des communautés qu'ils visitaient et que l'auteur des Pastorales ait disposé ainsi d'un élément historique pour y rattacher ses lettrespseudepigraphes.il aurait fait alors de son côté ce que l'auteur des Actes faisait du sien : ayant connaissance d'un Discours adressé par Paul aux anciens d'Éphèse, le rédacteur des Actes, suivant la constante habitude du temps, compose ce discours dé ce que Paul, d'après lui, a dû dire en cette circonstance. De même le rédacteur des Pastorales fait adresser par Paul à ses disciples par excellence les instructions qui, d'après sa propre estimation, sont les plus convenables pour le salut de la doctrine paulinienne.
Il est impossible de discerner quelles sont les parcelles d'instructions authentiques auxquelles il a pu rattacher ses propres idées. Mais ce qui est certain, c'est que sa conception même de délégués apostoliques n'émane pas de Paul et lui appartient en propre. Sous le couvert de cette fiction il a exposé les règles principales qui devaient assurer le bon ordre dans les églises. Il est donc inutile de rechercher en
quoi consistait au juste dans les chrétientés du monde hellénique le rôle de ces personnages auprès des presbytres, des évoques, des veuvey, des diacres, etc., puisque ces personnages n'ont jamais existé tels que les Pastoj^ales nous les décrivent, lis ne sont qu'une fiction littéraire destinée à donner plus d'autorité aux principes de l'auteur ; mais le choix même de cette forme est extrêmement significatif et suffirait à garantir à ses Lettres une place de premier ordre dans les documents primitifs sar les origines du gouvernement ecclésiastique.
Presbytres et êvêques dans les églises helléniques d'Asie- Mineure aux abords de Van 100 de l'ère chrétienne.
Autant il est aisé de reconnaître la pensée maîtresse du rédacteur des Pastorales, affirmant la nécessité de la transmission régulière de la vérité chrétienne par l'organe de magistrats ecclésiastiques dûment qualifiés à cet effet, autant il est difficile de déterminer avec précision l'office particulier des diverses catégories de dignitaires dans les communautés auxquelles il s'adresse. En pareil cas le principe se dégage bien avant ses applications ; on voit le but qu'il faut atteindre avant d'être fixé sur les moyens qui permettront d'y arriver. Si l'organisation ecclésiastique, à laquelle il réserve une tâche aussi importante, ne se présente pas à nous avec la clarté désirable, cela ne provient pas seulement de la difficulté que nous éprouvons à comprendre, à la distance où
nous sommes, des indications parfaitement claires pour les contemporains de Fauteur, mais encore de l'indétermination inhérente à une organisation sociale en voie de formation. Les fonctions ecclésiastiques ne se laissent pas délimiter avec précision d'après les Pastorales, parce que les caractères spécifiques des magistratures chrétiennes ne se sont pas encore dégagés, d'une façon suffisamment tranchée, des conditions générales qui régissent les associations religieuses privées dans le monde hellénique, alors que d'autre part ces magistratures s'en distinguent cependant assez pour ne plus pouvoir être assimilées à rien de ce qui existait antérieurement. Les Épitres à Timothée et à Tite correspondent à une période de transformation ou, si le mot ne paraît pas trop prétentieux, de travail constitutionnel au sein des églises chrétiennes de l'Asie hellénique, période intermédiaire entre l'état entièrement démocratique des premières communautés pauliniennes et le gouvernement épiscopal qui surgira bientôt.
Les Presbytres.
Les presbytres des communautés helléniques d'Asie auxquelles est destinée la première Épître à Timothée sont à la tête de leurs églises respectives. Ils sont les TrpoeaxwxEî, c'est-à-dire les successeurs directs des TrpoïaxâfjiEvot des Êpîtres pauliniennes authentiques. Suivant la recommandation correspondante du Discours de Milet, ils doivent veiller sur eux-mêmes et sur le troupeau, et, en travaillant selon les instructions et l'exemple de l'apôtre, ils doivent être les soutiens des faibles. Ils sont ainsi les bergers de la commu-
nauté, chargés de présider à ses destinées avant tout spirituelles et morales \ Seulement, tandis qu'à l'origine il n'y a pas encore trace d'un conseil constitué, mais simplement d'une catégorie de fidèles auxquels leur zèle pour la bonne cause doit assurer une déférence particulière de la part des autres membres de l'église, ici les presbytres forment déjà un Trpeaêuxlptov, un conseil presbytéral. Le presbyterion qui, d'après la première des Pastorales, impose les mains à Timottiée, est probablement une invention du rédacteur, mais ce récit prouve tout au moins qu'à l'époque où la lettre fut écrite les ]3resbytres formaient un corps constitué. Et la manière dont l'auteur des Actes représente la convocation des presbytres d'Éplièseà Milet donne à supposer que, pour lui aussi, ces dignitaires formaient un comité fermé". Il semble que dans l'antiquité chrétienne il en était déjà comme dans les comités de nos jours. Ce sont toujours les mêmes qui travaillent, tandis que les autres ne prennent de
1. / Tim., V. 17; Actes, xx. 28 et 35. Dans le premier et le dernier de ces passages on retrouve le même verbe y.o-iâw qui caractérise déjà les proïstamenoi de / Thessaloniciens, v. 12. Voir plus haut, p. 142, De même le Trotfxatvsiv des Actes vépond aux izoïiikys^ de VÉpitre aux Èphèsiens, lesquels correspondent eux-mêmes aux xuêepvrjaeiç de VÉpttre aux Romains (Voir plus haut, p. 124, le tableau compai'atif ; VÉpitre
""aux Éphèsicns apparaît ici comme un moyen terme entre les grandes épîtres pauliniennes et les Actes) ; et le izpoçi-j^^szs lauxoTç xal Tiavri -rS» Tuotfxvltij des Actes rappelle leiÎTrE^i^^s asau-cc]) -/.où oioot.tjy.ot.'kict adressé à Timothée {ITim., iv. 16) et le Tipoçsj^e du v. 13.
2. / Tim., IV. 14. Il est inutile de rechercher de quel presbyterion il s'agit ici. Le fait lui-môme est dépourvu de valeur historique. Il est inconciliable avec tout ce que les Épîtres authentiques nous apprennent sur Tétat des communautés pauliniennes et la méthode d'évangélisation de l'apôtre. Il est étranger aux traditions recueillies parles Actes. Enfin et surtout, d'après II Tim., i. 6, le charisme a été conféré à Timothée par l'imposition des mains de Paul personnellement et lîon par un conseil presbytéral quelconque. L'intervention du presbyterion est un embellissement du rédacteur des Pastorales, tout à l'avantage de ces presbytï'es dont il tient à consolider l'autorité.
la tâche commune que ce qui leur convient. Le passage déjà mentionné qui suggère cette observation doit être serré de près : « Que les presbytres qui auront bien présidé, est-il » dit, / Tim., v. 17-18, soient jugés dignes d'un double » honneur, surtout ceux qui travaillent par la parole et par » l'enseignement. Car l'Écriture dit : « Tu ne muselleras pas » le boeiif qui foule le grain, » et : « L'ouvrier est digne de » son salaire \ » Il y a donc des presbytres qui s'acquittent bien de leurs fonctions, d'autres qui sont négligents, et à cette inégalité de zèle doit correspondre une inégalité de récompense. La double citation qui suit, empruntée auDewtéronome et à Y Évangile de Luc-, dénote qu'il s'agit ici d'une récompense à la fois matérielle et morale. Les presbytres qui consacrent le plus de temps au service de la communauté, de sorte qu'ils ne peuvent pas s'occuper de leurs propres affaires, doivent obtenir une compensation. L'habitude de voter des récompenses honorifiques aux dignitaires après l'achèvement de leur magistrature était très répandue dans les associations grecques de tout ordre et dans les synagogues de la Dispersion ^ Il n'y a ici rien de particulier aux églises chrétiennes . La rétribution matérielle des services rendus à la communauté trancherait, au contraire, sur" les usages des associations helléniques où les fonctions étaient généralement gratuites. Mais il n'est pas question ici d'un traitement alloué aux dignitaires chrétiens ou d'un salaire régulier; nulle part on ne trouve la moindre indication à l'appui d'une pareille hypothèse. Les subventions matérielles ou les avantages qui peuvent leur être accordés gardent le caractère d'une récompense honorifique, et il est fort probable qu'ils devaient être
1. Oi xaXw; irposaTtoxeç TupeaSuTEpot o'.ttXvjç '^'■{J-t^ç (x?'.o'jct8w(tocv, [^âîiiaxa o\ xoTTttûvTEi; £v Xô^t^ xaî otoatTxaXîa, etc.