‹ Les origines de l'épiscopat [microform]Chapitre 80 sur 163 · Voir- plus haut, p. 152 à 162 et p · texte numérisé non relu

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pas seulement sur les finances ou les biens matériels de l'église. Il porte encore sur l'exécution des décisions, sur l'observance des règles statutaires ou autres qui président à la vie collective et, pour tout dire en un mot, sur le respect de la tradition établie. De là une autre série de recommandations aux épiscopes qui se retrouve également dans les divers documents déjà consultés. D'après la Didachê, les épiscopes doivent être Trpasïç, doux; d'après / Pierre ils doivent agir p-r, àvaY-xaff-rfoç, àW £xou(7îwç, sans user de violence, mais en recourant à la persuasion; d'après / Timothée l'épiscope doit être maître de lui-môme (vYioà>ao<;), équitable, détourné des luttes; il ne doit pas s'enfler d'oi'gueil (-ruçtoOst?, m. 6); d'après VÉpîtreà Tite, il ne doit pas être arrogant, ni colère, ni brutal, mais maître de lui-même (^f/faT-^, i- 8). Son autorité doit être paternelle : comment celui qui ne sait pas diriger sa propre maison pourrait-il prendre soin de l'église de Dieu (ttwc £-/.xÀ7)(Tt'aç Sreoù l-Kijj.sl-r^^t-zdi)'^.

C'est que ce contrôle moral, ces fonctions de censeur, cette mission de gardien de la règle ou de la tradition devaient être bien autrement difficiles que le contrôle administratif ou financier proprement dit. Voilà où il fallait déploj^er à la fois beaucoup de fermeté et beaucoup de souplesse, veiller à la conservation des principes constitutifs de l'association dans les petits incidents de tous les jours, sans se laisser aller à un autoritarisme que les mœurs chrétiennes ne comportaient pas encore! Une pareille tâche était particulièrement délicate dans des communautés encore à l'état de devenir, où tant de doctrines, de principes, de tendances hétérogènes se disputaient l'empire des âmes. Dans les associations religieuses païennes il y avait un rituel à faire observer^ des sacrifices à pourvoir ou h contrôler, des cérémonies imposées par legs ou donations à faire exécuter, bref le contrôle y portait avant tout sur l'exécution matérielle des pratiques statutaires ou votées par l'assemblée et sur l'attribution régulière des recettes aux

SOâ LÉS ORIGINES DE L'ÉPISCÔPaT

usages auxquels elles devaient être affectées. S'il y avait dans les s^magogues juives de la Dispersion un personnage chargé de fonctions analogues, — ce que nous ne savons pas, — il avait, lui aussi, une règle légale bien établie, indiscutable et indiscutée, à faire observer et des livres sacrés faisant autorité. Mais dans les premières églises chrétiennes, de rituel, il n'y en avait pas ou presque pas. L'élément cérémoniel était à peu près nul. Toute l'activité sociale était presque exclusivement d'ordre sj)irituel. L'administriltion financière elle-même était avant tout une gestion d'assistance mutuelle, une organisation de charité et de solidarité. Les statuts qu'il s'agissait de faire observer n'étaient encore inscrits dans aucune loi, tout au moins dans aucune loi universellement reconnue, et les principes constitutifs de la société n'étaient encore consignés dans aucun livre souverain. Et néanmoins, de la fermentation des doctrines et des inspirations que la liberté de l'enseignement ou les prétentions des révélateurs de vérités surnaturelles jetaient sans cesse pêle-mêle dans les communautés, surgissaient à chaque instant des conflits qui n'affectaient pas seulement les croyances, mais encore la manière de vivre, les pratiques d'un chacun. L'un mangeait des viandes sacrifiées aux idoles, tandis que l'autre considérait une pareille action comme une abomimition; l'un déclarait purs tous les actes accomplis avec des intentions pures et tombait ainsi dans la licence, tandis que l'autre se livrait à l'ascétisme. L'un prêchait toute sorte de moyens commodes de purification qu'un autre déclarait absolument illusoires et propres à livrer pour toujours à Satan ceux qui en usaient. Comment se reconnaître au milieu de toutes ces contradictions qui ne demeuraient pas seulement dans le domaine de la spéculation, mais qui se traduisaient dans la vie pratique, quotidienne, par d'incessants conflits ?

C'est ici que l'on comprend quel rôle attribuent à l'épiscope, au censeur, chargé de veiller à l'application des

principes constitutifs de la communauté, des hommes qui ne voient de salut pour les chrétientés que dans la fidélité à la saine doctrine, au dépôt sacré, à la tradition dite apostolique en voie de formation. L'épiscope pour eux devient, en vertu même de ses fonctions, le gardien de cette tradition, chargé de veiller à son application. La liberté d'enseignement existe encore sans doute; mais il importe que la (( saine doctrine », celle que l'on peut considérer comme constitutionnelle, celle qui a présidé à la naissance de l'association, soit défendue par ceux qui ont mission de la faire appliquer. Voilà le point essentiel. Ce qui a fait la prépondérance de l'évêque, ce n'est pas seulement qu'il a été dès l'origine V administrateur financier et que dans toute société celui qui tient les cordons de la bourse est un homme puissant; c'est encore et je dirais volontiers surtout que dès le début il a été le gardien de la discipline. Voilà pourquoi le premier document chrétien où nous voyons s'affirmer une orthodoxie, une tradition à faire respecter dans la pratique comme vérité absolue, est aussi le premier document où le rôle de l'épiscope soit mis au premier plan. Il y est appelé à gouverner l'église de Dieu (èxxXYiaîaç S'eoù èT:i[jL£).eTff6at), commc un père de famille dirige sa maison.

Que l'épiscope doive être attaché lui-même à la saine doctrine, cela va de soi. On le veut àvTs/ôfjiEvov too xaxà xtjv

8tSa/j,v TTiaToî) Xôyou [Tite,l. 9) et StoaxTtxôc; {I Tim., III. 2). En

Asie comme en Syrie, par conséquent, les épiscopes, à l'époque des Pastorales, ont joint à leurs fonctions administratives l'enseignement par la parole. Cela était inévitable. Pour faire respecter la discipline traditionnelle il faut bien être en état de réfuter, voire même de confondre les fauteurs de mauvaises doctrines. Aussi VÉpitre à Tite justifie- t-elle les exigences à cet égard en déclarant que l'épiscope doit pouvoir non seulement fortifier ses auditeurs dans la saine doctrine, mais encore réduire au silence ses contradicteurs. Il doit leur fermer la bouche (oûç o€i èTndxofjiiÇew)

comme à des êtres malfaisants qui jettent le trouble dans les maisons et enseignent des choses indues par intérêt personnel. Dès le commencement du second siècle, le plus ancien patron du pouvoir épiscopal avait déjà découvert que le moyen le plus pratique de faire prévaloir la saine doctrine, c'est d'obliger ses adversaires au silence.

C'est ainsi que toutes les racines de l'autorité épiscopal e ont poussé dans le sol, que l'apôtre Paul avait si profondément labouré pour y faire lever les semences de liberté religieuse et d'individualisme' qu'il semait à pleines mains. L'histoire nous apprend par d'autres exemples que trop souvent ceux-là deviennent les pires autoritaires qui doivent le meilleur de leurs convictions religieuses, morales ou sociales, à une allirmation héroïque des droits imprescriptibles de la conscience individuelle ^ Pour sauver leur

1. J'entends ici par « individualisme » l'indépendance à l'égard des institutions et des enseignements du passé, à l'égard des autorités humaines, et l'assurance que la conscience individuelle ne relève que de Dieu seul. Pour Paul, comme pour les réformateurs du XVl" siècle, la souveraineté de la conscience individuelle est l'équivalent de la dépendance absolue de l'individu à l'égard de Dieu.

2. Le môme phénomène s'est produit à la Réformation et au cours de la Révolution française. Pour protéger la doctrine de Luther ou de Calvin contre les empiétements d'autres enseignements^ tout aussi autorisés et issus du même principe, les disciples des réformateurs n'ont pas hésité à recourir aux plus détestables abus de Tautoritarisme. Pour défendre « la liberté^ l'égalité et la fraternité » des citoyens français, les diverses factions de la Révolution se sont envoyées réciproquement à l'échafaud. On sait qu'il n'y a pas de j)ires autoritaires que certains radicaux ayant toujours le mot de « liberté » à la bouche. Certains protestants, touten se targuant àchaqueinstantde la « glorieuse libei'té de la Réforme », rendraient des points aux Jésuites en fait d'intolérance. Mais la grandeur des causes fondées sur la souveraineté de la conscience individuelle, c'est que le jifincipe libéral qui est leur raison d'être fournit spontanément le correctif nécessaire aux abus des défenseurs qui les compromettent. Voilà pourquoi les excès d'autorité commis par les défenseurs d une cause libérale sont toujours moins dangereux que ceux

tradition nouvelle, ils sacrifient le principe qui lui a permis de naître^ Le salut de ce qui restait de l'évangile paulinien dans le débordement des doctrines de toute sorte parut aux disciples dégénérés, moins croyants que leur maître à la puissance intrinsèque de la vérité, exiger l'établissement d'une ferme autorité ecclésiastique.

A cette évolution au sein des églises pauliniennes en correspond une autre non moins importante pour les destinées de l'épiscopat. Tandis que dans les premières communautés fondées par l'apôtre, le Saint-Esprit n'inspire que les charismes spirituels de la prophétie, de l'enseignement, des guérisons merveilleuses, etc., dans les églises de la fin du premier siècle le même Saint-Esprit établit des épiscopes [Actes, xx. 28). Le caractère sacré a passé du talent â la fonction ecclésiastique, à mesure que les dignitaires de la communauté tendent à substituer leur autorité à celle des individualités qui ne se réclament que de leur inspiration individuelle. Dans ces petites associations accoutumées à se considérer comme des groupes d'élus gouvernés directement par Dieu, on faisait remonter très libéralement au Saint-Esprit tout ce qui contribuait au bien de la communauté; à partir du moment où l'organisation ecclésiastique, à peine ébauchée du vivant de l'apôtre, prit un certain développement, on en vint aisément à considérer les magistrats chargés de veiller aux destinées communes comme des organes de ce même esprit divin. Cette conviction se répandit tout particulièrement, lorsque les épiscopes apparurent aux hommes de gouvernement comnie les défenseurs attitrés de la tradition, c'est-à-dire comme les gardiens des révélations authentiques de l'Esprit-Saint, consacrées par

des adeptes du principe d'autorité. Ceux-ci sont conséquents avec euxmêmes ; les autres se mettent en contradiction avec leur principe et la logique ne tarde pas à se venger de leurs offenses. 1. Voir plus haut, p. 200 et suiv., p. 273 à 275, 281 et suiv.

l'expérience, contre les doctrines et les pratiques disciplinaires nouvelles, qui vivaient beau se réclamer, elles aussi, du Saint-Esprit, mais qui ne devaient être que des inspirations du diable \ puisque le Saint-Esprit ne peut pas enseigner un jour le contraire de ce qu'il a enseigné la veille. Ainsi les évoques, qui sont déjà S"£o5 o't/.ôvojjioç, IxxXTiaîa.; Sreoù èTuiizl-q-z-Zii; (/ Tt'm. , iii. 5), sont aussi déjà les organes du Saint-Esprit! En vérité, Ignace d'Antioche n'aura plus qu'à broder sur le canevas des Acf.es et des Pastorales pour écrire ses fameuses lettres.

Il est encore un dernier point qu'il importe de relever dans la caractéristique de l'épiscope parfait selon l'auteur des P^storales ; c^est la grande importance qu'il accorde à la bonne réputation de l'épiscope aux yeux des gens du dehors. Non seulement celui-ci doit être àvsYy-X'n'toi; (Tite, i. 7), àveTrîXTiTrxoç (/ Tim.j m. 2), mais encore il faut que ceux du dehors rendent bon témoignage de lui, de peur qu'il ne soit exposé aux outrages ou qu'il ne tombe dans les pièges du diable:

SeT oÏ ay-cov xa? jjt.xpxup(av y^aXinv £'j(£iv àiro xwv e^ioGev, etc, (lOzd., 7).

L'épiscope apparaît ici comme celui qui, aux yeux des païens, est en quelque sorte la personnification de la communauté. On est d'accord pour reconnaître qu'il en fut ainsi plus tard ; les Pastorales témoignent que cet état de choses remonte jusqu'au début du second siècle. Par les gens du dehors il faut évidemment entendre les païens. Ceux-ci, en effet, devaient surtout connaître des associations chrétiennes le personnage qui gérait l'administration matérielle de la communauté, l'activité spirituelle des autres leur échappant ou leur paraissant inintelligible. Pour la bonne gestion de ces intérêts matériels eux-mêmes il importait que l'épiscope fût honorablement connu des païens, qu'il ne fût pas sous le coup de quelque poursuite, et, bien plus encore, que par son honorabilité personnelle il fût à l'abri des mesures de

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