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LES ÉGLlSfiS A LA FIN t)U PREMIER SIECLE 3l7

évolution en sens contraire et que les droits populaires reconnus au III'-' siècle, par exemple, par un épiscopaliste tel que saint Cyprien^ aient été une modification eu sens démocratique des institutions primitives. D'ailleurs les analogies fournies par les témoignages de la Didachê, de VEpître de Clément et de la Lettre de Polycarpe confirment ce point de vue.

De quelle façon le peuple chrétien choisissait-il les épiscopes? Ici encore il faut procéder par supposition, et l'hypothèse la plus naturelle, c'est que dîins les communautés helléniques on se conformait aux habitudes fortement enracinées chez toutes les associations privées du monde grécoromain. L'assemblée plénière était invitée à ratifier ou à repousser les candidatures qui lui étaient proposées. Étaitce par un vote individuel suivi du décompte des voix ? Étaitce à mains levées et par acclamation? Il semble qu'il y avait sous ce rapport de grandes différences entre les associations comme entre les institutions municipales dont les collèges grecs et romains reproduisaient tous plus ou moins fidèlement les rouages principaux. Tantôt les droits de l'assemblée plénière s'exerçaient sans aucune restriction; tantôt, au contraire, elle n'était guère appelée qu'à se prononcer par oui ou par non sur les propositions que lui soumettait son conseil directeur \ L'étude des épîtres pauliniennes nous a montré

1. M. Foucai't {Des Associations religieuses che^ les Grecs, p. 16-17) montre par l'étude des inscriptions que dans les thiases et les éranes chaque membre de l'assemblée pouvait prendre la parole et proposer une résolution, mais qu'il devait en général la rédiger par écrit et la soumettre par avance aux magistrats qui l'inscrivaient à l'ordre du jour. M. Foucart estime même que les magistrats et le président avaient le droit d'écarter une proposition illégale en refusant de la mettre à Tordre du jour. — Cfr. Liebenam (Zur Gesch. u. Org. cl. Rœiaischea Vereirisicesens, p. 199): les élections avaient lieu dans l'assemblée par le suffrage universel. — L'analogie de l'organisation des thiases, éranes, collèges avec les institutions municipales est généralement reconnue; or, ici, dans les petites républiques grecques, l'étendue des dfoits popu-

que dans les premières églises chrétiennes la souveraineté populaire était illimitée, et même plus tard il ne manque pas d'exemples d'élections épiscopales qui sont en quelque sorte imposées aux clercs par une poussée irrésistible de l'opinion populaire\ Mais, dans la pratique, il est bien clair que, même si le droit de proposition était reconnu à tout membre de la communauté, c'était le conseil directeur de l'association, c'est-à-dire le conseil des presbytres, qui, en fait, préparait l'élection, proposait les candidats et ne laissait guère au peuple chrétien que la possibilité de ratifier sespropositions, à moins qu'il n'y eût quelque gros grief d'opposition à faire valoir.

Nous pouvons donc admettre en toute sécurité que dans la plupart des cas les presbytres décidaient de Télection des

laires variait suivant que la constitution était plus ou moins démocratique ; mais, même dans les systèmes les plus démocratiques, c'est ordinairement le conseil qui convoque l'assemblée et qui prépare les lois et décrets (cfr. art. Ecclesia de M. Glotz, dans le Dlct. des Antiquités grecqups et romaines de Daremberg et Saglio, 14" fasc, p. 511 et suiv.). Pour ce qui concerne la synagogue juive, voir plus haut,p. 81. — Voir plus bas les renseignements fournis par VÉpître de Clément aux Corinthiens, xnv. 2; les £7rtV/.o7:oi y.a-raa'caOÉvtEi; 6tc' sXXoY'-fJtwv àvopwv cTuveuooX7)crâ(T7]ç "vr^c, sxx)v'fi(7iaç TràcT'/jÇ.

1. P. ex. l'élection de saint Cyprien àCarthage; cfr. Vita Cijpriani, ch. V : « Injudicio Deiet plebisfavore ad officium sacerdotii et episcopatus )) gradum adhuc neophytus et, utputabatur, novellus electus est, » dont il faut rapprocher Epistola 43, § 1, où Cyprien parle de la « malignitas » et de la « perfldia » des presbytres « eonjurationis suse memores et » antiqua illa contra episcopatum meum, immo contra suflragium » vestrum et Dei judicium, venena retinentes ». Voir aussi l'élection de l'évêque de Rome Fabien, £©' & '^ôv Trâvia Xaov loçirlp 6cp' Ivôç Trveijfji.a'roç STciou xivTTjôâvûa Ô|jioçt£ TrpoOufjLta Tria-/) xaî jjita 4"^X(i ^^^^o'' iiriêo'^ffat. Une colombe, qui était venue se poser sur sa tête, le désigna au peuple comme le candidat du Saint-Esprit, alors que personne jusqu'alors ne songeait à lui (Eusèbe, H.E., VI. 29). Quelle que soit la valeur historique de l'incident, l'élection de ■ Fabien passait pour avoir été subitement inspirée à la communauté réunie pour choisir un évêque.

épiscopes. Est-il téméraire d'en conclure qu'ils devaient le plus souvent aussi réserver les importantes fonctions épiscopales à quelques-uns des leurs? N'est-il pas vraisemblable que les épiscopes, fussent-ils ou non issus du collège presbytéral, devaient en faire partie pendant Texercice de leur magistrature? On comprend que dîins ces conditions il soit difficile de reconnaître toujours clairement dans les rares documents dont nous disposons, la distinction entre les fonctions épiscopales et les fonctions presbytérales^ mais l'on s'explique ainsi comment il se fait que la valeur des épiscopes dépende de celle des presbytres, puisque ce sont ces derniers qui, en réalité, les choisissent.

Les épiscopes étaient-ils nommés à vie ou pour un temps déterminé? Les É pitres pastorales n'olïrent aucun moyen de résoudre cette question, et les analogies des associations religieuses païennes ou des synagogues de la Dispersion peuvent être invoquées dans un sens comme dans l'autre. Les Épîtres de Clément Romain et de Polycarpe jetteront peut-être quelque jour sur ce point obscur. Mais ce qui ressort bien clairement, par contre, de toutes les considérations précédentes, c'est que les épiscopes^ au lieu d'être la source d'où émanait le pouvoir des presbytres, dérivent au contraire primitivement leur autorité de la souveraineté populaire par l'intermédiaire des presbytres. A cet égard la vérité historique et la tradition catholique sont en complet désaccord ^ .

1 . Dans les collèges romains il y avait des dignitaires temporaires et d'autres nommés à vie ; cfr. Mommsen, De CoUegiis et Socla/iciis, Roinaaoruni (1843), p. 106. La notion de hiérarchie ne s'est développée que peu à peu dans les anciennes églises chrétiennes. M. Foucart (Assoc. rel., p. 32-.33) observe que dans les éranes et les thiases il n'y a aucune hiérarchie dans les charges. Il y en a, sans doiite^ de plus importantes ou de plus honorables les unes que les autres, mais elles relèvent toutes directement de l'assemblée et sont indépendantes l'une de l'autre. Dans les collèges latins on constate une échelle de dignités plus nettement

Dans les associations religieuses du monde gréco-romain, les seules où nous trouvions une charge correspondante à celle des épiscopes, les épimélètes étaient presque toujours plusieurs. Dans ces petites démocraties soupçonneuses on ne croyait pas pouvoir trop multiplier les précautions pour prévenir ou réprimer les abus de pouvoir des dignitaires. Confier la charge du contrôle financier ou administratif à un seul inspecteur leur eût paru une grande imprudence; qui donc aurait contrôlé le contrôleur? L'existence d'une pluralité d'épiscopes dans les premières communautés est conforme à tous les précédents familiers aux chrétiens du temps. Cette pluralité n'était cependant pas obligatoire. Comment et pourquoi a-t-elle partout été remplacée, peu à peu, par l'unité épiscopale^? La cause en doit être cherchée dans ce qui distingue justement l'épiscopat chrétien des institutions similaires qui lui ont servi de premier modèle. L'administration financière, la gestion des biens matériels de la communauté, pouvaient aisément être réparties entre plusieurs individualités; mais la garde de la tradition, le soin de veiller à ce que la discipline ne s'écarte pas des règles fondamentales constituant la charte spirituelle de la communauté, voilà qui comporte moins bien le partage de l'autorité entre plusieurs personnes, surtout dans des églises travaillées comme celles d'Asie-Mineure par toute sorte de doctrines subversives. De même que plus tard le besoin de

établie, une hiérai'chie au point de vue honorifique, alors même que les fonctions sont indépendantes les unes à l'égard des autres et ne relèvent que de l'assemblée plénière (cfr. Liebenam, Rœm. VeveinsiG., p. 201). C'est aussi sous cette l'orme que la hiérarchie s'introduisit dans les églises chrétiennes. La notion de l'éyalité, en droit, des presbytres et des évêques y a persisté très longtemps, alors même que les évêques, comme détenteurs du pouvoir disciplinaire, exerçaient en fait leur autorité jusque sur les presbytres; mais de très bonne heure l'évêque a été reconnu comme le primus iater pares au point de vue honorifique.

1. On verra plus loin qu'en Occident notamment cette substitution fut assez tardive.

fiKer uiie tradition anique pour toutes les églises amènera la chrétienté à reconnaître la suprématie de certains évêques patriarcaux et finalement d'un seul évêque sur les autres, de même le souci de dégager le véritable enseignement chrétien, la doctrine authentiquement transmise par le Christ et par les apôtres, de toutes les spéculations qui tendaient à s'y substituer, a amené chaque communauté primitive à concentrer entre les mains d'un seul individu la mission de représenter cette tradition authentique. Ici la pluralité des épiscopes ne pouvait être qu'une cause de troubles ou d'erreurs. Le contrôle à exercer sur l'épiscope lui-même, s'il était nécessaire, pouvait être pratiqué soit par les presbytres, soit par l'assemblée même des chrétiens; mais l'unité de tradition dans la communauté entraînait l'unité du dignitaire chargé de la représenter et d'en assurer le respect. Les mêmes causes ont produit les mêmes effets durant tout le cours de l'histoire épiscopale. La preuve que telle a bien été la genèse de l'épiscopat uninominal, c'est qu'il fait son apparition dans les documents où l'efïroi à l'égard des doctrines subversives, l'appel passionné à la fidélité envers la saine doctrine ou la tradition certifiée, se donnent aussi pour la première fois libre cours, dans les Épîtres pastorales, dans les Épîtres d'Ignace. La lettre de Clément Romain aux Corinthiens, inspirée d'un même esprit, ne conclut pas encore, il est vrai, à l'unité épiscopale, mais elle insiste avec une singulière énergie sur la soumission à des épiscopes permanents, élevés au-dessus des fluctuations de l'assemblée'; elle est sur la voie qui conduit l'Orient d'abord, l'Occident ensuite, à l'épiscopat uninominal.

Une autre raison qui poussa les églises à substituer à la pluralité l'unité épiscopale nous est également fournie par

1. Voir plus bas le § 5, ii, relatif à cette lettre, où l'esprit sacerdotal fait son apparition dans l'Église.

les Épîéres pastorales et se rattache assez directement à la précédente. Du moment que les épiscopes, en leur qualité d'administrateurs des biens matériels de la communauté^ furent de plus en plus chargés des relations avec les gens du dehors, il y avait un avantage évident à ce que les affaires fussent traitées par un seul négociateur, par un représentant unique de l'association. Plusieurs personnes à la fois ne peuvent guère conduire une même affaire. Cette nécessité dut se faire sentir d'autant plus vivement que les relations des communautés entre elles devinrent plus fréquentes et plus importantes, à mesure aussi que les évangéiistes, les prophètes, tous les missionnaires itinérants en qui l'unité générale de la chrétienté s'était manifestée au début, diminuèrent en nombre ou devinrent, comme ce fut le cas dans le monde hellénique, des ferments de division au lieu d'être des éléments d'union. Les relations entre les églises d'une même région étaient fréquentes^' des lettres comme celle de Clément Romain aux Corinthiens prouvent que les chrétiens échangeaient des communications même à grande distance. Il est évident qu'à partir du moment où il se constitua dans les principales églises une véritable administration ecclésiastique, les représentants de ce gouvernement régulier ne purent pas abandonner à des individus sans mandat le soin de conduire ces relations. Les communautés chrétiennes se trouvaient à cet égard dans une situation bien différente des associations païennes de tout ordre : celles-ci étaient sans lien les unes avec les autres; chacune existait pour soi. Elles n'avaient pas conscience d'être les membres épars d'un seul et même corps, et elles n'éprouvaient donc aucun besoin d'avoir des dignitaires spécialement chargés de gérer leurs

1. Déjà dans les épîtres de l'apôtre Paul on observe que les chrétiens d'Achaïe sont salués par l'intermédiaire des frères de Corinthe (// Cor., 1. 1), de la part des chrétiens d'Éphèse qui s'expriment au nom de ceux d'Asie (/ Cor., xvi. 19). — Cfr. Weizsâcker, ApostoUsckcs Zeitcdter, p. 598.

relations avec d'autres sociétés congénères. Chez les chrétiens, au contraire, nous l'avons déjà vu, la conscience de \'iy:/.X-q<jlo: uuique. Comprenant tous les enfants de Dieu, tous les disciples du Christ, en quelque endroit qu'ils fussent, était très vivante'. Ils avaient hérité du judaïsme l'idée qu'il y a un peuple de Dieu, dont aucune dispersion terrestre ne peut briser l'unité spirituelle. Comme, d'autre part, cette unité mystique n'avait pas de centre matériel, tel que Jérusalem, pas de charte universellement reconnue, telle que la Loi de Moïse, on conçoit que les relations d'église à église eussent pour les chrétiens une importance capitale et fussent en quelque sorte une manifestation de leur foi. Si comme administrateur, dans les relations avec les païens, l'épiscope unique était déjà préférable, à combien plus forte raison en était-il ainsi pour l'épiscope gardien de la tradition dans les communications d'église à église! C'est là surtout qu'il fallait que la communauté se personnifiât en quelqu'un, pour que l'on sût à qui l'on avait affaire!

Dès maintenant, rien qu'en serrant de près les données fournies par les Épîtres pastorales, nous pouvons donc nous expliquer d'une façon satisfaisante la transition de la pluralité à l'unité épiscopale qui coïncide justement, pour une partie des églises helléniques, avec l'époque où ces documents furent rédigés.

Les questions soulevées par l'existence d'un corps presbytéral dans les églises helléniques sont beaucoup moins délicates que celles concernant les épiscopes. Il est aisé de comprendre que les TTpoïff-â[x£vot des Épîtres pauliniennes soient devenus le Tipsagu-céptov des Épîtres pastorales. Les chrétiens les plus zélés, les plus notables, les plus dévoués, ont formé le comité directeur de l'église naissante' avant

1. Voir plus haut, p. 114, et la belle formule eucharistique de la Di.dachê, p. 237.

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