‹ Les origines de l'épiscopat [microform]Chapitre 9 sur 163 · Luc, I · texte numérisé non relu

Luc, I

3. / Cor., xn. 10 et. 30; xm. 1 (langue des anges) ; xiv. 2 et suiv.

ditions recueillies par lui ne mentionnaient aucune organisation ecclésiastique parmi les premiers fidèles. Ils vivent encore à l'état inorganique, comme un petit groupe d'exaltés, tout absorbés par leurs pieuses préoccupations et en quelque sorte hypnotisés par Tattente de la parousie prochaine. Ils se réunissent tout d'abord dans une chambre haute (i. 13-14), puis, quand l'enthousiasme contagieux de la Pentecôte leur a gagné de nouveaux adhérents, ils s'assemblent en un lieu plus vaste ; ils sont constamment ensemble ; ils consacrent leurs biens à la communauté, partagent leur temps entre la prière au Temple, les louanges de Dieu dans leurs assemblées, les exhortations réciproques et les agapes fraternelles où ils rompent le pain, ne formant qu'un cœur et qu'une âme (ii. 41-47; IV. 32-37; V. 42). Il n'y a là aucune organisation claustrale'; ce n'est pas du communisme constitué. Cela rappelle plutôt certains petits cercles piétistes où la communauté religieuse forme une sorte de famille spirituelle^ plus vaste et souvent plus chère que la famille naturelle^, sans règles fixes, livrée à toutes les inspirations d'un mysticisme exalté. L'apôtre Pierre, il est vrai, apparaît dans ces premiers chapitres des Actes, comme la personnalité dirigeante, mais son autorité est toute morale. Lorsqu'il s'agit de choisir un apôtre en remplacement de Judas, les frères s'en remettent au sort pour décider lequel des deux candidats sera élu, car le sort sera l'expression de la volonté même de Dieu (i.24). Le véritable gouvernement de cette petite société où germent de si grandes destinées, c'est Dieu luimême.

L'écrivain sacré, et à sa suite d'innombrables prédicateurs, se sont complu à décrire aux origines de l'Église une situation idyllique où tous les fidèles, animés du même esprit, réalisent, par la seule puissance de leur conviction morale, cette

1. Cf. Renan, Les Apôtres, p. 75 et suiv., accentuant davantage le caractère ascétique.

solidarité et cette fraternité complètes qui sont l'épanouissement des principes mêmes de l'Évangile, l'amour pour Dieu et l'amour pour le prochain indissolublement associés, et qui représentent, en effet, la plus belle des conceptions sociales, le but idéal auquel doit tendre toute société. Le moindre degré d'esprit critique suffît à découvrir dans le texte même de la première histoire apostolique les preuves d'une situation réelle bien différente, dans laquelle quelques-uns, comme Ananias et Saphira, trouvaient que l'on exigeait de trop lourds sacrifices de leur générosité, et d'autres, comme les hellénistes, estimaient que les frères hébreux prenaient tout pouvoir au détriment des autres. D'ailleurs l'autorité de ces anciennes traditions recueillies par l'auteur des Actes, prés d'un demi-siècle après les événements, est bien incertaine.

Il me semble néanmoins que l'on aurait tort de céder à un scepticisme exagéré en refusant toute espèce de valeur aux souvenirs qu'il a enregistrés. Laissons-lui pour compte les perpétuels discours qu'il met dans la bouche de ses personnages et qu'il a librement composés comme l'ont fait pour leurs héros tous les historiens de l'antiquité. Laissons à Fimagination populaire les légendes tissées par elle sur le canevas de quelques événements qui avaient fait impression en leur temps. Certains éléments du tableau qu'il a tracé de la première société chrétienne sont trop vraisemblables pour ne pas être vrais et trouvent ailleurs une confirmation indirecte qui oblige de leur reconnaître un fond de vérité. L'indifférence des frères à l'égard de tous les intérêts de la vie matérielle, leur complet détachement des préoccupations professionnelles pour se consacrer exclusivement à l'attente en commun du jour glorieux de la parousie, sont les conséquences nécessaires de la foi toute eschatologique des premiers chrétiens. Et la misère que de pareilles dispositions ne devaient pas tarder à engendrer, nous est attestée non seulement par l'auteur des Actes, mais encore par l'apôtre Paul,

qui mentionne à plusieurs reprises les collectes instituées par lui pour les pauvres de Jérusalem \

Ce même caractère, en quelque sorte provisoire^ de la communauté primitive de Jérusalem, se révèle encore par l'absence de toute propagande au dehors. Il y avait sans doute en Galilée, où Jésus a accompli la plus grande partie de son ministère, des disciples qui lui avaient gardé un souvenir fidèle; nous rencontrons à chaque instant des indices que la meilleure et la plus authentique tradition de l'Évangile a été galiléenne. Mais dans les Actes et pour la première communauté de Jérusalem ces disciples campagnards plus posés, moins exaltés et surtout moins saturés de rêves apocalyptiques, n'existent pas. Les trois ou quatre apôtres, qui seuls figurent dans les Actes, et les disciples qui se groupent autour d'eux, ne sortent guère de Jérusalem et n'ont d'autre préoccupation que de gagner quelques adhérents dans la ville sainte. N'est-ce pas là, en effet, que le Messie doit établir son règne?

Deux événements semblent avoir modifié cette situation, d'ailleurs peu faite pour durer : l'expulsion des chrétiens hellénistes par les autorités juives et la révolte des Juifs contre les Romains, qui se termina par la prise de Jérusalem en l'an 70.

La prédication des premiers disciples de Jérusalem parait avoir eu du succès auprès de ceux que l'on appelait hellénistes, c'est-à-dire auprès des Juifs originaires des colonies judaïques dispersées à travers l'Empire et qui, en général^ parlaient grec. L'histoire ultérieure de la propagande chrétienne nous permettrait déjà de le supposer, alors même que

1. Actes, XI. 29 à 30; XXIV. 11 ; Gai., u. 10 ; I Cor., xvi.l à 4; // Co7\, vni et IX ; Rom., xv. 26. — Peut-être les chrétiens de Jérusalem voyaient-ils dans ces subsides, envoyés par les Églises de la Dispersion à la communauté de Jésusalem, le pendant des tributs que les Juifs disséminés à travers l'Empire romain envoyaient régulièrement au Temple de Jérusalem.

la tradition rapportée par l'auteur des Actes n'en eût pas conservé un témoignage suffisant. Au début du chapitre vi, nous lisons, en effet, que, le nombre des disciples augmentant, les hellénistes se plaignirent de ce que leurs veuves étaient négligées dans la répartition quotidienne, au profit des frères d'origine purement hébraïque. L'écrivain biblique trouve ici une première et précieuse occasion d'appliquer sa tendance irénique en montrant que l'accord se fit facilement entre judaïsants et hellénistes, par la nomination de sept diacres, et sur ce point Ton ne saurait accepter son témoignage que sous les plus expresses réserves ; mais le fait même de la formation de deux partis distincts au sein de la première société chrétienne de Jérusalem n'a pas dû être inventé par lui. Il nous paraît également avoir recueilli des» souvenirs authentiques, lorsqu'au chapitre viii il met la première persécution contre les chrétiens de Jérusalem en rapport avec les premières victoires du parti libéral helléniste dans l'Église. Tant que les chrétiens de Jérusalem n'avaient constitué qu'un petit groupe de Juifs fidèles à toutes les pratiques de la Loi et à tous les rites du Temple, sans pouvoir social, tant qu'ils ne se distinguaient de beaucoup d'autres piétistes juifs que par leur obstination à croire que le Messie attendu par le plus grand nombre de leurs concitoyens était ce Jésus de Nazareth, récemment crucifié, mais appelé à reparaître bientôt dans toute sa gloire, il n'y avait pas pour les directeurs spirituels du peuple juif de raison suffisante de les poursuivre \ Au contraire, lorsque les hellénistes eurent pris le dessus, le parti pharisien à Jérusalem dut se joindre au parti sadducéen pour réclamer la répression d'un mouvement qui s'écartait du légalisme orthodoxe. Jusques à quelles hardiesses se portait l'esprit d'indépendance? Nous ne le savons pas au juste, mais on ne risque guère de se trom-

1. Telle est l'idée vraie qui se trouve au fond des récits des deux comparutions de Pierre et de Jean, puis des apôtres en général devant le Sanhédrin, aux chap. iv et v.

per en reconnaissant dans ces agitations de la communauté primitive une première tentative d'affranchissement à l'égard du particularisme juif, comme un prélude à l'évangile de l'Apôtre des Gentils et un premier écho du libre évangile galiléen sur la montagne de Sion.

Aussi l'écrivain biblique a-t-il fort justement ajouté au récit du martyre d'Etienne, qu'à la suite de cette persécution* les chrétiens furent obligés de se disperser dans les contrées voisines et que seuls les apôtres restèrent à Jérusalem. Les hellénistes allèrent porter l'évangile en Samarie, en Phénicie, jusqu'en Syrie', et le premier effet de la persécution juive, comme de la plupart des persécutions dont l'Église a été victime, fut d'assurer la victoire à la cause que l'on voulait anéantir, sinon sur les lieux mêmes où elle avait été frappée, du moins dans d'autres contrées où des destinées autrement vastes s'ouvraient devant elle.

Dès lors le christianisme judaïsant demeurait le maître dans l'Église de Jérusalem, non sans présenter encore de nombreuses gradations de rigorisme légaliste ni sans se résigner à certaines concessions en faveur des chrétiens d'origine païenne que la force des choses lui imposait. Cette phase nouvelle de la petite société chrétienne primitive correspond à l'avènement d'un personnage nouveau, auquel la tradition a donné une place importante, Jacques, le frère du Seigneur, qui ne figure pas dans l'histoire évangélique, mais qui

1. La réalité des persécutions dirigées dès le début par les Juifs les plus fanatiques contre les disciples du Christ, est attestée par l'apôtre Paul {GaL, i. 13 à 14).

2. Voir Actes, viii. vers. 5 et suiv. (prédication du diacre Philippe, jugée insuffisante par Pierre et Jean qui éprouvent le besoin d'aller confirmer l'œuvre de cet helléniste, incapable de communiquer le Saint- Esprit), V. 40 (propagande depuis Asdod jusqu'à Césarée) ; xv. 3 (Paul et Barnabas, se rendant d'Antioche à Jérusalem, rencontrent des communautés chrétiennes sur leur route). La présence de chrétiens à Damas, au ms-ment de la conversion de Paul, est attestée non seulement par les Actes, mais aussi par l'apôtre Paul (Gai., i. 17).

semble avoir eu, lui aussi, son chemin de Damas % où il reconnut les destinées messianiques de Jésus et la dignité qui rejaillissait de ce fait sur sa propre personne, comme frère du Messie, descendant de David et lieutenant du Christ jusqu'à la parousie. Elle coïncide aussi avec l'établissement d'une première organisation ecclésiastique encore rudimentaire, sur le modèle de la synagogue juive, mais qui accordait peut-être dès l'origine un certain privilège légitimiste au représentant de la famille de Jésus.

2. Organisation ecclésiastique. — Les Apôtres. — Dans les premières années de la communauté, cette organisation ecclésiastique ne semble pas avoir existé. Le petit monde chrétien, nous l'avons reconnu, vit encore à l'état organique ; tout est livré à l'inspiration. D'après la tradition reproduite par l'auteur des Actes, l'influence des apôtres est prépondérante ; mais, quoiqu'il donne au premier chapitre (v. 13) une liste de onze Apôtres et qu'il raconte l'élection du douzième, Matthias, en remplacement de Judas, on voit clairement que la tradition était muette sur la plupart d'entre eux; seuls, Pierre et Jean ont laissé des souvenirs et, si l'on veut, Jacques, frère de Jean, connu seulement par son martyre (xii. 2)\ Le témoignage qu'elle apporte sur la nature et la mission des apôtres est confus, parce qu'il reflète deux con-

1. Son nom seul est cité, Matth., xiii, 55 ; Marc, vi. 3, avec ceux des autres frères de Jésus, mais on sait que dans les évangiles la famille de Jésus ne croit pas en sa mission. La conversion de Jacques a été sans doute le résultat de l'apparition miraculeuse qu'il eut en partage d'après l'apôtre Paul, / Cor., xv. 7. Elle eut lieu peu de temps après la mort de Jésus, puisque Paul mentionne « Jacques, le frère du Seigneur », comme le seul personnage qu'il ait vu dans le cercle apostolique, avec Pierre, trois ans après la conversion du chemin de Damas {Gai., i. 19; Actes, I. 14).

2. L'apôtre Paul, lui aussi, ne connaît en fait d'apôtres que Pierre, Jean et Jacques, le frère de Jésus (GaL, 1. 19; ii. 9). Cependant, au moins lors de sa première visite â Jérusalem, il y en avait d'autres*

ceptions différentes : d'une part, les apôtres nous sont présentés dans les Actes comme les témoins de Jésus, spécialement de sa résurrection, comme des prédicateurs, des missionnaires chargés de gagner à leurs espérances de nouvelles recrues et d'opérer des guérisons au nom de leur Maître ' : c'est le pendant de la tradition que nous avons trouvée dans l'évangile de Matthieu. D'autre part, ils sont déjà à plusieurs reprises considérés comme les dispensateurs du Saint-Esprit, comme les détenteurs privilégiés de cette puissance spirituelle qui, selon les idées du temps, était une réalité spirituelle objective, et qu'ils peuvent faire descendre sur les hommes par la prière et l'imposition des mains ^ ; ainsi, lorsque les hellénistes expulsés de Jérusalem sont allés évangéliser la Samarie, Pierre et Jean s'empressent de les suivre, parce que les Samaritains convertis n'avaient pas encore reçu le Saint-Esprit. Les deux apôtres imposent les mains aux néophytes et le Saint-Esprit leur est communiqué (viii. 17). L'imposition des mains, usuelle chez les Juifs comme symbole de consécration à une fonction ou d'installation dans une charge ^ devient dans ce récit le mode en

1. Témoins : i. 2, 8^ 21 (pour remplacer Judas il faut avoir accompagné Jésus depuis le baptême de Jean jusqu'à l'Ascension ! ) ; ii. 32 ; m. 15; IV. 33; v. 32; vm. 25; x. 39 à 43; xin. 31 (où le rédacteur, contrairement à la déclaration formelle de l'apôtre Paul qu'il tient son évangile du Christ lui-même par révélation, lui fait invoquer le témoignage des autres apôtres). — Instructeurs, guérisseurs, auteurs de miracles . II. 41 et suiv., ainsi que tous les discours prêtés à Pierre ; v. 12 et 42 • VI. 2. Voir spécialement les miracles attribués à Pierre^ dont Baur a montré le curieux parallélisme avec ceux que le rédacteur prête plus loin à Paul: m. 2(guérison du boiteux); v. 1 et suiv. (mort subite d'Ananias et de sa femme), 15 ; ix. 34 (paralytique de Lydde); ix. 36 et suiv. (résurrection de Tabitha). — Missionnaires: vin. 14; ix. 32. — Voir plus haut p. 27 et suiv. les instructions de Jésus aux apôtres.

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