Voir plus haut, p. 92 à
L'auteur des Actes, en effet, stipule qu'il recevait a ceux qui venaient vers lui ». Ce n'étaient pas là des conditions favorables à son apostolat. Et après ces deux ans, qu'est-il devenu? Il n'est pas resté le moindre renseignement à ce sujet. En tous cas, il n'y a aucun témoignage attestant que Paul ait imprimé à la communauté romaine l'empreinte de sa puis-' santé personnalité au même degré où il le fît ailleurs. Au contraire, toute la tradition romaine suppose une introduction du christianisme à Rome, antérieure à Paul et indépendante de lui, qui se rattache au nom de l'apôtre Pierre, de même que l'Épître aux provinciaux d'Asie se réclame de l'autorité apostolique de Pierre. Sans doute, il y a encore moins de documents historiques sérieux attestant l'action de saint Pierre qu'il n'y en a pour établir le rôle véritable de saint Paul à Rome, puisqu'il n'y a même pas pour lui l'équivalent de la notice finale des Actes. Mais la concordance d'une tradition aussi unanime avec les données fournies par les plus anciens écrits chrétiens composés à Rome ou adressés à Rome, nous oblige à reconnaître que la chrétienté romaine primitive, tout en ayant subi l'action de la théologie et de la mission pauliniennes, avait conscience de remonter à une origine indépendante du grand apôtre, et VÉ pitre de Paul aux Roinaim?, elle-même, confirme cette déduction.
Que l'apôtre Pierre soit réellement venu mourir à Rome ou qu'il ait terminé ailleurs sa carrière, il est à peu près impossible de le décider. Tout est légende dans les renseignements que des documents tardifs nous apportent sur lui \
1. Nous n'avons pas à discuter ici la légende de l'épiscopat de Pierre à Rome, pour la simple raison que les documents dul°' siècle dont nous nous occupons ignorent encore l'existence d'un épiscopat à Rome. Dans notre second volume, quand nous verrons apparaître l'épiscopat à Rome au milieu du second siècle, nous aurons l'occasion de discuter la valeur des renseignements tardifs concernant l'épiscopat de Pierre. — Mais la question du séjour et de la mort de l'apôtre Pierre à Rome, est indépendante de celle de son épiscopat dans cette ville. Il a pu venir
Mais, alors même qu'il se serait véritablement rendu dans la grande capitale, où affluaient les émigrants spirituels du monde entier, — comme nous serions assez enclin à l'admettre, — il est parfaitement certain que le Pierre de l'Épitre qui porte son nom, le Pierre des premiers documents romains et de la plus ancienne tradition romaine, n'a absolument rien de commun avec le pêcheur du lac de Tibériade, le dépositaire de la tradition galiléenne, le disciple qui avait recueilli l'Évangile de Jésus-Christ. Si grande que l'on suppose la transformation spirituelle qui a pu s'opérer dans l'esprit d'un Galiléen inculte, repoussé par ses compatriotes et gagné peu à peu à la tolérance et au libéralisme des juiveries de la Dispersion, il est absurde d'admettre qu'il soit devenu le docteur judéo-alexandrin et paulinien
à Rome, y mourir, sans que par cela môme il y ait exercé des fonctions épiseopales qui n'existaient pas encore, tout comme l'apôtre Paul a séjourné dans différentes villes, y a fondé des communautés chrétiennes, sans que pour cela il en ait été évêque. — Dans l'état actuel de nos connaissances sur Thistoire apostolique il est à peu près impossible de résoudre le problême. Cependant, pour ceux qui attribuent à la r Épîtrp, de Pierre une origine romaine, dans le dernier quart du I"' siècle, et qui admettent l'authenticité de VÉpitre d'Ignace aux Romains, le fait que saint Pierre ait terminé sa carrière à Rome présente une certaine vraisemblance. Comment s'expliquer autrement que la première de ces deux lettres ait été mise sous le nom de Pierre et qu'Ignace d'Antioche {Ad Rom.^ 4) parle des enseignements adressés par Pierre et Paul aux Romains? D'autre part, le principal témoin que l'on invoque parfois, Clément Romain, n'est pas aussi aËflrmatif qu'on le prétend et qu'on serait en droit de le lui demander. Dans son Épitre aux Corinthiens, ch. 5, il cite l'exemple de Pierre et de Paul au pr>emier rang de ceux qui ont souffert pour la bonne cause. De Pierre ii dit: ou-rw ijtap-rupvjffaç sTîope'JÔ-iQ sic tov ocpsLXofJievov tÔttov i^s; S6^'ir]<;, mais il ne dit nullement que ce soit à Rome, et ne parle pas de son apostolat en Occident, tandis qu'il dit expressément de Paul : /.rjpu^ ■'^zvô\j.Bvoq l'v es ~?i àvaTOÂTl xat sv x?i Sjo-si et Ïtz\ ih 'zk^^x'y. tyjç ouastoç ÈX6tov v.a\ [jLapTup-/;craç i~\ iwi TiYO'jpivtov. Il est vrai qu'il ajoute au ch. 6 : Un grand nombre d'élus ont souffert avec ces saints hommes et ont été ainsi un excellent exemple « parmi nous » (sv '^i\v.v), ce qui peut s'entendre de la
que nous présente la première littérature chrétienne^ Son nom a servi d'estampille et son autorité de garantie à une des formes primitives du christianisme qui dérive directement
chrétienté romaine, au sens étroit; mais il est tout aussi loisible d'interpréter ce « parmi nous » des chrétiens en général, de même qu'au ch. 55, § 2, le ev -qixîv est opposé aux païens. — Les témoignages d'auteurs postérieurs sont dénués de valeur^ parce qu'ils sont trop éloignés des événements et qu'ils écrivent à une époque où la légende de Pierre est déjà généralement accréditée. Nous en dirons autant des Homélies Clémentines qui renferment sans doute des éléments plus anciens, mais qui ne sont qu'un mauvais roman judaïsant, au témoignage duquel on ne saurait accorder d'autorité historique. — Il va sans dire que la tradition d'Eusèbe et de saint Jérôme d'après laquelle Pierre serait venu à Rome en l'an 42 (Chron., an 2 de Claude; De Vir. ilL, 1) est dénuée de tout fondement. La venue de l'apôtre Pierre à Rome est certainement postérieure à VÉpitre aux Romains et à la venue de Paul à Rome. — Le silence de l'auteur des Actes, toujours enclin à mettre en parallèle les deux apôtres, n'est pas favorable à l'apostolat de Pierre à Rome; il exclut certainement sa ,présence à Rome avant Paul.
Voir sur cette question qui a fait verser des flots d'encre le commentaire de M. Ad. Harnack sur l'Épitre de Clément Romain aux Corinthiens ch. 5 (Patrum Apost. Opéra, L 1, p. 13 et suiv.), où l'on trouvera d'abondantes indications bibliographiques. — Cfr. en français: Renan, L' Antéchrist, p. 29, n. 2; p. 186, n. 1 ; A. Marchand, La Légende de Saint Pierre, Paris, 1876 (traduction du beau mémoire de M. Ed. Zeller, Die Sage von Petrus als rœmischen Bischof, dans Vortraege und Abhandlungen^ t. II, p. 215 à 251); P. Martin, Saint Pierre, sa venue et son martyre à Rome, dans la Revue des Questions historiques, t. XIII, p. 5 et suiv.
1. On peut admettre et l'on doit même admettre, pour pouvoir s'expliquer toute la tradition ecclésiastique où Pierre paraît à côté de Paul comme l'un des fondateurs du christianisme universaliste (et cela déjà dans les Actes), que l'apôtre galiléen s'ouvrit graduellement au libéralisme universaliste. Très impressionnable, se guidant d'après les suggestions de ceux qui exerçaient sur lui de l'influence plutôt que par des considérations spéculatives et des raisonnements d'homme instruite Pierre subit dès son premier séjour parmi les chrétiens d'Antioche l'action émancipatrice des hellénistes {Ép. aux Gai., n. 11 et suiv.). Il n'a pas l'énergie de persévérer dans cette voie quand arrivent de Jérusalem les émissaires de Jacques. Mais nous avons déjà vu (p. 49, 58, 85)
du libéralisme judéo-alexandrin, tout comme celui de l'apôtre Jean a abrité d'autres formes du christianisme primitif qui dérivaient tantôt du judaïsme apocalyptique, tantôt de la spéculation judéo-alexandrine. Quelle est la part individuelle des deux apôtres dans la genèse de ces deux tendances du christianisme apostolique? Y ont-ils eu une part quelconque? Voilà ce que, faute de renseignements historiques sur leurs carrières respectives, nous ne pouvons pas déterminer d'une façon satisfaisante.
La seule chose qui nous importe ici, c'est de constater à Rome, — et à cette éj)oque il ne devait guère y avoir de
que vers la même époque la personnalité de Pierre, déjà éclipsée antérieurement par Jacques, disparaît de la communauté de Jérusalem, ce qui donne à penser que la tradition relative à un apostolat de Pierre parmi les Juifs de la Dispersion est historiquement fondée. Il n'y a donc rien que de vraisemblable à ce que Pierre, définitivement établi dans les groupes libéraux de la Dispersion (les seuls où sa prédication pût trouver de l'écho), y ait aussi cédé définitivement à l'influence des tendances universalistes, auxquelles il était accessible d'après l'incident de V Épitre aux Galates et qui étaient, d'ailleurs, conformes à l'esprit de l'Évangile galiléen. Voir à l'appui l'incident rapporté dans VÉv. Je Jean, XXI. 15-24. — Mais autant une pareillereconstruction de l'histoire de Pierre est admissible, en l'absence de tout renseignement positif, autant il est absurde de transformer Pierre en disciple de Paul et en théologien alexandrin. C'est justement comme simple patron d'un christianisme dégagé du judaïsme, mais se rattachant à celui-ci plus intimement que l'évangile de Paul, que Pierre put servir d'autorité aux chrétiens d'origine païenne, étrangers à la théologie paulinienne ou incapables de la suivre, aux gens pratiques de la chrétienté romaine, qui étaient venus à l'universalisme chrétien par des voies différentes de celle de Paul, et à qui le gnosticisme, vers lequel la théologie paulinienne dévia dès l'origine, ne convenait en aucune façon. La théologie critique s'est beaucoup trop laissé influencer dans son appréciation de Pierre par les Homélies Clémentines, qui sont essentiellement « tendancieuses » et où il ne faut voir autre chose qu'un roman destiné à rattacher Pierre au christianisme judaïsant et légitimiste de l'église de Jérusalem. — Voir sur le rôle de Pierre Texcellent chapitre que lui a consacré M. Weizsâcker dans Das aposlolisclie Zciialtor, p. 465 à 473.
chrétiens en Occident hors de Rome et de quelques villes italiennes, situées sur les routes qui conduisaient d'Asie ou de Grèce à Rome, — c'est, disons-nous, de constater à Rome l'existence d'une chrétienté dérivant plus directement des juiveries libérales de la Dispersion qu'en Asie ou en Grèce, et ne s'étant pas détachée du judaïsme par un violent déchirement comme les communautés issues de l'antithèse paulinienne entre la Loi et la Grâce.
De plus, les conditions sociales et psychologiques, dans lesquelles le christianisme prit son essor à Rome et en Occident, n'étaient pas les mêmes non plus que dans le monde hellénique. Nous avons déjà eu l'occasion de constater qu'à Rome les Juifs n'avaient pas une organisation centralisée comme dans toutes les autres villes de l'Empire. Il y avait à Rome une série de synagogues, indépendantes les unes des autres, souvent fondées sur la communauté d'origine de leurs membres, parfois aussi peut-être sur des différences dans la manière de concevoir et de pratiquer le judaïsme ; la seule chose certaine, c'est qu'elles ne dépendaient pas d'un gouvernement central et ne relevaient pas d'une administration commune, sans doute parce que le gouvernement impérial ne s'était pas soucié de laisser se constituer à Rome même une société juive munie d'un organisme gouvernemental complet ^ . On conçoit aisément que l'établissement de synagogues chrétiennes, en rupture de communion juive, dut se faire autrement sous ce régime que dans les villes où il y avait un seul collège juif. C'était une variété de plus qui surgissait à côté de plusieurs autres et non le déchirement d'un corps organique. Que cette variété nouvelle ait suscité beaucoup d'agitation parmi les Juifs, on devrait le supposer alors même qu'il n'en subsisterait aucun souvenir. Les hideux supplices par lesquels Néron fit expier aux chrétiens de Rome les folies de son imagination malade, pourraient