Suétone, Claude
pratiquaient la méthode allégorique. Était-ce à lafaçon rabbinique ou philonienne ? nous ne savons. Il y en avait probablement des deux écoles ; mais, comme la controverse devait se dérouler surtout entre Juifs ou prosélytes de tendance libérale avancée, il est vraisemblable que la méthode philonienne, proprement alexandrine, dominait. C'est ce qui ressort notamment de VÉpîtr'e aux Hébreux. Cette épitre, tout comme la P^ de Pierre, montre qu'après une période de succès pour les partisans de la solution chrétienne, la situation malheureuse des chrétiens et les démentis incessants infligés par la réalité à leurs espérances, avaient causé un grand découragement parmi eux et suggéré des doutes graves sur la vérité de l'interprétation chrétienne de la Loi et des prophètes. Les auteurs de ces documents canoniques s'efforcent de combattre ces fâcheuses dispositions.
Il y a donc de bonnes raisons de supposer que la rupture entre chz^étiens et juifs, à Rome, n'entraîna pas la constitution de communautés chrétiennes aussi différentes à l'égard du type spécial de synagogues juives, propre à cette ville, que les premières églises grecques et orientales le furent à l'égard des synagogues helléniques. Leur premier développement ne se fit pas non plus entièrement de la même manière. L'influence du type administratif des associations religieuses païennes en fut diminuée d'autant. Du reste, cette influence n'aurait pas pu se faire sentir exactement de la même façon, parce que le fonctionnement des collèges religieux privés était beaucoup plus restreint à Rome, sous le regard immédiat de la police impériale proscrivant en principe toute association non autorisée, et que la distribution habituelle des fonctions n'y était pas en tous points semblable à celle qui se trouve le plus communément dans les sociétés privées grecques.
. Une autre raison plus importante qui différencia considérablement l'évolution première des églises occidentales de celle des églises orientales, c'est que les spéculations théolo-
giques y rencontraient un terrain beaucoup moins favorable. Comme ces spéculations s'y développèrent beaucoup plus tard^ elles ne provoquèrent aussi que beaucoup plus tard leurs conséquences ecclésiastiques, c'est-à-dire la constitution d'un gouvernement ecclésiastique centralisé et autoritaire. Rien ne fait mieux ressortir cette différence d'aptitudes spéculatives que la comparaison entre les deux documents où l'influence de la spéculation judéo-grecque s'affirme le plus nettement dans la littérature chrétienne primitive: le IV^ Évangile, hellénique, oriental, et VEpître aux Hébreux, romaine, occidentale. Tandis que l'Évangile johannique associe d'emblée la plus haute conception dé la philosophie judéo-alexandrine et la plus pure inspiration religieuse de l'Évangile, — le Logos, qui est lumière et vie, c'est-à-dire l'organe divin par lequel se transmettent, de Dieu à la créature, toute vie supérieure, toute vérité et tout bien, avec le Jésus de la tradition galiléenne, qui a conscience d'être le véritable Envoyé de Dieu, appelé à unir, dans l'amour qui pardonne et qui se donne, le Père céleste avec ses créatures et les créatures entre elles, — VÉpître aux Hébreux, incapable de s'élever à de pareilles hauteurs, ne sort pas de l'allégorie judéo-alexandrine, du parallélisme ingénieux, mais puéril, entre le souverain sacrificateur juif et le sacrificateur céleste des chrétiens. Pas plus que l'auteur de la P Epître de Pierre n'est capable de comprendre la grande pensée morale de l'apôtre Paul, pas plus l'auteur de VÉpître aux Hébreux n'est capable de saisir la grandiose spéculation de Philon et de ses congénères, dans laquelle les plus beaux fruits de la philosophie grecque ont mûri sous le soleil ardent de la foi d'Israël. Et l'on peut en dire autant de la pitoyable théologie de Clément Romain. Ces gens-là ne comprennent rien à toutes les grandes idées du christianisme hellénique. Ils ne voient que le petit côté des choses de l'esprit ; ce sont des artisans de l'allégorie et du symbole, maniant avec habileté la méthode judéo-alexandrine, mais n'ayant même pas cons-
cience de ce qui est rélément capital de la philosophie religieuse qu'ils professent.
Tout n'était pas désavantageux pour la piété ni pour la prospérité des communautés naissantes dans cette infériorité spirituelle des chrétiens occidentaux. Elle ne les empêchait pas de professer une morale fort saine; les exhortations de la P^ Épître de Pierre, les préceptes de VÉpître aux Hébreux, les sages conseils de la Lettre de Clément aux Corinthiens en font foi. Sur le terrain pratique ces Romains reprenaient leurs avantages naturels. Et leur sens plus aiguisé des nécessités de la vie, se joignant à la faiblesse de leurs aptitudes spéculatives, les préserva, semble-t-il, pendant un temps assez long de la contagion gnos tique, à laquelle les communautés pauliniennes de la chrétienté grecque offrirent dés l'origine un terrain si propice. La même différence entre l'Orient et l'Occident chrétien se retrouvera plus tard, à l'époque des grandes controverses trinitaires et christologiques. Il est très frappant, en effet, que dans aucun des documents que nous étudions ici on ne trouve la trace du gnosticisme, ni le souci d'en combattre les conséquences dissolvantes. Le mal n'existant pas dans les communautés dont ces écrits proviennent, il n'y a pas lieu pour leurs auteurs de le combattre.
Il est indispensable de se bien pénétrer des conditions particulières qui ont présidé à la formation et au premier développement des communautés occidentales et, en tout premier lieu, de la chrétienté romaine, pour comprendre le fait capital qui se dégage de ces études sur les origines du gouvernement ecclésiastique.
Il ressort, en effet, des travaux analytiques auxquels nous procédons, que les causes qui provoquèrent la constitution d'un gouvernement sut generis au sein des églises chrétiennes primitives et qui eurent pour effet la concentration de l'autorité entre les mains d'un pouvoir ecclésiastique centralisé en la personne de l'évêque, ont agi plus tardi-
vement en Occident qu'en Orient et que, de toutes les parties de la première chrétienté, Rome a été la dernière où l'épiscopat monarchique se soit établi.
hes fonctions ecclésiastiques d' après la P^ É pitre de Pierre et VÉpître aux Hébreux.
Ni dans la F^ Épître de Pierre, ni dans VÉpîti^e aux Hébreux il n'est fait mention d'un episkopos de la communauté romaine ou de toute autre communauté. Cette qualification est appliquée dans / Pierre (ii. 25) au Christ seul. Il est dit au peuple de Dieu dispersé à travers le monde : «Vous étiez comme des brebis errantes, mais maintenant » vous êtes retournés au berger et au surveillant de vos )) âmes (sTC'. Tov TTotfxsva xat ETTiaxoTiov Twv «{"^x^'' ôfjLôôv). )) L'image du berger appliquée à Jésus est directement empruntée à la tradition évangélique, mais son association avec le terme ecclésiastique « episkopos » dénote que dans l'esprit de l'auteur il s'agit plutôt ici de présenter le Christ comme le conducteur unique, suprême, du peuple saint que de rappeler des métaphores évangéliques. L'expression uotfjnriv, en effet, nous est déjà connue comme désignation de certaines fonctions ecclésiastiques dans \ Épître aux Éphésiens, et nous retrouvons un peu plus loin l'application de la' même image aux presbytres (iv. 1-4) : ils doivent paître le troupeau- de Dieu, dont le Christ est le berger suprême (àpxmotfjiTiv). Par conséquent, lorsqu'il qualifie ce même Christ de Tzoi^Lr^y xaî èuîa/.oTCoc, l'auteur songe probablement aux presbytres et aux épiscopes des communautés terrestres
au milieu desquelles il vit. Il a donc connaissance de l'existence d ETriay-OTrot.
Ce dernier terme reparaît encore, iv. 15, dans le composé àXXo-cpioeiîîcr/.oTxoç : (( que personne de vous ne souffre {i. e. ne » soit puni de souffrance) comme assassin, ou voleur, ou mal- » faiteur ou comme àXXotpio£TT[ax.oTioç. » Malheureusement le sens de cette expression est obscur; bien loin de pouvoir jeter quelque lumière sur la signification du mot a episkopos » dans le langage de l'auteur, elle a, au contraire, besoin d'être interprétée elle-même d'après l'acception usuelle des deux mots dont elle se compose. Un « allotrioepiskopos », c'est un surveillant ou un censeur qui s'occupe de ce qui ne le regarde pas. D'après le contexte, ce terme doit désigner des personnes coupables d'un crime ou d'un délit puni par la loi. L'auteur oppose, en effet, les malfaiteurs dont les souffrances sont méritées, aux chrétiens qui souffrent pour la bonne cause et qui doivent se glorifier de leurs souffrances. Mais de quel crime s'agit-il ? On ne peut faire à ce sujet que des conjectures trop hasardées' pour servir d'argument dans une enquête sur les origines de i'épiscopat.
Le seul fragment del'Épître où il soit parlé de conducteurs ecclésiastiques est au début du ch. v : « J'exhorte les pres- » bytres qui sont parmi vous, moi qui suis leur collègue dans » le presbytérat (ô «TUiJ.'nrpEffg'j'cepoç) et un témoin des souffrances » de Christ, participant aussi à la gloire qui doit être révélée » (v. 1) : paissez le troupeau de Dieu parmi vous, exerçant la
1. Les traductions de nos versions usuelles : a s'ingérant dans les affaires d'autrui » (Oltramare), « prétendant s'arroger la surveillance des autres » (Reuss), « se mêlant des affaires qui ne le regardent pas » (de Sacy), n'ont aucun sens. Ce ne sont pas là des délits punis par les lois romaines. L'auteur ne viserait-il pas les « délateurs », qui furent à naainte reprise punis sévèrement par les empereurs? Ce sont bien des gens qui se mêlaient de ce qui ne les regardait pas, avec l'intention de nuire aux autres ou de se procurer des avantages à leurs dépens.
» surveillance (èTCiaxoitoûv-rsç), non par contrainte, mais avec )) bonne volonté, non en étant avidçs de gains illicites, mais » de bon coeur (v. 2), non pas en régentant ceux qui vous sont » assignés\ mais en devenant des modèles pour le troupeau » (v. 3). Et lorsque paraîtra le berger suprême, vous rem- » porterez la couronne de gloire qui ne se flétrit point » (v. 4). »
Dès l'abord, on est frappé des analogies que ces paroles présentent avec des passages déjà étudiés de VÉpître aux Éphésiens et des Actes. Les presbytres sont les iroffi-eveç, les bergers des fidèles'; ils doivent veiller sur eux, non pas en exerçant une tyrannie spirituelle, mais par la persuasion et par l'exemple. Ils doiventêtre les modèles de la communauté. Ces indications confirment entièrement les conclusions auxquelles nous avait conduit l'étude de VEpître de Jacques et des Pasiorales. Les presbytres exercent la cure d'âmes parmi les fidèles ^ Mais il n'est encore fait aucune allusion à leur mission didactique comme instructeurs. Nous avons vu, en effet, que la cure d'âmes et laStSaoxaXca sont deux choses distinctes'. Dans la chrétienté où vit l'auteur, l'enseignement didactique est encore l'apanage de ceux qui en ont reçu le don, il n'a pas encore été accaparé par les dignitaires de l'église. Au ch. iv, v. 10 et 11, nous lisons ceci : « Selon que » chacun de vous a reçu un don {y^ip'Mixoi), mettez-le au service » les uns des autres, comme il convient à de bons intendants » de la grâce de Dieu, variée (dans ses effets). Si quelqu'un » parle, que ce soit pour dire des paroles de Dieu; si quel-
1. MtqS' cbç xa-uctxupte-jovTEç 'ctôv xXrjptov,. On remarquera que le mot xXfjpoç qui, plus tard, désignera les dignitaires ecclésiastiques, le clergé, par opposition aux laïques, est employé ici justement avec le sens contraire pour désigner les fidèles conflés à la garde des presbytres.
2. Cfr. Éph., IV, 11, et Actes; xx. 28. — Voir plus haut, p. 124- 125, 287.