‹ Les origines de l'eucharistie [microform]Chapitre 10 sur 35 · PLINE-LE-JEUNE · texte numérisé non relu

PLINE-LE-JEUNE

La célèbre lettre de Pline-le-Jeune, proconsul de Bithynie en l'an 112, à l'empereur Trajan [Episi. 96) nous apporte un témoignage d'autant plus intéressant qu'elle est le seul document d'origine non chrétienne dont nous disposions pour notre enquête» La rapide propagation du Christianisme dans sa province et les dénonciations dont les chrétiens ont été l'objet l'ont obligé à ouvrir une instruction contre eux. Voici, entre autres choses, ce qu'elle lui a appris :

« Ils ont déclaré que leur faute ou leur erreur consistait surtout en ceci, qu'ils avaient l'habitude de se réunir à jour fixe avant le lever du Soleil et d'adresser tous ensemble un hymne à Christ comme à un dieu et de se lier par un engagement sacré, non pas en vue d'un crime quelconque, mais [au contraire] pour ne commettre ni vol, ni larcin, ni adultère, pour ne pas trahir la foi jurée, ne pas contester le dépôt qui leur avait été confié lorsqu'il leur était réclamé. Après quoi ils avaient coutume de se séparer, puis de revenir prendre en commun une nourriture innocente. Et cela même, ils avaient cessé de le faire après la publication de l'édit par lequel j'avais^ conformément à tes instructions, interdit les hétaeries. »

Les renseignements de Pline ne sont pas d'une clarté parfaite; ils sont manifestement incomplets, soit que les inculpés ne lui aient pas tout dit, soit plutôt parce qu'il n'a retenu dans sa lettre que ce qu'il a compris et ce qui lui paraît propre à intéresser l'empereur. Il déclare lui-même, un peu plus loin, que l'enquête ne lui a révélé qu'une superstition mauvaise et immodérée.

On remarquera néanmoins qu'il n'y a aucune trace, dans le rapport adressé à l'empereur, de cette accusation plus tard si populaire, qui imputait aux chrétiens de manger de la chair humaine dans leurs réunions religieuses. Comme cette accusation était inspirée à la foule païenne, de la façon

28 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS

la plus naturelle, par l'assimilation chrétienne du pain et du vin eucharistiques à la chair et au sang du Christ, il semble qu'elle eût dû se produire déjà au cours de l'instruction ouverte par Pline, si les chrétiens de Bithynie avaient fait cette assimilation. Pline n'aurait pas pu parler de « nourriture innocente » [cibum innoxium), s'il en avait été ainsi. Mais il est possible aussi qu'il ait tout simplement rangé sous la catégorie de « superstition immodérée » ce que l'on a pu lui dire de la prétention des chrétiens à manger la chair et le sang de leur dieu Christ dans leurs repas religieux. Une pareille idée, nous l'avons déjà dit, pouvait paraître absurde à un païen éclairé comme Pline, mais elle n'était pas sans analogies dans le paganisme.

La donnée essentielle du témoignage de Pline — ^ et cellelà est sûre — c'est la distinction entre deux espèces de réunions des chrétiens : la première de grand matin, oii l'on célèbre un culte, composé de chants et d'engagements moraux qui semblent se rapporter à la lecture du Décalogue, la seconde plus tard, l'après midi ou le soir, pour prendre une nourriture innocente en commun. Ces réunions ont lieu à jour fixe, par oiàil faut entendre probablement le dimanche. Les réunions de l'après-midi ou du soir sont les agapes. Et il n'est guère possible de voir ici autre chose que des agapes ecclésiastiques, célébrées par la communauté comme un élément organique de sa constitution religieuse ; ce ne sont pas des repas privés entre petits groupes de chrétiens.

Les chrétiens de Bithynie se réunissaient donc pour prendre Tagape à un autre moment que pour leur culte proprement dit. Mais Pline nous apprend qu'ils ont cessé ces repas communs à partir du moment oii l'édit de Trajan interdisant les hetaeries eut été publié. Il n'est pas admissible que cette mesure administrative ait eu pour efïet de leur faire supprimer entièrement la célébration de l'eucharistie : après l'an 112, d'après les documents que nous avons déjà analysés, comme auparavant, d'après les textes que nous étudierons plus loin, l'eucharistie apparaît comme un élément essentiel et général

Page 1