LES DOCUMENTS. PLINE-LE-JEUNE
des pratiques religieuses chrétiennes dans toutes les variétés du Christianisme primitif. Il faut donc, ou bien que déjà avant l'édit l'eucharistie proprement dite fui célébrée en dehors des agapes au culte du matin, ou bien que, pour échapper aux rigueurs de police, l'eucharistie proprement dite jusqu'alors associée à l'agape ait été reportée ailleurs sous une forme plus simple, qui ne tombât pas sous le coup de la loi. Il n'y a rien dans le texte de Pline qui nous autorise à choisir la première alternative. D'autre part, nous avons constaté qu''à l'époque de Justin l'eucharistie sans agape est l'acte rituel central du culte, tandis que nous verrons plus loin que, d'après les documents contemporains de l'Épître de Pline comme d'après les documents antérieurs, l'eucharistie et l'agape sont le plus souvent confondues. Il est donc certain que l'eucharistie a été détachée de l'agape pour devenir un acte rituel du culte. Dans ces conditions il est légitime d'admettre que les les chrétiens de Bithyaie^ forcés de supprimer leurs agapes eucharistiques en commun^ reportèrent au culte du matin la célébration de l'eucharistie. Les agapes dès lors ne pouvaient plus subsister quà titre de repas fraternels privés entre amis chrétiens ou entre groupes de chrétiens, mais sans se renouveler tous les dimanches comme cérémonies réguhèresd'un collège religieux ilhcitefcar les communautés chrétiennes constituaient au regard de la loi romaine des collèges illicites). Cette hypothèse est confirmée par le fait que plus tard l'eucharistie rituelle, sans agape, était célébrée régulièrement le matin ; Justin ne le dit pas, mais cela ressort de l'Épître 63* de saint Cyprien *.
11 y a plus : le renseignement fourni par la Lettre de Pline ne vaut pas seulement pour les chrétiens de Bithynie. L'édit par lequel Trajan interdit les hétaeries avait une autorité générale pour tout l'empire; il frappait les communautés
1) Cypriani Epistolae, 63. 15 : les partisans de la communion avec de l'eau seule faisaient valoir cet argument que l'on reconnaissait tout de suite les chrétiens qui célébraient l'eucharistie avec du vin, parce que dès le matin leur haleine sentait le vin.
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chrétiennes qui célébraient des agapes eucharistiques, aussi bien dans d'autres provinces que dans celle à laquelle Pline présidait. La transformation générale de l'agape eucharistique en eucharistie rituelle, associée au culte, qui s'est opérée entre le commencement et le milieu du ii" siècle trouve son explication la plus naturelle dans la nécessité, pour les communautés chrétiennes de tout l'empire, de s'adapter à la réglementation sévère des hétaeries décrétée par ïrajan.
Cependant il ne faut pas exagérer l'importance de cette transformation, comme si les chrétiens avaient substitué à de véritables banquets religieux le simple rite de la communion avec du pain et du vin coupé d'eau. D'abord il n'est pas établi que l'agape eucharistique fût dans les premiers temps partout et toujours séparée du culte proprement dit; nous verrons plus loin, notamment en étudiant le Didaché, que l'agape eucharistique et le culte étaient aussi étroitement associés. Mais surtout il ne faut pas se laisser induire en erreur par l'assimilation de l'agape eucharistique à un banquet religieux, comme s'il s'agissait d'un festin ou même d'un repas ordinaire abondant. L'analyse des documents les plus anciens nous apprendra comment il faut se représenter la composition de l'agape aux origines. Dès à présent le texte de Pline atteste qu'au début du ii" siècle Tagape se célèbre sous la forme la plus simple : les chrétiens des communautés bithyniennes se réunissent pour prendre « une nourriture innocente ». Plus haut nous avons déjà vu que même les agapes privées, lorsqu'elles prennent le caractère de festins, sont sévèrement censurées. Entre Vagape eucharistique réduite à r absorption en commun des alime?its les plus simples, et V eucharistie rituelle, consistant dans l'absorption en commun du pain et du vin, il n'y a pas de différence bien sensible. Celle-ci est une simple réduction de celle-là.
On alléguera peut-être que les chrétiens interrogés par Pline avaJent tout intérêt à réduire an minimum le menu de leurs agapes et que par conséquent leur témoignage doit être
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accueilli avec réserve. Je ne le pense pas et je voudrais à ce propos présenter dès maintenant une observation, dont je n'ai pas vu que l'on ait tenu suffisamment compte jusqu'à présent et qui me paraît cependant avoir une réelle importance pour la juste appréciation de tous les textes relatifs aux agapes. La lettre de Pline nous apprend que le Christianisme a pris sous son proconsulat en Bithynie une assez rapide extension ; les communautés ne sont donc plus réduites à une poignée d'individus, tout au moins dans les villes. A Nicomédie il y avait peut-être quelques centaines de chrétiens et il en était de même sans doute dans les grandes villes de l'empire, notamment dans toute l'Asie Mineure où le Christianisme se répandit plus rapidement qu'ailleurs. Supposons une communauté de cent membres. Eh! bien, que l'on se représente les difficultés inhérentes à l'organisation matérielle d'un banquet collectif de cent personnes, même dans les conditions les plus modestes. J'en appelle à l'expérience de tous ceux qui ont jamais organisé un repas de corps. Il faut toutes les ressources des restaurants de nos grandes villes modernes pour y suffire, et quand le repas a lieu dans une petite localité, c'est un événement qui exige le concours de nombreux collaborateurs extraordinaires. Est-il admissible un seul instant qu'à travers tout l'empire les chrétiens célébrassent au moins chaque dimanche de grands repas collectifs de ce genre? Peut-on supposer que si des banquets aussi considérables avaient eu lieu à Nicomédie chaque semaine, la police de Pline eût été obligée d'interroger quelques chrétiens pour savoir ce qu'ils faisaient dans ces réunions? On ne donne pas à dîner à cent personnes tous les huit jours en secret.
Par la force même des choses les agapes eucharistiques n'ont pu être de véritables repas que dans de toutes petites communautés, ayant les proportions d'une famille plutôt que celles d'une éghse. Dès que les associalions religieuses chrétiennes devenaient seulement un peu plus nombreuses, l'agape ecclésiastique devait fatalement se réduire à un
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simulacre de repas commun^ à l'absorption en commun d'un peu de pain, de vin et peut-être de quelques aliments très simples, sans que l'on s'attablât, c'esl-à-dire que le repas était déjà à moitié rituel lors même qu'il n'était pas encore associé au culte proprement dit. Et les agapes oii l'on faisait bonne cbère ne purent dès lors être que des repas privés entre chrétiens, comme nous l'avons déjà indiqué en étudiant les témoignages de Jude et de II Pierre.