L'ÉPITRE AUX HÉBREUX
On a voulu voir une allusion à l'eucharistie dans Ilebr.^iS. 10 et suiv. Voici ce passage dans son contexte :
(v. 9) Ne vous laissez pas détourner vers des doctrines variées et étrangères. Car il est bon de se fortifier le cœur par la grâce, et non par des aliments qui ne sont d'aucune utilité pour ceux qui s'en préoccupent, (v. 10) Nous avons un autel dont ceux qui font le service du tabernacle n'ont pas le pouvoir de manger; (v. 11) car si le sang des victimes pour le péché est porté par le grand prêtre dans le sanctuaire, leurs corps sont brûlés hors du camp. (v. 12) C'est pourquoi Jésus, afin de sanctifier le peuple par son propre sang, a souffert hors de la porte, (v. 13) Sortons donc vers lui hors du camp, portant son opprobre, (v. 14) Nous, en effet, nous n'avons pas ici-bas de cité qui demeure, mais nous cherchons celle qui est à venir, (v. 15) Offrons donc perpétuellement par lui à Dieu un sacrifice de louange, c'està-dire le fruit des lèvres confessant son nom. (v. 16) N'oubliez pas la bienfaisance et la solidarité; car c'est en de tels sacrifices que Dieu prend plaisir.
1) V. mon livre sur Le IV" Évangile, p. 168 (165 de la 1''° éd.).
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Il faut beaucoup de bonne volonté pour découvrir ici une relation quelconque avec l'eucharistie. Le sens est clair : il ne faut pas, comme les hommes de l'Ancienne Alliance, se préoccuper de la pureté ou de l'impureté des ahments (v. 9; ; l'autel des chrétiens est de telle nature que les desservants du tabernacle ne mangent pas de ce qu'il porte (v. 10). Cela ne signifie pas que les sacrificateurs elles lévites juifs n'ont pas le droit de participer aux offrandes sacrifiées sur l'autel chrétien, vérité évidente et bien inutile à proclamer, puisque leslévites juifs n'avaient pas le moindre désir de participer à l'eucharistie chrétienne. L'auteur veut dire tout simplement que l'on ne mange pas de ce qu'il y a sur l'autel des chrétiens, et cela se comprend, puisque pour lui le seul sacrifice qui procure le salut, c'est le sacrifice surnaturel offert une fois pour toutes par le Christ et dans lequel le Christ est à la foisla victime etle sacrificateur^ Les chrétiens n'ont même pas ici-bas une cité à eux, comme les Juifs, à plus forte raison pas de tabernacle ni d'autel (v. 14). Aussi les seuls sacrifices qu'ils puissent offrir à Dieu, c'est de chanter ses louanges et de pratiquer la bienfaisance et la sohdarilé (w. 15 et 16).
Nous avons déjà rencontré cette dernière idée chez Justin Martyr en divers passages. Ailleurs elle est exprimée sous d'autres formes ; c'est un des principes essentiels du christianisme primitif. Mais ce qui est intéressant à noter, c'est justement que Y E pitre aux Hébreux ne fait aucune mention de V eucharistie^ alors qu'elle est tout entière consacrée à mettre en pleine lumière l'opposition du culte chrétien et du culte juif, le caractère unique et surnaturel du sacrifice expiatoire du Christ et que, même dans ce passage où elle énumère les sacrifices agréables à Dieu de la part des chrétiens, elle parle de a louange » (Ouo-i'a'. aîvÉ^ewc), de « bienfaisance et de solidarité » (eù-sua y.al -/.oLvorz-'a), et non » d'action
de grâces » (eùxapicr-c'a).
Nous nous garderons bien d'en conclure que l'auteur ne 1) Voir 7. 24 et suiv. ; 9. H et suiv. ; 10.
LES DOCUMENTS. — l'aPOTRE PAUL 71
connaissait pas ou n'admettait pas le repas eucharistique. II est invraisemblable, en effet, que cette pratique, universellement attestée par tous les autres documents chrétiens primitifs, de provenance la plus diverse, eût été inconnue à Rome ou à Alexandrie dans l'entourage de l'écrivain alexandrin à qui nous devons VEpitre aux Hébreux. Mais nous avons bien le droit d'en conclure : 1° que V Eucharistie n'avait pour lui à aucun degré le caractère d'un sacrifice ; 2" qu'elle ne parait pas avoir à ses yeux l'importance quelle a prise par la suite dans le culte chrétien. Or l'Épître aux Hébreux nous apporte un témoignage qui date du dernier quart du i"'" siècle, antérieur à celui de Clément Romain. Pour être surtout négatif il n'en est pas moins éloquent.