‹ Les origines de l'eucharistie [microform]Chapitre 21 sur 35 · L'APOTRE PAUL · texte numérisé non relu

L'APOTRE PAUL

C'est lui qui nous fournit le témoignage le plus ancien dont nous puissions disposer, dans la 1'"° Epitre aux Corinthiens^ écrite en l'an 56 ou 57 K Trois passages doivent attirer notre attention ; 1 Cor., o. 6 à 8 ; 10. 14 à 22; 11. 17 à 34. Mais, pour en comprendre le sens, il faut les maintenir dans leur contexte.

L'Épître a été adressée par l'apôtre aux chrétiens de la communauté fondée par lui, peu d'années auparavant, à Corinthe ; elle est destinée à combattre des erreurs et des désordres moraux qui risquent de compromettre l'avenir de celte église naissante, encore privée de traditions, oià l'indépendance tend à dégénérer en anarchie et la liberté spirituelle en licence morale. Paul commence en leur reprochant les nombreuses divisions qui régnent parmi eux (ch. 1 à 4). 11 s'élève ensuite contre l'impudicité quel'on tolère de la part de quelques-uns (ch. S) et à ce propos il s'écrie :

\) M. Harnack la fait remonter à l'an 53.

72 REVUE DE l'hISTOIïIE DES RELIGIONS

(S. V. 6) Il n'y a pas de quoi vous glorifier. Ne savez- vous pas qu'un peu de levain fait lever toute la pâte? (v. 7) Purifiez le vieux levain, afin que vous soyez une pâte nouvelle. Aussi bien vous êtes sans levain, car noh^e Pâque, Christ, a été immolée, (v. 8) pour que nous célébrions la fête, non pas en un vieux levain, ni en un levain de méchanceté et de perversité, mais avec des pains sans levain de pureté et de vérité.

La loi mosaïque ordonnait de détruire le vieux levain avant la fête de Pâque ; pendant la semaine pascale on mangeait des pains sans levain et ensuite on usait de levain nouveau. C'est cette pratique juive qui suggère à l'apôtre l'image dont il se sert pour dépeindre le renouvellement moral sans lequel on ne saurait faire partie delà communauté. La Pâque juive est une fête de délivrance; les chrétiens de même ont été délivrés de la méchanceté et de la perversité par la mort du Christ; le Christ est ainsi comparé à l'agneau pascal. Il n'y a ni de près ni de loin aucune allusion au repas eucharistique, aucun souvenir de la Cène des synoptiques oii Jésus mange l'agneau pascal, puisqu'il est lui-même comparé à cet agneau. D'autre part l'assimilation à l'agneau pascal est ici encore à l'état de simple comparaison littéraire. Peut-être y a-l-il un souvenir de la coïncidence de la mort du Christ avec une fête de Pâque? Cela même ne s'impose pas. C'est l'idée de l'action du levain dans la pâte quia suggéré à l'apôtre l'image de la purification du vieux levain et c'est l'image du levain renouvelé qui, par contre-coup, a évoqué Tidée de la Pâque. La comparaison, d'ailleurs, n'est pas heureuse; dans la théologie de Paul, en effet, le chrétien n'est pas sans levain, mais il est au contraire pénétré d'un levain nouveau. Ce qui me trappe, c'est que plus loin oii il est positivement question du repas eucharistique, il n'y ail aucune allusion au repas pascal de Jésus avec ses apôtres, ni au caractère pascal de la mort de Jésus. La comparaison, au ch. ij, me paraît donc avoir un caractère surtout littéraire, c'est-à-dire avoir élé amenée par le développement naturel de l'image du levain, et non en vertu d'une relation historique entre le

LES DOCUMENTS. — l'aPÔTRE PAUL 73

Christ et la Pâque. Mais on peut soutenii' le contraire. Continuant son réquisitoire, Paul reproche ensuite aux chrétiens de Côrinlhe d'avoir des procès entre eux et de les porter devant des juges païens, puis il revient au libertinage. Nous notons ici le passage suivant, G, 13 à 17, dont nous ferons usage plus loin :

(v. 13) le corps n'est pas pour la débauche, mais pour le Seigneur, et le Seigneur pour le corps, (v. 14) Dieu qui a ressuscité le Seigneur nous ressuscitera aussi par sa puissance, (v. 15) Ne savezvous pas que vos corps sont des membres du Christ? Je ferais donc des membres du Christ les membres d'une prostituée? Jamais 1 (v. (16) Ou ne savez-vous pas que celui qui s'unit à une prostituée est un seul corps avec elle? car, est-il dit, les deux deviendront une seule chair (Gen., 2. 24). (v. 17) Celui qui s'unit au Seigneur est un seul esprit avec lui.

Après avoir parié du mariage, des relations entre les époux, de la virginité (ch.7), il en arrive à la grosse question de l'usage des viandes sacrifiées aux idoles (ch. 8). La viande provenant des victimes sacrifiées aux multiples dieux païens était vendue sur les marchés dans l'antiquité. Efait-il permis aux chrétiens d'en manger ou se rendaient-ils ainsi solidaires d'un acte d'idolâtrie? Paul s'était montré particulièrement large à cet égard et encourait de ce chef de vifs reproches. Il prend avec une grande énergie la défense de ses droits et de sa dignité (ch. 9), repousse l'accusation de favoriser l'idolâtrie et termine par des conseils de prudence et de condescendance à l'égard des timorés, en rappelant combien ceux-là mêmes qui ont été l'objet des fav( iirs divines dans le passé, en ont perdu le bénéfice, parce qu'ils se sont laissés aller aux intempérances (ch. lU). C'est au cours de ces développements que se trouvent les paroles suivantes à citer en toutes lettres :

(10. V. 1) Je ne veux pas, frères, que vous ignoriez que nos pères ont été tous sous la nuée et que tous ont passé par la mer (v. 2) et que tous ont été baptisés selon Moïse dans la nuée et dans la mer^ (v. 3) et que tous ont mangé la même nourriture spirituelle (v. 4) et que tous

74 RKVUE DE l'hISTOIHB DES RELIGIONS

ont bu la même boisson spirituelle; car ils burent d'un rocher spirituel qui les suivait et ce rocher était le Christ.

Ainsi tous les épisodes de la sortie d'Egypte sont allégorisés ; la nuée qui précède les Israélites dans le désert, le passage de la Mer Rouge sont des symboles du baptême ; la manne est une nourriture spirituelle et le rocher d'oii Moïse fait jaillir de l'eau est un rocher spirituel, et ce rocher n'est autre que le Christ. 11 est bien probable que la nourriture spirituelle, la manne, est elle aussi le Christ ^ Tant que l'on ne voudra pas se remettre dans cet état d'esprit allégoriste des premiers chrétiens, on ne comprendra rien à leurs écrits.

(10. V. 14) C'est pourquoi, mes bien aimés, fuyez loin de l'idôlatrie. (v. 15) Je vous parle comme à des gens sensés. Jugez vous-mêmes ce que je dis. (v. 16) La coupe de ))énédiction que nous bénissons, n'estelle pas la communion au sang du Christ? le pain que nous rompons, n'est-il pas la communion au corps du Christ? (v. 17) Parce qu'il n'y a qu'un seul pain, nous, tout nombreux que nous soyons, nous sommes un seul corps, car tous nous avons part au pain unique, (v. 18) Voyez l'Israël selon la chair [c, à d. le peuple Juif] : ceux qui mangent les victimes ne sont-ils pas solidaires de l'autel? (v. 19) Que dis-je donc? que la viande sacrifiée aux idoles ait une qualité (particulière)? ou que l'idole soit quelque chose? (v, 20) (Non pas) ; mais que ce qu'ils sacrifient, ils le sacrifient aux démons et non à Dieu; or je ne veux pas que vous deveniez solidaires des démons ! (v. 21) Vous ne pouvez boire à la coupe du Seigneur et à la coupe des démons; vous ne pouvez prendre part à la table du Seigneur et à la table des démons, (v. 22) Ou voulons-nous susciter la jalousie du Seigneur? Sommes-nous plus forts que lui?

La conclusion, vv. 23 et suiv. est: mangez de la viande achetée au marché ou offerte par un ami, sans vous enquérir d'oii elle vient, car, même si elle provient des sacrifices, c'est de la viande comme toute autre. La seule chose qui importe, c'est de rendre grâces (e'^/apicTerv) pour sa nourriture (v. 30) K

1) Voir ce qui a été dit plus haut de la manne dans Le IV° Évangile, p. 60, note 2.

2) Notez cette forme : si èyw -/âpixt [aetÉxw, tÎ pXatïcp-/]jj!.oGj;,at ûusp ou èyà)

£yxap'a"'t'^ ; Le verbe eij-/apicrT£îv n'a en lui-même encore aucun caractère rituel. Il signifie simplement : rendre grâces après le repas.

Page 1