LE PAIN ET LE VIN DE LA CÈNE
slaté que cette assimilation est inconnue à une partie de nos témoins; elle n'est donc pas générale comme l'idée de communion et elle ne fait pas, comme celle-ci, partie intégrante du repas du Seigneur chez les premiers chrétiens. Mais nous avons vu aussi qu'elle doit être très ancienne, antérieure à la rédaction de la 1^^ ÈpUre aux Corinthiens de l'apôtre Paul^ Par conséquent elle ne peut pas être considérée simplement comme une invention de Paul qui se serait glissée dans la tradition consacrée par nos évangiles synoptiques. Il n'y a dans les évangiles aucune trace, si minime soit-ellC;, de la conception du corps du Christ qui est propre à Paul^ Il faut donc chercher une autre explication à la célèbre équation pain = corps, vin ::= sang.
Malheureusement les évangélistes ne nous en fournissent aucune. Le pain, le vin, le grain de blé, la vigne, sont bien des thèmes habituels de comparaison dans les enseignements de Jésus, des images familières à ses disciples; mais nulle part ils ne sont mis en relation avec le corps ou avec le sang du Christ. Pour les rédacteurs de nos évangiles les paroles prononcées par Jésus sur le pain et le vin de la Cène renferment bien certainement une allusion à sa mort, sans qu'il soit à proprement parler question de sacrifice\ Mais la réalité ne peut pas avoir été conforme à cette version, d'ailleurs assez vaguement énoncée. Puisque les apôtres ne s'attendaient pas à la mort imminente de leur Maître, ils n'auraient rien pu comprendre à de semblables déclarations. Il est contraire à toute vraisemblance de les attribuer telles quelles à Jésus dans de pareilles conditions. Le Jésus des évangiles synoptiques ne parle pas en rébus ni en savantes allégories. De pareilles idées sont complètement étrangères à son enseignement habituel.
1) Voir antérieurement p. 86, 93 et suiv.
2) Voir p. 85 à 89.
3) Voir l'analyse antérieure des textes, p. 103 à 105, 110 à 112, Inutile de revenir sur ce qui a été dit de l'interprétation réaliste inconciliable avec les textes.
Toutefois avons-nous le droit d'attribuer purement et simplement à une pieuse interprétation des tout premiers disciples, non seulement la mise en relation du pain, et du vin de la Cène avec la mort de Jésus — ce qui est bien affaire d'interprétation — , mais encore toute espèce de relation historique du pain et du vin de la Cène avec l'œuvre de Jésus ? Je ne le pense pas. Car alors on ne voit plus quel aurait pu être le point d'attache de l'interprétation même que les premiers disciples puisèrent dans leur foi à la valeur providentielle de la mort de Jésus. Il faut qu'il y ait une réalité qui ait servi de base aussi bien à l'interprétation de Paul qu'à celle de la tradition synoptique. Elles ne dérivent pas l'une de l'autre, car elles procèdent de conceptions tout à fait différentes. Mais ne pourraient-elles pas toutes deux procéder d'une tradition primitive commune?
En appliquant ici la méthode que nous avons préconisée au début de cette étude ^, nous pourrons peut-être arriver à reconstituer cette tradition primitive. Assurément nous ne prétendons énoncer ici qu'une hypothèse, mais dans l'espèce on ne saurait espérer autre chose tant que l'on ne disposera pas d'autres documents. Prenons les deux témoignages les plus divergents parmi ceux qui offrent le plus de garanties d'antiquité : celui de Paul, chronologiquement le plus ancien, et celui de la Didachéy oti nous avons reconnu la saveur la plus authentique du terroir originel ^ Chez Paul nous trouvons l'équation pain = corps et l'assimilation de la coupe à l'aUiance dans le sang du Christ (et non « au sang de l'alliance » comme dans Matthieu et Marc). Dans la Didaché nous ne trouvons rien de pareil. Mais une même image est cependant à la base des deux conceptions. Pour Paul le « corps du Christ » est le corps mystique ou la société mystique de tous les disciples du Christ avec le Christ
1) Voir p. 3.
2} Voir p. 51. Pour tout ce qui suit nous prions le lecteur de se reporter aux textes de la Didaché et de la P'^ Épître aux Corinthiens et au commentaire que nous en avons donné p. 46 à 56 et p. 71 à 95.