CHAPITRE VII
merce du Levant était d'ailleurs embarrassé d'entraves, soumis à des inconvénients qui en faisaient un des plus coûteux qui fussent. Ni l'intérêt politique, ni l'intérêt commercial n'exigeaient donc, pour la France, que l'empire ottoman continuât d'exister et, pareillement, elle n'avait rien à perdre, ni politiquement, ni économiquement, à ce que des puissances civilisées, amies des lumières, commerçantes, telles que l'Autriche et la Russie, prissent la place de ses anciens et tristes alliés. Ainsi se trouvait réduit à néant un prétendu axiome qui n'était qu'un effet de la routine et présentait l'intérêt de la France comme contraire à celui de l'humanité.
Mais, à tant faire que d'abandonner la Turquie à son sort, ne convenait-il pas de s'en adjuger un lambeau? Et Volney se trouvait conduit à traiter « de quelques projets présentés au gouvernement » . De ces projets, dont l'objet était tantôt la Morée et Candie, tantôt Candie seule, tantôt Chypre, tantôt enfin l'Egypte, « un seul, par l'éclat et la solidité de ses avantages » , lui paraissait « mériter d'être discuté » : c'était le projet concernant l'Egypte. Faisant alors parler les avocats de cette cause, « un seul objet, disait Volney, peut indemniser la France, un seul objet est digne de son ambition, la possession de l'Egypte : sous quelque rapport que l'on envisage ce pays, nul autre ne peut entrer avec lui en parallèle d'avantages » . Ces avantages, lui-même en donnait
un lumineux aperçu et traçait, de ce que pouvait devenir l'Egypte entre les mains d'un gouvernement habile, un tableau qu'il déclarait bien fait pour séduire (1). Mais, se défendant contre cette séduction, il montrait tout aussitôt les inconvénients qui devaient, à son avis, détourner la France d'y céder. Pour nous approprier l'Egypte, il faudrait soutenir trois guerres : la première contre les Turcs, la seconde contre les Anglais, la troisième contre les indigènes. La dernière serait, à son avis, la plus dangereuse : telle serait la résistance des habitants que les Français ne se seraient établis en Egypte «que par
(1) « L'Egypte est le sol le plus fécond de la terre, le plus facile à cultiver, \° plus certain dans ses récoltes; l'abondance n'y dépend pas, comme en Morée et dans l'île de Candie, de pluies sujettes à manquer; l'air n'y est pas malsain comme en Chypre, et la dépopulation n'y régne pas, comme dans ces trois contrées. L'Egypte, par son étendue, est égale au cinquième de la France et, par la richesse de son sol, elle peut l'égaler; elle réussit toute les productions de l'Europe et de l'Asie, le blé, le riz, le coton, le lin, 1 indigo, le sucre, le safranon, etc., et, avec elle seule, nous pourrions perdre impunément toutes nos colonies; elle est à la portée de la France, et dix jours conduiront nos flottes de Toulon à Alexandrie; elle est mal défendue, facile à conquérir et à conserver. Ce n'est point assez de tous ces avantages qui lui sont propres, sa possession en donne d'accessoires qui ne sont pas moins importants. Par l'Egypte, nous toucherons à l'Inde, nous en dériverons tout le commerce dans la mer Rouge, nous rétablirons l'ancienne circulation par Suez, et nous ferons déserter la route du cap de Bonne-Espérance. Par les caravanes d'Abyssinie, nous attirerons à nous toutes les richesses de l'Afrique intérieure, la poudre d'or, les dents d'éléphant, les gommes, les esclaves... En favorisant le pèlerinage de la Mekke, nous jouirons de tout le commerce de la Barbarie jusqu'au Sénégal, et notre colonie ou la France elle-même deviendra l'entrepôt de l'Europe et de l'univers. »