‹ Les origines de l'expédition d'ÉgypteChapitre 102 sur 173 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

la dépopulation » . En supposant même les Mameluks vaincus et le peuple soumis, nous n'aurions encore surmonté que les moindres obstacles : « Le caractère des deux nations, opposé en tout, deviendra réciproquement antipathique; nos soldats scandaliseront le peuple par leur ivrognerie, le révolteront par leur insolence envers les femmes;... nos officiers même porteront avec eux ce ton léger, exclusif, méprisant, qui nous rend insupportables aux étrangers. » En somme, Volney conteste à ses compatriotes les capacités requises pour coloniser l'Egypte et la mettre en valeur : soumise à la France, « elle n'aurait fait que changer de Mameluks et nous ne l'aurions conquise que pour la dévaster » . A l'en croire, d'ailleurs, pas un de nos établissements n'aurait réussi, ni en Europe, ni en Amérique, ni aux Antilles, ni aux Indes. Les climats trop chauds seraient funestes à notre race; nous n'aurions pas ce que l'on a appelé depuis le génie colonisateur ; nous n'avions que faire de colonies et « c'était dans nos foyers qu'étaient pour nous l'Egypte et les Antilles » . On reconnaît là des objections qui ont été souvent reproduites depuis et opposées à tous nos projets d'entreprises ou de conquêtes coloniales. Volney les aggrave d'un violent réquisitoire et d'une condamnation de principe contre la politique coloniale en général.

La protection de l'empire ottoman étant condamnée et la participation au partage de ses dépouilles exclue,

il ne restait plus qu'un parti, et c'est celui auquel se ralliait Volney : demeurer « spectateurs impassibles des succès de nos voisins et de l'agrandissement de nos rivaux » .

Tel était cet ouvrage, qui eut, à l'époque, un grand retentissement. Les défauts même, dont le lecteur d'aujourd'hui peut être choqué, contribuèrent alors à en faire le succès : on se plut à y retrouver l'influence de la philosophie du temps, des idées humanitaires, des doctrines des économistes. Quelques contradicteurs surgirent; un ancien consul à Smyrne, M. de Peysonnel (1) , écrivit une réfutation très documentée du livre de Volney et, défendant contre lui la politique traditionnelle qui avait été celle de Vergennes, conclut à la nécessité d'empêcher, au besoin par les armes, la destruction de l'empire ottoman. C'est dire que lui aussi se prononçait contre le projet de conquérir l'Egypte (2) .

(1) Examen du livre intitulé : Considérations sia- la guerre actuelle des Turcs par M. de Volney, par M. DE Peysonnel. 1 vol., Amsterdam,

(2) M. de Volney, dit Peysonnel, » développa dans cette discussion des idées saines, justes, précises, et qui prouvent qu'il a bien vu un pays sur lequel il a écrit un livre infiniment estimable, et qui a i< çu de tout le publie des applaudissements mérités, .le n'ai pas la plus petite observation à faire sur tout ce morceau, le seul de l'ouvrage dans lequel mon opinion est parfaitement conforme à la sienne. » Ceci dit, Peysonnel se donnait le plaisir de mettre Volney en contradiction avec lui-même et l'engageait à essayer, sur ses amis les Russes et les Autrichiens, l'effet du sermon que cet apôtre de la paix adressait aux Français pour les détourner des conquêtes.

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Mais l'idée de cette conquête bénéficiait malgré eux du bruit fait autour d'ouvrages qui avaient pour but de la combattre. N'eussent-ils contribué qu'à la vulgariser, à la propager, qu'ils l'eussent déjà servie; mais ils ont fait plus : ne mettaient-ils pas en effet au-dessus de toute discussion la valeur intrinsèque, l'intérêt politique, l'avenir économique du pays dont ils représentaient la conquête comme inopportune? et quel témoignage pouvait avoir plus de poids que celui d'hommes qui concluaient de la sorte? Ainsi concouraient-ils, sans le vouloir, à affermir le crédit du pays dont ils cherchaient à détourner nos armes. La preuve en est que lorsque le gouvernement songera à s'emparer de l'Egypte, le témoignage de Volney sera l'un de ceux que l'on invoquera en faveur de ce parti .

Dès 1788, l'état d'esprit des lecteurs de Volney les prédisposait à retenir et à méditer ce témoignage. L'abstention systématique du gouvernement laissait en effet le champ libre en Orient à des rivaux, dont l'ambition excitait au plus haut point les soupçons des Français de ce temps. La Méditerranée leur apparaissait comme un champ clos où tous les appétits se donnaient carrière. La Russie voulait y posséder sa part et négociait, à cet effet, avec le roi de Naples et « le roi du Maroc » ; l'Empereur considérait toujours Malte et la Sicile comme son patrimoine et convoitait la Corse, où il voulait établir roi le duc de Toscane;

l'Angleterre fortifiait sa domination à Gibraltar et jetait les yeux sur Candie; par delà la Méditerranée, elle étendait ses regards sur le commerce de l'Inde, dont elle demandait au Divan de rouvrir les voies par la mer Rouge et par le golfe Persique. Entre ces trois puissances et la Prusse existait un plan concerté pour seconder mutuellement leurs vues (1).

Quand la Méditerranée servait de champ clos à cette mêlée d'appétits, l'Egypte pouvait-elle ne pas être menacée? Aussi les visées commerciales des Anglais n'étaient-elles pas les seules que redoutaient les Français. A mesure que la tension s'accentua entre Pétersbourg et Gonstantinople, et lorsque la guerre eut éclaté, la Russie encourut en France le soupçon de préparer une diversion en Egypte. Les intrigues de son consul à Alexandrie, le baron de Thonus, n'avaient fait que redoubler d'activité, depuis le moment où Ghoiseul-Gouffier les signalait à Vergennes. On ne doutait pas qu'il ne poussât les beys à se proclamer indépendants de la Porte. Il resta en correspondance avec Ismaël-bey, quand la déclaration de la guerre l'eut forcé à quitter son poste. Une frégate russe parut devant Damiettc, comme pour prêter aux exhortations du consul l'appui de ses canons. Quand, victime des illusions qu'il s'était faites sur l'effet de

(1) Aich AIT. étr., Mémoire de Raymond. Lebon sur le commerce <Im Levant. Arch. nation. Mémoire anonyme sur le commerce du

Levant cl nos intérêts politiques et commerciaux en L787.

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