CHAPITRE VII
ses conseils, il fut venu se mettre entre les mains des beys pour conclure alliance avec eux et qu'il eut été jeté en prison, cette mésaventure devint, pour nos compatriotes, l'occasion de craintes encore plus vives ; car le bruit courut alors que la Russie enverrait une escadre le délivrer et opérerait pour son propre compte la diversion à laquelle elle n'avait pu décider les beys. De fait, la prochaine arrivée d'une flotte russe fut plusieurs fois annoncée à Alexandrie et l'on s'attendait assez couramment, vers 1789, à quelque entreprise de l'Impératrice du côté de l'Egypte (1).
A la même époque, un négociant vénitien qui avait mis son influence au service des Anglais, Rosetti, obtenait d'Ismaël-bey, en leur faveur, des lettres de protection pour les navires de leur nation qui se rendraient des Indes à Suez (2) , et ce succès de nos rivaux coïncidait avec la faillite des espérances qu'avaient éveillées chez nous les traités de Truguet! Ainsi, l'activité de gouvernements habiles à profiter de l'apathie du nôtre menaçait de nous interdire à jamais la possession d'avantages, dont nous n'avions pas su nous saisir ou nous servir.
Menacée dans les espoirs d'avenir qu'elle nourrissait à l'égard de l'Égygte, la France l'était aussi dans ses intérêts présents et dans ses avantages acquis. La situation de nos comptoirs commerciaux en était
(1) Arch. Aff. étr., correspondance consulaire. Alexandrie, 1788-89.
(2) Arch. Aff. étr., idem. Lettre de Maçallon du G mars 1889.
venue au point d'en faire craindre la disparition. Il nous faut ici remonter de quelques années en arrière pour montrer ce qu'avait été la vie intérieure de lÉgyptc depuis l'époque où nous l'avons laissée (1). Revenant du Caire en 1785, Truguet (2) rendait compte en ces termes de l'état dans lequel il avait trouvé le pays : « Jamais la situation de ce royaume ne fut plus déplorable qu'en ce moment; la guerre, la famine et la peste ont réuni tous leurs fléaux pour le dévaster. » L'Egypte n'avait pas gagné à passer du joug d'un despote unique sous celui de quatre tyrans, qui se partageaient le gouvernement, ou plutôt l'exploitation du pays : Mourad au Caire, Ibrahim à Girgèh, Hassan à Kènèh et Ismaël à Esneh. Ce n'était que guerres entre les deux premiers et les deux seconds, qui avaient partie liée deux à deux, intrigues, rivalités sourdes et quelquefois luttes ouvertes dans un même camp entre les deux beys associés pour exploiter chacun une ou plusieurs provinces. Aux misères résultant de ces désordres chroniques, dévastation des terres, pillage des récoltes, contributions levées sur l'habitant, venaient s'ajouter celles qui découlaient d'une administration incohérente, despotique et cupide. Sous chacun des quatre « beys commandants » qui léguait sur une fraction de L'Egypte, opérait i\nc clientèle plus ou moins nom-
(1) Voyez chap. Hi, |». 7^-74.
(2) Anli ministère Guerre. Mémoire sur l'Egypte par Truguet.