CHAPITRE VII
exigé de notre diplomatie. Après deux années de lutte, la lassitude et l'épuisement des adversaires faisaient naître en faveur de la France quelques chances d'imposer cette médiation, qui avait été, jusqu'alors, l'objectif constant de ses efforts (1). Elle était, cette médiation, la suprême ressource sur laquelle comptât Ghoiseul-Gouffier, pour déjouer les intrigues de nos rivaux, confondre leurs insinuations malveillantes, effacer les atteintes portées à notre prestige, en un mot rendre à la France son ancienne prépondérance dans le Levant. Il s'en promettait toutes sortes d'avantages et, en premier lieu, l'ouverture à notre commerce des débouchés de la mer Rouge et de la mer Noire. Aussi l'intérêt de cette médiation lui paraissait-il assez primordial pour justifier de notre part l'offre à la Turquie d'une garantie secrète, d'un engagement pris par nous de la secourir au cas où elle serait attaquée (2). Le moyen, à l'en croire, devait être infaillible : les Turcs ne voudraient pas
(1) Pendant toute l'année 1789, Ghoiseul-Gouffier ne cesse de lutter contre l'influence des ministres de Prusse, d'Angleterre, de Suède et de Hollande, qui agissent de concert sur la Porte pour assurer la préférence à la médiation prussienne. Dans toutes ses dépêches, il revient sur la nécessite'' d'une politique nette, d'un intervention énergique en faveur de la paix.
(2) « Je ne crois pas rae faire illusion en vous présageant un plein succès, si le conseil du Roi voulait m'auloriser à promettre secrètement aux Turcs que, pour prix de la confiance qu'ils vous auront montrée en cette occasion, Sa Majesté confirmera sa garantie par l'engagement de les secourir, dans le cas où ils seraient attaqués. » (Arch. Aff. étr., Turquie, 180, 22 décembre 1789.)
entendre parler d'une autre médiation que la nôtre.
C'est au moment où Choiseul-Gouffier venait de soumettre cette suggestion à Montmorin qu'il reçut Tordre d'abandonner la partie : il ne devait plus viser à procurer la médiation à la France. La déception lui fut cruelle : « Cet ouvrage élevé d'après vos instructions et par six années de soins, d'efforts et de travaux continuels, écrivait-il à Montmorin (1), me voilà donc condamné à le détruire de mes propres mains! » Mais il ne renonça pas à en appeler de cet arrêt et, tant que les circonstances lui parurent se prêter à une médiation, il pressa le gouvernement de revenir sur sa décision. Toujours aussi, dans sa pensée, l'offre de notre médiation dut avoir pour corollaire celle d'un engagement secret avec la Turquie : il ne sépara jamais l'une de l'autre. Ses instances, à cet égard, se prolongèrent pendant deux années, jusqu'à la fin de 1791 (2). Elles alternent, dans ses dépêches, avec des lamentations trop justifiées sur le préjudice que nous portait notre effacement, et le parti qu'en tiraient nos rivaux, Prussiens et Anglais.
Les plus redoutés de Choiseul-Gouffier étaient les Anglais. Un instant, il craignit que leur gouvernement ne vendît son alliance à la Turquie contre « des
(1) Arch. Aff. étr., Turquie, 180, décembre 1789.
(2) Arch. Aff. étr., Turquie, 182. Choiseul-Gouffier, 20 avril, 1er juin el L2 décembre 1 7(.)1 .