CHAPITRE VIII
choses, ils ne s'exagèrent pas l'influence du sentiment sur les résolutions des gouvernements, même républicains, et ils entreprennent une fois de plus de démontrer la nécessité de leur venir en aide. « Aucune Échelle, disent-ils, ne mérite autant que la nôtre l'attention de la France. Le Caire, par sa position, l'emporte sur toutes les villes commerçantes. La nature semble l'avoir destiné à être le point de réunion des trois parties de notre continent. C'est ici qu'elles étalent leurs productions. » Et, à la suite de cet exorde, reparaît sous leur plume, avec quelques variantes, toute l'argumentation de leur mémoire de 1790. En première ligne, vient l'obligatoire évocation des richesses de l'Inde, captées au profit de notre commerce, drainées vers le Caire, et de là vers Marseille, grâce à l'admission du pavillon français à Suez et dans la mer Rouge. Abandonner le Caire, c'est renoncer à jamais à cette conquête économique.
C'est sacrifier aussi les positions acquises. « Les Français ne peuvent tenir au Caire qu'autant qu'ils y seront protégés. S'ils quittent le Caire, le commerce de l'Egypte est perdu pour la France. » Telle est la proposition dont leur plaidoyer tend à établir la vérité. Prétendre que le commerce d'Egypte peut aussi bien s'exploiter d'Alexandrie que du Caire est une erreur grossière : au Caire est le débouché de nos marchandises; au Caire sont les consommateurs de nos draps, de nos étoffes; au Caire est le marché des
articles qui constituent nos retours. Le jour où ses nationaux se seront retirés du Caire, la France en sera réduite à recourir, pour ses échanges commerciaux avec l'Egypte, à l'intermédiaire d'étrangers, Livournais , Ragusains ou Rayas. Et ce serait, à brève échéance, la diminution et l'anéantissement de ces échanges mêmes : car ni les uns ni les autres de ces intermédiaires locaux ne sont en mesure de soustraire leurs biens à la rapine des beys; or « l'avanie qu'essuie le négociant retombe sur la marchandise qu'il vend, et le renchérissement de la marchandise en diminue la consommation » . Donc, « il est très essentiel que ceux à qui le débouché de nos articles est confié dans le Levant ne soient pas menacés par des avanies. On ne compte point sur l'existence d'un commerce dont les facteurs seraient exposés journellement à être ruinés » . Des économistes n'eussent pas mieux parlé que ces marchands.
Après l'économie politique, la politique. Pour remédier à leurs misères et en prévenir le retour, nos négociants n'aperçoivent pas d'autres moyens que ceux qu'ils ont proposés en 1790 (1) : un recours à la Porte, suivi de mesures coercitives à l'égard des beys. Bien entendu, il ne saurait être question de coercition qu'autant que les beys auraient refusé de souscrire aux engagements pris envers nous par la
(I) Voyez clrap. vu, p. 225