CHAPITRE IX
Rien non plus à espérer pour nos négociants du gouvernement de Paris. Après le recours à la Porte et l'emploi de la force, voici qu'un troisième moyen lui est suggéré : une négociation directe avec les beys, précédée d'une distribution à ces potentats, à leur harem et à leur maison de présents en argent, armes et bijoux. L'idée est même émise de donner à cette distribution un caractère périodique et régulier, une dépense annuelle de 20 à 30 000 livres devant suffire à préserver les résidents des avanies et môme à nous « assurer une influence exclusive dans l'Egypte (1) ». Mais le gouvernement avait encore sur le cœur les 35 000 livres de présents, offerts par Magallon en don de joyeux avènement, et l'expérience venait de lui démontrer ce que valait ce procédé. En fin de compte, sa bonne volonté restait purement platonique. Voici ce qu'écrivait à Magallon le 17 messidor an II (5 juillet 1794), le citoyen Bouctot, commissaire aux Relations extérieures (2) : « Je ne puis, citoyen, qu'abandonner à ta prudence et à ta fermeté le choix des moyens les plus propres à garantir tes concitoyens des demandes injustes qui pourraient leur être faites et à veiller sur le remboursement des sommes qui ont été avancées. » Et, pour mener à bien cette lourde tâche, le seul appoint
(1) Rapport non signé. (Areh. Aff. étr., correspondance consulaire. Le Caire, 1793.)
(2) Areh. Aff. étr., correspondance consulaire. Le Caire, 1793.
fourni à Magallon consiste dans les triomphes de la République et la vague assurance qu'elle saura, après la crise, distinguer entre ceux qui se sont montrés ses amis et ceux qui ont exploité ses difficultés. On attend de lui qu'il fasse « respecter nos droits et nos traités » , conserve « les débouchés de notre industrie et de notre commerce » , et, en guise de secours, on lui annonce «l'envoi régulier de plusieurs imprimés » destinés aie renseigner sur « les progrès de la Révolution, les lois de la République et le triomphe de nos armes » .
A la date où se place cette lettre, les exigences des beys avaient commencé à s'accroître démesurément. En avril 1794, Ibrahim extorque à nos marchands une somme de 14 000 pataquès et Mourad une fourniture de draps. A partir de ce moment, leur impudence ne connaît plus de bornes. La caisse et les magasins de la nation sont littéralement mis au pillage ; c'est la factorerie française qui doit renouveler la garde-robe des beys et de leur suite et subvenir à leurs largesses, à l'occasion du Ramadan; c'est à ses dépens que se monte la caravane annuelle de la Mecque. En juillet 1794, les ressources et la patience des résidents sont tellement à bout, leur impuissance est si manifestement démontrée que Magallon en est réduit à consulter l'assemblée de la nation sur l'opportunité de fermer les établissements et de se retirer à Alexandrie, et l'assemblée délibère de laisser à cha-