CHAPITRE IX
la France républicaine était la seule amie sincère des musulmans, chercher à battre en brèche l'influence du consul d'Autriche, user avec mesure de l'intimidation, faire sentir le danger qu'il y avait à outrager la République, laisser entendre que sa mission était une suprême tentative de Verninac, avant d'en référer à Paris.
Thainville partit de Gonstantinople le 28 juillet 1794 et relâcha à Smyrne. N'ayant trouvé à s'embarquer pour l'Egypte que longtemps après, il n'arriva à Alexandrie que le 29 octobre.
Mais avant qu'il y parvînt, Magallon avait déjà tiré de l'oubli et remis en avant l'idée de conquérir l'Egypte. Elle paraît pour la première fois sous sa plume dans une longue lettre (1) qu'il adresse à Verninac, le 29 prairial an III (17 juin 1795) . « Ne pense pas, citoyen, écrit-il, que des firmans, pour forts qu'ils soient, puissent faire changer la position des Français en Egypte; au contraire, ils ne feraient que l'aggraver. Il faut, citoyen, où que tu puisses porter le Divan à nous venger d'une façon éclatante, ou que tu sois autorisé à annoncer à ce même Divan que, si les offenses faites à la nation ne sont pas vengées, la République est assez forte pour mettre à la raison quelques individus qui n'ont en partage que de l'arrogance et point de force réelle. » Après cette protes-
(1) Arch. Aff. étr., correspondance consulaire. Alexandrie.
tation anticipée contre les demi-mesures, il condamne également la proposition d'abandonner le Caire et de s'en tenir à Alexandrie : « Si la République dit-il, veut s'occuper du commerce et en tirer tout le parti possible, il lui faut l'Egypte, mais tout entière. Bien loin de nous restreindre au seul port d'Alexandrie, il faut encore Rosette, Damiette, et le Caire, et Suez et, lorsqu'il en sera temps, avoir pour ainsi dire des établissements jusqu'aux cataractes du Nil. »
Sans doute ne s'agit-il encore ici, si l'on peut dire, que d'une possession commerciale (1) ; mais l'intérêt qu'il y voit, intérêt économique, politique, scientifique même, entraîne bientôt Magallon à considérer l'hypothèse d'une prise de possession matérielle, d'une conquête proprement dite. Si l'Egypte ne peut retomber sous l'autorité effective du Grand Seigneur et offrir aux Français les mêmes conditions d'existence que les autres Échelles du Levant, alors il faut « que nous soyons les maîtres ici » . La pensée de Magallon s'exprime finalement sans détours dans les lignes qui suivent : « Je te prie, citoyen, de ne pas négliger les moyens de donner V Egypte à la France; ce serait un des beaux cadeaux que tu pusses lui faire.
(1) Il en est de même dans la phrase suivante : «Je te le reitère, eitoyen, de tous les établissements que la République a en vue, il n'y en ;i pas un seul qui puisse être aussi étendu et aussi utile que l'Egypte. »